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DEUXIEME PARTIE Le gouTernement de Juillet devant PEarope

CHAPITRK I

Alarmes suscitées en Europe par ravênement de Lonis-Philippe. — Premières difficultés au sujet de la reconnaissance du Roi. — Irritation du Tsar Nicolas.

Pour les souverains européens, les événements de 1830 étaient un grave avertissement et les trônes se sentaient ébranlés par la chute (le celui de Charles X. Le danger paraissait d'autant plus grand, qu'en France, la république ralliait un grand nombre d esprits Or, 1 Europe redoutait par-dessus tout Tavènement d'un régime républicain qui, pour elle, constituerait un véritable péril.

Une lettre adressée par La Fayette à lun de ses amis d'Amérique, en 1830, est très significative quant aux sentiments de la majorité des hommes politiques français à cette époque : « Beaucoup de sang a coulé pendant ces trois grandes journées, mais pas une seule insulte n'a été faite à nos ennemis désarmés. Nous aurions pu déclarer une simple république, mais non sans une grande division d opinions et non sans dangers tant intérieur squ'extérieurs. En conséquence, les républicains ont généralement préféré se réunir aux monarchistes moilérés qui forment peut-être la majorité de la nation, à condition que nous aurions une monarchie républicaine. Le duc d'Orléans a été choisi par la Chambre des députés au nom du peuple qui parait satisfait, e* comme le principe qu il tient son titre de la volonté du peuple est reconnu, Louis Philippe monte sur un trône populaire.

« Je n'ai pas «lit, comme quelques journaux l'ont rapporté, ^ae cest la meilleure des républiques. J'ai proclamé, au contraire, mes doctrines qui sont de l'école américaine, mais j'ai compris qu'en tous les cas, c'était la meilleure chose à faire... Nous sommes maintenant entrés dans une carrière progressive de législation qui nous conduira à un état de choses très libéral. Ainsi la cause du peuple, celle de la liberté de l'Europe, a fait en trois jours un pas immense et cette nouvelle révolution a conservé un caractère de désintéressement, de grandeur d'àme, de générosité qui place ce qu'on appelle les dernières classes du peuple au premier rang de la société française. La France est maintenant son propre souverain. » (1)

En Angle erre, l'opinion publique fort hostile à PoUgnac et aux Ordonnances avait salué presque avec joie les événements de juillet. A cetie heure, l'Angleterre était à un tournant de son histoire ; les idées démocratiques y avaient fait un grand pas sous 1 influence de la révolution française. Le courant populaire était indéniablement à Louis-Philippe et s accentuait chaque jour grâce à l'ardente campagne menée par certains journaux. Toute tentative d'intervention dans les affaires françaises était repoussée ! The Globe disait catégoriquement : (2) « L'idée de faire intervenir d'une manière quelconque l'Angleterre dans les affaires intérieures de la France, dans les circonstances actuelles, est tellement monstrueuse que la crise extraordinaire à laquelle la France se trouve arrivée pourrait seule la suggérer. La question d'une intervention armée n'est plus une question personnelle de notre part, n'est plus un calcul des dépenses ou une estimation des charges qui pèseraient sur le peuple; c'est une question qui met en jeu les principes de la liberté et si un ministère anglais osait donner au souverain anglais l'avis d'aider un monarque étranger à s'affranchir ouvertement des lois aussi solennellement garanties que celles d où dépendent nos propres libertés, il mériterait le châtiment le plus sévère que la constitution permit au peuple de demander contre les malversations des conseillers de Sa Majesté. »

(t) Extrait de « The New-York Sentinel », cité par la Quotidienne du 9 janvier 1831.

(2) Extraits de divers journaux anglais, publiés par les Débats d« l' août

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Le Times : « Les nouvelles de Paris que nous avons données hier ont tout le caractère de gravité que nous leur avons d'abord assigné. La Bourse la Cité, et nous croyons pouvoir le dire, nos ministres eux-mêmes, en ont été frappés comme d'un coup de tonnerre. . Quoi qu'il en soit, si la presse française ne peut être supportée en France, il faut prendre garde que la presse étrangère n'enflamme la querelle, ce qui arrivera certainement tant que nos propres droits comme Anglais ne seront pas compromis. Nous n'avons pas besoin d'ajouter, qu'en cette occasion, les conseillers de la couronne française ne recevront dans ce pays l'appui d'aucun parti whig ou tory, dans le pouvoir, ni hors du pouvoir.

The Courier: « Il est du devoir du gouvernement anglais de ne pas intervenir à moins que de nouvelles circonstances ne nécessitent cette intervention.

Le gouvernement français n'a aucun appui à sol iciter du nôtre. Il a renversé une Charte qui n'avait été accordée que par considération pour la Grande-Bretagne. 11 n'a montré aucun désir de sacrifier ses intérêts au maintien de notre alliance. Ce gouvernement ne peut donc nous dire : « sauvez-nous, ou nous tombons, et compter sur notre concours ».

Le gouvernement anglais, plus sensible que les autres, à la voix de lopinion, ne s'était pas mépris sur le sens de ces appréciations. Certes, les membres du cabinet anglais déploraient secrètement la chute de Charles X : « Ce serait se faire bien illusion de penser qu'une administration constituée comme l'est maintenant le cabinet anglais, ait pu envisager sans un violent déplaisir des événements qui ajoutent une force immense aux idées libérales, qui ont pénétré plus ou moins généralement dans tous les pays d Europe. » (1)

On savait, d'autre part, la cour très affectée de la chute de la monarchie légitime en France, moins pour Charles X et Polignac, que l'expédition d'Alger et le rapprochement étroit avec la Russie rendaient fort suspects que par crainte (!u contre-coup de la révolution de Juillet sur la situation des trônes et sur une évolution plus grande

fi) Vaudreail, agent français à Londres, h Jourdnn, Commissaire au Béparteincut des Affaires étrangères, 9 noût 1830.

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des idées populaires. (1) Le Courrier français n'avait il pas dit : « La question électorale n'est pas seulement une question d'intérêt national ; il s'agit de l'émancipation de tous les peuples du monde ". Et le Messager de Gand : « La France elle-même, dont la révolution semble consommée, qui réunit tous les éléments de grandeur, de gloire, de richesse, se débat contre le grand ennemi des sociétés modernes, la démocratie. Chambre des députés, ministres populaires, disparaissent tour à tour devant une masse puissante de républicains qui sortent de l'école. La royauté même succombera devant ces jeunes et im()érieu8es volontés qui n'ont point encore eu le temps de réfléchir. Naguère encore, une brillante jeunesse s'occupait de hautes études, dans les écoles polytechnique, de droit, de médecine, etc. Aujonrilhui, cette même jeunesse fait de la politique, bientôt elle fera et défera les rois. Kn effet, partout le pouvoir perd son prestige et sa considération et la société risque de rester sans protection. » (2)

Le duc de Wellington, dans une lettre à Mole, ne cachait pas ses sentiments (3) 11 laissait pourtant entendre que l'Angleterre reconnaîtrait le nouveau régime et le ton de sa lettre pouvait se résumer ainsi : « Nous vous reconnaîtrons, mais nous vous observerons. »

(1) 0 Les cabinets et les aristocraties ne sauraient se le dissimuler. La révolution française du 29 juillet 1830 va exercer sur les penpies de l'Europe nne action très vive. . Tout ce qui agite la France, tout ce qui la meut a nne action générale sur tout le corps européen La lutte entre la canse et la réforme politique et le vieux régime social dure depuis 40 ans ; elle est loin d'être terminée... Close en France, elle a à peine commencé dans la plus grande parlie de l'Europe et cependant, il n'est pas un point du continent oîi la réforme ne compte des partisans plus ou moins nombreux, plus ou moins zélés, selon leur degré de civilisation et leur situHlion géographique : c'est le grand fait moral d-- ce siècle comme la réforme religieuse le fut du seizième. Le moment est venu pour les gouvernements de satisfaire à des vœux aussi légitimes et qui ne sauraient être comprimés plus longtemps ». iLefebvre, secrétaire d ambassade, dans un mémoire fort curieux sur l'état de l'Europe en sept 1830) (Aff étr. fs. France, n. 677)

(2) . janvier 831 (Bibliothèque royale de Bruxelles).

(3) D'IIaussowvills, Histoire de la politique extérieure du gouvernement français (1830-*. '48;, p. 14 et suivantes.

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Les puissances n'avaient-elles pas, d'ailleurs, la douloureuse expérience de ce que leur avait coûté la guerre contre la grande révolution française et ses suites *? L'Angleterre en avait reçu plus que tout autre le contre coup dans son administration intérieure, dans son commerce, et n'était pas disposée à courir volontairement audevant de nouveaux dangers et à s'aliéner peut être les peuples. Lord Stuart exprimait à Pozzo les mêmes sentiments que le duc de Wellington à Mole, mais, il prévoyait un redoublement de difficultés entre Londres et Paris à cause d'Alger, car « le gouvernement qui résultera du nouvel ordre de choses ne voudra et ne pourra jamais se dessaisir de sa conquête. » (1) La duplicité anglaise se trahissait. Stuart expédiait quotidiennement à Charles X des correspondances secrètes pour l'inciter à prolonger le plus possible son séjour en France dans l'espoir qu'une diversion imprévue, un mouvement royaliste en Vendée, lui permettraient de remonter sur le trône Non sans cynisme, il disait à Pozzo : € qu'un peu de guerre civile en France serait à désirer. » (2)

U avouait à Apponyi avoir pris des mesures pour empêcher que le duc de Bordeaux ne quittât le sol de France, considérant que sa présence pourrait y être une sauvegarde pour le principe de légitimité. (3) Dans l'état de révolte de l'opinion contre les Bourbons, la présence du duc de Bordeaux en France eût pu déchaîner un véritable soulèvement. Il est vrai que le général réfugié Alava avait écrit à Stuart qu'un mouvement se dessinait en Vendée en faveur de la cause royale. C'était aboutir :\ une guerre civile, comme Stuart semblait le souhaiter. Elle ei*it permis, sans doute, à l'Angleterre de contrecarrer nos plans sur Alger et de nous imposer une solution favorable à ses intérêts Aussi Pozzo s'écriait-il avec indignation : a Toufes ces machinations 8ont odieuses et atroces. Après avoir donné M. de Polignac pour ministre aux Bourbons, on voudrait maintenant l^uer la guerre civile à la France. S'il existait la probabilité

(1) Pozzo à Nesselrode, 27 juillet, 8 août 1830.

(2), Idem, idem,

(3) Apponyi à Mctternich, 6 août 1830.

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la plus loinlainefie rétablir le souverain légitime, personne plus que moi ne hasarderait d'en courir les risques. Mais Tenlreprise est impossible et les troubles qu'on ferait naître sous ce prétexte ne seraient qu'une provocation aux massacres et un renouvellement des désastres de la célèbre et malheureuse population royaliste de la Vendée. On peut et on doit regretter que la dynastie iétiitime ait été précipitée du trône, ou par sa faute, ou par la malignité de ses ennemis, ou par ces deux causes réunies ensemble ; mais dès que le malheur est arrivé et qu'il est irrémédiable, l'intérêt de la société européenne, celui des souverains et tous les devoirs envers Dieu et envers les hommes prescrivent d'exhorter à la paix, d'y contribuer et de souhaiter sans déguisement que le nouveau souveraia, puisqu'il est devenu inévitable, soit un instrument de prospérité pour la France et un gage de sésurité et de tranquillié pour l'Europe. » (1)

Certes, l'ambassadeur de Russie eût désiré — ne fût-ce que par déférence pour son souverain — le rétablissement de la dynastie légitime, si chère à son maître qui manifestait publiquement son exaspération contre Louis-Philippe. Mais Pozzo comprenait l'impossibilité d'une pareille entreprise dans l'état d'hostilité violente de la France contre les Bourbons. Si le comte de Bray parlait amèrement de la Jeune France, Pozzo, lui, déplorait a les folles idées de la jeunesse inexpérimentée des écoles de tout genre, » de cette jeunesse impatiente de tout frein, ardente pour la cause libérale, qui ouvrait un champ si vaste aux ambitions et aux appétits : « Exciter une guerre civile dans cette dis[)06i tion des esprits, c'est, dit Pozzo, fomenter le jacobinisme et exposer la France et l'Europe aux horreurs qu'il leur a fait éprouver. » (2)

Que ce boulever8emf>nt entrât dans les vues de l'Angleterre, dont les agents s'employaient en ce sens, cela n'est point pour surprendre, mais l'éloquente protestation de Pozzo contre de telles pensées honorèrent l'ambassadeur et son gouvernement. Les rap-

(1) i'ozzo à Nesselrode, 27 juillet, 8 août 183U.

(2) Idem, idem.

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ports minutieux qu'il envoyait quotidiennement en Russie témoignent de l'intérêt qu'il portait aux affaires de France.

La pénétration et la sûreté de jugement de Pozzo le porlai»^nt naturellement à conseiller à la Russie de reconnaître Louis- Philippe.

Dès les premières heures de son avènement, le Roi avait prie Pozzo de passer au Palais Royal, afin de s'expliquer avec lui. D'une voix émue, il l'avait assuré que jamais il n'avait visé à la couronne, que son attitude envers la monarchie légitime avait toujours été pleine de correction et de déférence, qu'il s était sacrifié au salut de son pays, que son vif désir était de maintenir l'ordre et la paix et qu'il s'abandonnait à la bienveillance de l'Era pereur de Russie. (1)

Ces paroles avaient impressionné Pozzo. (2) Certes, il ne dissimulait pas les immenses difficultés contre lesquelles le roi aurait à lutter. En fait, au point oii l'on en était, il n'était plus douteux que le duc d'Orléans ne refuserait pas le pouvoir. Mademoiselle d'Orléans, la conseillère intime de son frère, avait dit à un pair : « Tout ce que je demande de vous, c'est de ne pas juger mon frère d'après ce qui arrivera, et d'être convaincu qu'il ne fera jamais rien que l'honneur ne puisse avouer hautement. » (3) Il est évident qu'aux yeux des ambassadeurs étrangers, le duc d'Orléans voulait démontrer qu'il avait dû céder aux circonstances. Il avait dit à Pozzo et à lord Stuart qu'il avait fait inviter le roi à lui laisser le duc de Bordeaux « qu'il placerait en lieu de sûreté jusqu'au moment où il pourrait le proclamer roi ». Celte déclaration trouvait des incrédules. Le duc d Orléans ne pouvait ignorer que Paris n'inclinait pas vers cette solution. La Chambre des

(1) Pozzo à Nesselrode, 27 juiliet-8 août 1830.

(2) « Le duc d'Orléans est faible, il est fort poussé par son parti et par la nature impérieuse des circoustances qui lui présentent racceplation de la couronne comme le seul moyen de sauver la monarchie par la défaite du parti républicain. Il cache peut-être la simagrée du refus, ou bien il demandera du temps pour réfléchir, mais il finira par accepter, et comment, dans la position des choses, ferait-il autrement? » Appunyi à Metternich, 5 août i.SoO.

(3) Apponyi à Mellernich, ."j août 1830.

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pairs elle même semblait découragée, intimidée par la Gliambre des députés et par l'effervescence des esprits.

L'entrée à Paris du duc de Chartres avait donné lieu à une manifestation populaire qui offrait un des spectacles « les plus dégoûtants et les plus effrayants en même temps. » (1) (>es hommes déguenillés, avinés, vociférant contre la monarchie légitime, au lendemain de la revue de la populace passée aux Champs-Elysées par La Fayette, étaient un inquiétant indice de l'esprit des masses. Le duc d'Orléans accéda aux demandes des commissaireis qui, dans leur discours, n'avaient fait aucune allusion au duc de Bordeaux.

L intérêt de la Russie n'était pas d'accroître les difficultés du Roi. En rivalité ouverte avec l'Angleterre, en termes peu cordiaux avec l'Autriche, en présence d'une Prusse grandissante, elle avait, comme le disait Pozzo le plus grand intérêt à conserver la France comme contrepoids. Les raisons qui, soixante ans plus tard devtiient opérer le rapprochement de la Russie et de la France, existaient déjà en 1830 11 était nécessaire que notre intégrité fût maintenue et qu'une nouvelle coalition de puissances ne vînt pas nous désarmer. Pourtant, ces raisons ne parvenaient pas à triompher de la répugnance de l'emjjereur Nicolas l"' pour la révolution de Juillet Son exaspération contre le nouveau régime se montrait en toute occasion. Elle était partayjée par le monde officiel, par la cour. Nous étions alors représentés à Pétersbourg par le baron de Bourgoing qui y jouissait, en l'absence du duc de Mortemart, d'une situa tion exceptionnelle. Plein de tact, apportant dans ses délicates fonctions de rares qualités de convenance, il était bien le type du partit diplomate.

Elle était ardue, à cette heure, la tâche d'un diplomate français à la cour russe. Par bien des côtés, elle rappelait celle de Gaulaincourt à l'heure où les relations franco russes commençaient à s'assombrir. 1^ Tsar avait fait appeler Bourgoing et lui avait dit sur un toa gévère : a Jamais je ne pourrai approuver ce qui vient de se passer en France, » et il lui exposa « ses graves inquiétudes sur l'avenir de

(1) Apponyi h Metternictt, 4 août 1S30.

la France et la direction qu'y pourraient prendre les esprits. » (1) Très ému, Bourgoiiig avait mis en œuvre toutes les ressources de sa di|)lomatie persuasive et, dans son chaleureux plaidoyer pour Louis- Philippe, il déclara que le roi avait dû cf^der au courant populiii e qui menaçait de tout emporter, que le prince ne pouvait don(; se «oustraire à la voix générale qui l'appelait au pouvoir et qu'il devenait « le dernier retranchement contre leiivahiss ment et le désordre de l'anarchie républicaine. » (2) Non sans à propos, Bourgoing rappela que l'Kinpereur Alexandre avait déclaré en 18 1 4 qu'il venait protéger la liljerté de nos décisions. Pourquo' le Tsar n'agirait-il pas de même en 1830TI — « Je ne sais encore ce que nous ferons, répondit l'Empereur, mais certainement, je dirai mon opinion aux autres souverains de l'Europe... Nous ne vous ferons pas la guerre, mais si nous reconna ssons jamais ce qui existe chez vous, ce ne sera qu'après nous être concertés. »

Et comme Bourgoing demandait au souverain comment se ferait ce refus de reconnaissance : « Les puissances feront-elles une déclaration... 1 Une guerre de plume avec la France est aussi dangereuse qu'une guerre à coups de canon » — L'Empereur répondit vivement : « Croyez-vous que j'aie peur de cette guerre de plume, à une pareille distance de vous ; ne suis-je pas tout à fait à l'abri? *

Bourgoing. — « Nous aurions un puissant allié, l'opinion de la na tion anglaise. Toutes les feuilles publiques de ce pays nous donnent déjà raison. Croyez, Sire, que si la France se voit abandonnée, elle resserrera ses liens avec l'Angleterie. Votre Majesté tient à l'amitié et à l'alliance de la France?

Le Tsar. — Oui, sans doute, cette amitié, cette alliance me sont ehères, parce que je les crois fondées sur la force des choses, tur l'absence de toute cause de rivalité, sur la communauté d'intérêts et sur l'analogie de deux caractères nationaux. Mais c'est justement pour cela que je vo'js dirai de vous méfier des cajoleries anglaises. Elle se réjouit de cous voir entrer dans une fausse route ...

(1) Aff. étr. fs. Russie, S et II août 1830.

(2) Idem.

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Bourgoing. — Qu'on se garde de nous offenser par quelque déclaration hautaine. Dès ce moment, l'aigreur croissante et réciproque pourrait nous entraîner, malgré nous, vers la guerre.

Le Tsar. — Je suis fort mécontent de ce qui vient de se passer, je regarde cet exemple comme dangereux et jamais je ne dissimulerai cette opinion.

Boiirgoinf^. — Si ou attaque la France, elle se rappellera f^u'elle peut encore bouleverser i'Kurope pour se défendre d'une agression injuste. L'Europe, sans la plus insigne folie, ne peut prétendre à la moindre ingérence.

Le Tsar. — Soyez certain, qu'avant peu, vous serez envahi par l'esprit républicain et que c'est vers cet ordre de choses que vous tendez insensiblement. (! ) «

Bourgoing sortit de cet entrelien très impressionné. En regagnant l'Ambassade, il se remémorait les dernières paroles du Tsar, ses allusions à l'envahissement de l'esprit républicain et au triomphe de la démocratie, ses alternatives de violente impatience et de calme. Il fnportait, qu à Paris, aucune parole imprudente ne fût prononcée. « Toute allusion à la Belgique ou aux provinces Rhénanes produirait surtout le plus fâcheux effet. » (2)

Certes, Bourgoing ne croyait pas à un danger immédiat de guerre qu'on n'envi>^ageait à Pétersbourg « que dans des suppositions éloignées et probables, » (3) mais à la condition qu'à Paris l'incendie ne s'étendît pas et que si les feuilles put>liques prononçaient des parolt^s menaçantes, on y fît répondre par des écrivains habiles et mesurés.

A travers les préoccupations qui l'agitaient, quelques paroles du Tsar s'étaient également gravées dans l'esprit de notre Chargé d'Affaires : « Ce que je crains, avait ajouté Nicolas I", c'est que les Anglais ne profitent de cette occasion pour attaquer Alger etco"per toutes communications avec la France. »

Rapprochons ces paroles de celles de Stuartà Apponyi et à Pozzo, sur les velléités manifestées par les Anglais de favoriser le maintien,

(I) Bourgoing à MoIé, 12 août 1S30.

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