‹ La Révolution de juillet 1830 et l'EuropeChapitre 3 sur 31 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Ambassade du duc de Morlemart à Saint-Pétersbourg. Les cabiaels étrangers et les derniers ministres de ia llestauration. La Presse libérale et l'état des partis. — La question grecque.

PenJaDt, qu'à Paris, des intrigues maladroites menées alterualivement ou de concert par l'Angleterre et les ultras, risquaient de compromettre l'accord franco-russe, à Pétersbourg, le Tsar nous continuait son amitié, entourait notre ambassadeur de prévenances courtoises, nous donnait des marques réitérées de confiance et de bon vouloir.

Le duc de Mortemart arait été nommé ambassadeur a Pétersbourg. Gentilhomme accompli, rompu aux affaires diplomatiques, joignant à la connaissance des hommes, un tact supérieur, qui savait les ménager, jouissant en Europe d'une situation considérable, c'était bien l'iiomme propre à séduire le Tsar, à entretenir à la cour russe la sympathie pour la France.

Les grandes cours d'Europe étaient encore en 1830 fortement Iraditionualistes. On y aimait le faste, la solennité des pompes souveraines. A Pétersbourg, surtout, un ambassadeur ne pouvait s'imposer que s'il joiguait à ses mérites personnels, le prestige d'une grande naissance. La cour russe, en dépit de l'étiquette et du décorum, était frivole, ardente au plaisir ; les fôtcs se succédaient dont on appréciait mieux le prix quand elles étaient offertes par un ambassadeur, représentant parfait des manières françaises. Dès le premier jour, Mortemart avait donc été perso na gnita. Sa situation ne fit que s'affermir et, dans le Corps diplomatique, on roman^uail (jue le Tsir lui témoignait une particulière estime.

Depuis quinze ans, les relations frauco-nissi.'s ;ivaie:it pris, sous

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l'influence des événements, un caractère do confiance, qu'accrut encore la présence de Mortemart à Pétersbourg : « Camarade Morteiiiart. ainsi que nous nous permettons de vous appeler, comme vous le trouvez bon, n'est-ce pas 1? Entre nous, les sentiments sont trc[» connus pour que les paroles aient besoin d'explication. ;> (t)

Tel était le ton du Tsar avec notre ambassadeur.

Les prévenances dont il l'entourait, et dont une bonne part allait h la personne même de ce brillant diplomate, s'adressaient à la France. « Entie nous, disait Nicolas I" à Mortemart, dans un moment d'expansion, les paroles n'ont pas besoin d'explication ; c'est le cœur qui doit les donner. Croit-on d'ailleurs que je puisse être indifférent au sort de la France i Non, tout m'y attache, mais nul ne peut être juge de ses besoins que son Roi et tout le monde doit avoir confiance en lui, tant qu'il n'exprime pa de craintes. » (2)

Ces assurances répondaient aux appréhensions que Mortemart lui avait exprimées au sujet de sa réponse à la récente note de la Prusse sur la situation générale de l'Europe, et de la France en particulier Le Tsar répondait : « Méprisez donc foutes ces basses intrigues, laissez- les dire, marchons droit notre chemin et ils en seront pour la honte » (3)

La France et la Russie avaient besoin à ce moment d'un concours réciproque ; la Russie, au sujet des limites qu'elle souhaitait pour la Grèce ; la Frauce, pour préserver l'Italie des ambitions autrichiennes

Ce n était pas un secret que l'Autriche, à laquelle les Traités de 1813 avaient pourtant fait la part belle, ne s'en contentait point, et cherchait à étendre son action dans la péninsule. Elle multipliait savamment ses intri;ues, tantôt flattant les uns pour se les attacher, tantôt terrorisant les autres par la crainte des menées révolutionnaires. Puis elle s'efforçait de ne pas blesser les susceptibilités de la France, rassurait nos agents par un Ion de sérénité qui aurait persuadé les plus incrédules.

(1) 26 juillet 1829, Aft. étr., fs. Russie. (2i 28 juillet 1829, t'/crn.

(3) Idem, idem.

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Metternicli affichait dans les affaires italiennes une générosité suspecte : à l'heure même où il nouait de t>us côtés des intelligences, il le nitiit à notre ambassadeur à Vienne avec une singulière effronterie. Il avouait, cependant, tacitement la convention conclue, avec l'archiduchesse Marie-Louise, au sujet des établissements milit lires de Plaisance ; mais il se basait sur le traité de 1817 qui conservait à l'Autriche, jusqu'à l'extinction de la branche espagnole des Hourbons, le droit de garnison dans cette ville. C'était outrepasser les termes de l'accord, mais il se targuait d'une parfaite bonne foi, attribuant à 1 intervention personnelle de l'empereur François, la réconciliation survenue entre le roi Charles-Félix de Sardaif^ne et le prince de (^aiignun.

Mai- '6 qui préoccufiait le plus en ce moment le chancelier d'Autriche, c'était de s'assurer, le cas échéant, la succession piémontaise et d'établir sous son hégémonie une fédération d'états italiens sous une forme quelconque (i) Il avait fait, dans ce sens, des ouvertures h Modène, à Rome, à Turin. « Si tout se borne encore de la p irt de l'Autriche à des insinuations, à des tentatives, il esl probable que le ton ferme et décidé pris par la France apportera an moins du retard dans les délibérations des princes italiens et de M de Metternich lui-même. » (2)

En même temps, le roi de Sardaigne, inquiet de l'agita ion qui régnait en France et en Italie, avait, au cours d'un voyage à lloine, pressenti le Pape sur l'accueil qu'il ferait à un projet visant la succession piémontaise. Il s'agissait d'établir que le prince dtî Carignan, dont on reiloutait le caractère et les opinions, recut'illît seulement l'île de Surdaigne, et le duc de Modène les autres états sardes. Léon XII avait d'autant plus énergiquement repoussé ces insinuations qu'il était, on le sait, fort bien disposé pour la France, et le lui témoignait. Se méfiant de son secrétaire d Elat, le cardinal Albani. dont les tendances autrichiennes étaient connues, il lui avait dissimulé la démarche du roi de Sardaigne. Presqu'en même temps, le jeune duc de Lucl^ues semblait, avec

(1) Aff. étr. fs. Autriche, (28 juin 1829).

(2) Laval à Portaiis, 28 juin 1829.

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abnégation, vouloir renoncer à ses droits sur le duché de Parnae, se contentant de compensations minimes. L'archiduchcpse Marie- Louise cédait à perpétuité à son père les casernes et établissements milit'dres existant à Plaisance, excédant ainsi ses droits d'usufruitière.

Metlernich par ses manœuvres habiles, cherchait à gagner tous ces roitelets pour permettre à l Autriche de s'acheminer vers une domination plus vaste, et vers une mainmise, tout au moins morale sur les provinces nord italiennes. On savait d'ailleurs qu'une étroite intimité régnait entre Venue et Turin. Aussi Laval écrivait-il à Poligtiac : <> Gomment douter que le roi de Sardaigne, connaissant la juste protection du Roi qui couvre le prince de Caritçnan et combien il importe à la France que les états de la maison de Savoie ne soient point morcelés, ait conçu un projet aussi funeste à cette maison que favorable aux intérêts de l'Autriche, sans le communiquer au chef de la maison impériale, sans s éclairer de ses conseils et même sans se retrancher derrière son assentiment et son appui, » (1) Et lorsque nos agents à Vienne soulignaient ces faits, Metternich aff ctait de tout ignorer ; sans se départir de son impassibilité, (2) il rejetait tous les torts sur des sulialternes trop zélés surtout sur notre Chargé d'Affaires à Rome, Bellocq, qu'il dénonçait comme remuant et ambitieux. Les moindres démarches de cet agent, dont nous avons vu précédemment le rôle important, (3) étaient épiées sans relâche, par l'ambassade d'Autriche à Rome qui s'appuyait elle-même sur la vigilance du cardinal Albani, tout dévoué à cette cour.

Puis, changeant de tactique, Metternich prenait l'offen-ive, incriminant de nouveau la presse, parlant « de ce mauvais esprit qui se débordait sensiblement en doctrines irréligieuses et antimonarchiques. » (4)

C'était là le grand argument de Metternich dans sa croisade

(1)18 juillet 1829.

(2) L'Autrictie s'abaisse, disait Metiernich, à des justifications sans dignité Aff. étr fonds Autriche, 28 juin 1829.

(3) Voir notre ouvrage sur la France morale sous la Restauration, II, p. 29) et suivantes.

(4) Aff. étr. fs. Autriche, 28 juin 1829.

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contre la France. Et nous avons déjà dû reconnaître <jue, sur ce point, il voyait juste. Cet hommage étant rendu à la perspicacité du chancelier, il est permis de dénoncer cette politique de duplicité qui le portait à nier effrontément des faits et des démarches qu'il avait, sinon inspirées, du moins encouragées. Pourrait-on douter, en effet, que, depuis Ihlîî, sa pohtique eût varié à l'égard de lltaUe et que ses visées ne demeurassent aussi vastes qu'au lendemain même du Congrès de Vienne'? (1) Ou comprend alors avec quel dépit, à peine dissimulé, Metternich voyait s'opérer le rapprochement chaque jour plus étroit de la France et la Russie.

L'ambassadeur de Russie à Vienne, Tatischeff, méprisait les procédés politiques de Metternich. « Il y a antipathie entre nos cours et nos peuples, disait-il, nous n'avons rien à demander ici ; nous n'avons qu à observer le mal que ce cabinet voudra nous faire par des intrigues que des protestations, auxquelles nous ne croyons pas voudraient nous dissimuler. Gomment perdre le souvenir que ce cabinet a employé toutes ses ruses pour représenter à l'Europe la première campagne du Danube comme humiliante, lorsque cette guerre était dirigée par un jeune bouverain, si jaloux de son honneur?» (2)

Il était impossible, en effet, de ne pas constater le profond dépit de la cour et de la société de Vienne en présence des succès des Russes en Orient. C'était € une consternation » et, dans le public « des cris de douleur », des récriminations violentes sur l'imprudence et l'inhabileté des Turcs. Dans les salons, où la politique tenait tant de place, les Russes étaient l'objet d'une ironie mordante, sinon haineuse. La pensée de la suprématie russe en Orient était insupportable. On s'explique l'antipathie de Tatischeff contre la personne du ministre dirigeant qu'il accusait d'être lame de toutes ces cabales et d'exciter en sous main la société à cette atli-

(1) A cette époque Metternich se faisait remettre un long rapport sur le projet de république ou asfioeiation des piiifiRanccs italiques développé dans les Mémoires du marquis d'Argenson, publias en 1825. On signalait aussi des intrigues autrichiennes à Lucques auxquelles le prince semblait se prêter. Aff. étr. fs Autriche, 18 juillet 18.9.

(2) Aff. étr., fs. Autriche, 18 juillet 1829.

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tude malveillante. Metternich ne se bornait pas à jouer son rôle à Vienne. Dans ses rapports avec ses agents de Londres, ou ses conversations avec des Anglais de passage, il cherchait à irriter l'Angleterre contrôles Grecs, à faire échouer les démarches conciliantes, à aiguiser les susceptibilités anglaises, et à brouiller ainsi les alliés officiels de la veille : « une jalousie commune contre la France et la Russie réunissait ces deux pays et il existait entre eux une alliance tacite plus forte que tous les pactes écrits. » (i)

La Prusse, au contraire, se montrait en confiance avec la Russie, et ne lui ménageait pas les preuves de sa loyauté Ainsi se continuait cette politique d'amitié, qui avait pris nai-=sance au lendemain de la guerre de sept ans, et qu'avaient consacrée les partages successifs de la Pologne.

Malgré l'apparente hostilité russo-prussienne pendant les guerres de l'Empire, cette amitié avait grandi dans l'ombre, fortifiée par la haine de Frédéric-Guillaume III et d'Alexandre contre l'empereur Napoléon, et aussi par leurs liens de parenté.

Pendant l'été de 1829, le roi de Prusse avait reçu à Berlin la visite de lempereur Nicolas et l'avait trouvé dans les dispositions les plus pacifiques. Le Tsar s'était déclaré satisfait des décisions prises à la Conférence de Londres ; il n'avait pas tari d éloges sur le rôle qu'y avait tenu la France, parlant de son t éternelle reconnaissance. » (2) Il tenait dans la plus grande estime le duc de Mortemart, « l'ami qu'on désire conserver, » (3) mais il ne déguisait pas son animosité contre l'Autriche. Bemstorf, ministre prussien des Affaires étrangères, notait avec plaisir ces dispositions. La Prusse visait, en effet, à un étroit rapprochement avec la Russie et la France ; à Berlin déjà perçait, plus nettement qu'avant la révolution française, la haine de l'Autriche, dont le reste d'autorité pesait grandement. « La paix de l'Europe est assurée tant que la Prusse, la France et la Russie s'entendront ; nous ne voulons rien d'écrit ; un accord

(t) Instructions pour le comte de Rayneval, ambassadeur de France à Vienne Aff. étr., fs. Autriche, novembre 1829.

(2) Aff. étr , fs. Prusse, 14 juin 18i'?.

(3) Idem. idem.

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tacite et positif entre ces trois cours suffit pour imposer la paix en Europe à tous ceux qui voudraient la troubler. » (1)

Ce n'est pas que, parfois, les insinuations tendancieuses de Metternich ne portassent leurs effets à Berlin, Elles étaient trop adroitement calculées pour ne pas impressionner. L'habile chancelier savait la puissance des arguments qui pouvaient allier les tièdes contre la révolution, il faisait appel aux anciens souvenirs quand les états de l'Europe centrale s'unissaieut contre Napoléon. Le cabinet de Berlin n'était pas toujours insensible, mais, avouait Bernstorf, « le rétablissement de la maison de Bourbon sur le trône de France est un souvenir glorieux pour la monarchie prussienne qui y a taut contribué ; c'est un précédent qui fera loi pour elle si de malheureux événements nous menaçaient encore». Et puis, l'on conna ssait à Berlin les excellents rapports franco russes ; pourquoi n'y pas entrer en tiers? Ce serait un gage de plus contrôla politique envahissante de l'Autriche, une sorte de réassurance II est vrai que, près du comte Bernstorf, cette politique rencontrait des adversaires, Ancillon, adjoint au ministre, ne partageait pas toujours ce sentiment ; il avait horreur de la révolution, s'intéressait vivement à tout ce qui se passait en France, sa passion l'aveuglait. La Gazette de France était son journal. (2) Derrière Ancillon toute une coterie habile servait ses vues, ne laissant pas passer une occasion de faire montre d'antipathie contre nous, essayant do gagner l'esprit du roi.

A la fin de 1829, les sentiments du souverain restaient invariables et, au fond, le cabinet de Berlin souhaitait toujours un rapprochement franco-germano-russe.

Le roi Frédéric- Guillaume lll avait tenu à donner au Tsar une preuve manifeste de ses bonnes dispositions. Eu présence des craintes, des tergiversations du gouvernement ottoman, il importait de rassurer celui-ci sur les dispositions de la Russie, de dissiper les préventions opposées qui paraissaient avoir poussé de profondes racines dans l'esprit de la Porte ottomane, l'incliner à la paix, au lieu de la laisser persister dans un aveuglement qui pouvait lui devenir

{i\ Bernstorf à d'Agoult, 14 juin 1829. (2) D'Agoult à Portalis, 4 août i8li9.

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funeste. Le cabinet de Prusse avait donc envoyé le général Mûffling à Gunstantinople afin d'influencer le sultan, en lui ouvrant les yeux sur les dangers d'une plus longue résistance. Chef d'Etat .Major de l'année, d'esprit délié, Mûffling était bien l'homme dune telle mission.

D'autre part, Schôlcr, ministre de Prusse à Saint Pétersbourg, devait insister auprès du Tsar pour qu'il fît connaître ses intentioas d'une manière assez explicite pour permettre d'agir efficacement sur le sultan. Bernstorf se plaisait alors à espérer que l'Angleterre, la France et l'Autriche s'uniraient à lui à ('onstantinople pour exercer une pression sur la Porte, persuader le Divan qu'il n'avait aucun recours à attendre d'elles en cas de refus, et lui faire accepter le traité du 6 Juillet. (1) Aussi, les agents prussiens à Londres avaient-ils reçu l'ordre de mettre tout en œuvre |)Our amener le gouvernement anglaisa tenir à Gonstantinople un langage qui ne laissât aucun espoir de secours au grand Seigneur C'est, en effet, à Londres qu'il fallait déployer toutes les ressources diplomatiques. Les susceptibilités anglaises à l'égard de la Russie étaient si vives, il y avait « tant de jalousie nationale de la part des Anglais contre tout succè d'un autre état » (2) que la bonne cause de la négociation dépendait d'un parfait accord avec Londres.

A Gonstantinople, le général Miiffling s'était acquitté de sa mission, fort a[)puyé par l'ambassadeur de France. Les derniers succès de la Russie semblaient avoir ébranlé la Porte qui se montrait plus accommodante ; elle annonçait son intention d'envoyer des plénipotentiaires au quartier du maréchal Diebitch, mais émettait le vœu de borner les négociations à la Morée, aux Gyclades. Cette prétention était-elle encouragée par l'Angleterre? Tout porte à le croire. Officiellement, le cabinet de Londres s'associait à nos démarches et à celles de la Prusse, mais il ne pouvait désirer de voir s'élever une Grèce trop puissante, moins accessible ainsi à son influence une Grèce qui ne dût pas tout aux victoires russes et à la protection de la France.

(iCe traité conclu à Londres entre la France, l'Angleterre et la Russie, consacrait la séparation civile de la Grèce et de la Turquie et affranchissait la première de tout tribut.

'Il D Agonit à Portails, 4 août 1829.

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Polignac, dont l'entrée au ministère avait été saluée en Angleterre avec une vive satisfaction, ne justifiait pas les grandes espérances, qu'il avait fait concevoir. Entraîné par I opinion publique, par le formidable courant en faveur de la Grèce, par les sympathies franco-russes, absorbé, en outre, par nos inextricables difficultés intérieures, il se montrait maintenant moins docile. Il blâmait éoergiquement les réticences de la Porte pour accepter le traité du 6 Juillet et faisait inviter à Londres les alliés à attendre les événements et les nouvelles de Constantinople, au lieu de précipiter leurs délibérations, comme les Anglais l'eussent désiré. Londres dissimulait mal sa surprise et son mécontentement On y eût souhaité que la délimitation d'Arta et de Volo, que la France et la Russie revendiquaient pour la Grèce lui fût enlevée.

Manœuvres et intrigues se heurtaient à la volonté inébranlable de Nesselrode et de Polignac, fortifiée encore par les succès foudroyants de la Russie, qui mettaient Constantinople même on péril. « J'ai remercié, éciivait Pozzo à Nesselrode le 15/27 septembre 1829, le prince de Polignac de son concours favorable dans cette circonstance... J'ai compris qu'il n'aimait pas à se prêter pour le moment à l'insinuation de l'Angleterre. » (1) Et lorsque notre ambassadeur à Constantinople Guilleminot mande que les Turcs signeraient la paix aux conditions présentées par le général en chef russe, (2) Pozzo mande à Nesselrode que, d'après les expressions mêmes de notre agent, « l'irritation et le désespoir de M. Gordon sont extrêmes » (3) Certes, il ne faut pas plus faire fonds sur la gratitude des peuples qu:: sur celle des individus ; mais combien différaient, en cette circonstance, les vues de la France et de la Russie, de celles de l'Angleterre 1 Les premières, soucieuses de constituer un état capable de

(1) 12-24 septembre 1829.

(2) 10 millions de ducats pour frais de guerre, démolition de Giourgcvo, cession d'Anapa. Poti, Akhaltzik et d'une autre forteresse, liherté de navigation à travers les détroits pour tous les pavillons ref',(ninus et consentement à la délimitation d'Arta et de Volo. Pozzo à Nesselrode, 15-27 septembre 1829.

(3) Idem.

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tenir un rôle important dans la Méditerranée, la seconde visant surtout ses intérêts, et, pour le moment, peu pénétrée de la grande idée de l'émancipation des peuples.

Ce n'est pas que Polignac eût de gaîté de cœur éludé les promesses qu'il avait faite? à Wellington ; mais, les circonstances avaient commandé à sa volonté et dicté son attitude imprévue. On comprend que le désespoir et l'irritation de Gordon, ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, fussent extrêmes, et qu'il ne les dissimulât point.

A ce moment, le sentiment national était si favorable à la Russie, si disposé à une alliance avec celle qu'il considérait comme la nation véritat)lement amie de la France, que Pozzo qui en constatait la force n'épargnait pas ses conseils aux ultras, qui, d'ailleurs, les recevaient avec mauvaise grâce. Leurs journaux se montraient tièdes pour la Russie. « Les gazettes modérées ou libérales, quelque fût leur dessein, ont professe le contraire, avec d'autant plus de succès que, sur ce point, elles étaient réellement les interprètes du sentimeut national. « (1)

La France se souvenait qu'elle devait à l'empereur Alexandre la conservation de son existence politique comme nation de premier ordre; on n'ignorait pas non pins que Pozzo et les agents russes à Paris prêchaient, au nom du Tzar dans le conseil du Roi, et au Roi lui-même, une politique libérale assez souple pour résister aux exigences des ultras sans les exaspérer.

Une grande réserve, sinon de la froideur, marquait le sentiment général en France à l'égard de l'Autriche et de l'A ngloterre. La politique intéressée de l'une était notoire, et on savait l'autre occupée à intriguer contre nous en Europe, à appeler tous les souverains à se prémunir contre les révolutions prochaines dont, selon Metternich. le foyer était en France. L'acuité des vues du chancelier en faisait un prophète de malheur. Il prédisait la fin prochaine de la dynastie légitime et le bouleversement européen qui en résulterait. Mais en France les ultras se moquaient de ces prédictions sinistres et les libéraux en voulaient mortellement au chef de la chancellerie

(1) Pozzo à Nesselrode, 15-27 novembre Î820.

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autrichienne de dévoiler leurs plans. « Sans doute, écrivait Po2zo à Nesselrode, il existe dans le monde et en France des germes de révolu tio 1, mais lui, [Metternich] qui veut être le premier à les combattre, pourquoi donne-t il au duc de Reichstadt une si grande et éclatante existence'? Pourquoi 1 effigie de ce fantôme est-elle répandue sur la toile et sur le papier par des agents que la police française a plusieurs fois découvert provenir de l'An triche elle-même. On dirait qu'il a besoin d'agitations dans ce pays pour appeler les puissances étrangères à les comprimer. Tantôt il encourage les ultra royalistes les plus effrénés et avec eux les prêtres et les jésuites, et tantôt les bonapartistes et les ennemis des Bourbons. » (1)

Ces lignes suffisent à préciser l'attitude de l'Autriche. En France, incitations à violer la Charte en dissolvant la Chambre si elle se prononçait contre le ministère actuel et d'en appeler une autre « composée de députés qui seraient élus non d'après la loi, mais en vertu d'une ordonnance du Roi qui réglerait le mode des élections de manière à faire tomber les choix sur des personnes à la convenance du monarque. » (2)

Ainsi Metternich poursuivait sans trêve ni merci sa guerre contre les libéraux.

Werther, ministre de Pru-^se, représentait souvent au comte Apponyi, qu'il redoutait fort de pareils plans. Celui-ci répond lit que l'exécution n'en traduirait pas plus de conséquences que la dissolution de la garde nationale de Paris. La perspicacité de Metternich et de ses agents était ici en défaut. Ils devaient bientôt reconnaître leur erreur, quand ils supposaient que le pays accepterait sans murmurer de nouvelles mesures extra légales Pozzo, lui, ne s'y était pas trompé, et ne cachait pas son sentiment sur le langage d'Apponyi, en écrivant à Nesselrode : « Quels (juc soient les projets qui peuvent entrer dans les vues ou dans los désirs du Roi, je ne saurais croire qu'il veuille se précipiter dans des difficultés d'où il aurait si peu de probabilités de sortir triomphant à l'âge de 73 ans, sans antécédents qui fassnt craindre

(1 l'o/.zo h Nesselrode, 15-27 novembre 1829. (8) Idem, a-15 décembre 1829.

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une énergie qu'il n'a jamais eue et ajustée uniquement par des conseillers qui n'ont donné aucune preuve de supériorité capable de faire supposer qu'ils pourront diriger les circonstances violentes qu'ils auraient fait naître. » (1) Ainsi s'exprimait l'ambassadeur russe avec les membres des Chambres, quelle que fût leur nuance ; il cherchait à conserver dans le public « la conviction, qui existait déjà, que le cabinet impérial, ennemi des révolutions, désirait voir la France s'en préserver par la sagesse du monarque et la conduite modérée de la nation. » (2)

Vraiment Pozzo représentait la Russie avec autant de tact que d'habileté, éloigné à la fois d'une trop grande complaisance pour le pays et d'une partialité exagérée pour le Roi ; il affirmait ainsi l'attitude que son gouvernement avait prise à l'égard de la France depuis 1815, et maintenue malgré les objurgations de l'Autriche. « Le prince de Metternich part toujours de ce point de vue que personne ne connaît mieux que lui la France et ne l'a mieux étudiée. » (3)

L'Autriche, non plus, ne variait pas Devant Laval et nos agents, à Vienne, Metternich niait ses manœuvres en Italie, tout en protestant de ses bonnes intentions. Dans ses conversations avec notre ambassadeur, il apportait une insistance qui était presque « aux dépens de sa dignité ». En même temps, il dépréciait les Russes, feignant de croire qu'ils n'auraient dû trouver que des revers, montrant pour leurs triomphes un dépit évident, critiquant sévèrement « l'inconcevable inhabileté des Turcs. » (4) Metternich paraissait d'autant plus inquiet que le langage de l'ambassadeur de Russie à Vienne dépassait peut-être la portée des intentions de son souverain. Le tenait il à dessein par dépit contre le cabinet de Vienne ? Outrait-il volontairement les résultats et les effets d'une campagne que l'Angleterre elle-même n'était pas loin de regretter ? Une étroite intimité unissait, eu effet, à Metternich, l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne. Lord Gowley ne cessait de lui dire ses craintes sur les effets des succès des Russes, et redoutait que, grisés par leurs victoires, ils ne se lais-

(1) 3-15 décembre 1829.

(2) Idem.

(3) Laval à Polignac, 7 septembre ly.O.

(4) Idem, M septembre \S2').

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sassent aller à s engager en Asie et à menacer les Indes. Metternich accueillait ces plaintes, les exagérait, déplorait la nouvelle atteinte portée à l'Empire ottoman. Il prévoyait que les conditions de la Russie ne seraient modérées qu'en apparence, (i) mais, d'avance, affirmait « qu'elles renfermaient en elles-mêmes un poison mortel qui tuerait ce vieil empire du Croissant, si on lui accordait encore quelques années de décrépitude, avant de s'écrouler. » (2)

En somme, à Vienne, comme à Londres, on ne veut reconnaître « aucune solidité dans ce qui se prépare. » (3)

La mission de Mufîling à Constantinople n'avait pas moins aigri Metternich. Inquiet du rapprochement de la Prusse et de la Russie, il y voyait de la part de la première des symptômes toujours plus grands d'émancipation, une tendance h échapper à l'emprise de l'Autriche. S'il affichait une grande intimité avec Berlin — pour sauver la face — dans ses conversations particulières se reflétait pourtant la déception profonde de voir l'Autriche effacée dans les conjonctures présentes. L'Autriche aspirait au rôle de médiateur et l'on se passait d'elle, la Russie donnait une éclatante preuve de confiance dans la Prusse, et celle-ci faisait choix d'un général qu'on savait notoirement hostile à l'Autriche et partisan déclaré d'une alliance russo-prussienne.

Il est vrai, qu'officiellement, Metternich s'efforçait de « rapetisser » la mission Mùffling, mais il demeurait inquiet quand il examinait l'horizon politique : la Turquie menacée, la Russie et la Prusse grandies, la France déchirée par les factions lihérales, Charles X prêt de succomber sous leurs coups. Certes, ses réflexions étaient amères ! Que restait-il de la grande Autriche d'autrefois, de son orgueilleuse suprématie, de ses projets ambitieux'^ Daus l'enivrement du succès, elle avait trop présumé de su force et en était cruellement châtiée. Le chancelier connaissait à cette heure les incertitudes, les alternatives de colère, d'abattement, de confiance et de découragement. Tantôt il fulminait contre la Triple-Alliance, contre le traité du 6 Juillet, contre la

(i) Laval à Polignac, 11 septembre ÎS20.

(2) Idem. idem.

(3) Idem. iilein.

î.A révol(;tio.^ de juillet 1830 et l eukope 33*

France « qui avait besoin d'une troisième Restauration, » (1) contre l'hydre infâme du libéralisme. Tantôt il se rassérénait rien qii'i n lisant les lettres d'Apponyi. L'ambassadeur rapportait ses entretiens avec le prince de Polignac qui lui avait déjà exposé ses plans pour réduire la licence de la presse. Metternicli alors reprenait confiance à l'idée qu'on combattrait le libéralisme; il allait même jusqu'à assurer le ministère français de l'appui discret du cabinet de Vienne contre « la faction libérale et antimonarchique. » (2) Il souhaitait doublement la conclusion de la paix russo-turque afin que toutes les puissances puissent s'unir contre les progrès du libéralisme. i3) Lorsqu'eufin il apprit que la paix entre la llussie et la 1 orte était faite, il manifesta hautement sa joie — joie voilée de triste se devant les conséquences qu'elle aurait néanmoins pour l'Eiiqtire ottoman. Il critiquait durement les décisions prises à l'égard de la Grèce qu'il considérait « comme dépourvue des éléments et des moyens matériels nécessaires pour assurer son existence » (4j et se félicitait d'y être resté totalement étranger. Son langage aigrissait Tatischeff et rouvrait toutes les petites blessures accumulées depuis 1815. Metternich n avait guère épargné à la Russie ses allusions ironiques sur la tournure des événements de France.

C'est surtout dans ses entretiens avec nos agents à Vienne, que Tatischeff donnait libre cours à sa colère ; il réfrénait momentanément sou aversion personnelle pour les progrès de l'esprit libéral en France et « citait avec une sorte de complaisance des articles de journaux français très violents dirigés contre la politique du cabinet autrichien et contre son chef. » (5)

Les rapports de l'Autriche et de la Russie, à la fin de 1829, étaient des plus tendus. Metternich s'emportait contre la poUtique du Tsar à l'égard de la France, lui reprochant de ne pas combattre résolu-

(1i Melteraîch à Apponyi, 17 septembre 1829.

(2) Schwebel, chargé d'affaires de France à Vienne, à Polignac, 3 octobre 1829

(3) Aff. étr. fs. Autriche, 14 novembre 1829, Schwebel à Polignac.

(4) Idem. tdem,

(5) Mf'?R. idem,

34 LA RÉVOLUlioN DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

ment la révolution triomphante, de faire des avances aux libéraux. Les événements d'Orient ne l'irritaient pas moins. L'émancipation de la Grèce lui apparaissait comme une atteinte aux principes df la Sainte-Alliance, et il prédisait qu'elle en entraînerait fatalement d'autres, le Tsar ayant sacrifié des principes quasi divins à son amour-propre et à son orgueil.

Melteruich, au fond, ne se sentait pas sans reproches à l'égard de la Porte. Il avait encouragé sa résistance contre la Kussie, en lui laissant croire qu'elle trouverait des alliés au moment opportun ; puis, il l'avait abandonnée sans défense à l'heure du danger. Mieux encore, à la veille de la paix d'Andrinople, il osait proposer au Tsar, qui l'avouait à Mortemart, à la fin de 1829. (1) un projet de partage de la Turquie, dont la France était exclue, et que Nicolas l•■^ notre fidèle allié, avait noblement repoussé. Polignac, fort ému par cette révélation qui était venue jusqu'à lui par trois côtés différents, demandait à Apponyi l'explication d'un projet aussi audacieux, et Metternich de répondre (! que sa cour n'avait jamais pensé à un projet de ce genre, mais qu'un des employés de sa secrétairerie avait, en effet, pris sur lui de rédiger un mémoire à ce sujet et que ce mémoire était, à ce qu'il croyait, parvenu à la connaissance de la cour de Berlin et, peut être aussi, de quelque autre cour d'Allemagne. (2)

Il était impossible de pousser plus loin la duplicité.

Ainsi, d'une part, la Russie et l'Autriche semblaient désormais placées dans l'attitude de deux ennemies naturelles, et, de l'autre, le cabinet de Vienne avait perdu à Constantinople une partie de son crédit. La Prusse, intime avec la Russie, était sourdement hostile à l'Autriche Seule, l'Angleterre avait, avec la cour de Vienne, une entente considérée comme indissoluble, mais qui nen laissait pas uioinx le gouvernement autrichien isolé sur le continent. Et, de cet isolement il souffrait cruellement ; son dépit et son aigreur perçaient en toute occasion.

L'Autriche voyait son prestige fortement entamé. A ses côtés, la

(1) Mortemart à Polignac, 3 novembre 1829.

(2) Poligu'»''. à Mortemart, 5 décembre 1829.

LA BÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET L EUROPB 35

Prusse grandissait, et, en même temps, sa haine pour l'Autriche. Douloureuse perspective pour un homme d'Etat comme Metternich qui avait un momeat dicté des lois à l'Europe et justifié cette devise orgueilleuse : Austrise est imperari orbi universo.

Quelle était, pendant ce temps, la politique extérieure de la France*? Ses bonnes relations avec la Russie n'avaient subi aucun fléchissement. Fortifiées par la présence à Pétersbourg du duc de Mortemart, que le Tsar appréciait chaque jour davantage, elles avaient revêtu un caractère de véritable intimité Tout laissait croire que l'accord entre la Russie et la France, dans la question de Grèce dût se convertir en une alliance permanente. Serait-il donné à la Restauration de former cette alliance russe que l'ancienne monarchie avait toujours repoussée et que Napoléon n'avait pu, faute de confiance, réaliser définitivement ?

La politique extérieure de la Restauration avait déjà été brillante. Selon l'expression de M. Thureau-Dangin, l'un des historiens qui aient le mieux pénétré et apprécié cette période : < Au lieu d'être des vaincus et des suspects, en face d'adversaires unis par le ressentiment et 1 inquiétude, nous avions repris notre place au milieu des puissances de nouveau divisées ; nous n'étions à la merci de personne ; les autres monarchies avaient pris plus ou moins philosophiquement leur parti de voir lu maison de France suivre au dehors sa politique traditionnelle... politique qui, du moins, ne révolutionnait pas tout l'ordre européen et ne menaçait pas les principes mêmes sur lesquels reposaient 1 équilibre des puissances et leur organisation intérieure. » (1)

a Restauration allait ellr couronner son iBuvre par l'accompiissement de ce grand acte : I aiiance russe qui aurait consacré notre

(1) Histoire de la Monarchie de Juillet, I. p. 48 et 49.

situation en Europe après tant de perturbations ? Tout portait à le croire.

La France cliercliait à incliner la Russie à la modération à l'égard de la Turquie. Mortemart insistait dans ce sens près du Tsar et de Nesselrode. D'autre part, nous cherchions à convaincre la Porte des intentions généreuses de l'empereur Nicolas et, en taisant valoir auprès de ce dernier « tous les motifs qui pouvaient l engager à persévérer dans les généreuses intentions qu il avait montrées à Berlin, » (1) nous affirmions à Constantinople, d'accord avec les envoyés d'Angleterre et de Prusse, « que le Tsar n'avait nullement en vue la destruction de 1 Empire ottoman et que la base des négociations [)our la Russie était le traité d'Ackermann et l'observation des anciens traités. » (2) Nous appuyions également à Gonstanliuople la mission Mûffling. Mais la résistance de la Porte au protocole du 22 mars et, en général, aux efforts de tous les cabinets, les contrepropositions qu'elle avait transmises, ses continuels atermoiements avaient incité les ambassadeurs à Constantinople à constituer « une Grèce de fait, indépendamment de la volonté du gouvernement turc, et de la placer sous la garantie des trois puissances, comme par le protocole du 16 novembre, on en avait usé provisoirement à l'égard de la Morée et des Gyclades. » (3) Gharles X et le roi d'Angleterre s'étaient ralliés à cette pro[)08ition que la conférence de Londres allait discuter. Pourtant, les succès croissants des Russes, en présence de l'opiniâtreté de la Porte, produisaient en i-urope une vive sensation et commençaient à émouvoir la cour des Tuileries. (4) Elle se demandait si, en présence de toutes les difficultés qui faisaient obstacle au rétablissement de la paix, la dissolution de l'Kmpire ottoman ne finirait pas par s'imposer. Polignac crut donc devoir faire confidentiellement part à Mortemart des vues de la France en cas de partage de la Turquie.

Le problème des frontières naturelles de la France se posait de nouveau. En 1815, elles lui avaient été, en partie, ravies. On son-

(1) Aff. étr. fa. Russie, 2 septembre 1829.

(2) Idem, idem.

(3) Idem, 20 août 1829.

('») Idavi, i septembre 1S29.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUBOPE 37

geait à les récupérer et à reprendre, en la consolidant, l'œuvre do l'ancienne monarchie. La France réclamait donc les provinces belges jusqu'à la ligne de la Meuse et du Khin et, en Alsace, la ligne de frontière qu'on nous avait enlevée au traité de Vienne en lbl5 La Saxe, que la Prusse continuait à convoiter, lui serait incorporée et le roi recevrait en dédommagement les provinces prussiennes situées entre le Rhin et la Meuse, sauf quelques territoires attribués à la Bavière. La Prusse aurait reçu la Hollande dont les colonies eussent été données à l'Angleterre. Le grand dessein de Polignac était ainsi d'opposer la Prusse à cette dernière et, comme compensation, le roi des Pays-Bas irait régner à Constantinople. La Russie verrait augmenter sou territoire en Asie et occuperait, en outre, la Moldavie et la Valachie ; l'Autriche recevrait la Serbie, la Bosnie et l'Herzégovine, comme contrepoids à la Russie. (1)

Tel était le plan. Dans un mémoire approuvé au conseil du roi, (2) en septembre 1829, on lit : « Il est toujours entré dans la politique des rois de France de conserver l'existence des états secondaires. Ce sont d'utiles intermédiaires à placer entre les grandes puissances et dont ils empêchent le contact et le froissement... les provinces pru8>iennes voisines de la Champagne touchent au point le plus vulnérable de notre frontière. » Polignac estimait qu'il fallait donc les enlever à la Prusse pour les donner à uue puissance de deuxième ordre, la Saxe qu'on établirait à Aix La Chapelle.

La Saxe, dans cette combinaison, aurait donc servi de tampon entre la France et la Prusse, et comme notre pensée était aussi de donner à la Bavière entre le llhin et la Meuse un accroissement de territoire important, nous espérions nous faire de ces petits élats deux clientes sûres. A la même époque, la Bavière élevait sur le comté de Sponheim (3) certaines prétentions, et on espérait h Paris que l'accroissement qu'on lui proposerait lui donnerait la facilité de procurer ar.x deux parties de ses états, par des échanges avec Darmstadt et Bade, la contiguïté de territoire qu'elle désirait. La

(1) Voir Polignac à Mortemart, 4 septembre 1829.

(2) Aff éfr fs. Russie, septembre 1829.

(3) Voir pour la questiou de Sponheim, assez complexe, Aff. étr. fs. Russie, 17 septembre 1829.

France, en recouvrant son ancienne frontière, Sarrebruck et Sarrelouis, aurait réparé ainsi en partie le dommage que lui avaient imposé les traités de 1815. La Bavière nous aurait égnlement restitué Landau et son territoire que nous avions dû lui céder.

Mais que penser du projet de donner la Hollande à la Prusse?

Eu 1829, la rivalité franco-anglaise était toujours aussi aiguë et noire intérêt bien entendu eût été d'opposer la Prusse à l'Angleterre. Mais implanter ainsi la Prusse aux portes mêmes de la France, lui accorder sur la mer du Nord une précieuse situation maritime était une lourde faute. La France oubliait elle que ce pays conservait vivants dans son cœur les souvenirs des désastres de 1807, des humiliations infligées par l'Empire V Ses ambitions étaient en proportion même de l'abaissement subi. Placée en sentinelle sur l'un des points les plus importants de l Europe, celles ci auraient toujours grandi et l'on peut mesurer, si ce projet se fût réalisé, l'étendue de nos désastres. Le plan de Polignac, en ce qui concerne la Prusse^ était donc plein de périls ; de même celui qui consistait à accroître l'immense empire maritime de l Angleterre par l'apport des colonies hollamiaises. La sagesse du Tsar et la fin des hostilités rendirent illusoires les propositions d'une politique si superficielle

Morlemart, en attendant, insistait, à Paris, pour que le traité dn 6 Juillet fût promptement exécuté II ne se trompait psis en soutenant « qu'il était indispensable pour assurer aujourd'hui et plus tard le repos de 1 Europe de terminer la question grecque de nmnière à ne pas mettre ce nouvel état dans le cas de chercher bientôt à élar- (^ir des limites trop serrées » (1) Il savait combien le Tsar tenait à l'exécution intégrale des engagements pris, et se montrait aussi froissé de la mauvaise foi de l'Autriche que des réticences et des atermoiements de l'Angleterre : « Le roi, (li<ait-il, n'aura jamais d allié plus sincère et plus généreux. ■ (2) Et lorsqu'enfin, on put être assuré que ce traité serait bien exécuté, que la Porte y avait adhéré sans restricti ns, qu'une Grèce s ffisamment étendue pourrait -e soustraire dans la Méditerranée à l'influence exclusive de l'Angleterre, Mortemart

(1) Aff. étr. fs. Russie, 12 septembre 1829.

(2) Idem, idem.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPB 39

espérait « que les Grecs sauraient quelles ont été les puissances qui ont |»!aidé franchement leur cause...; leur reconnaissance s'adressera autant aux rois de France qu'aux empereurs de Russie... » (l)

i a l^russe malgré son intimité avec la Russie, avait pris, sans chaleur, la cause de la Grèce. Si, à Constantinople, elle s'était activement employée à aplanir les difficultés entre la Porte et la RiiSfiie, si la mission MùffUng avait obtenu d'appréciable.-! résultats, le comte de Bernstorff ne voyait que « de la démocratie et de la révolution dans cette question grecque. » (2) Encore imbus des principes de la Sainte-Alliance, lui et son adjoint Ancillon, ne professaient qu'une médiocre sympathie pour cette croisade, populaire en Russie et qui enthousiasmait la France. Ils n'avaient pas accueilli avec plus de faveur le projet de démembrement de l'Empire ottoman lancé par Metternich, ainsi que la brochure, parue à la fin de l'été de 1829, où Gentz exposait que le moment était venu d'expulser les Turcs d'Europe. Ils préféraient maintenir « le fantôme de l'Empire ottoman. » (3) Bernstorff craignait que des états trop faibles constitués sur les ruines de la Tunjuie « ne fussent à la merci de leurs voisins .» (4) La Prusse avait besoin de paix pour se refaire et n'eut d'ailUurs pas gagné grand chose à un démembrement de la Turquie. Telles étaient les raisons de son entremise à Constantinople pour inciter la Porte à traiter. Miiffling et Royer, ministres de Prusse à Constantinople. s'y étaient activement employés.

Au mois d'octobre 1829, le Tsar faisait officiellement remettre au roi de Prusse, par le comte d Alofieus, une lettre de remerciements, et honorait le général Miiffling de hautes distinctions. Les deux souverains étaient intimement ufiis. Ainsi se consommait cette entente russo prussienne entretenue presque sans interruption depuis le traité de Paris, en 1756, et qui devait peser si lourdement sur les destinées de 1 Europe.

(1) Aff. étr. fs. Russie, 29 septembre 1829.

(2) Aff. étr., fs. Prusse, 4 août 18:^9.

(3) Idem, 25 septembre 1829.

(4) Idem

40 LA RÉVOLUTION ItE JUILLET 1830 ET L EUROPE

La froideur des cours d'Autriche et de Russie s'accentuait chaque jour. En dépit de leurs assurances de cordiaUlé, elles se détestaient et la politique à double face de Metternich n'y était pas étrangère.

Rivale de la Russie en orient, l'Autriche ne lui pardonnait pas ses succès, et se prenait à regretter son abstention.

L'année 1829 se terminait en précisant le groupement respectif des puissances : Fiance, Russie et Prusse, prêtes à se tendre la muin ; l'Autriche et l'Angleterre en complète mésentente avec ces dernières.

Mais combien équivoque avait été l'attitude de l'Angleterre ! Dans son union forcée avec la France et la Russie pour l'émancipation d la Grèce, elle n'avait pu di>simuler ses réticences, son dépit de voir la Turquie en partie démembrée, et un nouvel état s'élever dans la Méditerranée, dont elle se considérait comme la maîtresse. Jusqu'aux limites extrêmes, elle hésite, elle recourt à des artil'ices, cherche à entraver les efforts de qui va renaître. Nous connaissons déjà -es manœuvres dans la question des frontières du nouvel état. Ce n avait été qu'un début. La volonté de la France et delà Russie était de constituer un état indé[)endant. soustrait à tout protectorat turc L'Angleterre acceptait contre son gré, mais elle se refusait à donner au nouveau royaume le nom de Grèce qui « emportait avec lui d s idées ambitieuses. » (1) Ainsi, les craintes de l'.Angleterre allaient jusqu'à vouloir supprimer le nom le plus illustre qui ait jamais été porté dans les annales de la gloire. C'est à ces puérilités que s'abaissaient les ministres anglais.

Devant la réprobation unanime des autres puissances, l'Angleterre céda ; mais alors recommencèrent les divergences les plus délicates, discutées parfois avec violence. Il s'agis-^ait de savoir si on

(1) Aft élv. fa. Angleterre, 16 octobre 1829.

laisserait à la Porte le choix entre une Grèce réduite et une Grèce plus étendue, comprenant l'Eubée, et restant, toutefois, sous le protectorat de la Forte. La Russie, elle cherchait à créer une véritable Grèce et à en étendre le plus possible les limites.

C'est alors qu'Aberdeen, au nom du gouvernement anglais, déclara qu'il subordonnerait cette question au choix du nouveau souverain de Grèce G était rouvrir le champ aux difficultés.

Aberdeea proposait le prince de llesse-Hombourg, général au service de I Autriche et commandant en Galicie 11 s'agissait évidemment de flatter l'Autriche. Celte proposition était d'autant plus habile que ce prince était bien vu du Tsar auquel il tenait par les liens du sang. On opposait ainsi la Russie à la France, qui indi quait le prince Charles de Bavière et estimait inutile do consulter l'Autriche ; celle ci ne s'était elle pas constamment refusée h prendre part à la question grecque, malgré nos sollicitations ? « Le ministre anglais comprenait bien que son crédit vis-à-vis du parlement, sa politique dans les cours étrangères et sa position en Grèce, oii l'Angleterre veut dominer par tout autre chose que par l'affection, demandaient que son ascendant prévalût dans la Conférence, «n faisant pencher la balance en faveur de son candidat et du présent autrichien, qu'elle voudrait imposer au nouvel état. « d)

Les Russes, après quelques hésitations oii dominait leur désir de s'entendre avec la France, paraissaient s'être ralliés au prince de Baviè e. Le refus de celui ci vint compliquer singulièrement la situation Poligtiac s'efforçait de favoriser i'état bavarois qu il voulait attacher à la France; il tenait, en outre, au choix d'un prince catholique et proposait le second fils du prince Charles, s'thon, mineur encore, sous la régence de Capo d'Istria, particulièrement en faveur à Saint-Pétersbourg Là encore, on se heurtait au refus do l'Angleterre. Elle ne voulait donner à la Grèce < qu'un maître qui rassurât les Anglais contre les progrès des idées libérales dans leurs îles Ioniennes, un maître qui plût à l'Autriche et à la Turquie, à tout le monde, excepté à la Grèce. » (2)

(i) Aff. étr. fs. Angleterre, 22 octobre 1829. 2) Idem, 30 octobre 1829.

42 LA RÉVOLUTION liE JDILLET 1830 ET l'eUROPE

Peu à peu, les Anglais semblaient vouloir entrer en composition. L'étroite union de la Russie et de la France, l'attitude ferme de cette dernière leur en imposaient. Ils cédaie:;t sur la question des limites de la Grèce, renonçaient à la rigueur, au choix du prince de Messe, mais inclinaient pour celui du prince Frédéric des Pays-Bas, agréable au Tsar A ce moment, la France et l'Angleterre n'avaient qu'un objectif : présenter un candidat plaisant à Saint Pétersbourg. car la France avait renoncé au prince Othon pour se rallier au prince Jean iN'épomucène de Saxe.

Aberdeen ne cachait plus sa colère. Il déclarait que jamais un prince du choix de la France n'obtiendrait la priorité sur la liste des candidats et allait jusqu'à dire : « Si nous ne pouvons nous concilier sur le choix du prince, la Grèce restera en République et nous en reviendrons au protocole du 22 mars. » (1) Il mettait en avant la candidature du prince Frédéric des Pays-Bas, les préférences de Londres allant naturellement à un prince protestant qui aurait été plus à sa discrétion.

Mais quelles contradictions présentait alors la poHtique anglaise ! D'un côté, elle nii voulait pas d'un prince Bavarois, parce que trop libéral, et, de l'autre elle acceptait le prince Frédéric des Pays-Bas, issu dune famille dont l'histoire était (. celle du développement des principes d'insurrection à la tête desquels elle s'était mise et s'est constamment maintenue. » (2) Il ne faut pas oublier, pour expliquer ce choix, que la famille d'Orange était l'ennemie héréditaire de la France.

En présence d une situation aussi tendue, de si profondes divergences de vues entre la France et l'Angleterre, des heurts qui en résultaient et auxquels il importait de mettre un terme, Laval, notre ambassadeur à Londres, avait songé au prince Léopold de Saxe- Gobonrg qui, à ses qualités d'intelligence et de souplesse, joignait l'avantage d'être gendre du roi d'Angleterre et pensionné par ce pays. Ou espérait, toutefois, que les ministres anglais accepteraient. Il eût fallu, en effet, une mauvaise grâce évidente pour refuser, dans

(1) Aff. élr. fs. Angleterre, 27 novembre 1829.

(2) Hem, 29 novembre 1829

LA RÉVOLUTION DE JI'ILLET 1830 ET l'eUROPE 43

ces couditions, le prince Léopold. La France, en ne repoussant pas ce choix, prouvait son esprit de conciliation.

Mais elle u avait pas achevé entièrern<'nt son œuvre. Sa pensée était de faire reconnaître par les puissances l'indépendance absolue de la Grèce. Là seulement se trouvait le résultat de leurs efforts. C'était la conclusion logique d'une œuvre énorme. Longtemps. l'Angleterr lutta Elle invoquait les engagements pris, la nécessité de méniiger la Turquie, l'utilité d'obtenir son assentiment pour engager le» autres puissances à adhérer à l'existence du nouvel état Les arguments des Russes unis aux nôtres ne convainquaient pas les Anglais. Allait-on donc se heurter encore sur ce terrain, et compromettre l'œuvre de trois années ? La France enfin l'emporta ; la complète indépendance de la Grèce fut proclamée moyennant une légère réduction des frontières fixées par le [)rotocule du 22 mars.

Ainsi s'achevait, à la veille de la chute de la monarchie légitime, une des pages les plus nobles de Ihistoire extérieure de la France : la Grèce, gloire du monde antique, se relevait après des siècles de servitude. Les nations modernes, unies dans un même élan de générosité et d'adrniration, avaient brisé ses fers. Forte et respectée, la- France avait repris son rang dans le monde et avait conquis de solides amitiés. La prise d'Alger allait mettre le sceau à son œuvre. Telle était sa situation extérieure.

Cette prospérité ne désarmait cependant pas les partis dont la lutte minait sourdement le terrain. L'amlace de la presse révolutionnaire s'accrut par l'avènement dn ministère Polignac. le but se dévoilait peu à peu ; c'était le renversement de la d\ nastie : « il y a des gens qui pensent que l'effervescence actuelle de la France est simplement occasionnée par la nomination de Polignac et qu'elle ne durerait pas si le ministère était changé. Le calme ne serait pas de durée tanl qu'il y aura un Bourbon sur le trône; le parti républicain ne sera jamais apaisé, non pas même pour six mois .. D'autres disent que si l'on établissait une république en France, elle ne pourrait exister 50 ans, et que l'on trouverait dans le cœur de l'Europe des objections insurmontables à l'établissement d'une répubHque. Cela peut être aussi, mais ce qui est certain c'est que 1 essai en a déjà

44 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eDBOPE

été fait, qu'il se continue en ce moment et qu'il se fera encore pour le renversement de la monarchie et la création de la République... La nouvelle révolution gagne chaque jour du terrain, non seulement à Paris, mais dans les départements.

Ces lignes du Morning Chronide (1) allaient trouver un commencement de réalisation.

(1) 24 novembre 1829.

GHAPITKË III

Jugements des ambassadeurs étrangers à Paris sur la politique de Charles X et sur l'état d'esprit de la France. — Alternatives de concessions et de restrictions du gouvernement. — Expédition d'Alger. — L'Europe et l'indépendance de la Grèce.

Au commencement de l'année 4830, Pozzo considérait imminent le péril qui menaçait la France : c La conviction que le Roi a voulu donner à son gouvernement une direction contraire aux libertés et aux exigences delà nation, devient tous les jours plus prononcée... » Mais il se hâte d'ajouter : « La licence de la presse de parti et les animosités vulgaires des hommes, en général perdus, qui en sont les directeurs, contribuent sans cesse à irriter les esprits et à les rendre irréconciliables. > (1) Certes, les gazettes royalistes traitaient parfois les libéraux, même les plus modérés, avec une violence et une dureté souvent injustifiées. Elles n'étaient pas moins imprudentes en annonçant à grand fracas des mesures rigoureuses et extra légales, et ces articles étaient marqués au coin d'une légèreté et d'une imprudence inconcevables... « Ce n'est pas en disant, par exemple, qu'il y a des cas où le Roi peut s'élever au-dessus de la loi qu'on prépare le terrain, qu'on calme les esprits et qu'on assure d'avance le succès de cette action forcément irrégulière du gouvernement. » (2) Mais

(1) Pozzo à Nesselrode, 1""-13 février 1830.

(2) Apponyi à Metternich, IS mars 1830.

46 LA RÉVOLCTIOIS DE JUILLET 1830 ET L'EUKOPii

combien bénignes ces attaques comparées à celles de la presse libérale et des organes révolutionnaires, fort lus en province, et qui distillaient avec un art consomuié mensonges et calomnies G e>t «vec gtupéfaction, qu'à ce moment môme ou relève les appréciations de certains agents diplomatiques français sur l'état d'esprit des libéraux, et on ne peut expliquer leur optimisme inattendu que par un mot d'ordre ou par le désir de dissimuler une réalité qui apparaissait maintenant aux yeux les moins clnirvoyanls. Rayneval, notre ambassadeur à Vienne, disait à son collègue le comte de Bray, ministre de Bavière, que « si l'on exceptait quelques forcenés, comme ce mallieureux Benjamin, (I) personne ne veut attaquer la dynastie et désormais la lutte des partis, se passant au-dessous de la voûte tulélaire de la royauté, ce n'est que pour L'exercice du pouvoir qu'on s'agite et qu'on s'injurie, et la rivalité des ami itions et des amours-propres est le grand mobile de la guerre que se font les divers partis... Soyez sûrs que si le gouvernement se voyait sérieusement menacé, alors la grande niasse se lèverait en faveur du Roi et que les factieux seraient écrasés... Le fait est que personne ne veut de révolution, mais que tout le monde veut du pouvoir... Il est bien constant que le Roi peut compter : 1° sur tous les grands propriétaires et sur les classes les plus élevées de la société ; 2° sur le peuple des campagnes ; 8" sur l'armée... « (2)

Une seule vérité était contenue dans ce jugement : c'était parce ()ue a tout le monde voulait du pouvoir > que la monarcbie légitime était menacée : elle constituait I uniquf' obstacle à la ruée des ambitions, à cette course aux charges et aux honneurs, commune à tous les temps, mais qui s exaspéra an cours du xix* siècle. Pour y accéder, il falhit une monarchie transformée, plus bourgeoise que démocratique, et ce fut pourtant en s'^ippuyant sur le peuple que. de ces ambitions coalisées, sortit la ri'volution de Juillet Plus clairvoyant était Rayneval lorsqu'il ajoutait ; « Une seule chose pourrait faire un mal réel, c'est A r<in tourmentait les consciences et si l'on voulait établir un système d'inquisition religieuse. On veut

(1) Benjamin Constant.

i2) Le comte de Bray au roi de Biivière, 10 janvier 1830.

LA HÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 47

de la religion, mais point de congrégation. Aussi le Roi, en tenant bon dans l'affaire des petits s<^min!iire8,a-t-il essentielieinent contribué à calmer les esprits, et il faut convenir qu'à cette époque, la cour de Rome s'est très bien conduite. Elle a fait preuve de sagesse et nous a rendu un grand service. » (1)

Nous avons démontré, autre part, combien l'attitude des Papes avait été favorable à la Restauration, malgré l'intransigeance des nonces. Le pays était en proie à une véritable tourmente de consciences. Les générations grandies sous la révolution étaient maintenant ou étrangères, ou nettement hostiles à tout sentiment religieux. [2)

A la Chambre et dans le pays, se révélait un état d'esprit bien caractéristique que Pozzo exposait ainsi à Nesselrode : c Les membres les plus notables du centre gauche visent à devenir ministres, mais comme ils sont convenus que le Roi ne se condamnerait jamais à les nommer et à leur confier son propre sort et celui de su famille que dans la plus extrême nécessité, ils se déclareront avec violence contre le ministère actuel parce que sa chute est regardée comme la condition de leur élévation, si jamais elle pouvait se réaliser. » 3)

L'ambassadeur d'Autriche à Pa'is qui tenait jour par jour Metternich au courant des événements intérieurs de la France renchérit encore : (4) « Dans un pays tel que la France où l'ambition et la vanité jouent un aussi grand rôle, un nombre très considérable de députés attachent une très grande importance à leur position parlementaire, et regretteraient vivement de s en voir exclus ; beaucoup d'entre eux prévoient cependant qu'ils ne seraient pas réélus si une nouvelle Chambre venait à être convoquée. Ceux-là craignent nécessairement la mesure de la dissolution de la Chambre et ils ne voteront jamais en faveur de partis violents qui pourraient engager le ministère à y recourir. Cette appréhension de ne plus être réélu

Cl) Le comte de Brûy au roi de Bavière, 10 janvier 1830.

(2) Voir La France morale à la fin de la Restauration, II, p. 225 et s.

(3) Pozzo à Nesselrode, 1" 13 février ^830. (''>) Apponyi à Metternich, 18 mars 1830.

48 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

député exercera, selon moi, une influence non insignifiante sur le vote de l'adresse et sur celui du budget. »

Mais les vœux d'Apponyi s'accordaient avec ceux de Metternich ; c'était l'objet principal de leurs fréquentes correspondances relatives au maintien aux affaires de Polignac. L'ambassadeur d'Autriche ne cachait pas son regret. Il allait jusqu'à déplorer que, dans l'intervalle des deux sessions. le ministère ait perdu, selon lui, un temps précieux, alors qu'il eût, peut-être, pu employer des mesures de rigueur efficaces : « Quiiiil croira-t on le temps arrivé pour recourir à des mesures impérieusement réclamées et reconnues indispensables ? j> Dans son esprit, ces mesures visaient la réforme des lois sur les élections et la presse. (1)11 semblait persuadé que « l'autorité royale peut t ut hasarder parce qu'elle peut tout en France. »(2)Etait ce bien le véritable sentiment de Metternich ? Ce ministre était trop impénétrable pour quon pût faire fonds sur des déclarations qui variaient, d'ailleurs, au cours des événements. Tantôt il croyait qu'il y aurait de la témérité à risquer ce qu'on appelle des coups d'état, tantôt il répétait que ses sympathies étaient pour Polignac, qu'un esprit de désordre et de désorganisation sévissait dans tous les états, qu'il fallait le contre" carrer (3) qu il souhaitait donc le maintien de Polignac aux affaires et que s'il venait à être menacé, il ferait tout pour l'appuyer directement ou indirectement. L'empereur d'Autriche donnait à notre représentant à Vienne les mêmes assurances. (4)

Souvent, comme on le voit, et volontairement, Mettî^rnich se contredisait. 11 considérait la Charte comme intangible, ce qui ne lempêchait pas d'exprimer sa satisfaction à la nouvelle de l'ajournement des Chambres au mois de septembre et d'applaudir à la con \luite du ministère en cette circonstance. En réalité, ce qu'il louait, sur toute chose, c'était les mesures de rigueur. Qnoi quil en soit, les affaires de France étaient son obsession, l'objet de tous ses entreliens avec 1 Empereur, « les autres affaires n'avaient pour lui qu'un in-

(1) Apponyi à Metternich, 3 mars 1830.

(2) Pozzo àNesselrode,2-14 avril 1S30.

(3) Rayneval à Polignac, 16 mai 1830.

(\) Idem, 27 janvier \?.?.^.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 49

térêt très secondaire. Les craintes d'Apponyi étaient vives touchant l'attitude que prendrait le ministère en présence d'une adresse hostile II accablait Pozzo de ses sarcasmes, soit dans sa co>responilance avec Metternich soit dans ses conversations avec Polignac. En toute occasion perçaient ses sentiments hostiles à la Russie. En outre, Apponyi ne pardonnait pas à Pozzo cerlaines prédilections pour les libéraux [larmi lesquels celui-ci comptait nombre d'amis et son désir non équivoque de l'avènement d'un cabinet libéral, appuyé par Mole et Pasquier, et sur lequel Pozzo se flattait d'avoir plus d'action.

Dans cette divergence d'opinions, le prince de Polignac demeurait d'une sérénité déconcertante, alors que La Bourdonnaye disait : « Nous nous verrons obligés de voter avec la gauche pour renverser le ministère ; s'il venait à l'être par l'opposition libérale seule, il serait nécessairement remplacé par un ministère jacobin et le Koi se trouverait dans une position d'isolement et d'entier abandon. Si, au contraire, nous faisons cause commune avec les libéraux pour amener sa chute inévitable, nous ménageons par là l'attitude du Roi nous lui réservons la faculté de composer un nouveau ministère royaliste ; dans l'état actuel des choses, c'est le seul moyen qui semble nous rester encore pour empêcher que le Roi ne soit livré à la merci de la faction. » Et Noailles : « Il est étonnant que ce ministère ait pu se soutenir jusqu ici et qu'il ne soit pas déjà tombé devant l'attaque des journaux ; il n'en sera pas ainsi lors de l'ouverture de la session ; il tombera nécessairement devant les Chambres, rien ne saurait le soustraire à ce sort qui l'attend infailliblement. » (\)

Polignac affichait sa présom|)tueuse confiance et ne craignait pas d'assurer Pozzo que la France recevrait avec reconnaissance des mesures extra-légales. Aux interrogations des députés royalistes prêts à retourner dans leur» départements, sur le langage qu'ils auraient à tenir à leurs commettants, Polignac répondait, imperturbable: (i Soyez tranquilles, ne craignez rien, tout ira bien, jamais je ne me laisserai intimider; vous me trouverez toujours sur la brèche et au besoin je saurai même monter sur l'échafaud. » (1) A

(1) App >nyi à Metternich, l»"" février 1830.

(2) Idem, 1" mai 1830.

50 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 18S0 ET l'eUROPE

l'ambassadeur d'Autriche, il tenaille même langage, (1) ajoutant encc^re : « >i la nouvelle Chambre est mauvaise, eh bien ! tant mieux pour nous. » Au foml de ces propos perce pourtant le doute (|ue " le gouvernement prévoit la nécessité dans la(|uelle il pourrait se trouver sous peu de frapper de grands coups et d'en venir à des moyens extrêmes pour assurer le salut de la monarchie. » (2) Rn effet, Polignac déclarait que, « dès que le pouvoir ge présente dans une attitude de force, qui annonce la ferme décision de ne reculer devant aucun obstacle, les vœux de la majorité de la nation se prononcent toujours pour son triomphe. Nousvenonsd'en faire l'expérience, disait il. par l'effet qu'ont produit les phrases énergi(jues du discours de l» couronne dans toutes les provinces de France ; il a été prodigieux; en les lisant, tout le monde s'est écrié : Ah ! ('harlt>s X parle en Roi ; il veut maintenir ses droits. Eh bien ! nous sommes prêts à l'aider à les défendre contre quiconque osera les attaquer. ') (3)

Polignac était donc décidé à braver l'orage, estimant que le pouvoir en France avait plus de ressources qu'on ne suppose.

Il étdt difficile de pousser plus loin l'aveuglement Mais beaucoup des ministres se rangeaient, au moins en apparence, à ia placidité de Polignac. ce qui était un sujet d'étonnement général. Pourtant les avertissements ne manquaient pas. Une clameur presque unanime montait du pays contre le ministère ; uue majorité nette ment déclarée de 2o0 voix se formait contre lui ; 42 membres de l'extrême- gauche y figuraient « furieux et indomptables » et 160 à 200 autres, centre gauche, renforcés du centre droit, votaieut avec l'extrème-gauche. On attendait anxieusement l'ailresse que la Chambre allait élaborer. On savait qu'elle serait hostile aux ministres, mais, sur ses termes, les libéraux étaient pourtant encore hésitants. D'autre part, Bignon, au cours d'une réunion des députés libéraux ardents, avait pris la parole afin de signaler à son parti le danger d'une marche trop rapide et pari à même imprudente, « propre à donner l'alarme aux puissances étrangères, à provoquer leur inter-

(1) Ai^ponyi à Metteraich, 19 mai 1830.

(2) lie»i.

(3) Idem, 18 mars 1830.

LA RÉVOLUTIO.N DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 51

venfion armée et à attirer de nouveau le fléau de la guerre sur la France. » Depuis quelque temps, en :ffet, on remarquiiit une extrême activité dans l'échange des courriers entre les grands caljinets du continent

On assurait de bonne source « que cette correspondance avait pour objet certaines mesures militaires qui pourraient être i)rises dans le cas où certains événements viendraient à se réalist^r d:ins l'Europe occidentale. » (1) Ces ciaintes s'avivaient de ce que plusieurs gouvernements contractaient des emprunts qu'on croyait destinés à des dépenses extraordinaires Mais, si grand que fût le dé sir de la plupart des libéraux de voir crouler le trône des Bourbons, il élait un |)oint noir dans leurs espérances : pouvaient-ils compter entièrement sur l'armée'^ On savait aussi quele Roi trouvaitun appui dans la Chambre des pairs, en dé[)it de l'opposition de Chiiteanbriand, mûen ce moment par des considérations toutes pernonm^lles. Une spirituelle observation caractérisait ainsi son état 'esprit : son discours « commençait par je et finissait par moi. » (2) Certes, Polignac ne se trompait pas en disant : « Depuis l'avènement du ministère jusqu'à l'ouverture de la session, le parti révolutionnaire s'était tellement débattu... qu'il lui est impossible maintenant de se donner tort en changeant de langage. » (3) Mais ce parti — et Polignac ne paraissait pas le voir — gagnait chaque jour un terrain immense. La propagande libérale et antireligieuse, savamment menée, avait gagné la province et jusqu'aux moindres communes

Elle trouvait son point d'appui dans la haine presque générale qu'excitait le ministère Polignac. On était vraiment sous lo tirreur du journalisme. On sait l'énorme influence qu'avait prise la presse depuis quelques années ; les organes libéraux surtout étalent prodigieusement répandus. Leurs attaques étaient d'une virulence extrême.

Il s'agissait donc de rédiger une adresse qui ne fût ni trop violente, ce qui eût provoqué une sci.ssion avec la Chambre héréditaire, ni

'1) GnzHte des Pays-Bas 19 janvier !8,<0.

(2) Apponyi à Metternich, IS mars 18o0.

(3) Idem, idem.

trop moile pour ne pas encourir « la juste vengeance » (1) du journalisme. Même dans le centre droit, qui, malgré son attachement au Roi, marchait souvent par crainte avec la gauche, on voulait que l'adresse fit mention des inquiétudes qui se manifestaient dans la nation depuis la clôture de la dernière session.

Le mécontentement croissait contre Charles X qui, subissant t'Ujours plus l'influence de Polignac, se montrait prêt à la lutte pour soutenir son ministre favori. Le ministère était donc sous la dépendance presque absolue de la volonté royale qui s'exprimait en maintes occasions de la façon la moins ambiguë et, souvent même, en termes fort malheureux. Répondant à l'inquiétude que lui révélait le duc de Fitz James, le Roi lui avait dit : « Vous êtes le maître d'avoir votre opinion indépendante à la Chambre des pairs, mais, à la Cour, j'aime et j'exige que ce soit la mienne. » Et à Glandevèze, gouverneur du château des Tuileries : « Veuillez vous rappeler que je puis renvoyer mes gouverneurs de château, tout aussi bien que men ministres. » (2) Ces propos, répétés avec zèle, agissaient encore sur l'opinion publique. On savait, en outre, que des flottements se pro duisaient dans le ministère, que Courvoisier, d'Haussez et Chabrol, fort inquiets de la tournure des événements, songeaient à se retirer. Pour les remplacer, on avait mis en avant les noms du comte Roy, ex-ministre des Finances, de Vitrolles et de Dudon (3) Mais leder nier était impopulaire au point que sa présence dans le ministère n'eût pu qu'y attiser les haines déjà existantes. Vitrolles, élevé à la pairie, n'aspirait plus à un portefeuille, et Roy mettait à son acceptation une condition formelle, c'est que « les décisions de la majorité du conseil seraient suivies irrévocablement et sous la re.>îponsabilité de chaque ministre, chef de Dé{)artement, sans qu'une influence ou volonté quelconque, celle du Roi même pas exceptée, puisse en arrêter ou en changer 1 exécution. « ('»)

La situation apparaissait inextricable lorsqu'on apprit que le

(1) Apponyi à Metternich, 18 mars 1830. (!') Idem.

(3) Le baron Dudon, membre de la Chambre des députés, dut sa bruyante notorié é à une accusation de concussion.

(4) Apponyi à Metternich, i8 mars 1830.

LA RÉVOLUTIO> DE JUILLET 1830 ET l'eUP.OPE 53

projet d'adresse rédigé par la commission de la Chambre était conçu dans des termes plus hostiles encore qu'on eût pu le supposer. Ce jour-là il y avait grand jeu aux Tuileries : le Corps diplomatique, les Ministres et près de 1.400 personnes de la société de Paris y assistaient, ainsi que plusieurs membres de la commission. Le roi avait son amabilité habituelle. Il conversa avec beaucoup depersoimes, fit sa partie de w^hist avec le Nonce et le prince Paul de Wurtemberg jusqu'à une heure avancée de 'a soirée. Il paraissait d'humeur souriante ; rien ne somblait déceler les graves préoccupations qui l'assiégeaient. On apprit ce soir -là que l'adresse contiendrait sans nulle atténuation le blâme sévère delà politique suivie jusqu'ici. Ce fut de la stupeur. Ainsi, il apparaissait que cette Chambre, dont la commission reflétait les idées, déclarait la guerre au ministère. Etpourtant, certains ministres demeuraient optimistes, alors que de tous côtés grondait l'orage. D'Haussez avouait que, « loin de redouter une adresse forte et hostile, il y voyait, au contraire, un incident heureux et désirable, qui fixerait la position maintenant fausse et insurmontable du ministère, et qui lui fournira un prétexte valable pour dé{)loyer de la vigueur et pour sortir enfin de celte inaction qu'il a cru devoir s'imposer jusqu'ici. On nous accuse de n'avoir rien fait, ajoutait il, on nous impute par anticipation ce que nous n'avons pas tait encore. Ce reproche même prouve en faveur de notre intention de ne pas nous écarter d'une voie légale et de ne recourir à des mesures extraordinaires que lorsque les attaques de la faction révolutionnaire menaçant l'existence du trône et de la moucrchie nous y auraient forcés. Ce moment va arriver peut être et mieux vaut que le danger, se manifestant d'abord dans toute son étendue, nous impose l'obligation de le combattre avec force, et de remplir le double devoir de nous sauver nous-mêmes et de préserver l'Europe entière d'un retour des malheurs dont elle a si longtemps été accablée. > (1) On ne pouvait pousser plus loin l'aveuglurnent.

A[)rè8 la séance du Comité secret pour la discussion de l'adresse, les ministres prévoyaient que celle-ci passerait sans modifications

(I) Apponyi à Metternich, 18 mars 1830.

54 LA nÉVOLCTION Î)E JUILLET 1830 ET L EUliOPE

essentielles, mois à une faible majorité. « Ils paraissaient même le désirer et préférer ce résultat à une a(]resse faible et timide, dans laquelle il y aurait, pour ainsi dire, du mécompte pour le gouvernement parce qu'elle entraverait l<i marche vigoureuse qu'il a l'inlention de suivre. » (1) Une forte majorité vint déjouer les prévisions des ministres, les laissant désemjjarés. Dès ce moment surgissait le spectre de la prorogation qui, en effet, s'effectua le 18 mars (2)

L'Europe était attentive à ces événements. En Autriche, le goavernement ne cachait pas sa satisfaction et le prince de Metternich s'en faisait l'écho. A[)ponyi, suivant docilement les inslructions de son chef, ne semblait pas partager ce sentiment, mais avec un >:rand sens, se demandait si cette prorogation ne serait [)as illusoire tant qu'on n'aurait pas coupé le mal à sa racine par des raesuies éneI•gi(^ue8 contre les fonctionnaires et surtout contre la licence de la presse ; en un mot « une mesure générale d'épuration •> (|ui n'était guère possible. II y avait bien eu quelques destitutions et quelques déplacements, mais le Roi et ses ministres, dans leur politique contradictoire, ne songeaient le plus souvent qu'à donner des gagea aux libéraux, quitte à les reprendre peu après. Il ne fallait pas songer au déplacement en masse des fonctionnaires ; il eût fallu pour cela procéder à des exécutions qui eussent exaspéré le parti libéral. Mieux valait encore atermoyer, discuter; et le mal s'aggravait. La monarchie chancelait chaque jour [)lus sensiblement. La presse se chargeait d'augmenter la confusion, et Apponyi définissait ainsi son rôle: « Elle présentera un obstacle toujours existant, toujours renaissant aux intentions bienfaisantes de l'administration, elle réussira constamment à pervertir l'opinion et à iléverser son poison sur tout ce qui émanera du pouvoir. » (3) Ce n'était pourtant pas sans raison qu'elli- critiquait cer-

(1^ Apponyi à Metternich, IS mars 1830.

("2» Ou était encore persuadé dans certains milieux que, pendant les quelques mois qui suivraient la prorogation des Chambres, le catiue se réttil)lirait. La rente remonta et Apponyi en achetait lui-môme pour tOU.uoij francs.

(3) Apponyi à Metternich, 24 mars 1830.

tains actes du ministère Polignac et les idées mêmes qui animaient la majorité de ce ministère ; mais elle se faisait une arme de ces fautes pour disqualifier tous les actes de l'administration, attaquer violemment la religion catholique, véritable cible du libéralisme révolutionnaire.

Villèle, qui n'était peut-être point irréprochable, discutant avec Apponi la situation intérieure de la France, lui faisait cet aveu : < La licence de la presse est un ennemi implacable qui suit tous nos pas, qui iléconcerte tous nos [)rojets Nous ne saurions en triompher encore ; c'est nous mêmes qui nous sommes liés les mains à cet égard. » (1) C'étaient bien les vues de l'ambassadeur d'Autriche : « Le triomplie de la cause royaliste ne peut être obtenu ijue par le moyen d'une réforme radicale des lois d'élection et de la jjresse, résultat autjuel on n'arrivera que par l'emploi de mesures extraordinaires ». Et, pour appuyer son opinion, Apponyi transmettait à Metternich un rapport du comte Fitt de Souci, l'un de ses collaborateurs, rapport par certains côtés véritablement prophétique. (2)

a Depuis trois ans, la situation de la France ne s'est point améliorée sous le rapport de son état politique. La guerre déclarée à l'administration est devenue plus ouverte et plus acharnée et l'opposition s'est avancée jusqu'aux marches du trône. Aujourd'hui, comme alors, la licence de la presse et le système électoral sont les deux écueils contre lesquels viennent se briser tous les efforts et tous les résultats de la restauration. Ou ne peut comprimer la presse parles moyens légaux. Il faudrait une législation nouvelle, on ne 1 obtiendra point des Chambres actuelles.

La manière dont les tribunaux appliquent les lois exista tes rend les poursuites illusoires; elles ne font même qu'augmenter le scaudile puisque les plaidoyers des avocats, répétés par toutes les feuilles publiques, sont plus condamnables que les articles incriminés. Tous ces maux étaient faciles à prévoir. On recue.lle ce qu'on a semé !..,

(1) Apiionyi à Metternich, 2 avril 1830.

(2) Nous croyons devoir reproduire ici ce rapport presque intégralement, vu son importance, 2 avril 830.

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Dans une monarchie représentative oii il n'y a point d'aristocratie constituée, il était assez embarrassant de trouver un mode d'élection raisonnable pour la Chambre des députés. On a cru avoir fait une découverte admirable en rétrécissant le nombre des électeurs et en conférant le droit d'élection à tout homme payant trois cents francs d'impôt. On croyait faire de l'aristocratie, on rendait la démocratie maîtresse de l'état. 11 ne manquait plus à la révolution pour être souveraine que d'obtenir la licence de la presse. Cette licence et le système électoral sont tellement liés l'un à l'autre dans les combinaisons et les effets qu'il faut les envisager ensemble pour mesurer les périls de notre situation. Les 80.000 électeurs sont ceux qui, par leur situation sociale et leur fortune, sont appelés à fréquenter les écoles, et, après eux, leurs enfants. Quelles leçons y reçoiventils !..

La religion, comme l'entendaient les théophilanthropes.

La liberté, comme on la voyait à Rome sous les Gracques.

La royauté, comme on l'envisage aux Etats Unis d'Amérique.

Au sortir des bancs, ces 80.000 électeurs sont les princi|)aux abonnés des nombreuses feuilles publiques qui dévelupiient, soutiennent, popularisent les nouvelles théories... Que parle t-on de Comités directeurs, d'intrigues sourdes, de menées secrètes? Ces comités sont légalement et hautement organisés. Les journaux enregistrent leurs décrets et publient leurs listes. La poste se charge du transport et de la circulation. Les électeurs les reçoivent.. , c »^st ainsi que les deux ennemis de l'autorité légitimi' se donnent la main pour anéantir tout; combinaison monarchique Ils ont envahi la Chambre des députés ; on ne peut donc se flatter d'obtenir d'elle une législation différente; c'est pourtant le seul moyen de salut.

On essaierait en vain de se traîner dans l'ornière où l'autorité se trouve embourbée ; quand même le sceptre servirait de levier, il s'y briserait sans pouvoir en sortir. Les corps électoraux actuels n'offrent point une garantie suffisante, et rien ne serait plus hasar deux (lue do s'en rapporter à cet égard aux promesses et aux rapports des préfets. Ces magistrats, discrédités par les rôles contradictoires qu'on leur a fait jouera diverses époques, connaissent d'adleurs

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 57

mal leurs départements qu'ils ne parcourent point. Des rapports personnels et établis à la hâte ne peuvent ni commander, ni obtenir la confiance.

Nous persistons dans l'opinion qu'il faut avoir recours pour ,ette fois seulement aux conseils généraux de départements, encore après un examen scrupuleux de leur composition.

Si le moyen répugne, comme trop éloigné de ce qui se pratique, il faudrait au moins confier exclusivement l'élection actuelle aux grands collèges fortifiés par les notabilités du pays. En vain, nous objectera-t-on que ces mesures sont contraires aux lois en vigueur. Nous répliquerons sans hésiter que, pour consolider la Charte et la perpétuer, il faut d'abord sauver le pouvoir royal qui en est la pierre angulaire et la plus sûre garantie. . (l'est pour rentrer à l'instant et sans péril dans l'ordre légal qu'il importe d'en sortir. Il ne s'agit point de détruire, mais, au conlraire, de conserver les institutions établies. Si c'est la royauté qui dirige ce mouvement, elle y trouvera son profit et les libertés publiques se sauveront avec elle. Si, au contraire, l'esprit démocratique, déjà si menaçant, envahit le pouvoir, il brisera la Charte parce que la royauté s'y trouve un hors d'œuvre pour lui et il nous ramènera par l'anarchie aux risques et périls de l'indépendance du pays, à [la perte de toute liberté. »

Etait-il exact de dire que, dans toutes les écoles régnât l'irréligion et qu'on y enseignât la haine de la monarch e ? 11 faut ici faire la part de l'exagération. Un trop grand nombre, il est vrai, justif aient ce jugement, mais, à cette heure encore, la France ne manquait pas de sages et dévoués instituteurs remplissant dignement leur miss'on. Plus entièrement justes étaient les appréciations sur la magistrature et la manière dont les tribunaux appliquaient les lois; elles reçoivent une confirmation du préfet des Bouches du-Rhùnequi ayant à se prononcer sur l'opportunité des poursuites à exercer contre un magistrat, Borely, lequel dans une séance de Conseil d'administration et dans le Messager de Marseille, avait exalté les principes révolutionnaires : « J'hésiterais, disait il, à proposer que M. Borely fiit traduit devant la cour ; la défense et la discussion continueraient le

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mal qu'a pu faire son écrit : une condamnation serait incertaine : l'impunité serait un événement funeste. » (î)

Le baron Binder, qui résidait alors en Suisse, chargé de renseigner le chancelier d'Autriche, sur 1 état de la France, émettait le même a is quant à l'origine du mal dont elle souffrait et préconisait des mesures énergiques :

« Le Ministère, dont l'inaction, pendant les premiers mois de son existence, a eu l'heureux effet de rejeter sur la Chambre élective tout l'oilieux (l'une attaque gratuite, en persévérant dans cette inaction, parait plus jaloux d'éviter le blâme que de faire le bien, et perd tout l'avantage de sa position. Tôt ou tard, il sera forcé d'en revenir au point d'oij il aurait dû partir aujourd'hui, et, moins favorisé peutêtre alors par les circonstances, il comprendra enfin que c'est en vain qu'on e-père combattre les effets d'un mal dont on n'a pas le courage de détruire le principe, et repousser avec des armes purement défensives les attaques que la démocratie dirige sans cesse contre le trône. La France ne se consoUdera dans son intérieur, elle n'aura sa libre action au dehors qu autant que les principes de son organisation sociale ne seront pas éternellement mis -n question, et ne serviront pas uniquement de point de ralliement aux partis et aux passions qui les font agir. » Et, plus loin : ^ Le seul changement en mieux dont la France soit redevable au ministère du 8 août, est la manifet^talion d'une volonté pure, mais timide ; il faudrait pouvoir calculer les chances de l'avenir, pour prendre confiance dans la durée de ce ministère et, par conséquent, du système qu'il a établi... Enfin, quelque heureuses que puissent être ces chances, rien ne sera giigné si le gouvernement ne sait pas les mettre à profit, pour remplacer par la force d'action la force d'inertie qu'il a seule opposée jusqu'ici à un mal dévorant. » ("1)

Binder était bien éclairé sur les causes du mai. mais, dans son zèle monarchiste, il oubliait de dire que le ministère Polignac luimême avait, par ses fautes, ses maladresses, donné une force nou-

(:) Arch. Nat. BB 30, p. 195, 2s mars 1828. (2) 7 avril 1830.

LA REVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 59

velle aux libéraux et aux onneinis de la religion, en ^a présentant comme le symbole de la réaction et de l'ultramontanisme. Mais, nous l'avons constaté dans un précédent ouvrage, le mal était trop profond pour qu'un cabinet, même modéré, pût 1 enrayer. En 1829, l'organisation libérale était trop puissante, le prestige et la diffusion do la presse trop grands, le 8ce[)tici»me trop général pour rendre efficaces des mesures extraordinaires. Klles ne pouvaient qu'avancer la catastrophe.

Tel était l'avis des esprits clairvoyants en France comme à l'étranger. Les nombreuses fautes de Charles X avaient, cependant, reçu quelque atté nation des concessions faites au parti libéral, concessions telles que Frayssinous lui même, gallican militant, avait averti Charles X qu'il les poussait trop loin. Alors, faisant brusquement machine en arrière, donnant à tort et à travers coups de barre à droite et coups de barre à gauche, mécontentant ceux qu'il avait cru désarmer, il les rendait plus exigeants encore par les satisfactions ot'tenues.

Pozzo, dans ses dépêches, rejetait toute la responsabilité sur Charles X : « La position dans laquelle le Roi s'est placé n'est pas le résultat d'une erreur, mais celui de toute sa vie A force de changer de situation, il est parvenu à la rétrécir à un tel point qu'il ne peut ni avancer, ni manœuvrer. I^e prince de Polignac est à la soniinité de la pyramide ; il faudra en descendre ou se précipiter; l'un sera difficile et amer, l'autre fatal. Le Roi n'a jamais voulu se convaincre que les révolutions et les convulsions civiles, lorsque l'état n'a pas perdu son indé[)endance, ont fini par des rapprochements et des transactions entre les passions et les intérêts qui en avaient été la cause. Les restaurations des dynasties sont rares dans l'histoire. Lorsqu'elles ont eu lieu, c'est par les mesures conciliatrices qu'elles ont pu se consolider, comme cest en suivant la route opposée qu'elles se sont perdues de nouveau. » (1)

Qu'entendait Pozzo par mesures conciliatrices'? Pendant quinze ans, la monarchie n'avait cessé de les prodiguer aux libéraux depuis la liberté de la presse, cette rélonne tant attendue et qui était

(1) 1-13 février 1830.

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devenue l'arme par laquelle devait périr la monarchie elle-même. Pozzo ajoutait : « Au lieu de vouloir former une nouvelle France, de réminiscences et de débris exhumés des ruines de l'ancien régime, il fallait s'attirer les éléments réels, tels qu'on les avait trouvés. Le Roi défunt avait senti celte vérité ; il a même cherché à la mettre en prati sue, autant que ses faiblesses lui ont quelquefois permis, et c'est à ces intervalles lucides que nous devons l'ordre qui a régné jusqu à présent. Le monarque actuel a pris, dès le commencement de son retour, la route opposée et il s'y est si enfoncé qu'il ne reste plus d'issue, du moins dans la dir'^clion qu'il s'était proposée. L'attitude du pays permet d'espérer qu'il ne s'abandonnera pas à des excès, et que le monarque mettra à profit le temps et les circonstances qui vont arriver pour se réconcilier avec lui. Heureusement, il n'existe pas encore d'exaltation assez forte pour empêcher le succès des mesures raisonnables, surtout si le public pouvait se convaincre qu'elles sont prises de bonne foi. Ce point sera le plus difficile à obtenir pace que c'est celui auquel on a le plus souvent manqué. » (1)

Mais, cette « nouvelle France exhumée des réminiscences et des débris de l'ancien régime » était-elle bien telle que la dépeignait Pozzo ?

D'abord, elle était profondément indifférente, sinon hostile, à l'idée religieuse. Le clergé su [)ecté. entravé dans son recrutement, le constatait unanimement par la voix des évoques. La révolution avait laissé son empreinte indélébile. Le Roi avait fn'quemment et parfois sans opportunité, capitulé devant le parti libéral. Mais Pozzo avait prévu juste en avançant que, dès la formation du ministère Polignac, « les choses prendraient une marche périlleuse .. aucune remontrance n'a pu détourner le Roi et son favori soutenus par les conseils sinistres qui les ont encouragés dans ce système. »

Pozzo. représentant d'un gouvernement orthodo.ve, incriminait arbitraireti.ent le clergé sur la foi des calomnies de la presse libérale. n existait, sans nul doute, qiiehjues évêques ultramontains amis des mesures extra-légales, mais ils formaient, nous l'a ons vu. une

(1) l-i3 février 1830.

LA RÉVOLUTIOrî DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 61

exception. La majorité des prélats luttait courageusement contre les attaques; acharnées dirigées contre la religion, attaques qui ruinaient leurs efforts et leurs espérances et qui, en pn'^parant des générations athées, menaçaient l'avenir même de la France. (1)

A cette heure si grave, les regards se portaient sur Villèle. Il se présentait avec le dessein non douteux de se montrer aux partis comme l'instrument le plus propre à la solution «le la crise, sans mesures extrêmes. Blâmant ouvertement la politique dePolignac, il déclarait que le devoir de celui ci était de so retirer On pourrait après dissoudre la Chambre et procéder aux élections avec un ministère plus modéré. Tout tendait à prouver que les nouveaux éléments do la Chambre seraient eux-mêmes moins avancés et Villèle insinuait qu'il consentirait alors à prendre le pouvoir et à le former d'éléments différents, pourvu qu'ils ne fussent pas hostiles à la dynastie. Les bruits auxquels ces incidents avaient donné naissance, suscitèrent des polémiques de presse sans fin, même entre journaux monarchistes. Quelques-uns souhaitaient de voir le duc de Mortemart parvenir aux affaires ; sa haute personnalité, sa pondération, la situation excellente qu'il avait su prendre à Saint-Pétersbourg, suffisaient pour le désigner au choix du Roi. Mais le duc ne semblait pas disposé à prendre le gouvernail dans un pareil moment. Il lui suffisait de jouir à Pétersbourg de l'estime générale et de la considération affectueuse du Tear Nicolas.

Bailleurs. Charles X maintenait à Polignac une confiance illimitée. Il l'avait choisi et entendait le garder envers et contre tous. Après maintes tergiversations, après avoir passé par les alternatives du ministère Martignac et accepté à cette époque les ordonnances dirigées contre l'Eglise, il en était à l'ultramontanisme. Polignac ne demandait pas mieux que de céder. En effet, conscient de son impopularité, il exécutait docilement les désirs royaux. On le savait dévoué corps et âme à la personne du Roi. Cette situation décourageait ceux qui eussent volontiers apporté leur concours au ministère, mais qui comprenaient qu'ils s'engageraient inutilement • leurs plans étaient paralysés d'avance et leur indépendance

(1) La France morale sous la llestauralion, H, p. 3U et s.

62 LA RÉVOLUTION IlK JUILLET 1830 ET L EUROPE

menacée Le caractère incertain du Roi ne rassurait personne- « Les modérés sont tièdes envers lui parce qu'il ne les a jamais goûtés et les a déçus et déjoués souvent, tandis que les libéraux qui ont fait tourner à leur profit les fautes de la cour et se sont rendus populaires, deviennent cha(jue jour plus hardis. »(1)

L'ambassadeur de Russie, reprenant son thème favori, écrivait alors : « I /obligation où il (Charles X) s'est cru de donner à la religion, c'est-à-dire aux prêtres et aux ambitieux hypocrites qui l'obsôdent depuis longtemps, une trop grande influence dans les affaires politiques et dans l'admiiiislralion de son royaume a faussé ses mesures, paralysé et enfin détruit tous les ministres qui n'ont pas abondé dans le même sens, n'en exceptant pas même M. de Villèle. .) (2)

Nous savons ce qu'il faut retenir de ces assertions. (3) Sans grande confiance, Pozzo indiquait aussi à Nesselrode un remède auquel leg faits apportaient une flagrante rontraiiiction. « La force des cboses obligera sans nul doute le Rui à revenir sur ses pas, mais il faudra tant de prudence et une conversion, si j'ose m'exprimer de la sorte, si sincère et si bien soutenue, que ce serait trop prétendre à mon avis que d'espérer que ce remède sera appliqué dans toute son efficacité à la crise prochaine et imminente. » (4)

A cette heure, au mois de mai 1830, il était trop tard. Rien ne briserait plus la force du courant libéral.

Les conseils les plus divers et les plus étranges étaient prodigués au Roi par le buron Binder en particulier, qui, prétextant que lesgouvernements étrangers n'avaient pas encore de constitution, l'engageait à se mettre « à l'unisso'. des autres ». Pozzo ne s associait pas à cette étrange conception et présentait ce cas, peu ordinaire pour l'ambassadeur d'un monarque autocrate, d'appuyer de toutes ses forces en France au nom de cet autocrate, le maintien d'une constitution que la cour d'Autriche déplorait et combattait.

fî; Pozzo à Nesselrode, '2-14 avril 1830. (:) Idnn, idem

<'^) V. La France morale et rcliçjieme sous la Pestauration, t. II, chapitres VI, VII, VIII.

(4; Pozzo à Nesseiroilo, '1-l't ovril 1J;30.

LA RÉVOLUTlOiN DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 63

Mais il allait plus loin encore, il prévoyait que ce n'était pas seulement la constitution, mais la royauté même qui était à la merci d'un mouvement imminent. Et, cette fois, les ai mes étrangères seraient aussi impuissantes à restaurer la monarcliie que la dynastie des Bourbons serait elle-même incapable de la maintenir. a II faut, disait-il, que la maison de France pense à se maintenir ellemême » De son côté,Nesselrode écrivait à Pozzo : (1) « La situation de la Fiance est si incertaine que l'Empereur s'abstient d'émettre un jugement à cet égard. Ses vœux les plus ardents sont jiour la tranquillité de ce beau pays et il se plaît à espérer que les |)assions contraires et également déplorables qui s'y combattent ne parviendront pas à le troubler. Avoir provoqué cette lutte, quand elle avait presque cessé d'elle-même est un acte d'imprudence que nous avons signalé dès le moment de la nomination gratuite du nouveau ministère. Puisse-t-il ne pas avoir de suites fatales ! Si vous |)ouvez, Monsieur le comte, sans compromettre le nom de l'Empnreur, contribuer à rapprocher les partis et à rallier autour du trône les hommes dont les principes et les lumières peuvent seuls lui être utiles ; s'il vous est donné de les engager à faire, dans la formation d'un gouvernement stable et d'une majorité solide une part aux prédilections môme peu justifiées du monarque, vous rendrez des services dont S. M. I. vous sera profondément reconnaissante. Elle désire le repos et le bonheur de la France. Elle désire, par conséquent, le triomphe d'une sage modération. Elle désire que la France en soit convaincue. »

Nicolas, d'autre part, ne dissimulait pas à Mortemart « que si dans l'unique but de soutenir un ministère formé sans nécessité et dont les talents sont loin d'avoir justifié le choix, S. M. T. G. a>iop tait des mesures subversives de la Charte, l'Empereur ne sr croirait nullement obligé de lui offrir un appui, dont le maintien de cette même ' harte a toujours été l'une des premières conditions aux yeux des grandes puissances. -> (2) Ainsi les sentiments des cours de Russie et d'Autriche différaient

(1) 2R mars 1830.

(2) Nesselrode à Pozzo, 16 avril 1830.

«4 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

profondément et celles ci agissaient dans le sens de leurs préférences , l'une, au nom du droit divin, ne cessait de pousser Charles X à des mesures extra-légales ; l'autre, consciente de l'abîme que côtoyait le Roi, ne cessait de le mettre en gar e contre ces mesures exliêmes.

Les événements devaient prouver la perspicacité de Pozzo.

Les actes extérieurs de la France préoccupaient aussi les cabinets étrangers. L'expédition d'Alger y provoquait une vive émotion. Tous, à l'exception de l'Angleterre, s'y m<»ntraient favorables Toutefois, l'Autriche, dans son désir d'accord avec le cabinet anglais, avait, à plusieurs reprises, soulevé des objections. Elle se savait impuissante à s'y opposer, mais elle cherchait, par des questions insidieuses, en manifestant des préoccupations exagérées, à entrer dans le sillage de l'Angleterre. « Lord Stuart, écrivait Apponyi à Metternich, a bien voulu me donner lecture des rapports de M. Gordon, sur l'affaire d'Alger. Elle y est présentée dans son véritable jour, comme un tissu d'intrigues mal conduites et surtout peu adroitement cachées, malgré toute la réserve et les réticences dont le cabinet français a cru devoir user dans cette question envers les autres cours.

Maintenant, l'expédition d'Alger est irrévocablement décidée, et ni l'intervention tardive de la Porte, ni celle d'aucun autre cabinet ne parviendront plus à en arrêter, on en différer seulement le dé part... Le désir de soulager l'humanité ou celui de venger l'honneur national, ne sont pas actuellement les mobiles principaux de cette croisade. Le ministère y voit bien plus un moyen efficace de se rendre populaire, de capter la bienveillance de l'armée, de gagner ainsi les voix des électeurs militaires pour la future composition de la Chambre, enfin de faire jouer à la France un rôle de quelque importance dans la politique étrangère et c'est, envisagé sous ce point de vue, que l'expédition d'Alger devient, pour ainsi dire, une mesure de position ministérielle, qui loit préparer et fertiliser le terrain pour la grande et décisive affaire des élections. » (1)

(1)2 avril 1830.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 65

L'opinion, en Europe, considérait la campagne d'Algérie comme un expédient destiné à détourner l'attention de la situation parlementaire et à raffermir le ministère, le trône lui-môme, par un succès qui impressionnerait l'Europe.

C'est ainsi qu'Apponyi etismait insuffisantes les oxplicationg données à ce sujet par Polignac à lord Stuart, et écrivait : « La position faible et précaire des ministres me paraît être le seul et véritable motif de leur langage ambigu et réservé dans l'affaire d'Alger. Gomment i ourraient-ils solennellement s'engager à ne point faire ce que bientôt ils regarderont peut-être comme un des moyens les plus efficaces de justifier leur conduite et d'adoucir le sentiment de haine générale qui leur a été voué? Cet aveu humiliant. M. de Polignac ne saurait le faire à l'ambassadeur d'Angleterre, mais il n'en renferme pas moins, selon moi, la véritable interprétation de la conduite des ministres français. » (1) Apponyi n'ignorai: pourtant pas que, dès le 31 janvier, l'expédition avait été décidée en conseil des Ministres, Depuis lors, les événements intérieurs s'étaient singulièrement modifiés et aggravés. Quoi qu'il en soit, conçue ou non comme une diversion, les ministres l'envisageaient avec satisfaction. El e leur apparaissait propre à occuper l'attention publique, à déblayer pour un instant le 'errain des questions irritantes, et ils escomptaient un succès à peu près certain pour servir la cause monarchique en péril.

L'Autriche, par sympathie pour l'Angleterre, restait dans l'expectative ; le duc de Wellington recevait les communications de Polignac << d'une manière acerbe et hautaine. » (2) « Le [)lan en luimême, écrivait Pozzo à Nesselrode le 13 février 1830, devrait obtenir les suffrages de toute l'Europe civiliséeet commerçante ; mais V. Exe.

(1) Apponyi à Metternich, 20 mai 1830.

(2) Pozzo à Nesselrode, l"-13 février 1880.

66 LA RÉVOLUTION DE JDILLET 1830 ET l'eCROPE

aura observé par la désapprobation qu'il rencontre à Vienne et à Londres, combien la jalousie d^ conserver la piraterie et le soi;i de ne rien permettre qui puisse nuire à l'autorité du Sultan ont piévalu dans ces deux cabinets sur les principes d'humanité de justice et d'intérêt général. »

La Russie continuait à nous donner des marques positives ue son attachement. Pozzo ne manquait pas une occasion de vanter à Nesselrode les mérites de l'expédition et les services considérables qu'elle pourrait rendre à la cause de l'humanité, de la civilisation et du commerce européen, mais il redoutait des obstacles : l'inexpérience de nos marins, la résistance qu'opposerait Alger, les ravages que les chaleurs et les maladies causeraient dans les rangs de nos troupes, tous les aléas enfin d'une expédition aussi longue et aussi difficile. Il s'abstenait d'exprimer ses craintes avec ses collègue?, surtout les ambassadeurs d'Autriche et d'Angleterre. et affectait devant eux la plus grande confiance dans le succès de l'eutreprit^e. Les sentiments de Nesselrode étaient identiques. (1)

« Dès le principe, nous avions promis, disait-il, de seconder les démarches que ferait à Gon8tantino[»le le cabinet des Tuileries pour engager la Porte à appuyer de son autorité les vues du Pacha d'I'^gypte relatives à la destruction des régences barbaresques. Mais telles paraissent malheureusement être d'un côté l'indifférence du Grand Seigneur à ce projet salutaire, de l'autre la lenteur des préparatifs de Mehemet Ali et la nature des difficultés qu'il aura à vaincre que, sans la noble déterininution prise par le Hoi de châtier, les armes à la main, les insultes trop longtemps impunies d un gouvernement barbare et de faire d Alger un exemple qui annonce aux autres pirates de la côte d'Afri(}ue le sort que l'Europe chrétienne doit nécessairement leur faire subir, s'ils renouvelaient leurs déprédations, nous aurions probal)lcment à déplorer encort* pemlant des années, et le honteux retour de leurs excès et l'absence d'une force répressive capable d'y mettre un terme. Tous les vœux de TEnipcreur accompagnent le Roi dans cette glorieuse entreprise. La chrétienté

(1) Nesselrode à Pozzo, 28 mars 1830.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 67

lui devra un bienfait, la civilisation une profonde reconnaissance, le commerce de la Méditerranée une nouvelle vie, car c'est la destruction définitive de la piraterie, c'est l'abolition ab-<olue de I escluva;^e des chrétiens, c'est la suppression du tribut payé par les puissances chrétiennes à la régence que se propose le Roi, d'après les dernières communications de son ambassadeur... L'Europe entière ne peut qu'en souhaiter le prompt accomplissement. »

l.e Tsar renchérissait encore. Gomme [)reuve ostensible de son intérêt pour l'expédition, il attachait au quartier général de larmée fr.niç.iise le colonel Philosophoff, aide de camp du grami-duc Michel, afin que « l'uniforme russe soit aperçu avec l'uniforme français. ') (I)

L'approbation presque unanime des puissances contrariait fort Aberdeen et Wellington. Malgré leur acrimonie et leur ton (tassant avec le duc de Laval, ils sentaient que l'Angleterre se trouverait en minorité parce que la France serait soutenue par la Russie et la Prusse Le prince de Poliguac avait, de son côté, fait donner aux alliés l'assurance que le Roi se concerterait avec eux dans le cas où le gouv rnement existant à Alger viendrait à se dissoudie. Vlais on savait que ces raisons n'avaient nullement satisfait le cabinet de Lomlres ; « Nous pourrons alors, écrivait Pozzo, juger par sa réponse, toute générale qu'elle |)uisse être, ce qu'il est disposé à tolérer et ce qu'il est résolu à ne pas pei mettre. » Polignac était perplexe. Il prétextait la fitlèle amitié du Tsar, et pressait i» esque jusqu'à l'importunité son ambassadeur de lui suggérer (pielque idée qui permit une transaction honorable. Pozzo avait alors préparé une note à ce sujet, i-i)

(1) Nesselrode à Pozzo, 5 avril !8r;0.

(.) >■ Il sera impossible de former des établissements français ou d'antres nations dirétienoes sur ta côte d'Alfjer sans s'exposer à uue guerre avec l'Angleterre (^e ten iloire devra donc i^lre replacé f-ons le pouvoir (les musulmans. Mais ! ■ réinté-^ration de l'ancienne llcgence ou 1 (établissement d'une autorité aiisuhiMiie quelconque l'on-lee sur le même principe anti-social e^ li d'e.Ki-lcr aux iiépeus des clirclii-us, ramènerait les mêmes incon\ uients. Il faut doue abolir à jamai.- le g<>u- A'ernemeut d'Alger et reme. «re le [lavs au Sultan qui eu est le souverain

68 LA RlivOLUTlON DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

Cette note était, il faut le reconnaître, une solution bâtnrde pour la France. Qu'aurait-elie alors gagné dans cette expédition africaine ? Le Tsar en jugeait ainsi, car, en marge de la note de Po/zo, il avait écrit ces lignes : « Nous en parlerons quand nous nous verrons, mais cela ne me paraît nullement satisfaisant. »

L'assentiment de la Russie dans cette affaire avait d'ailleurs éveillé fortement les susceptibilités anglaises. Lord Abenieen et lord Stuart en tairaient grand bruit et ne cessaient de s'en plaindre A la fin de mai 1830, les intentions du gouvernement français semblaient encore douteuses. Le prince de Polignac pensait toujours offrir sa conquête au Sultan sous la réserve d'une certaine étendue de territoire sur le point de la côte, dit La Galle, en vertu de plusieurs traités restés en vigueur jusqu'à la révolution. Il observait même que, pendant la guerre, l'Angleterre s'était emparée de ces territoires pour les remettre ensuite illégalement au dey d'Alger dont l'usurpation n'avait d'autre titre que cette simple remise qui ne pouvait lui en conférer aucun. Enfin, l'incertitude régnait au sein du gouvernement français. 11 est intéressant de citer ici le jugement de l'officier d Etat major russe attaché à l'expédition. Son témoignage est aussi flatteur qu'imprirtial :

û Grâce aux soins qui me furent prodigués par le général en chef et ses sons-ordres, je me suis trouvé en état de voir l'investissement, de suivre les opérations de siège et d'admirer la bravouredes troupes, la rare intelligence de leurs officiers et la sagesse de ceux qui dirigeaient les opérations. Le fort de l'Empereur, la clef de toute la position, a été réduit aux abois après une canonnade de six heures. Le dey, après l'avoir fait sauter, demanda à capituler et c'est à la suite de cette démarche que j'ai la satisfaction de pouvoir dater ma lettre, non seulement d'Alger,mai8 de la chambre d'audience du Dey .... ; et je n'ai qu'à me louer de la manière dont je suis traité par le général en

de droit. Il serait stipulé, en même temps, qu'il ne sera toléré sur la côte d'Alper. ni fortifications, ui artillerie quelconque, ni bâtiments armés ; que les consuls surveilleront l'observation de celte clause ; que la piraterie, l'esclavage et le tribut sont abolis ; que toute contravention autorisera les puissances chrétiennes, soit collectivement, soit séparément à prendre des mesures répressives. >> Pozzo à Nesselrode, le 12-24 mai 1830.

LA RÉVOLUTIOM DE JUILLET 1830 ET l'eL'ROPE 69

chef, ainsi que par tous les généraux et officiers de l'armée. » (1)

En al tendant, le ministère comptait sur l'heureux débarquement de 1 armée d'expédition pour favoriser les élections :

« Dès ce moment, le succès de l'entreprise ne sera plus mis en doute et il faut saisir dans sa première force le mouvement de gloire et de fierté nationale qui en naîtra, pour obtenir de bonnes élections. Je désirerais d'après cela que la dissolution de la Chambre fût proclamée environ à un mois d'ici, ce qui ferait coïncider l'arrivée de la nouvelle du débarquement avec les premières opérations électorales, n

Tel était le sentiment deVillèle. (2) Du succès de l'expédition dépendait le sort du ministère ; les rapports s'accordaient pour re|)résenter l'état d'esprit comme nettement hostile au pouvoir et « comme devant amener immanquablement rfe détestables élections . » 3) Lord Stuart était fort inquiet : « Ce que l'Angleterre pourrait faire, disait-il, ce serait de prendre part elle-même à l'expédition » 11 se confiait à Apponyi, lui déclarant amèrement « qu'il ne donnerait pas quatre sous pour le maintien des bonnes relations entre les deux cours à moins que le cabinet français ne voulût donner les exphcations satisfaisantes qu'on lui demandait. » (4)

Il ne craignait pas d'avancer qu'on empêcherait sûrement ïahir Pacha de s'acquitter de sa mission auprès du Sultan. Tous ces propos revenaient à Polignac soit directement, soit par l'entremise des ambassadeurs étrangers. Gomme un jour, Apponyi le (jressait de questions sur ses projets à l'égard d'Alger et son attitude présente, il répondit vivement : « Je ne veux pas, par une apparence de condescendance particulière de la France envers des exigen< es du cabinet anglais, dans une affaire d'un intérêt commun à toutes les puissances, me compromettre vis-à-vis des Chambres et provoquer de nouvelles attaques et hostilités de leur part. Je veux, dans l'affaire d'Alger, agir avec un même degré de confiance envers tous les ca-

(l)Pozzo à Nesselrode, 3-15 juillet 1830. (•2) Apponyi à Metternich, 9 avril 1830.

(3) Idem, 19 mai 1830

(4) Idem, 24 mai Î830.

nets, et ni recevoir, ni adresser aucune prière qui s'y rapporte, dont e ne puisse donner sur le champ communication à toutes les grandes cours. C'est ainsi que je viens de leur communiquer h' dernier office de lord Stuart et la réponse que j'y ai faite, et il en sera de même de toutes les communications ultérieures qui seront échangées dans cette question entre les cabinets de Londres et de Paris Lord Stuart s'agite beaucoup trop dans cette affaire et il en écrit trop et trop souvent à sa cour. C'est cet excès d'activité et de zèle qui fait naître des méfiances et qui réveille ces petites jalousies et rivalités indignes de nos deux cabinets

« T<»ut ce qu'on se plaît à répandre, au reste, sur V intervention armée que l'Angleterre se proposerait de faire valoir pour s'opposer aux succès (le notre entreprise, est complètement faux et controuvé. Lord Aberdeen m'a fait donner à c^t égard les assurances les plus positives, les plus clairement exprimées et j'y compte avec une confiance illimitée. Nous n'avons aucune obligation de nous adresser à la Porte dans notre différend avec Alger, bien que nous reconnaissions le droit de suzeraineté que la Porte exerce sur les états barbaresques. Il est statué, dans nos capitulations avec la Porte, qu'elle se regardera comme étrangère à toute guerre q e nous ferons aux régences d'Ailier, de Tuuis et de Tripoli et que nous nous trouverons à cet égard dans une entière indépendance Mais nous reconnaissons, je vous le répète, la suzeraineté de la Porte et c est à elle que nous appliquerons tous nos projets futurs sur Alger... Dès que l'expédition aura fait la ronquête d'Alger, toutes nos démarches ultérieures seront constamment concertées avec nos alliés, mais avec tous dans un même degré de confiance. Nous ne voulons montrer aucune prédilection, aucune condescendance particulière pour l'Angleterre Pour notre part, nous ne désirons que liberté et sûreté de notre commerce et que nos établissements sur la côte d'Afrique soient dorénavant à l'abri de toute insulte et de toute violence. L'aboli ion de la piraterie de lesclavage et la cessation des tributs honteux que le Dey imposait aux puissances sont d'un intérêt commun à l' Europe entière. » (1)

(1) Apponyi à Metternich, 19 juin 1830.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 71

La nouve'le de la prise d'Alger vint raottre, pendant quelques jours, une trêve aux âpres polémiques intérieures, justifiant ainsi les prévisions (lu ministère dont les amis exultaient. Tout [)arut être sauvé ; mais It^s feuilles libérales firent bientôt entendre la note discordante et la campagne contre les ministères reprit avec plus d'ardeur. Le Roi, plein d'optimisme, croyait, cependant, que le danger était conjuré et montrait son inaltérable confiance Au Te Deum chimté le 11 juillet à Notre-Dame et auquel assistèrent avec la cour, tous les corps constitués, Charles X avait le visage radieux de satisfaction. Et pouitant, la dynastie des Bourbons n'avait plus que vingt jours à vivre !

A cette heure même, Polignac affirmait encore aux envoyés étrangers que la France ne se prévaudrait point de son droit de conquête et que le droit de souveraineté de la Porte resterait intact. Il disait à Ap[)onyi : (1) « Je vous le ré[)ète, nous ne voulons pas garder Alger. Nous n'y laisserons nos troupes qu'aussi longtemps qu il le fauilra pour assurer nos propres intérêts particuliers, savoir : l'indemnité pour nos frais de guerre et la réorganisation de nos établissements commerciaux sur la côte d'Afrique. Quant aux résultats à obtenir, qui sont d un intérêt commun pour toute 1 Europe, nous ne *erons rien san^^ nous entendre ave< nos alliés et sans les inviter à prendre part à nos délibérations. Gomme vous êtes autorisé à assister à ces conférences, vous aurez lieu de vous convaincre sous peu de la vérité de mes assertions » Et au prince Esterhazy : » Je veux faire revivre la quintuple alliance ; c'est mon secret et vous en apprendrez bientôt quelque chose ».

Le premier ministre français ne semblait pas autrement redouter l'opposition de l'Angleterre. 11 connaissait ce pays : « l'Angl terre, disait il, ne fera rien qui puisse déranger nos projets, ou s'opposer à nos vues . j'ai été trop longtemps dans ce pays, je connais trop bien la marche de ce cabinet pour m'en laisser imposer par ses menaces et pour craindre des démarches hostiles de sa part. » (!^) Polignac savait, en outre, l'Angleterre aux prises avec des troubles inléi leurs fort graves. Il estimait, non sans rai-ou, qu'en proposant des coufé-

(1) Apponyi à Metteroich, 12 juillet 18:^0.

(2) Idem, 20 juillet 1830.

rences, la France pourrait recueillir, des Puissances, l'appui qui intimiderait l'Angleterre, et consacrerait ainsi notre main -mise sur Alger. On doit cette justice à Polignac que, dans cette affaire, il avait mené avec sagesse et clairvoyance les intérêts du pays. I.a possession d'une merveilleuse colonie était le suprême cadeau que la monarchie légilime faisait à la France.

A ce moment même, les regards étaient tournés vers l'orient où s'accomplissaient de graves événements.

Les espérances de pacification complète qu'avait fait naître la paix d'AndrinopIe ne s'étaient pas réalisées.

La Grèce, à la vérité, n'avait accepté que comme une sorte de pis aller le protocole du 22 mars et aspirait à briser les liens, si tenus qu'ils fussent, la rattachant encore à la Turquie.

L'opinion française était toujonrsavec l'héroïque petit peuple pour la renaissance duquel elle avait déjà accompli de grandes choses. Il convient même de rappeler que les termes du protocole de Lomlres avaient causé une vive émotion à la Chambre quand, le 4i mai. le ministre avait présenté le budget pour 1830 et annoncé qu'il serait nécessaire de voter des crédits supplémentaires pour faire face aux dépenses de l'occupation de la Morée.

Lafayette déclarant que ce protocole ne contenait « qu'incohérences et obscurités » s'était élevé contre un tribut odieux. 11 disait son regret que la Grèce restât en dehors de ses frontières naturelles et qu on dé^ig^ât, pour la gouverner, un prince élrnnger « liospodar métis de l'orient et de l'occident, dans lequel les Grecs ne verraient qu'un vassal de la Porte. »

Les revendications de la Grèce étaient donc soutenues naturellement par la France et par l'Angleterre qui ne visaient iju à empêclier toute nrotecliou do la Russie sur le nouvel état. Quant à la Russie'

LA RÉVOLUTION DE JlILl.ET 1830 ET l'eUROPE 73

oute sa politique tendait uon seulement à affaiblir la Turquie, mais encore à mettre obstacle à la puissance méditerranéenne de l'Angleterre qui cberchaità réaliser l'espérance donnée parle protocole du 22 mars quant aux limites ouest de la Grèce, c est-à-dire leur prolongation jusqu'au golfe d'Arta.

Pendant que tous ces intérêts s'agitaient autour de lui, l'infortuné peuple se débattait lui-même dans des difficultés intérieures qui semblaient inextricables. Le sang ne coulait plus, il est vrai, mais la misère, les luttes de partis entravaient les efforts de Gapo d'I^t^ia pour établir un peu d'ordre et de cohésion. La totalité des ressources du pays était affectée au mainti n de sa peiite année ; pour les autres dépenses, il les fallait demander à des impôts presque impossibles à pt^rcevoir dans la pauvreté des habitants. La détresse était telle que le [)résident Capo d'islria vivait été jusqu'à proposer, jiour faire quelque argent, de mettre en vente la superbe frégate Hella que la Gn'ce ten àt d'une souscri[)tion européenne. C'est sur la générosité des puissances amies, et surtout sur celle de la France, que comptait la Grèce

Devant C(4te situation lamentable, Capo d'Istria eut encore recours au fameux pliilhéllène Eynard dont on ne comptait plus les preuves de dévouement. Il le chargea daller implorer près delà France de nouveauxsec urspéciniairesetiie préparer les voies pour un emprunt. Antérieuremenl Kynard avait été chiirgé de pareille mission intérieure près de l'Angleterre, mais le gouvernement britannicjue l'aviiit froidement reçu, pour ne pas dire découragé. 11 ne fut pas plus heureux en France. Tout ce qu'il put obtenir de Polignac fut qu' n lui prêtât un bâtiment pour transporter en Grèce 600 000 francs en espèces qu il avançait personnellement et sans aucune garantie

Le 7 octobre 1829, Capo d'Istria recevait une lettre dePolignac lui faisant connaître que, conformément aux engagements pris [)ar la France vis-à-vis de l'Europe entière, il était coniraint de rappeler les troupes ui étaient restées eu Morée. Toutefois cette évacuation ne serait accomplie que par transports successifs pourn être cotnpîète qu'à la fin du mois de juin 1830.

Ainsi, après de longs mois d'efforts surhumains, d'alternaùves d'espoirs et de craintes, la Grèce ne voyait pas encore clair dans ses destins.

74 LA BÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

Son indépendance était proclamée par les trois premières puissances *le l'Europe ; mais tout n'était encore qu'incertitude quant à ses limites, ses moyens d'existence et le souverain qui la gouvernerait.

Telles sont les questions qui allaient continuer de s'agiter dans les cabinets eurt)péens, et faire, à Londres, l'objet de travaux où Laval, At)eideen et Lieven déploieront leur finesse diplomatique pour faire prévaloir les vues de chacune des trois puissances intéressées.

C'est surtout le choix du prince qui amena les négociations sur le terrain le plus délicat

Lord Aberdeen avait, dès le principe, repoussé l'idée suggérée par Polignac de dresser une liste des candidats en accordant la priorité à celui de la France, qui aurait compensé par des concessions cet important avantage. « Jamais, avait déclaré Aberdeen. je ne consentirais à ce (ju'un candidat présenté parla France eût un avantage sur celui de 1 Angleterre »

La Prusse s'inquiétait de la candidature du prince de Saxe soutenue par la France, et essayait de lui substituer le duc Charles de Mecklembourg Strelitz, chargeant le duc de Gumberland d'agir dans ce sens sur l'esprit du roi d'Angleterre.

Quant à la Russie, elle eût souhaité le choix du prince Frédéric des Pays-Bas, à raison de son mérite personnel, de sa richesse ou de ses liens avec une puissance dont l'appui permît, autant que possible, de lui fournir immédiatement ou de lui assurer pour l'avenir quehjues ressources financières.

Après de laborieuses discussions, qui ne furent pas toujours exemptes d'aigreur, les trois cours étaient tombées d'accord sur la ean iidature du prince Léopold de Saxe-Gobourg Ab rdeeu, qui avait manœuvré dans ce but, ne se dissimulait pourtant pas les objections que ne pouvait manquer de soulever le choix d'un prince touchan de si près ii l'Angleterre, et cherchait d'affaiblir la défaveur et rimpo()ularité qui pourraient pour-*uivre cette élection

C'est en Fiance surtout que cette impopulari\é était à redouter* L'opinion publique, sans mettre en cause les qualités personnelles du prince, ne voyait en lui que le gendre du roi d'Angleterre. On

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 75

estimait que le Tsar, en iléclarant que la Russie n'insisterait nullement pour que son camlidat Frôdéric des Pays-Bas, pût l'emporter laissait, en quelque sorte, la France arbitre du choix. C'était donc à elle, pensait on. qu'il appartenait, à raison de son rôle dans les affaires de Grèce et des sacrifices consentis, de fixer les destinées de ce pays par un prince de son choix.

On incriminait violemment Polignac d'avoir aidé à faire accepter le candidat de l'Angleterre, d'avoir été chercher le roi de Grèce à Windsor. D'autre part, on accusait le cabinet anglais de se lier à Metteroich pour étouffer la liberté renaissante en Grèce et d'avoir, dans ce dessein, écarté tous les princes des maisons royales qui avaient le plus fait en faveur de ce généreux pays.

Cependant, Laval écrit « que le prince Léopold ne se trouvait le candidat d aucune cour de l'alliance, mais le candidat de la nécessité » (l) Il rassurait également toutes les susceptibilités catholiques éveillées par l'avènement d'un souverain protestant, en relatant un entretien qu'il avait eu avec le prince Léopold et qui était, en quelque sorte, l'exposé du plan de sa conduite future :

« Il désire que l'existence religieuse et politique «les catholiques soit assurée par les s ipulations même du traité. Il s'éclairera des conseils de Ca[)0 d'Istria. »

Ce qui, pour le moment, importait au prince était de vaincre l'irritation qu'avait ressentie son beau- père à la nouvelle de son élection. Le roi accusait ses minisires de lavoir indignement trompé et se montra particulièrement violent dans une altercation qu'il eut à Windsor avec Aberdeen.

Il refusait même de recevoir son gendre Le Tsar, dont les préférences secrètes étaient pour le prince Frédéric des Pays Bas, ne laissa voir aue,une déception et se rallia sans hésitation au.\ décisions des deux cours alliées. Il estimait, d ailleurs, que toutes les objections que l'on faisait au sujet de leur choix tomberaient d'elles-mêmes, car le prince, lorsqu il régnerait sur la Grèce, « ne consulterait plus que les intérêts de sa dignité et u agirait

(1) Laval à Polignac, 14 décembre 1829.

que dans ceux du peuple dont le sort lui aura été confié. » (1) Quanta l'Autriche qui n'avait d'abord vu dans lu question grecque que Toccasion d'un dévelop|)eine"t de théories qui lui étaient odieuses, elle avait cherché à détourner le Tsar de cette cause qui enflammait rEuroj)e. " C'était, lui avait représenté Melternich, un projet formé par les révolutionnaires pour détourner ailleurs son attention et -a force qui seules comprimeraient en Europe leur action el leurs projets subversifs. » ^2)

Mettf riii( h maintenant, changeait de langage et déclarait à notre agent à \ ienne « qu il désirait avant tout l'indépendance absolue de la Grèce ; les liens, quehjue faibles qu'ils soient, qui continueraient de l'unir à la Turquie ne pouvant être qu'une source de querelles renaissantes entre les deux pays et d'embarras pour toutes les puissances sous la protection desquelles la Grèce reprenait une existence poliliiiue ». En donnant son entière approbation au choix du prince Léopold, il souhaitait vivement que celui-ci se mît sans délai à la tète de sou nouveau royaume. Il alla mêmejusqu'à dire : « Si toute la Turquie d'Europe pouvait, en échappant^aux Turcs, constituer un nouvel état plein île vie et de force, ce serait ce qui conviendrait le mieux, sans aucune espèce de doute, à l'Autriche et à tontes les autres puissances empressées à ne point rompre l'équilibre actuel de l'Europe. » (3i

Le prince Léopold ayant ainsi réuni le« suffrages des trois cours, la Conférence, délivrée d'une alternative pleine de difficultés et de périls, poursuivit activement la préparation du protocole qui devait préciser la situation de la Grèce, fixer ses limites et déterminer le pouvoir à attribuer au nouveau souverain. 11 y avait dans ces questions matière à d'innombrables controverses et la tâche des plénipotentiaires était des plus ardues.

Avec beaucoup de peine, Laval obtenait dans la rédaction du protocole l'addition du paragraphe suivant exigé par le cabinet des Tuileries : « Aucune troupe appartenant à l'une des puissances con-

(1) Mortemart à Polignac. 22 décembre 1829.

(2) Instructions pour M. de Rayneval, ambassadeur à Vienne (novembre 1829

(3j Rayneval à Polignac (25 janvier 1830j.

LA REVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 77

tractantes ne pourra entrer sur le tenitoire du nouvel état grec sans l'assentiment des deux autres cours signataires du traité. »

Puis, le plénipotentiaire français représenta que la France détenait la séculaire mission de protéger les catholiciues placés sous la domination du sultan. Cette protection, quant aux catholiques faisant partie du nouvel état grec, passait naturellement entre les mains du nouveau roi ; mais la France pouvait-elle se désintéresser des catholiques résidant dans les contrées qui dépendaient du sultan? in leur faveur, elle réclamait donc toutes garanties contre des re|)résailles possibles, afin de suppléera la protection directe exercée jusqu'ici par nous. Il fut convenu que cette question serait réglée par un protocole spécial.

Le 3 février 1830, les plénipotentiaires des trois cours signèrent enfin les trois protocoles qu'im pint résumer ainsi :

l.e premier protocole était l'exposé des motifs qui avaient entraîné l'intervention des trois cours et déclarait que la Grèce formerait désormais un état indépendant, jouissant de tous les droits politiques, administratifs et commerciaux qu'impliquait l'indépendance absolue. Les limites seraient formées à l'occident par une ligne s étendant de l'embouchure de l'Aspro Potamos jusqu'à celle du Sperchius. L'île de Négrepont ainsi que quelques petites îles avoisinantes feraient partie du nouvel état. Enfin le gouvernement serait monarchique et héréditaire et confié à un prince souverain choisi hors des familles régnantes dans les états signataires du traité du 6 Juillet.

Le deuxième protocole représentait le prince de Saxe-f'obourg- Gotha comme réunissant plus particulièrement les conditions requises pour offrira la Grèce et à l'Europe toutes les garanties nécessaires (les plénipotentiaires votent pour ce candidat)

Enfin le tri)isième protocole faisait droit à la juste et généreuse réclamation de la France en faveur des catholiques et arrêtait que la religion catholique jouirait en Grèce du libre exercice de son culte. Ce protocole établit aussi l'admissibilité à tous les emplois et fonctions publiques de tous les sujets du nouvel état, que s que soient leurs cultes.

Les plénipotentiaires instruisirent le prince Léopold des décisions

78 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 KT l'eUROPE

de leurs cours et lui communiquèrent confidentiellement 'es terrnrs des protocoles du 3 février. Avant dy adhérer entièr<inpiit, le prince crut d voir y faire plusieurs objections. Il exigt'HÏl une garantie complète des puissances signataires du traité du 6 Juillet contre toute agression, réclamîiit la protection efficace des Grecs de Candie exposés aux fureurs d'une ré.iction musulmane. Il demandait aussi une modification des frontières tracées [lar !e même protocole ainsi que l'assurance de secours pécuniaires jusqu'au jour où l'état des finances du pays lui permettrait de se suffire Enfin il devait pouvoir compter sur des secours de troupes jusqu'à l'organisation de l'armée grecque

Ces revendications jetèrent les plénipotentiaires dans une grande perplexité : ils finirent i>ar le-; rejeter II était impossible, selon eux, d'admettre l'intervention de lu Grèce dans la manière dont le sultan exercerait sa domination à Candie, ni de revenir sur les dé' isioiis relatives aux frontières tracées Les seules concessions accordées furent la promesse de secours pécuiiiaiies et le maintien du corps d'occupation française en ^'orée pendant la durée d'un an

Ce {)rince Léopold, fortement e courage par Laval, semble un moment accepter ces décisions et abandonner » sa chim re de Candie. » (l Une autre préoccupation le domine à cette heure. Veuf delà princesse Charlotte, fille de Georges IV. il songe h se remarier au gré de ses vœux (2) et demande à Laval «l'appuyer près de Louis- Philippe son souhait de s'unir à une princesse d'Orléans

Les conseils sur sa conduite à tenir ne manquaient pas au prince Léopold qui recevait ceux de Po/.zo di Borgo par l'entremise de Lieven. 11 lui exfiosait les avantagea qu'il retirerait d un voynge à Paris pour remercier le Roi, faire connaître son caractèreet dissiper ainsi les préventions II pourrait en outre, par la connaissance de nos hommes politiques, prévoir ceux cpii, s'il survenait un changement de ministère, composeraient le nouveau conseil. Ce lui serait également une occasion d'obtenir de la France les secours nécessaires pour permettre à la Grèce de se constituer sur des bases moins précaires.

(1) ï.aval à Polignac, 4 février 1830.

(2) Idem, idem.

Pour ce qui concernait Capo d'Istria, il jugeait nécessaire que le prince le conservât comme l'homino indispensable pour aplanir les difficultés du moment et celles qui ne manqueraient pas de surgir.

Ije[)rince ne suivit pas les avis de Pozzo. Au lieu de commencer par obt«Miir pour un emprunt le consentement de la France, qui eût entraîné celui d l'Angleterre, il avait voulu, selon l'expression de Pozzo di Boigo " pressentir l'Angleterre avant la France. » Wellington n'offrait. [)our un emprunt de £1 .030.000 qu'une garantie du tiers; Louis Phili[)pe, estimant suffisants les sacrifices faits pour la Grèce, limitait sa garantie à celle du gouvernement britannique. Capo d'Is tria éprouvait une profonde déconvenue ; il était urg'uitque la Grèce fût aidée afin «le lui permettre d'attendre qu'elle pût. i)ar ses propres moyens, combler 1 arriéré.

Le prince Léopold ne dissimulait plus que la perspective du trône de Grèce lui apparaissait peu engageante. Ainsi, quand tout semblait aplani les hésitations de 1 élu de la Conférence laissaient encore en suspens les questions qu'on avait tout lieu de croire réglées. Polignac, exaspéré, écrivait à Laval, (i) « Les exigences du prince finissent par être fatigantes ; Paris demande qu il soit invité à prononcer dans le plus bref délai son acceptation ou son re-

fUf*. »

Dans VH&t des choses, le Roi pensait qu'il était nécessaire de laisser encore en Grèce un corps de troupes auxiliaires, mais il ne le ferait (juavec l'agrément de la Conférence.

De son côté le prince Léopold se montrait fort irrité contre Wellington qui refusait tout net de garantir plus que le tiers de l'emprunt grec ; il laissait môme entendre, dans son mécontentement, que s il n'obtenait pas de trois puissances l'assistance entière réclamée piii- les besoins de la Grèce, k il ne regarderait jias comme une viol.ition de ses engagements de renoncer à une situation où il faudrait renoncer à tout espoir de succès. » (2)

Ne trouvant pas à Londres les satisfactions qu' 1 attendait, le prince Lé<)|)()ld, dont la situation en Angleterre devenait assez difficile, déii<le enfin de venir à Paris et s'embarque à Douvres, sans

1) Polignac à Laval, 21 février 1830.

(2) Laval à Polignac, 15 mars 1830.

80 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

même avoir revu Wellington. II annonce hautement « qu'il ne se chargera de la Grèce » qu'au cas où l'emprunt qu'il cherchait atteindrait soixante millions. (1)

Il ne fut pas plus heureux à Paris qu'il ne l'avait été à Londres et échoua sur les deux objets essentiels de son voyage. Ses demandes pécuniaires furent repoussées (2) et le Hoi refusa formellement, malgré le sentiment du cabinet, de considérer des projets d'alliance II basait son refus sur la religion du prince mais, en réalité, il ne se souciait pas de voir sa fille ceindre une couronne si incertaine.

En vain, Eynard, qui se trouvait à Paris, employa-t-il près du prince tous les arguments que lui suggérait son amour de la Grèce pour lui montrer la noblesse du rôle qu'il était appelé à tenir et dépeindre l'avenir sous des couleurs optimistes.

La résolution du prince, déjà arrêtée sans doute, malgré les nouvelles concessions pécuniaires qu'on lui avait faites, fut encore affermie par les révélations de deux voyageurs, lord Yarmouth et le colonel Bory de Saint-Vincent, qui revenaient de Grèce Ce qu'il en apprit, non seulement sur les fails, mais surtout sur les hommes qu'il aurait à gouverner, ne fut pas encourageant. Cependant, Paris, qui avait si mal accueilli son élection, ne le bouda pas et même le fêta. Dîners, bals et concerts se succédèrent en son honneur. Des conversations qu il eut avec les ambassadeurs d'Angleterre et de Russie, il ressortait si bien que le prince se désisterait, que Pozzo di Borgo avait déjà échangé avec lord Stuart ses vues sur des candidats éventuels au trône de Grèce.

Lord Stuart faisait observer à Apponyi que « cette conduite versatile et inconséquente du prince Léopold lui attirerait l'animadversion publique et nuirait essentiellement à sa position en Angleterre. » (3)

Peu après, Apponyi disait encore à Metternich en signalant l'impatience des cabinets anglais et français « qu'ils reprochent surtout au prince de vouloir faire dépendre l'acceptation d'une couronne de

(1) Lavnl h Polip:nac, 3 avril 1330.

(2) Toutefois la France, l'Angleterre et la Russie avaient accepté chacune (it^ porter leur garantie de l'emprunt au chiffre de £ 500.000.

(3) Apponyi h Metternich, 24 mai 1830.

LA KÉVOLUTiOn DE JL'ILLET 1830 ET l'eUBOPE 81

la conclusion d'une affaire d'argent. On croit généralement, qu'en agissant ainsi, le prince Léopold ne fait que céder à une instigation étrangère, et on est assez disposé à attribuer celle-ci à Madame la princesse de Lieven, qui n'aime pas mieux que de brouiller les cartes et de susciter de nouveaux embarras au ministre anglais. "(1) Cependant, de plus longues tergiversations n'étaient plus possibles : il fallait se déci<ler, car une grande fermentation se manifestait en Grèce.

Sous le prétexte apparent de pres-^er l'arrivée du prince, Capo d Istria, qu'on soupçonnait incité parla Russie, s'appliquait à décourager celui-ci. Il lui montrait, en l'exagérant, le mécontentement du peuple, nouvellement libéré et qui ne se soutenait que grâce aux secours en armes et en argent de la France et de la Russie. L'accueil qu il ferait au souverain imposé par la Conférence serait subordonné à l'abjuration de sa religion pour adopter le culte orthodoxe, et aussi à sa soumission aux InsHtutions rfMrgo^ élaborées au sein d'une réunion tumultueuse et du désarroi des partis. Le Sénat, très probablement sous 1 inspiration du ministre tout puissant, discutait avec animosité les conclusions de la Conférence, prétendant que le peu[)le Iltllène avait le droit d'être consulté sur le choix de son souverain, que la constitution devait sortird'une libre discussion, et, qu'enfin, il n'acceptait pas les limites proposées comme frontières. Suivait le plus noir tableau de la situation finajicière . les subsides étaient épuisés, le gouvernement provisoire endetté ; le 11 mai. il semit dû trois mois de solde à l'armée. Un million, au moins, était nécessaire immédiatement. Enfin, il lui donnait cet avertissement u qu'il devait se préparer à partager la misère du peuple sans prétendre de paraître dans le pays comme un grand seigneur, s'il ne voulait pas se priver d'agir utilement sur l'esprit de la nalion. »

On ne peut méconnaître que le trône de Grèce, dans les conditions présentes, n'apparaissait pas très enviable. Ces récriminations de ses futurs sujets et surtout l'allitnde du sénat firent tomber les dernières hésitations du prince Léo|K)l(l qui reprit son consentement. Il le fit connaître dans une lettre dont les termes, il en faut convenir, ne manquaientpas de dignité, et de motifs raisonnables. Il avait

(1) Apponyi à Metternich, 2 avril 1830.

82 LA RÉVOLDTIOÎI DK JUILLET 1830 ET LEUROPE

disait -il, voulu se présentera ses sujets nouveaux comme un ami qui travaillerait avec eux au bonheur et au relèvement de la Grèce Or, le langage du sénat le transformait en une sorte de délégué de l'Europe chargé de contraindre à la soumission le pays à peine tiré d'esclavage. Ce rôle ne pouvait lui convenir.

L'embarras des puissances fut grand. Sur quelle tête alliit-on faire tomber cette couronne attribuée à si grand'peino au prince Léo[)old ? Faudrait il donc reprendre de longues et ardui^s négociations dont le résultat devenait problématique et périlleux 1? Cette complication consternait d'autant plus les cabinets qu'elle ne pouvait manquer d'avoir une désastreuse répercussion en Grèce et, peut-être, anéantir les efforts et les sacrifices accumulés en sa faveur. L'esprit d'intrigue et d'ambition de Gapo d'istria était surtout à redouter. Pour comble de désordre, les habitants d'Acarnanio s'étaient soulevés, refusant de retomber sous la domination de la Porte.

De nouveau, les prétendants à une royauté si précaire commençaient à s'agiter. Le prince Paul de Wurtemberg, qui se trouvait à Paris, en î)rofitait pour essayer de disposer en sa faveur le cabinet français itui ne paraissait pas enclin à entrer dans ses vues.

Ces événements mettaient le ministère anglais dans la situation la plus difficile.

Lord Stuart avait confié à Apponyi, lequel en instruisait Metternich, que l'opposition cherchait à en tirer parti pour menacer le ministère et s'emparer des affaires de Grèce et d'Alger.

La santé déclinante de Georges IV favorisait ces projets ; l'opposition suivait en même temps d'un œil attentif les aîfain^s de France si étrangement menées par Pulignac, la haine qu'excitait sa funeste politique, et escomptait la ruine qu'on sentait imminente. Quant au uiinistère anglais, il cherchait déjà à s'entendre avec la Russie pour doter la Grèce d'un autre souverain de son choix.

La France s'opposait à la candidature du prince Frédéric des Pays- Bas, et Laval avait averti Aberdeen « que ce serait une perte de temps bi«'n itmtllo que de s'obstiner ù un choix que les antécédents lie permettaient plus à la France d'adopter » (1).

(1) Laval à l'oligiiac. 7 juin 1330.

Devant cette opposition, Aberdeen pensait au prince Charles de Prusse; mais celui-ci manifestait une répugnance insurtuoritable.

Le Tsar proposa alors de reprendre la candidature du j».'uiie Otlioa de iiavière en confiant la régence à Capo d Istria. L'Angleterre ne pouvait se résoudre à cette éventualit-^^'.

Bref, les plénipolentiaires ne dissimulaient plus leur perplexité quand, soudain, la révolution de Juillet vint détourner pour quelque temps les esprits de cette affaire de Grèce qui avait si longuement agité les chancelleries.

De plus redoutables problèmes allaient se poser devant l'Europe qui se prépaiait à accomplir une véritable veillée d'armes.

CHAIMTHE IV

Attaques de la Presse contre l'Autriche. — Illusions de Poligaac qui reste sourd aux avertissements. — Dissolution de la Chambre.— La Royauté en opposition avec le peuple. — Les Ordonnances. — Gomment elles sont accueillies en Europe.

Les événements intérieurs se précipitaient menaçants, se compliquant de rivalités politiques. La présence de Villèle à Paris semblait gêner fort Polignac qui voyait en lui un puissant et dangereux compétiteur. Villèle se montrait partisan de la dissolution de la Chambre tout en se défendant de songer à reprendre le pouvoir ; il ne se souciait pas de s'engager dans ce guêpier. Ses amis discutaient sa sincérité, et il est permis de croire que son désiutéresgpment était affecté. Sans doute, il nourrissait l'espoir d'amener une heureuse modification dans la situation de la France. Toutefois, Pozzo estimait que Villèle ne pouvait s'accommoder que d'un ministère de coalition dans lequel on aurait fait quelque place aux libéraux. Or, c'est justement ce que ne voulait pas Charles X. Villèle. dépité, repartit donc, non sans s'être attiré l'hostilité du Koi qui escomptait de sa part une tout autre attitude. « Il fut regardé comme un obstacle au lieu d'un moyen, et il dut partir, non seulement sans avoir rempli son but pour le moment, mais en laissant le Roi peu satisfait de sa conduite parce qu'elle était diamétralement opposée à ce que Sa Majesté attendait de lui, et, dans le fait, à ce qu'il avait pratiqué lui même pour parvenir au pouvoir, n (1)

Villèle ne semblait pas comprendre que son nom était aussi impo-

(1) Pozzo à Nessrodo, le 23 mai -4 juin 1830.

LA RÉVOLDTIO.N DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 85

pulaire peut-être que celui de Polignac, que plusieurs lois, dont les dispositions avalant laissé dans le pays une empreinte profonde, étaient l'œuvre de son précédent gouvernement et qu'il sombrerait au<si lamentablement que Polignac lui-même. Toutefois, il ne se faisait pas d'illusions sur l'état des choses.

Il estimait que, même en cas de dissolution, une nouvelle Gham(«re ne compterait pas moins de 180 libéraux. «Ce nombre lui paraît effrayant ; quoiqu'il en résulterait une majorité pour les ministres de oO voix au moins, il craint néanmoins qu'avec la composition actuelle du ministère, une minorité aussi turbulente, aussi audacieuse, ne parvienne que trop à entraver la marche de l'administration et à lui arracher de nouvelles concessions. » (t) Il se prononçait nettement pour la réforme de la loi électorale et de la loi sur la pre-se, mais approuvait des mesuresextraordinaires, souhaitant, cependant, qu'elles n'intervinssent qu'à la dernière heure, lorsqu'on aurait reconnu l'impossibilité absolue de gouverner dans le ressort des lois constitutionnelles : « Il faut, disait-il, que nous fassions encore lessai de la convocation d'une nouvelle Chambre avec la lui électorale et avec la loi de la presse actuelle : il faut surtout que. forcés par le mauvais succès de cette dernière tentative d'avoir recours à des mesures extraordinaires et prises en dehors de la Charte, les ministres sachent réunir une force, un courage inébranlables à une grande et constante modération, à une absence totale de passion et d esprit de parti; car l'intensité du mal dérouterait facilement un gouvernement faib e ou irréfléchi, et le Roi, effrayé des symptômes alarmants qui se manifesteraient, pourrait dans la vue de se soustraire à un danger imminent, vouloir se jeter de nouveau dans la voie des concessions. » Et, témérairement, il ajoutait : « Croyez que nous finirons par nous tirer de notre détestable position. Une providence toute particulière n'a jamais cessé de veiller sur la France et souvent quand elle était au bord de l'abîme et prête à s'y précipiter, nuug l'avons vue reparaître saine et sauve de l'autre côté du précipice, qu'elle était parvenue à franchir heureusement. » (2j

(!) Apponyi à Metternich, 9 avril 1830. (2) Idem, idem.

86 L\ RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'bUROPE

En attendant, on s'acheuiinait vers la dissolution. Apponyi la regardait comme inévital)ie, quoiqu'il pensât toujours que l'importance doufiée à 1 expédition d'Alger serait regardée «comme une des ressources principales à exploiter en faveur de la question parlementaire. » (1) Mais, dans l'esprit d'absolutisme qu'il partageait avec Metternicli il reprochait aux ministres leurs hésitations ; il les gourmandait de toujours reculer devant des mesures exceptionnelles qui s'imjtosaient depuis longtemps. Apponyi était, en cela, poussé par Metteniich dont les agents à l'étranger répandaient systématiquement l'alarme sur notre situation : < Si l'on exécutait les projets de Metteniich, vous vivriez bientôt sous un gouvernement absolu. B (2)

Toutefois, le cabinet prussien n'envisageait pas la situation intérieure de la France sous un jour aussi grave que Metternich. Ce qu'il constatait surtout à ce début de siècle était la force de l'opinion publique, non seulement en France, mais en Allemagne même. Le vicomte de Luxbourg, agent bavarois à Berlin, écrivait alors : « L'ojjiuion publique a pris dans nos jours un tel essor que même les souverains les plus absolus, l'empereur de Russie et le sultan Mahmoud y compris, ne pourraient à la longue résister à telle idée ou besoin public dont la masse du peuple serait imbue. » (3)

Touttîfois, Bernstorff ne semblait pas croire comme Metternich et Apponyi, àun bouleversement du régime rétablien France. Ce dernier, d'ailleurs, avait des motifs tout personnels d'animosité contre les libéraux ; il servait, en quelque sorte, de cible à leurs attaques. C'était aussi l'Autriche qui était visée en la personne du ministre. Le ./ourlai de» Dé hats ewlre autres, se faisait remarquer par sa virulence contre l'Empire et son ambassadeur Les choses en vinrent au point qu'au commencement de mai, à un cercle, aux Tuileries, le Roi, se tournant vers \[)pouyi. lui dit : « Je ne doute pas que vous n'ayez connaissance de l'article du Journal des Débats qui est diiigé contre vous.

fl) Apponyi à Metternich, !"■■ mai 1^30.

(2) Bernstorff h Mortier. Chargé d'Affaires de Franee. 24 avril 1810. (11 Le vieointede Luxbourg, ministre de Bavière à Berlin, au roi de Bavière, 22 mars 1830.

LA RÉYOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPB 87

Convenez que c'est pitoyable. J'avoue que je n'ai pas pu m'empêcherde rire en le lisant ; c'est-à-dire, tout en riant, je ne m'en suis pas moins rappelé que les premiers symptômes de la révolution se rattachaient à la supposition, mise en avant par les meneurs d'alors, de l'existence d'un Comité autrichien. » (1)

A Paris, on conservait encore l'espoir qu'une majorité ministérielle de 30 à 40 voix pût être obtenue.

On escomptait, pour cela, le succès du dauphin dans son voyage à travers les provinces. Le duc d'Angoulême, désapprouvé par les ultras, s'était, en revanche, acquis des sympathies dans les rangs libéraux parmi les modérés et les protestants, llien encore ne laissait prévoir sa brusque volte-face et sa part dans les derniers actf^s de Charles X.

L'amertume qu'il avait conçue del inutilité de ses tentatives conciliatrices, de toutes les preuves de la tolérance de son esprit, se changea en exaspération. Le péril imminent oîi se trouvait la royauté acheva la transformation : le prince était, en quelque sorte, hors de lui-même.

Certaines paroles assez malheureuses du Roi jetèrent, à ce moment, de l'huile sur le feu. A M. de Saint- Félix nommé à la préfecture de la Lozère, Charles X tenait ces propos: « Faites ensorte d'obtenir de bonnes élections et dites à vos employés que si jamais elles ne l'étaient pas, ce serait à eux que j'en attribuerais la faute principale; si la nouvelle Chambre devait être mauvaise, je suis résolu à la casser de nouveau et à user des moyens que m'offre la Charte elle-même pour maintenir celle-ci et pour remplir mes serments-. Et comme Saint- Félix, un peu surpris et décontenancé, demandait au Roi •■ si les paroles qu'd venait d'entendre n'étaient adressées qu'à lui personnellement ou s'il était autorisé à en faire usage dans son département. Sa Majesté répondit que cétaient là ses intentions irrévocables et qu'Elle désirait qu'elles ne fussent point ignorées dans son département. »(2)

Une autre circonstance enflamma les libéraux. La dissolution de

(I) Apponyi à Metternich, 3 mai 1830.

<2) Idem, 5 mai 1830.

88 r,A RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

la Chambre venait d'être officiellement prononcée sur le désir formel du Roi. Polignac et ses collègues auraient préféré convoquer encore en session les mômes députés, espérant désarmer ainsi leur hostilité et (' de trouver la majorité moins hostile et moins intraitable. » (1) Mais le Roi fut inflexible.

Plusieurs mesures concernant les employés de diverses administrations occasionnèrent, venant concomitamment avec la d ssolution, un redoublement d'invectives et d'attaques contre le gouvernement. Gourvoisier et Ch.ibrol se retirèrent, Peyronnet prit le ministère de l'Intérieur. Aucun choix n'aurait pu, après celui de Polignac, blesser plus profondément le parti libéral. Esprit étroit, ultra irréductible, Peyronnet ne manquait pas une occasion d'attaquer violemment le libéralisme. Il s'était, en outre, vanté d'avoir pris une grande part dans la nomination de Polignac, ce qui lui avait suscité de nombreuses animosités. Apponyi prisait a sa grande supériorité d'esprit et de courage sur ses collègues actuels. » Mais on ne se méprenait pas : ce nouveau ministre ne se contenterait plus d un rôle secondaire et effacé, mais prendrait vigoureusement la direction des affaires. Villèle avait blâmé ce choix au point qu'il avait rompu ouvertement avec le ministère; Monlbel et d' Haussez n'étaient restés dans le cabinet que sur les ordres pressants du Roi, se réservant de reprendre plus tard leur démission. Néanmoins, beaucoup estimaient que Peyronnet ne serait pas en mesure de remplir la tâche immense qui lui incombait : « Son avènement au ministère dans le moment actuel ne peut avoir pour résultat possible que d'irriter le parti libéral, de renforcer sa haine, de redoubler son audace et de semer la discorde et la division entre les royalistes. » (2) Tel était le sentiment d'Apponyi, si peu suspect pourtant de condescendance envers la faction libérale. Il en résulterait de nouvelles divisions, l'émiettement des [)artis et les royalistes iraient désunis à la bataille, c'est-à-dire à un échec certain.

Le soir môme de son avènement au ministère, Peyronnet s'était

(1) Pozzo à Ne^selrode. 23 mai-4 juin 1830.

(2) Apponyi à Metlernich, 23 mai 18;{0

rendu chez Pozzo, pour s'entieteoir avec lui de ces questions brûlantes. Fort animé, le ministre déclara " qu il était décidé à ne rien tenter contre les formes essentielles du gouvernement actuel, quels que fussent sus inconvénients, et contre les lois. » (1) Celle déclaration produisit uneimpres>ion favorable sur Pozzo qui, prenant, à son tour, la parole, démontra logiquement à Peyrounet le danger des mesures e.xtra légales et la nécessité pour ■■ le salut de la monarchie, » (2) du respect des institutions établies. Je ne cesserai, écrivait Pozzo à Nesselrode, d'exhorter MM. de Poîignac et de Peyronnet à ne pas se départir de ce principe sans lequel tout sera inévitablement remis eu question et en danger. » (3)

Le comte de Bray, ministre de l^avière à Vienne, venait de parcourir la France. D une enquête minutieuse et de ses propres observations résultait la justification du jugeinentd'Apponyi : (4) •< Un grand nombre do royalistes sont constitulionnels de bonne foi ; quelques autres qui ne sont pas sans influence à la cour sont partisans du pouvoir absolu. Cette dernière opinion, quoique celle du plus petit nombre, passe assez généralement comme dominante à la cour et cela suffit pour ralentir le zèle d'un grand nombre d'hommes sincèrement dévoués au Roi et aux inslitutions qu'il a données à la France. Ainsi donc, du côté des royalisles, il y a scission parce qu'on n'est pas d'accord sur le but que l'on vent atteindre, tandis que, de l'autre côté, on a moins besoin de savoir ce que l'on veut, et qu'il suffit de savoir ce que l'on ne veut pas En réfléchissant à ce qui s'est passé eti France depuis la révolution, on reconnaîtra que le parti qui a le pouvoir finit toujours par se diviser, tandis que ceux qui l'attaquent n'ont pas besoin d'avoir pour cela les mêmes nuances d'opinion. C'est ce que nous voyons aujourd'hui où W parti qu'on nomme de la défection, quoi(pie royaliste à sa manière, n'en lire pas moins à bout portant sur le parti royaliste ministériel. Ce n'est qu'après la victoire que la division se mettra dans le camp des vain-

(1) Pozzo à Nesselrode, 23 n)ai-4 juin 1830.

(2) Idem, idem.

{3\ Idrm. idem.

(i) De Bray au roi de Bavière, 17 juillet 1830.

90 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

queurs. Mais alors il sera trop tard pour sauver la monarchie et elle aura péri e^ous les coups de ceux qui prétendent l'aimer à leur manière, tout aussi bien que sous les coups de ceux qui s en déclarent hautement les ennemis. »

Ce qu'on appelait la jeune France présentait surtout un danger sérieux. Il y avait là nombre d'étudiants et de déclassé^:, dont les doctrines faisaient bruit, ils ralliaient beaucoup d'incertains qui se laissaient prendre au mirage de leurs théories et faisaient ensuite une propagande athée et antilégitimiste. C étaient des hommes « ennemis de toute règle, im[)atients de toute espèce de frein et disposés à se livrer aux plus déplorables écarts. Pour eux, il n'y a plus rien de fixe, ni de positif ; tout est vague et indéterminé... Pour eux, la révélation est une chimère et le culte une momerie. L'extrême absurdité de leur doctrine ne tardera pas sans doute à les faire tomber dans le mé|)ri3, mais, en attendant, ils font beaucoup de mal. Cette secte, car c'en est une, est devenue nombreuse et menaçante... Il est bien prouvé que le gouvernement monarchique ne peut point marcher en France : 1° avec la liberté de la presse périodique ; 2° avec la loi d'élection actuelle. Supprimer l'une ou changer l'autre, par ordonnance, c'est amener la crise dont l'issue doit amener le triomphe ou la ruine de 'a monarchie. De pareilles modifications, pour être entièrement établies, doivent être imposées par une force prédominante et dont la supériorité ne puisse être contestée. Ce sera le plus fort qui fera la loi .. Il est évident que la machine du g uvernement ne marche plus et qu'elle est arrêtée dans toutes ses parties. » (l)• On avait compté sur rex{)édilion d'Alger pour rallier l'armée, et sur les résultats obtenus par celle d'Espagne, si brillamment conduite par le duc d'Angoulême. Elle avait, en effet, conquis aux Bourbons bien des «)fficiers hésitants ; mais h* [)restige de Napoléon et la gloire de ses ex[)loits vivaient encore dans le souvenir de l'année ; et la dyuaslii' lé;.;itime se faisait illusion sur l'étemlue de son attachement. Officiers et soldats regrel talent leurs courses victorieuses à travers l'Europe, leurs entrées dans les capitale.s conquises, l'admiration suscitée par leur endurance, leur héroïsme.

(1) De Bray au roi de Bavière, 17 juillet 1830.

Presque unanimement on reconnaissuit que le changement ministériel du 19 mai serait plus néfaste qu'utile à la cause des Bourbons. Les bruits les plus contradictoires se répandaient sur les projets qu'on attril)uait au Roi II n'en résultait que trouble ot incertitude. Pozzo pouvait, maintenant, dire avec raison : « 11 est douloureux qu'après 16 ans de restauration et de paix, la Couronne se trouve dans un état tel, qu'elle n'a que des alternatives hasardées ou peu satisfaisantes devant elle » (1) Oui, la France parvenue à la veille des terribles journées de IS^iO était bien < sans gu de. » (2)

La pro>!périté matérielle était assurément grande depuis quelques années ; on sentait néanmoins, que (juelque chose était chan^^é et qu'un immense malaise pesait sur le pays. La confiance dans un heureux avenir |)olitique séteignait peu à peu. Les incendies (|ui s'étaient multipliés dans [)lusieur8 dé[)artements, surtout dans la Basse Normandie avaient achevé le désarroi des esprits. Ce n était, certes, [)as comparable à la o grande peur » qui s'était emparée du pays en 17M9 ; toutefois, pourtant, par quelques côtés, le sentiment était le même. Les libéraux redoublaient d'ardeur : « Leur activité était infatigable pendant que les royalistes étaient divisés, amoindris, vacillants sur les moyens à employer. »

Les organes étrangers les plus mesurés, les plus affranchis de l'esprit de [)arti, reconnaissaient qu'au point oii en était arrivée la monarchie, l'avènement d'un ministère libéral lui serait plus nuisible qu utile et. qu'effacée devant lui, elle n'aurait plus qu'une influence nominale. <( Si une administration libérale rem[)laçait le ministère actuel il s'ensuivrait une perturbation telle dans le système de gouvernement et dans les rap|)orts du trône et de la nation, qu'en admettant que la monarchie fût nominalement conservée, la personne du souverain et la dynastie se trouveraient ravaîées et n'auraient plus qu'une influence secondaire. » {'S)

(I) Pfizzo à Nesselrode, 23 mai-4 juin ISliO.

('.) Idem, idem

( ) Article du Times cité dans la Quotidienne du 2 juillet 1830.

92 LA RÉVOLUTIO.^ DE JUILLET 1830 KT l'eUROPE

Le l"" juin, la Bourse baissa fortement. Quelques hommes politiques s'adressaient à Rothschild pour le supplier d'user de son pouvoir pour arrêter l'effondrement des cours. « Si vous ne parvenez pas à empêcher la baisse des fonds, lui écrivait le duc Decazes, tout le monde dans mon département croira aux coups d'état dont vous avez si peur et avec raison, car si jamais on se décidait à en frapper, vous pouvez compter sur ce que tous les contribuables se refuseront à payer. » (1)

Certains ministres tenaient un langage qui confinait à l'aberration : « Nous sommes sûrs, eniièrement surs des grands Collèges, disait ( hantelauze, le nouveau garde des sceaux, il ne s'agit donc que des collèges d'arrondissemi^nt. et même dans ceux-ci que de savoir à qui appartiendra une majorité do Î5 ou de 20 voix au plus ; il faut, ajouta-t-il, que nous puissions compter sur les cabinets étrangers et que jamais notre action ne soit gênée ou entravée par eux. Avec une majorité aussi [tuissante en notre faveur, nous pouvons bien défier celle parlementaire de nos ennomis intérieurs. Elle doit, au reste, nous être assurée, car la tranquillité de la France est le palladium de l'Europe entière. Nous n'avons à redouter que les classes intermédiaires de notre population, celles dont se composent les électeurs ; les grandes masses sont, ou inertes, ou attachées aux Bourbons. » (2)

Fait plus grave, c'est que le Roi lui-môme commençait à être visé par-dessus ses ministres. Charles X avait fait appel à Polignac à une heure ùes plus critiques, et maintenant il s'en prenait à V'illèle, prétendant qu'il fallait lui attribuer en grande partie tout le mal qu'on devait combattre. Le Dauphin détestait également Villèle, auquel il reprochait sa politique et notamment les lois sur le sacrilège et le droit d'aînesse. Le Roi commençait tardivement à re-

(1) Anponyt h Metlernich, 2 juin i830.

{2) l'icin. idem.

LA RÉVOLUTIOjN de JUILLET 1830 ET l'eUROPE 93

connaître rinfluence fâcheuse qu'avait eue le ministre ; c'était le moment pour rompre avec sa politique, exagérée par Poiignac, mais il s y obstinait

Sous Louis XVIII, il n'avait cessé de combattre Richelieu et maintenant il était parvenu, après lo ans, à se donner, disait Pozzo, « un instrument st Ion son cœur et selon ses opinions, et cette idée plaît tant à sou esprit et à sa conscience qu il en fait la base et la condition de son existence et de la couservation du trône dans sa famille. » (1/

Le renvoi de Poiignac s'imposait ; sur ce point, l'opinion était unanime.

L'l*]urope pensait de même, à l'exception de Melternich, apôtre irréductible du droit divin. « Si le Roi comme il ne cesse de le dire, et comme, en effet, il le proclame formellement, veut en tout cas que M. de Poiignac soit ministre, tandis que le sentiment national et la majorité des députés insistent pour qu'il soit changé et rejettent les lois qui lui viendront par un tel intermédiaire, alors le souverain devra faire, de son autorité, ce qu il lui sera impossible d'accomplir dans les formes constitutionnelles. » (2) Il est opportun de rappeler ici une conve^^ation que Poiignac eut avec Apponyi le 13 juin 1 30... « Notre principal but, avoua le premier ministre, celui vers le(|uel tendent tous nos efforts, c'est de réformer la loi de la presse et la loi des élections. La licence de la presse exerce la tyrannie la plus impitoyable sur le centre gauche. Dans toutes les questions vitales pour le gouvernement, où il n'hésiterait pas à voter avec le ministère pour sauver la monarchie et pour prévenir l'anarchie, c'e.<t le journalisme qui l'empêche de donner son libre vote. » (3) Appréciation qui n avait rien d'exagéré. Mais qu'ajoutait Poiignac ? « Les rapports que nous venons de recevoir des préfets et des autres fonctionnaires publics des départements sont très favorables ; ils nous annoncent la certitude d'une majorité ministérielle de 30 à 40 voix au moins. Mais je ne me permets pas d'y compter

(1) Pozzo à Nesseirode, 3-15 juin 1830.

i2) Id'im, idem,

(3) Apponyi à Melloinich, i9 juin 1830.

94 LA RÉVOLUTIOM UE JUILLET 1830 ET l'eLROPE

et j'aime mieux adopter pour règle de notre conduite parlementaire des chances bien moins heureuses. Ce que je regarde comme offrant le plus de probabilité, c'est que nous aurons une majorité flottante, qui sera en défaut pour toutes les questions en dehors du budget, mais sur laquelle nous pouvons compter avec confiance pour la loi des impôts. De cette manière, nous aurons toujours acquis l'avantage d'avoir gagné du temps et de pouvoir exploiter à loisir les éléments d'un meilleur avenir, si même il ne nous est pas donné encore pour le moment de pouvoir nous occuper de la réforme si impérieusement réclamée de la partie vicieuse et impai faite de nos institutions. Dites bien au prince de Metternich — c'est ainsi que M. de Polignac termina notre conversation — que nous n'avons aucune inquiétude, pour la tranquillité de la France. Comment en avoir dans un pays où l'armée est entièrement à nous où la grande [jropriété se déclare hautement pour nous, ainsi que le prouveront l > > l étions des collèges départementaux, où enfin, la partie industrielle et commerçante de la nation ne veut pas de révolution et serait la première à la combattre, si elle se présentait d-' nouveau t * (1)

Ainsi Polignac, mystifié véritablement par les événements, croyait encore iin succès. Il allait en aveugle au-devant de l'abîme eatr'ouvert. A Apponyi, il disait avec une inconscience inouïe : <' Si la Chambre veut marcher à la révolution, nous l'arrêterons et comptez sur ce que nous y parviendrons. » (2) La plupart des autres ministres semblaient partager son incurable Oiitimisme, et d rt àe t : « Nous allons livrer le grand combat et si on nous reproche jusqu'ici d'être restés dans l'inaction, nous prouverons que cela n'a pas été faute d'énergie et de confiance dans notre force. » i3) Les ministres avaient espéré (|ue l'enthousiasme soulevé par la prise d'Alger rejaillirait sur eux. Ce ne fut qu'une flambée vite éteinte piu le vent de haine qui soufflait. Le prince de Metternich même

(1) Apponyi à Metternich, 10 juin 1830.

(• ) Iiicm, idem

(3) Apponyi à Metternich, 12 juillet 1830.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 95

continuait à prodiguer ses conseils à Polignac par lentremise d'Apponyi, qui encourageait le ministre dans ses velléités de résistiince au courant populaire, et lui portait les vœux ardents du chancelier de l'empire austro-hongrois pour le triomphe du ministère. Les ministres eux-mêmes étaient l'objet de semblables objurgations. Peyronnet n'avait nul besoin d'être converti à des idées qui, depuis longtemps, étaient les siennes. Ses projets de réorganisation semblaient extravagants ; il déclarait hautement « qu'il n'était pas entré au ministère en étourdi et avec la chance d'en ressorlir 24 heures après. » (1) La lisle des députés nouvellement élus lui paraissait « honteuse, détestable. » (2) On ne cherche pas à composer avec la nouvelle Chambre, il faut « que ro[)position se mette dans son tort en nous forçant d'agir ou qu'elle nous donne gain de cause en se voyant dans l'impossibilité de nnus co!nbattre avec succès. » (3) De la dissolution de la Chambre en naîtrait une autre qui voterait des modifications radicales dans les lois sur les élections et la presse, car, en dépit de son exagération, Peyronnet ne se trompait guère quand il affirmait qu'il fallait chercher dans la presse périodique seule o la funeste détérioration qu! s'était manifestée depuis trois ans dans l'opinion de toutes les classes. » (4)

Metternich ne se bornait pas à ces conseils. Il avait rédigé de sa main, au cours d'une villégiature à Johannisberg un long mémoire sur la licence de la presse périodique en France. Pour l'enrayer, il proposait l'établissement d'une haute cour de censure inamovible. Le moyen était dangereux car, par son inmnovibilité même, cette cour serait devenue en France « une nouvelle et invisible puissance. * (5) Cette puissance influencerait l'opinion publique pour la fausser peut être. Polignac l'avait compris

(•) Apponyi à Metternich. 21 juillet 1830. (2) Idem, idem.

(31 On sait qne les ('leclions de juillet 1830 avaient ramené à la Chambre une forte majorité antiministérielle.

(4) Apponyi à Metternich, 21 juillet 1830.

(5) Eutrotiea de Polignac et d'Apponyi (Apponyi à Metternich, 25 juillet 1830).

et s'étonna que Metternich ait pu suggérer un projet si peu acceptable.

Le ministère venait de se résoudre à un parti extrême ; les fameuses Ordonnances avaient paru, suscitant en France une violente émotion. Par toute l'Europe même parmi les états les plus traditionnalistes, Polignac fut désapprouvé : c Le coup de vigueur est-il à la hauteur des circonstances où se trouve le royaume constitutionnel de Charles X et de l'état des esprits?... Plus on considère les coups d'état dont le ministère Polignac \ient de frapper la France, plus on devra se convaincre qu'un esprit de vertige et d'erreur préside aux conseils de Cliarles X... La royauté s'était constituée en opposition avec le peuple |)ar les conseillers de la couronne. Il fallait donc d'autres lioninies j)Our rétablir la confiance et l'ordre. » (1) Et encore : « Le 23 juillet fera époque dans les annales du monde entier. Le ministère fiançais s'est mis hors la loi... Malheur aux ministres, malheur à la France, malheur à toute l'Europe si le prince de Polignac pousse l'extravagance jusqu'à faire répandre une seule goutte de sang français par ordom ance. ' (2)

Polignac avouait que " l'idée de ce mesures était arrêtée dans son esprit depuis la veille de son avènement au ministère, mais qu'il avait cru devoir patienter jusqu'au moment actuel pour les mettre à exécution. » \3)

Les représentants à Paris des puissan es étrangères ne revenaient pas de leur surprise. Jamais, ceux mêmes qui partageaient le [)lus entièrement les iiiées de Polignac, n'avaient cru qu il arriverait à celte extrémité. Pourtant, maintenant i\ il l'avait affrontée, quelques diplomates — à commencer par Apponyi — se montraient |)lus confiants : < J'ai la conviction qu'il réussira complètement écrivaitil. En France, plus que dans tout autre pays, la ferme volonté du pouvoir est toute puissante et iné-islihle. » (4) Les illusions d'A|)ponyi étaient d'ailleurs encouragées par le calme imperturbable de Polignac, qui lui disait : « comme ministre de la guerre, j ai pris

(1) Le Catholique de Gand.

(2) Courrier de la Sambre (Namur).

(3) Apponyi à Metternich, 26 juillet i830.

(4) Idem, idem.

LA RKVOLL'TiON DE jr!I.M:T ii>?,0 KT L Kl-'itOPR 97

toutes les mesures et je vous iiromets qu'elles sont bien prises. » 'i) En Russie les ordonnîiiîces avaient produit une véritable stui)éfaclion. On redoutait tout, car les rapports si peispicaoes de Pozzo avaient tort bien éclairé lopiniou alarmée. L'aniba>sadeur de Russie était désespéré. Les Ordonnances l'avaient d'autant plus surpris qu'officiellement, dans ses Conversations avec lui Polignac avait toujours blâmé les mesures extra-légales, l'assurant o qu'il en étnit éloigné autant que personne. » (2) Non content de mettre PoU gnac en garde contre toute mesure violente, Pozzo, dans un entretien avec le Roi, le 13 juillet, le conjurait de ne rien brusquer, de temporiser encore

Presque à la même heure, le duc de Mortemart recevait du Tsar les mêmes avertissements accueillis à Paris avec déférence.

La veille même des Ordonnances, Pozzo les ignorait encore ; sans tenir compte de son long et inaltérable dévouement à la monarchie des Bourbons, on s'était méfié de lui, on avait redoulé ses reproche*. « Le secret avait été proportionné à la faute ; les ministres se vantaient d'avoir écrit eux-mêmes les minutes (ie ces actes, afin de semeltre à l'abri des indiscrétions des commis. On dit cependant que quelques-uns d'entre eux ont été moins réservés envers leurs agents de change dans le but de faire des gains honten.x- et illicites à la bourse > (3).

Pozzo s'était rendu en hâte chez Polignac pour lui dire sa consternation et ses appréhensions basées sur les renseignements graves qui lui étaient parvenus : les grands banquiers avaient refusé les escomptes et d'importantes manufactures venaient de fermer leurs ateliers par crainte de troubles qui ne pouvaient manquer de survenir. Mais autant Pozzo voyait l'avenir noir, autant le prince de Polignac affichait sa confiance. Charles X était dans le même état «l'esprit Le roi et le ministre se flattaient de ne pas rencontrer (le résistance lorsque l'orage grondait proche, lorsque le libéralisme se prévalait de ses triomphes répétés.

I) Apponyi à Metternich, 2G juillet 1830.

(•2) Pozzo à Lievi'D, remplaçant leraporairementNesselrode, 19-31 juillet 'J830 (3; Idem, 19-31 juillet 1830.

98 LA RÉVOLUTION* DE JUILLET 1830 KT l'eUROPE

A cette heure, la fureur des partis était trop déchaînée pour que • les reslrictioQS à la liberté de la presse, si nécessaires qu'elles ïussent, eussent quelque chance de succès. Lent ment elle avait accompli son œuvre, le pays s'était désaffectioniié de la monarchi» des Bourbons et, surtout, exécrait ses ministres. Ces mesures violentes et inopportunes semblaient un défi. Il fut relevé tragiquement. Les Onionuances furent le signal d'une chute, d'ailleurs inévitable ; elles ne firent qu avancer l'heure marquée par les ennemis de la dynastie de droit divin. Leur acharnement était trop bien servi par les fautes de Charles X et de ses ministres, pour qu'on pût compter sur l'avenir. Les sombres prédictions de Metlernich étuient réalisées. Il avait jugé le mal t irrémédiable, » (I plus perspicace en cela que la cour de Russie, car « depuis des années, Nesselrode et avec lui la diplomatie russe officielle n'avaient pas suffisamment porté leur attention sur les dangers de la propagande révolutionnaire et méconnu les avertissements de Vienne et de Berlin. » (2) Il convient pourtant de remarquer que 1 ambassadeur de Russie à Vienne regardait dès le mois de mars 1830. la position de la France comme « très critique » et s'en était ouvert en ces termes à de Bray : « Maintenant tous les plans sont avoués et tous ceux qui prêteront aux libéraux des vues si innocentes peuvent apprendre à les juger. Heureusement qu'ils sont loin d'être d'accord entre eux ; les uns ne veulent plus de Bourbt)ns, d'autres ne veulent plus de la branche régnante et proclament le duc d'Orléans. Une troisième partie veut une démocratie modifiée par un simulacre de monarchie et ils destinent au duc de Reichstadt cette couronne brisée... Nous avons commis une grande faule et Pozzo a eu cruellement tort de favoriser et de provoquer l'ordonnance du o septembre par laque'le la Chambre introuvable de 18L^i ;i été dissoute. Depuis ce moment, la monarchie n*a plus marché que par secousses, passant d'un extrême à l'autre, sans conduite et sans |)lan. » (3)

(1) Rnyneval à Polignac, 11 juillet 18;^J.

(2) '.MO'ST MoLDBM, Die OrifntpoUtik Mettcrnichs, publié par U Société (Ihistoire contemporaine d'Autriche, p. 7.

1 Tj) De Bray au roi de Bayière, 3 mars 1830.

LA RÉVOLUTION OE JUILLET 1830 RT l'bUROPB 99

Nesseirode avait été moins bon prophète. Ficquelmont, ambassadeur d'Autriche à Pétersbourg, le déclarait à Metlernich : « Vous n'avez cessé, mon prince, de prédire les événements, de les annoncer, d'avertir des dangers, d'en signaler la cause ; il a toujours dit le contraire, il a regardé vos paroles comme un simple expédient politique pour occuper et détourner des projets que les puissances avaient en vue. » (1) De Bray était atterré devant la réalisation de ses préilictions : « Voilà donc éclatée cette crise que je peignais comme prochaine et inévitable. Jamais la monarchie n'aura été soumise à une plus terrible éprenve. La lutte sera sanglante et si la monarchie succombe, l'étranger s'en mêlera et les résultats se compliqueront chaque jour davantage. Voilà oii les abus de la presse périodique ont amené ce beau royaume dont le plus sombre nuage couvre aujourd'hui les destinées... Lorsqu'une fois les aquilons sont déchaînés les chênes les plus robustes ne sauraient résister à leur fougue impétueuse. Nouvel et mémorable exempl • des suites funestes du déchaînement des passions populaires provoquées et excitées chaque jour par une foule d'écrits fâcheux et incendiaires. » (2)

Mais ce mal de la presse n'affectait pas que la France seule ; il commençait à sévir par toute l'Europe et surtout en Allemagne. La cour de Vienne se plaignait amèrement des excès de la presse bavaroise et du malaise qui en résultait : « On est convaincu que les excès de la presse parisienne ont amené les dangers de la crise présente et que le moyen le plus sûr de susciter des embarras à un gouvernement est d'autoriser toutes les espèces d'attatiues que l'on pourra vouloir diriger contre lui. En effet, il n'est que trop démontré que, lorsqu'on a une fois la faculté de tout dire, on arrive bientôt an point de tout faire. » (3)

Metternich, sur un ton agressif, prenait de Bray à partie, comme s'il le rendait responsable des excès de la presse bavaroise Celui-ci s'en montrait ému : « Les personnages les plus marquants de la so-

(1) Ernst Moldbn, Ouvrage • 'lé, p. 10.

(2) De Bray au roi de Bî \ lère, 4 août 1830 II faut se rappeler que de Bray venait de faire un 1 ^ug voyage en France.

(3) De Bray au roi de Bavière, 29 mars 18o0.

100 LA RÉVOLCTION UE JUILLET 1630 ET l'eL'ROPE

ciété me demain lent par quelle fatalité nos feuilles ont. depuis quelque temps, dôclaré une guerre si é' range à la religion citholique, à l'Empereur et à son gouvernement. » (1)

I! faut avoir fouillé minutieusement les Archives d'Europe, comme il nous a été donné de le faire, pour constater l'unanimité de la réprobation et de l;i crainte soulevées par la presse pendnnt cette période. Journaux < t brochures montaient avec un acharnement sans exemple à l'assaut de tout ce qui restait debout du passé. Les peuples s'agitaient et les monarques sentaient le besoin de s'unir pour la lutte proclie.

Une lettre parlicnlière, adressée le 15 septembre 1830 par un professeur d'un collège française un chambellan du duc de Saxe-Meiningen, précisait d'uuf- façon si saisissante et si vraie les causes qui avaient entraîné le grand cutaclysme de 1830, qu'Apponyi transmettait peu après à Metternicii nue copie de cet important exposé. On y retrouve « une simplicité, une vérité de relation et une clarté de raisonnement » (2) telles »]u'il nous semble impossible de ne pas en donner ici les parties essentielles :

« Dans mes écrits précédents, je vous ai souvent entretenu de la position du gouvernement de Charles X et de l'extrême importance qu'ac<iu"rait de jour en jour la faction révolutionnaire... Mes prédictions sont maintenant accomplies... Mais ce qui doit être chose neuve pour vous, c'est le cha[)itre des motifs déterminants, des moyens et des projets ultérieurs, c'est en un mot la rectification qu'e.\i^'ent toutes les relations dont on vous amuse en Allemagne et dont on se sert pour tromper, pour fausser le jugement des peuplfs.. Ecoutez donc bien ce que je vais vous dire, faites en part à votre gracieux protecteur et rappelez-vous surtout que tout ce que j(^ vous dis est exactement vrai, de même qu'il est digne des plus sérii^uses méditations... 11 a été généralement établi par les journaux allemands et par beaucoup de journaux anglais que :

(J) De Bray au roi de Bavière, l*"" février 1830.

f2) Apponyi à Mttlernich, le 9 octobre 1830. On remarquera que ce document confirm» .-n tous points la théorie exposée dans la France monde sous la lleslaui tion.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'e(HOPE 101

i° Le roi Charles X et sa famille se seraient rendus odieux à leur nation par une suite d'actes tyranniques tendant a détruire toute liberté

2° Que, sous son régime, !e clergé dominait inqnisitorialement ;

3" Enfin que les ordonnances du 2o juillet furent le dernier forfait que la nation ait voulu lolérer, qu'elle s'est levée par un mouvemenl spontané, que ce lui h sa seule valeur qu'elle dut la victoire, qun ceUe \\ctoire sans réaction aucune prouve le haut degré de cultur.i du peuple français et la nécessité de lui accordi-r la plus grande masse de liberté passible, dont (selon vos savants publicistes) il n'y aurait pa- de danger de le voir abuser. »

Puis le correspondant constate judicieusement la connaissance tout à fait imparfaite qu'ont de la France les étrangers qui n'y résident que temporairement et ne pensent la conDaî;re « que par l'écorce », partageant ainsi • les préjugés, les antipathies, et les vues politiques de nos révolutionnaires ». Et il poursuit : « Reconnaissons l'état des choses antérieurement à l'émission des ordonnances du 27 juillet dernier Pour être court et intelligible, du moins pour \uus, je dirai qu il était presque tel que vous le connûtes, en 48i6 et 1^27 seulement que la [)re6se. déchaînée jusqu'à la licence la plus ineonrevable, pervertissait de plus en plus l'opinion des classes inférieures et que son action puissante et continue était encore soutenue par les adeptes du carbonarisme dans les classes élevées et surtout dans la Chambre des députés par la jalousie des petits bourgeois à piél ntion contre la noblesse et la haute bourgeoisie, par la haine acharnée des révolutionnaires contre le clergé catholique, auquel on nurait sans doute pu désirer des opinions moins absolues, mo ; i ) ( lérantesmais qui, cependant, restait tout à fait en dehors des affaires et n'avait aucune chance pour y être appelé. La cour, à la vérité, avait toujours des formes de dévotion un peu bigotes, mais ces formes sont inhérentes au catholicisme ; à la cour, d'ailleurs, c'était une affaire purement domestique. Charles X, de même que toute sa famille, n'avait pas l'idée d'une volonté de gêner les autres cultes. En un mot, au terrible inconvénient près de la licence de la presse, sous la direction d'une conspiration systématique et flagrante, la France ious Charles X, jouissait de la plus graude masse de bonheur

102 LA BÉTOLUTIO.N DE JUILLET 1830 ET l'kUROPB

possible, d'un haut degré de puissance, de considération et de gloire au dehors, de liberté et d'aisance à l'intérieur...

€ Quant au ministère Polignac, il faut être juste à son égard et dire ici que la marche suivie par lui était conforme au but dans lequel il fut composé, et que jusques et y compris les Ordonnances, sa conduite fut conforme à la raison d'état. C'est dans les détails d'exécution, pour appuyer celle-ci que fut son tort, et ce tort fut immense puisqu'il a amené la chute immédiate d'un trône qu on pouvait sauver et consolider Ajoutons, toutefois, que les moyens terribles que le» conspirateurs s* hâtèrent de déployer, furent au delà des calculs de ceux qui ne connaissaient pas toute la noirceur de leurs projets et que l'émission des Ordonnances avait été hâtée par la connaissance qu'on eut tout à coup de l'explosion projetée du complot, pour un jour très rapproché.

« Venons maintenant au fait même de cette conspiration, et rappelons nous toujours que nous repoussons ici tout ce qui n'est pas exactement prouvé par la coïncidence des actes et des événements.

« Une révolution aussi prompte, aussi générale, nous dit-on, ne s'opère pas sans de graves motifs et sans avoir pour partisans la presque totalité delà nation. Le grave motif existe. C'est uneconspiration puissante et ourdie de longue main avec un ensemble et une habileté qu'on peut appeler merveilleux... Une chose dont nul homme impartial et sensé ne doute plus en France, une chose dont la faction rérolutionnaire elle-même fait l'aveu, c'est que, depuis 1816, une société secrète enveloppe de son réseau la France, l'Italie, l'Kspagne, l'Allemagne et toute l'Europe peut-être. (1) Chassée d'Autriche, vertement poursuivie en Italie et en Espat,^ne, elle a concentré son action en France et dans une grande partie de l'Allemagne. Chez nous, elle existe depuis quinze ans. Pendant ce long laps de temps, elle a préparé avec une effrayante persévérance le bouleversement de la France et de la Belgique et mine 1 Allemagne.

(1) Les mouvements révolutionnaires qui éclatèrent partout à la fia de 183u juslifieut amplement cette assertion.

«... Elle a grossi incessamment de tous les mécontentements : comme par le passé, elle s'est augmentée et fortifiée des débris de toutes les factions vaincues de l'Europe. C'est d'elle que les radicaux d'Angleterre reçoivent peut-être, sans s'en douter ailleurs que dans quelques comités, leur impulsion, dont le dernier terme ne leur sera dévoilé que lorsqu il ne sera plus temps pour eux de reculer. C'est en elle que s'est fondu tout le parti révolutionnaire en France, c'est à elle que se sont affiliés en Allemagne les chefs du Tùgenbùnd et é'autres sociétés secrètes ; c'est encore sous ses ailes que sont allés se réfugier les comuneros et autres démagogues d'Espagne En un mot, elle s'est faite Théritière universelle de toutes les entreprises révolutionnaires avortées, qu'elle a su raviver et réunir au profit d'une action unique, dirigée avec «ne adresse et un ensemble dont •n chercherait en vain un modèle dans les temps anciens et modernes. Cette société vraiment redoutable est celle des carbonari... Dans la seule France où elle agit depuis quinze ans, elle dépensait tous les ans une somme de deux millions pour en venir à ses fins. Avec cet argent, on travaillait les élections, on corrompait les fonctionnaires, on achetait des complices pour le jour de l'exécntion. L'objet de la Société était le renvoi ou la destruction des Bourbons, obstacle premier au triomphe définitif de la cause révolutionnaire en France et dans le inonde... Depuis plusieurs années, mais surto t depuis 1829, la société s'était affiliée pr sque tous les chefs des nombreuses fabriques qui sont dans Paris et dans ses environs ; une «orrespondance était organisée avec chaque bourg de France, et depuis longtemps on faisait de tous les points affluer à Paris tout ce que les provinces contenaient de mécontents, de révolutionnaires, d'hommes décidés qui n'avaient rien à perdre. A mesure qu'ils arrivaient, on les occupait avec toutes sortes d'accueil dans les ateliers •u autrement eu sorte que, le jour de l'explosion, le comité comptait ici 60.000 hommes sûrs et ardents qu'il pouvait armer et qui étaient tout à fait à sa solde et à sa disposition, sans être pour cela dans la confidence rigoureuse de ses complots... Ces moyens devaient être prêts pour le 10 août, anniversaire célèbre, et des incidents qu'on devait faire susciter an gouvernement, par la Chambre des dépvtés, devaient devenir le motif d'un soulèvement générai .

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Mais l'apparition des Ordonnances ayant fait connaître que le complot était découvert, le comité pritle parti de faire éclater la sédition sur le champ pour en finir avec la garnison avant qu'elle pût se renforcer.

« Le lundi 26 juillet, dans la matinée même où parurent les Ordonnances, tous les chefs de fabrique et d'ateliers furent convoqués à Paris par corpora ions et il leur fut enjoint, par des députés des Ventes supérieures, de lâcher contre le gouvernement les nombreux ouvriers qu'ils avaient à leur dévotion, ce qui fut fait le jour même avec ordre de former des rassemblements au Palais-Royal et dans les environs. Chaque ouvrier reçut pour deux jours de paye ^12 francs). On en donna autant le mardi soir avec injonction d'obéir aux chefs qu'on leur avait désignés et de n'e8[)prer rentrer dans les ateliers qu'après un succès complet, seul moyen, leur disaiton. d'assurer désormais la continuation des relations commerciales. Le lendemain, dans la soirée, les ouvriers de la banlieue paraissent; la faction les voyant ainsi en force prit l'offensive contre les troupes, »

La lettre contient ensuite le récit des journées de juillet : « Cette masse immense qui pouvait incendier et saccager Paris et y exercer les persécutions les plus horribles est tenue après la victoire dans les bornes du respect dû aux personnes et aux propriétés de même que, pendant l'insurrection, elle avait combattu avec ordre et accord... Longtemps avant cette insurrection, les feuilles publiques, organes de la faction, en ont menacé les minisires et le Roi : ils ont menacé les fonctionnaires électeurs des réactions auxquelles elle de \ait donner lieu envers eux ; elles se sont permis une longue série de provocations qu'elles ne pouvaient risquer que dans Tassuiance de trouver appui et protection dans un éclat que leurs rédacteurs seuls pouvaient prévoir... Tous ces actes dont la coïncidence est si frappante auraient-ils pu être tels dans un mouvement spontané, dans une explosion accidentelle des o[tinion8 du peuple V Quelle est donc la main puissante qui aurait pu diriger un tel torrent, ou même élever une digue pour le contenir V Ici je pense que toute espèce d'objection est réduite au silence et que quelques menteurs éhontés et leurs

imbf^ciles coryphées viennent encore aujourd'hui répéter que tont ceci fut un mouvement spontanédu peuple Cela peut (laraître naturel, car la factioi) ne saurait assez faire pour accréditer celte o[)inion ; mais qu'un homme sensé le croie après avoir pesé les faits, cela ne saurait s'admettre »

Enfin l'auteur conclut :

« L'Europe entière est minée ; l'Allemagne éclate successivement ou plutôt prélude à un grand éclat par des séditions do populace visiblement intriguées sous les prétextes les plus variés, les plus vagues et souvent tout opposés n la politique et ce, à l'effet de produiie une agitation générale, d'essayer les dispositions de vos troupes, de vos classes moyennes et le degré de fermeté de '"^s gouvernenicnts.

« Pour compléter ce tableau, il me reste à vous parler de l'état intérieur de la France. Figurez-vous un peuple généralement las de révolutions et de troubles, recelant dans son sein environ un demimillion d instigateurs de désordre, d'hommes actifs, astucieux, disciplinés aux conspirations et aux intrigues et formant entre eux tous une chaîne dont le chef des carbonari forme le premier anneau, et dans laquelle le personnel de toutes les factions anciennes est rangé par ordre d'importance. Figurez-vous ces hommes à l'œuvre au milieu d'une population qui les connaît, qui voudrait les repousser et qui les écoute pourtant, car ils prêchent la haine des distinctions socialos, ils flattent Vorgneil et toutes les petites falousies ; ils prêchent au libertin^ à l'incrédule la destruction de toute autorité religieuse et la persécution du clergé catholique ; au prolétaire, la loi agraire ; à Vambitieux de la basse classe, les succès de carrefour et le profit des dénonciations révolutionnaires. Voyez-les féconder leur œuvre de mensonges et de calomnies par une presse toujours active et par des chefs qui déjà s'organisent sur tous les points, soit publiquement, soit secrètement, et vous aurez à peu près le moyen de calculer la portée des menées révolutionnaires dans le moment actuel. »

Celte lettre est le développement môme de la thèse soutenue depuis tant d'années parMelternich. Les faits rapportés dans cette correspondance, leurs causes, et leur développement logique y sont mer-

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veilleuseraent exposés. La monarchie légitime, minée parles théorie» des générations nouvelles éprises de liberté, avides de jouissances, devait fatalement succomber parce qu'elle apparaissait comme une barrière aux aspirations, aux appétits qu'on vit, après le bouleversement, se déchaîner dans la France entière. Cette barrière, il (allait l'abattre. Ce lut l'œuvre de la révolution de 1830.

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