‹ La Révolution de juillet 1830 et l'EuropeChapitre 5 sur 31 · Uem (3) Idem · texte numérisé non relu

Uem (3) Idem

LA REVOLUTION DE 4111 I.i;t 1830 ET L EL'UOPE 117

ea Fra'ce, du duc de Bordeaux, et les allusions de Stuartà la guerre civile. (1)

La coïocideoce était remarquable. Le Tsar savait sans doute bien des choses que la prudence ne lui permettait pas de dévoiler. Mais son insistance à parler d'Alger tendait bien à prouver que lus Anglais n'auraient pas vu avecdéplaisir une guerre civile en France, à la faveur de laquelle ils eussent peut être eux-mêmes manifesté des visées sur Alger, nous plaçant en face du fait accompli. C'est là un des incidents les plus intéressants de cette grave période. L'Histoire doit aujourd'hui 1 enregistrer fidèlement

Quelles étaient, au milieu de ces conjonctures, l'opinion de l'Autriche et de la Prusse? Le 13 aoiit 11830, le comte de Ficquelmout, ambassadeur d'Autriche à Pétersbourg, écrivait à Metlernich : « Vous n'avez cessé, mon prince, de prédire les événements, de les annoncer, davertir des danger;*, d'en signaler la cause, Nesselrode a toujours dit le contraire; il a regardé vos paroles comme un simple ex|)édient politique pour occuper et détourner des projets que les puissances avijient en vue. » (2)

Metternich triomphait. « Ce qu'il avait entrevu et prédit depuis bien des années se réalisait. » (3)

Le 27 juillet, une première entrevue avait eu lieu entre Metternich et Nesselrode,à Garlsbad. Le chancelier de l'Empire russe eut, dans ce grave entretien, àsubir tous les reproches de Metlernich sur son indifférence passée àl'égard du mouvement libéral et des troubles révolutionnaires. Le chancelier d'Autriche ne se flattait cependant pas d'avoir convaincu le ministre russe, car il disait après : << Je l'ai laissé avec le sentiment de l'avoir plutôt battu que convaincu. » (4)

(1) Le 7 août, Ajjponyi recevait de Stuart cette confidence: l'ambassadenr anglais avait dépêché au lloi détrôné un émissaire pour lui demander s'il n'était pas de la plus haute importance de laisser le duc de Hnrdiaux sur le territoire français (Apponyi à Metlernich. 7 août iî-3 '). Cotte démarche se conciliait mal avec les sympathies des masses anglaises pour le nouvel ordre de choses eu France ; elle ne s'expliquait que par W désir de provoquer <les troubles, car Stuart se mettait en opposition formelle avec les sentiments de l'immense majorité de ses concitoyens.

(2) EnNST MoLDBit, ouvr. cit., p. 10 (3i Idem, p. 6.

(4) Idem.

118 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eI'ROI'E

La révolution de Juillet ava t éclaté sur ces entrefaites Le 6 août, une nouvelle entrevue eut lieu à Garisbad entre les deux chanceliers qui, depuis lors, restèrent continue! Icmcnt en rapports. (I) Il fut convenu que l 'urs Empires ne se mêlpraient pas des affaires intérieures de la France, mais ne permettraient pas que celle-ci « prît une attitude agressive à l'égard des intérêts des autres états, teU qu'ils étaient établis et garantis dans les traités généraux. » (2) Pour sceller cet entretien, on rédigea le « chiffon » de Garisbad. (3)

Les deux ministres es' omptaient l'nppui de la Prusse et celui de l'Angli'terre aussi longtemps que le duc de Wellington resterait au pouvoir. Gette » ntrevue, qui révéla l'entente officielle entre les

( i) Avant de s'entendre en vue de procéder à des mpsnree communes, une discussion assez vive s'était engagée entre Melternicti et Nesselrorle. an i>.iiJHl (tes causes des événements de France. Nesseirode continuait, comme par le passé, à les recherctier « dans les fautes patentes de l'inepte ministère Polignac. » Metternicti les déconvre. au contrai ?e, non seulement dans ses maladresses et ses erreurs, mais encore " dans l'existence d'une conspiration dont la date est ancienne, dont les moyens ont été ménajïés et employés avec toute Itialtiieté fin crime..., les mitdstères du milieu n'ayant été que des manœnvres entre les mains de délestaldes rondiicteurs » ^Metternich au lîaron Werner. Chargé d'affaires d Autriche à Berlin, \'A août '8::0) Nous savons, par les développements donnés précédijmment ainsi que dans La Fninre mnr'ile et reliyieuse sous la liei^tauratinn que le point de vue de Metternich était exact.

Quelque temps après (il; octohre ) 8.S0), Metternich rapportait, en ces termes, à Ficquelmoid. sa deuxième entrevue avec Nesseirode : « Je Uonvai celui-ci dans nu état de surprise diflicile à dépeindre, fort enclin à altritxier fout le mal à la seule catastroplie du miinstère Martignac et à I action du prince de Polignac... il ne put néanmoins se refuser à l'évidence que toute chute pareille à celle que venait d'éprouver le trône des Bourbons, devait avoir été pr^^parée par bien des anlécédents... Si i ai trouvé M. de Nesseirode fort déconcerté par les événements surveiuis en France, il en fut bien autrement encore de M"" de Nesseirode. Lors «le mon premier passage par Garisbad, elle s'était maintenue envers moi dans un état de i^alme approchant de la froideur .. A mon second passage, je la trouvai autrement disposée .. Elle éiait dans la tiluation d'une personne tombée de fort haut. » Metternich à Ficquelmout, i:i octobre 18 iO.

(2) Rrnst Moldkn (ouvr cil.i, p. 7.

(3) ■• Les puissances n interviendront pas dans les démêlés intérieurs de la Friuice. mais, par cotilre, elles ne souffriront pas, que la France porle atteinte ni aux iulérèls matériels de l Europe, garantis par Isi

deux empires, tranchait singulièrement avec les précédentes. La glace était rom|)ue. « Les froissements et les malentendus qui divisaient les deux États ont été effacés comme avec une éponge par le grand événement. Cet avantage nous a coûté cher, mais maintenant il peut nous servir de soutien au milieu des flots écumants de la révolution. » (1)

Toutefois, le succès deMetternich n'avait pas été complet. Il avait vivement insistéauprès deNesselrodeafin que. par unedémarchecommuiie à Berlin, on pût s'entendre pour « créer un point centrai. »(2) Et Nesseirode n'avait pas été trèsaffirmatif surce point: «Soyez sûr. disait-il que pour réparer les fautes commises en France, l'Empereur ne tirera pas un coup de canon et ne versera pas une goutte de sang russe. » (3) Il était difficile de se tromper plus étrangenient sur les sentiments du Tsar. L'entretien de ce dernier avec Bourgoitig nous a déjà édifiés sur sa colère à la nouvelle des événements de Juillet. Il se considérait, ainsi qu'on l'a fort bien dit, comme le gendarme de l'Kurope. Et déjà sa préoccupalion dominante paraissait bien être d entraîner les autres souverains dans une lutte contre la France Nous en trouvons un témoignage dans un entretien que

transHctions générales, nia la paix intérieure des divers états qui la composent » (Nesselroiie à Metternicti, de (".arisbad, 6 août 1830).

Ajouté au crayon p'ir Metternir.h : » Adopter pour base générale de notre conduite de ne point intervenir dans tes démêlés intérieurs de la France niais de ne point souffrir de l'autre côté que le gouvernement français porte atteinte^ ni aux intérêts matériel de l'Europe tels qu'ils sont établis et garantis par les transactions générales ni a la paix intérieure des divers états qui la composent » (Ernst Molobn, ouvr. cit., p. 119).

(Il Ernst Moldbn, ovur. cit.) p. 7 et 8. : Le comte Lebzeltern, ancien amhsaasdeur d'Autrictie à Pétersbourg. à Melteinicli

(2) Eknst Molden déclare que Nesseirode avait nettement repoussé celte proposition de Melternicti Le ehanrelier d Autriche, au contraire, assure qu'il •< a paru en sentir l'importauce », sans prendre pourtant de décision Melternich au Baron Weruer, 13 août is;^i»). Il était liabilc de la part de Melternich de choisir Berlin oomme un •< point neulral », car c'était ainsi rétablir entre Vieime et Berlin un accord dont le» fondements devenaient bien branlants, comme on sait, vu l'antipathie croissante entre les deux cours.

(3) Ernst Moldbw. ouvr. cit., p. 8.

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le prince Orloff, envoyé ultérieurement en mission à Vienne, eut aiî commencement de septembre avec de Bray, ministre de Bavière en Autriche : « L'Empereur, en apprenant les résolutions auxquelles les puissances alliées s'arrêtaient, en a éprouvé un véritable chagrin. Il les avait fait prévenir qu'il était prêt à tout, que ses armées étaient prêtes à marcher et à leur disposition, que, dans de pareils moments, il fallait montrer de la vigueur et le juste éloignement que devait inspirer un gouvernement dont la base avouée est la souveraineté du peuple, c'est-à-dire la plus funeste des anarchies. » (1)

L'empereur Nicolas restait donc fort belliqueux. A ses yeux, ie principe de la légitimité étant sacré, le violer, c'était, pour un peuple, se mettre au ban des nations. La France 1 aval: fait. Elle méritait un châtiment. Non seulement. Nicolas P' rappela tous les Russes séjournant en France (2) et interdit dans ses ports le drapeau tricolore, mais pendant que Nesselrode négociait à Garlsbad, il le désavouait par un refus formel, presque grossier, de ratifier ses engagements. Il est vrai que Pozzo eut l'heureuse inspiration de ne pas exécuter à la lettre les ordres du Tsar relativement aux Russes résidant en France, car il soupçonnait bien que la colère seule avait dicté des ordres que, en effet, Nicolas l" révoqua ensuite. Le ressentiment du Tsar contre Louis-Philippe n'en resta pas moins immense. Il disait quelques semaines après à Ficquelmont :

(1) De Bray au roi de Bavière, 11 septembre 1830.

Li mission Orioff avait produit à Vienne une grande impression. Elle avait démontré que la pensée du chancelier d'Autriche avait répondu bien davantage à celle de l'emiiereur de Russie que celle de sou propre ministre. — « Vous deviendrez, avait dit Orloff à Metternieh, l'homme de confiance de mon maîlro ; il ne vous connaît pas. car des hommes qui savent bien pourquoi, ont eu peur que 1 Empereur n'apprenne à vous connaître » Metlennch à Ficquelraont 1 octohre 1830.

<> Le grand point, ajoutait Metternich dans sa lettre à Ficquelnionl, le premier de tous les huts à atteinrire, en ce moment, c'est celui de créer une véritable soiiiiarité entre les puissances. Ce n'est que dans ce fait que pourra ee trouver d'une part leur propre force, et de l'autre, lo moyen de réunir autour délies en un faisceau les étals de second onlre »

(2j Le prince do Lieven à Pozzo, 4 août iS.'iO.

LA RÉVOLUTION DE JUILI.ET 1830 KT I,'eL'P.OPE 121

« Dans mon cœur, il sera toujours un usurpateur. Je n'ai pas caché ma manière de penser à son envoyé que j'ai ici. » (1)

Toutefois, Nicolas l" ne rappelait pas encore Pozzo qui était lormellement invité à se conformer à l'attitude des représentants des autres puissances, mais qui devait considérer ses fonctions d'ambassadeur « comme suspendues de fait. » En môme temps, Nicolas I" faisait transmettre aux cours de Londres. Vienne et U< rlin un important mémoire (2) proposant: 1° de ne point intervenir dans les démêlés intérieurs de la France ; 2" de ne point souffrir que le gouvernement français portât atteinte, ni aux intérêts matériels de l'Europe, tels qu'ils sont établis et garantis par les transactions générales, ni à la paix intérieure des différents états qui la composent ; 3° de rester unies d intentions, de vues et même d'action ; s'il est possible de tenir toujours un langage et une conduite uniforme à l'égard de 1» France : enfin de se concerter sur toutes les mesures auxquelles les affaires de ce pays, dans leurs différentes phases pourraient donner lieu, l'umon la plus intime des puissances alliées étant la plus siire et même la seule garantie de la paix générale. »

Après quelques considérations sur la situation de la France et l'attitude des cours alliées, le Mémoire concluait ai n.^i : « La cour de Berlin nous a d'ailleurs manifesté qu'elle ne tenait pas exclusivement aux idées développées dans ses dernières communications et qu'elle accueillerait toutes celles qui lui seraient présentées dans un but également conservateur Pour ce qui regarde le cabinet britannique, nous faisons volontiers la part des ménagements qu il doit observer par sui e de sa situation particulière. Mais l'Angleterre est liée, comme nous par le traité d alliance du 8-20 novembre 181o, et par les actes d'Aix-La Chapelle Elle vient de nous annoncer l'intention de remplir, si le cas venait à échoir, les engagements que ces transactions ont consacrés Les ministres anglais ont reconnu, comme nous, la nécessité, pour les alliés, de serrer leurs rangs et de rester unis dans leur langage et leurs déterminations. Comme nous, ils sont pénétrés de la conviction que cette union intime peut seule garantir l'Europe contre une nouvelle guerre et sauver la France elle-même

(1) Ernst Molden, ouvrage cité, p. 9.

(2) 15 août l.sao, Nesselroile à Pozzo.

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des horrenrs d'une révolution. Ils se convaincront donc, nous aimons à le croire, que la question de la reconnaissance du duc d'Orléans comme roi des Français n'est point une question de convenance particulière et momentanée pour tel ou tel état, mais que c'est une question européenne d'oiî dépendent le salut de la France et celui des gouvernements et des peuples en général.

« Une fois que l'Angleterre voudra considérer la question sous ce point de vue, elle ne trouvera aucune difficulté à suivre également la marche que nous avons tracée plus haut. La France et l'Europe entière verront dès lors l'imposant spectacle d'une quadruple alliance, travaillant de nouveau pour leur salut dans un complet accord de vues et d intentions. »

Le temps avait donc un peu radouci les sentiments du Tsar. Metternich s'en félicitait, car les libéraux russes, qui se croyaient assurés des sympathies de Nicolas, revinrent de leurs illusions. Ils avaient envisagé la tension austro russe comme une adhésion du Tsar à leurs doctrines et la condamnation de l'absolutisme de Metternich. Ils avaient, de même, vu d'un bon œil Tappui donné par Nicolas à la révolution grecque, ce qui entamait le principe de la légitimité. Aussi avaient-ils cru pouvoir comi>ter sur lui pour leurs plans. Le Tsar pourtant ne les avait jamais encouragés. Pareille conception était fort loin de ses pensées. Mais justement parce qu'on le sou[)çonnait d'appuyer les libéraux, c'était pour lui une raison de se montrer particulièrement sévère.

Les violentes paroles du Tsar ei ses projets contre la France n'avaient pu ébranler l'attitude du gouvernement autrichien qui restait fidèle aux engagements pris à Carlsbad. Absorbé par sea plans sur l'Italie, embarrassé par une situation financière qui ne s'était que peu relevée depuis 181'*, craignant qu'une guerre contre la France, si populaire qu'elle pût être dans les milieux officiels, ne fût. en revanche, fort mal vue des masses et surtout des populations italiennes sur lesquelles pesait le joug odieux de l'Auti iche, Metternich désirait, quoiqu'à contre cœur, la paix. Il faisait ainsi un sacrifice à la mauvaise fortune et réfrénait ses aspirations personnelles dans l'intérêt général : « Non seulement il désire voir s'affermir le nou-

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veau gouvernement, mais il exprime la volonté d'y concourir en rétablissant le plus promptement possible les relations diplomatiques entre les deux états. » (1) 11 attribuait les mesures sévères ordonnées par l'empereur de Russie à « 1 effet d'une précipitation causée par les premières impressions que la nouvelle de la révolution de Juillet avait pu faire sur l'esprit du Tsar. » (2) Ce qui le confirmait dans cette opinion était que l'ambassade de Russie à Vienne ne prenait pas avec autrement d'émotion les ordres de l'empereur Nicolas les considérant comme « de simples mesures de police » et cherchant à faire partager autour d'elle cette manière de voir.

Le Tsar pouvait-il compter davantage sur la Prusse? Les relations entre les deux pays s étaient depuis quelques années particulièrement resserrées. A Berlin, on s'efforçait de s'appuyer sur Pétersbourg pour faire opposition à l'Autriche dont la tutelle, supportée depuis tant de siècles, devenait intolérable aux Prussiens, non moins qu'aux Bavarois et aux autres petits états allemands. On n'aspirait qu'au moment de secouer le joug ; la Prusse ne cherchait qu'à se fortifier au dedans et à prendre une assiette solide en Allemagne. Un bon système d'alliances avec les états du Midi de l'Allemagne était ce qu'elle devait rechercher. Cette idée séduisait le cabinet de Berlin. Les mêmes arguments se retrouveront quelques mois plus tard dans une lettre du vicomte de Luxbourg au roi de Bavière : « Plus que jamais, le cabinet de Berlin mettra ses relations germaniques en première ligne. L'amitié et l'alliance de la Bavière formeront plus que jamais l'un des principaux objets de ses vœux et de ses soins. » (3)

La Prusse, épuisée par les guerres de l'indépendance, avait donc plus encore peut-être que l'Autriche et l'Angleterre un impérieux besoin de paix Le recueillement s'imposait, qui devrait être consacré à la réfection des forces, à la renaissance nationale. Ces raisons étaient sulfisantes pour mettre obstacle au succès des insinua-

(1) Aff. élr fs. Autriche, 21 août 1830.

(2) Id>m. 4 sept 1x30.

(3) Le Ticomte de Luxbourg au roi de Bavière, 22 mai 1831.

tioQS possibles du cabinet de Pétersbourg à celui de Berlin, quelle que fût i intimité de leurs rapports. D'ailleurs, à Berlin, comme à Vienne, on se souvenait des événements de 1791 qui montrèrent la France entière en armes. Cette éventualité était redoutable quand bien même notre intention n'eût pas été de faire la guerre aux autres nations au nom de la liberté et de 1 indépendance des peuples. Les gouvernements de ces pays ne tenaient visiblement pas à porter la guerre en France Les peuples déjà si travaillés par le libéra lisme, la presse, les clubs secrets n'en profiteraient-ils pas pour se soulever contre les trônes? Clonsidération bien propre à contenir des élans inconsidérés ou des manifestations de mauvaise humeur impulsive.

En Prusse, plus que partout peut-être, les idées libérales et la licence de la presse avaient, comme nous l'avons vu, fait, depuis quel(|ues années, des progrès considérables. Une guerre n'eût pu que les déchaîner. Tout militait donc pour le statu quo. L'empereur de Russie se trouvait être entre les souverains le seul partisan d'une croisade contre la France. Le grand duc Constantin, avec lequel il entretenait une correspondance presque quotidienne, lui donnait de judicieux conseils. Il avait approuvé les mesures précipitées prises par le ïsar au sujet du ra[tp(4 de ses sujets de France et de l'interdiction de l'entrée des Français en Russie ; il estimait t que la non-réception des vaisseaux français avec le pavillou tricolore équivalait < une déclaration de guerre. » (1) Ses sympatliies ne se dirigeaient guère vers notre nouveau gouvernement. Comme Lord Sluart, il fait des vœux € pour un- bonne guerre civile «n France qui les ruine de fond en comble, » (2 non point certes pour [)rofiter, comme les Anglais, d'une situation trouble, mais pour infliger à la France une leçon exemplaire. Et malgré cette éven'ualité, qu'il considérait comme proche, le grand-duc repoussait, dans l'intérêt même des trônes, une intervention dans les affaires françaises, comme lors des années de la délivrance : « Je doute fort, disait-il, que, s'il advenait une seconde croisade

(1) Société impériale d'histoire de Rusiie, CXXXl, 1820. (2j llnn.

i.A mîvoLi.'TKi.N Dr: .iuillkt 1830 et i. Europe 125

européenne contre la France, nous trouvions le même zèle et le même enthousiasme de la bonne cause. Il y a eu, depuis bien des promesses non exécutées ou éludées et bien des intérêts lésés ; on s'est servi alors de voies populaires partout pour abattre la tyrannie de Bonaparte qui pesait sur le continent et l'on ne prévoyait pas que ces mêmes mesures tôt ou tard pouvaient tourner contre nousmêmes. Depuis, il y a une époque de seize ans, durant laquelle les événements se sont rapidement succédé et qui n'ont prouvé que trop qu'il ne faut pas démuseler le peuple, comme disait Mirabeau au comaiencoment de la révolution, car personne ne saurait le remuseler. Bonaparte l'a prédit tout haut à Leipzig en disant : « L'alliance emploie des moyens populaires contre moi qui tourneront contre elle -même », et je crois qu'il n'a pas eu tort. J'ai vu afficher en 4813 et publier en Silésie lors de l'armistice que si le roi voulait faire la paix, il ne faudrait pas lui obéir et continuer la guerre eu le déclarant indigne de régner sur ce peuple généreux qui voulait reconquérir ses droits. Que d'émancipations n'avons-nous pas vues depuis, grand Dieu ! » (1)

Pendant ces négociations entre les souverains. Paris était en effervescence. La Chambre des députés proclamait roi le duc d'Orléans qui déférait au vœu de la nation. Le premier soin de Louis-Philipjie avait été de donner des gages aux hommes qui avaient participé à son avènement ; dans son premier ministère Bignon, Laffitte, Dupont de l'Eure, Mole côtoyaient Casimir Périer, le duc de Broglie et Guizot, Sous 1 influence évidente de Pozzo di Borgo, le roi confiait à Mole le portefeuille des Affaires étrangères, ce qui attristait fort le comte Apponyi, qui lui reprochait a ses sentiments haineux » pour l'Angleterre et l'Autriche. (2) L'attitude de i'ozzo avait été, d'ailleurs, assez énigmatique dans les derniers mois de la Restauration ; il avait, à maintes reprises, blâmé, nous l'avons vu, le rôle de^Charles X et de ses gouvernants, et imputé à la licence de la presse une grande partie du mal. L'intransigeance d'Apponyi et de la plupart de ses collègues lui apparaissait dangereuse, mais il avait exagéré à l'en-

(1) Société impériale cVhitttoirc de Hussic, tome CXXXI, 1830.

(2) Apponyi à Metlemich, 10 août 1830.

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contre de ce dernier et du plus grand nombre de ses collègues parmi lesquels de Bray, l'influence du Ciergé, se bornant le plus souvent à rééditer les ca omnies du Constitutionnel et du Courrier sans, plus qu'eux, apporter de précision. Lors des journées de juillet, on l'avait vu en proie au i)lu3 profond abattement, comme s'il craignait que ces événements n'eussent une répercussion sur sa propre destinée et que le Tsar, dont il avait toujours été le fidèle porte-voix piès du gouvernement français, ne lui a Iressât des reproches. Puis, subitement, il se reprend si bien qi'il insiste auprès du Tsar pour que celuici reconnaisse le duc d'Orléans « qu'il proclame hautement comme l'instrument bienfaisant dont la Providence s'est servi pour sauver la France d'une perdition certaine. » (1) G était une opinion soutenable. Quand le duc d'Orléans fut proclamé, Pozzo retrouva son calme et, très maître de lui, faisait volontiers l'éloge de Louis -Phi lippe ; son attitude semblait ainsi vouloir préjuger de celle du Tsar. C'était aller un peu vile, car Nicolas ne se départait pas encore de sa première indignation.

L'enthousiasme de Pozzo n'avait pas d'écho dans le corps diplomatique. Les nouveaux choix de Louis-Philippe y étaient vivement discutés. On remarquait que plusieurs des nouveaux ministres avaient été les principaux instigateurs de la révolution de Juillet La faveur dont jouissait La Fayette prêtait à d'ironiques constatations, de même que ses attentions pour des journalistes dont le roi avait grand besoin et qui, fort à propos, semblaient faire amende honorable. Louis-Philippe, en outre, se pliait à certaines complaisances envers des hommes qui avaient trempé dans le renversement des Bourbons et pactisaient avec la lie de la populace. On exaltait l'Ecole polytechnique, pour son rôle dams les journées de

juillet.

Mais, des provinces, parvenaient au Roi de nombreuses adresses pour demander le maintien de la Charte et la répression énergique (les menées anarchistes. Le parti bonapartiste, qu'on avait d'abord redouté, se divisait en deux camps : l'un, devant le lait accompli, préff^raitle duc d'Orléans à la république ; l'autre, la république au

(1) Appouyi k Melteinich, lu août 183'J.

LA RÉVOLUTION PE JUILLET 1830 ET l'bUROPE 127

duc d'Or'éans Les dernières espérances qu'on avait pu nourrir sur le maintien du duc de Bordeaux s'évanouissaient La mission de Gru'ldock, envoyée par Stuart auprès de Charles X, n'avait pas convaincu le vieux roi qui, lés yeux baignés de larmes, avait prononcé son arrêt : « Tout est fini pour moi, je ne veux plus jamais revoir la France >>

En effet, la nation faisait retomber sur Gfiarles X la responsabilité des derniers événements. On oubliait ses nombreuses concessions au parti libéral sur le terrain religieux pour ne penser qu'aux derniers actes de son règne : « Toute la haine nationale se reporte sur cet infortuné monarque ; à peine quelques voix s'élèvent-elles en sa faveur ; la déchéance de la branche aînée des Bourbons a seule pu assouvir la vengeance de son peuple irrité. » (1) On racontait que, peu de jours avant la publication des Ordonnances, le baron James de Rothschild s'était rendu chez Peyronnet, Montbel et d'Haussez. En termes émouvants, il les avait suppliés de ne pas recourir à des mesures extraordinaires, les assurant « que vouloir frapper des coups d état dans le moment actuel, c'était ébranler le crédit de manière à exposer la dynastie à un danger certain. (2) » Avec duplicité, Peyronnet s'était élevé contre ces assertions. Il l'avait assaré « qu'on ne songeait pas à sortir des voies légales. » (3) Quelques jours plus tard paraissaient les Ordonnances. Or, Peyronnet et d'Haussez avaient alors, disait on, spéculant asur la baisse, gagné chacun la somme de 5 à 600.000 francs .(4) Ces nouvelles rétrospectives, colportées par les salons, exagérées — cela va sans dire — avaient achevé de jeter le discrédit sur Charles X et tes ministres.

Par un sentiment de prudence bien concevable et pour se ménager, comme toujours, l'appui de la haute finance, le duc d'Orléans avait eu avec Rothschild un long entretien : « Vous me connaissez, lui avait-il dit, vous avez été trop longtemps témoin du bonheur dont je jouissais dans le seiu de ma famille et qui est si conforme à mes

(1) Apponyi à Metternich, 15 août 18 30.

(2) Idem, idem.

(8) Idem, idem.

(4) Idem, idem.

i28 LA IlÉVOLUTlOiN 1)G JUILLET I80O ET LEUROPE

goûts paisibles et dénués de toute ambition, pour que vous puissiez vous méprendre un seul instant sur la manière dont j'envisage ma position actuelle. En quittant un genre de vie doux et exempt de tout souci, pour monter sur un trône entouré de dangers, hérissé de difficultés, j ai fait un immense sacrifice au salut de ma patrie, j'ai cédé aux vœux de tous les gens de bien, qui désiraient sauver encore le principe monarchique en France, et qui voyaient dans ma personne la seule garantie propre à en assurer le maintien. La France allait droit à la République ; elle se perdait et peut-être l'Europe entière. J'ai pu la retenir encore sur l'abîme ; le principe monarchique a triomphé de l'anarchie... Je respecterai l'indépendance politique de tous les états, j'empêcherai de tout mon pouvoir que le trouble n'y soit porté d'aucune manière de la part de la France. » (i)

Le roi de la finance, impressionné par ces paroles, avait promis au duc d'Orléans son entier concours.

Pour donner une satisfaction aux bonapartistes rattachés par nécessité au gou ernement et les opposer à leurs dissidents républicains, les préfets avaient presque tous été choisis parmi les hommes des Cent jours.

A ce moment, Deschamps, colonel de l'ancienne garde impériale, quitta Paris pour offrir, au nom de son parti, la couronne au duc de Reichstadt ; on n'attribuait nulle importance à cette démarche, (2) car, bien qne les bonapartistes eussent de nombreux partisans, on était convaincu «que l'empereur d'Autriche ne consentirait jamais à se dessaisir de son petit-fils. » (3)

D'ailleurs, on comblait les bonapartistes qui, dans la nouvelle administration, obtenaient des places considérables, garanties deleur fidélité au nouveau régime. C'était, du moins, l'espérance du duc d'Orléans ; elle ne fut pas souvent déçue.

Le comte Mole, à son arrivée an ministère, avait adressé au Corps diplomatique une circulaire pour notifier sa nomination. Cette note avait produit peu d'impression sur les diplomates par son style

(1) Apponyi ù Mellernicb, IG août 1830. {2) Idem, idem.

(3; Idem, idem.

LA RÉVOLUTION 1)1'. JCILLKT 1830 F.T l'eUROPE 129

diffus et ampoulé et un certain Ion de jactance qui, en cette circonstance, convenait peu.

Ce dioix avait été visiblement fait pour donner une satisfuction au gouvernement russe, car Mole était resté étranger au iKO!Jvement qui avait emporté les Bourbons. « La Chambre des députés et la Chambre des Pairs, écrivait-il à Pozzo, en proclamant un divorce absolu, éternel entre la France et la branche aînée de la maison régnante, ont consacré un fait qu'il est in-rs de toute {luissance humaine de détruire, mais le maintien du système monarchique on France, l'affermissement de ce sysfèmo dans la maison d'Orléans, attestent assez les salutaires effets de l'expérience du temps sur Tesprit et le caractère de la nation frauçiiise.. Votre gouvernement reconnaîtra quels efforts Sa Majesté a dû faire sur Ellemême pour se résoudre à monter sur un trône qui. cependant, pour le botiheur général, ne pouvait être occupé que par Ell*^. Son dévouement, en acceptant la couronne, a été un bienfait pour la royauté même comme pour les peuples. Médiateur entre la France et l'Europe qui connaissent également Sa loyauté et Sa droiture. Sa Majesté, en des circonstances aussi difficiles, pouvait seule retenir la France dans les limites d'une sage liberté et présenter aux puissance» étrangères le gage d'une sécurité pleine et permanente. » (1)

Louis-Philippe ai centuait encore, dans une leltie ;<u Tsar, les déclarations lie ^on ministre : « Je gémis des malheuis de la branche aîné de ma famill- ; ma seule ambition aurait été de l^^s prévenir et de rester dans le rang où la Providence m'avait placé. Mais les circonsta ce- étaient impérieuse?. J'ai dû me dévouer; la moindre hésitation de ma [lart devait plong r le royaume dans des désordres dont on ne p uvait prévoir le terme et qui auraient pu compromet re la continuation de cette paix indispensable au bo dieur de tous les états « (2)

Le Corps diplomatique, après réflexion, s'était borné à un simple accusé de réception. Toutefois, une vire inquiétu le s'y était manifestée à la suite d'un message adressé au ministre de Prusse

(1) Mole à Pozzo, 13 août 1830.

{2) Idem, idem.

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par son gouvernement, qui l'autorisait à quitter Paris, mais sans éclat et après entente avec ses collègues. Ceux-ci n'avaient reçu rien de pareil de leurs cours respectives. Craignant que le départ isolé du baron de Werther ne devînt le prétexte des plus fâcheux commentaires et donnât lieu à des incidents qui pourraien' devenir les préludes d'une rupture, Pozzo, Apponyi et Stuart l'engagèrent vivement à n'en rien faire, et ce sage conseil prévalut. Ce fut d autant plus heureux que les dispositions des esprits en France indiquai, nt une inquiétante agitation. Les ouvriers parisiens avaient menacé de briser les machines et de chasser les ouvriers étrangers. Des rixes sangla.ites s'étaient produites au faubourg Montmartre ; des bontiques de boulangers avaient été pillées pour protester contre la cherté de la vie. Le commerce redoutait que les derniers événements n'eussent leur répercussion sur la vente des objets de luxe et qu ils n'amenassent un resserrement de la circulation monétaire. La terreur d un mouvement républicain toujours possible ne contribuait pas peu à exagérer les inquiétudes.

Il n'y avait pas à se dissimuler que le parti républicain, fort organisé, regardait 1 avenir avec confiance, prêt à profiter des circonstances, à se servir des moindres fautes du duc d'Orléans.

Au milieu de ce tumulte des partis, l'Episcopat donnait, comme .sous la Restauration, l'exemple de la soumission aux lois et aux nouvelles institutions L'évêque d'Orléans écrivait aux curés et aux desservants de son diocèse : « Soyez pour vos paroisses des anges de consolation et de paix... que votre gravité, votre prudence, votre pondération montrent ce que la religion donne d'assurance et de paix à une bonne conscience. L'Eglise, qui ne donne pas les couronnes et qui ne peut jamais y toucher, n'est point juge des hautes (|uestionsde la constitution des peuples; elle ne permet point à ses ministres d'y entrer. Elle doit l'obéissance au pouvoir, cai c'est Dieu qui veut l'ordre et qui est l'ordre. » (1)

Et l'évêque de Troyes : « Quant à nous, N. T. C. F. et à nos fidèles coopérateurs, nous nous croirons toujours obligés de donner l'exemple de la soumission aux lois et nous ne cesserons pas de rap-

(1) Gazette de France du 7 septembre 18;j:;.

LA RÉVOLITION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 131

ppler, toutes les fois que notre ministère nous en fournira l'occasion, qu'elle est d'une obligation rigoureuse et de conscience pour tous. » (1)

L'évêque d'Arras n'était pas moins formel : « Je devais penser que ma circulaire du 4 de ce mois (août) suffirait pour fixer la conduite de MM les ecclésiastiques dans les circonstances actuelles. J'ai appris néanmoins avec un extrême étonnement... que quelquesuns ont eu l'imprudence de s'occuper hautement des affaires politiques dans les visites qu'ils se rendent, que d autres réunions ont lieu que celles que l'amitié a établies depuis longtemps entre eux, et que le moment où elles ont lieu, par une sorte de maladresse sans doute, peut les faire regarder plutôt comme des conciliabules politiques, que comme des visites de bienséance et de bon voisinage ..

J'ai appris aussi que le drapeau blanc qui, sans autorisation et contrairement à toutes les lois ecclésiastiques, s était introduit dans les églises, flotte encore sur quelque^} unes... Je réprouve toute réunion ecclésiastique et je les défends expressément. J'ordonne aussi de faire disparaître de suite de 1 intérieur des églises tout drapeau qui ne serait pas drapeau de guerre, pris sur l'ennemi dans une bataille... Si lautorité locale veut faire placer au clocher de votre commune le drapeau tricolore, vous ne devez point vous y opposer et le laisser mettre. » (2)

De même les évêques d'Angers et de Strasbourg et l'archevêque de Tours. (H)

I/évêque de Dijon envisage la question de plus haut encore : it C'est dans les temps difficiles que la religion brille de son éclat le plus pur. Que toutes les paroles qui sortiront de nos bouches soient des paroles de charité, que tout ce que nous dirons tende au rapprochement des cœurs. » (4)

Ainsi le langage presque unanime du clergé ne contribua pas peu

(1) Gazette de France du 9 septorabre 1830.

(2) Idem^da 12 septembre IP' .

(3) Idem, 13 8eptemt)re 183^.

(i) Gazette des Pays-Bu'-, 12 août 1830 (Bibliothèque royale de Bruxelles).

132 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

à calmer les ressentiments des légitimistes et à désarmer les défiances h l'égard du nouveau régime.

Mais ces paroles de paix et de soumission ne ralentirent pas le zèle des sectaires. Les haines antireligieuses, que nous dévoilâmes dans de précédentes études sur la Restauration, vont se déchaîner, ensanglantant les villes et les bourgs. La propagande athée, poursuivie avec acharnement pendant les dernières années de la Restauration et qui contribua à sa chute, avait porté ses fruits. A Nancy, l'évêque, en butte aux fiireurs de la multitude, doit prendre la fuite. Le peuple s'en venge en saccageant le grand séminaire. A Reims, pour protéger la croi.^ de la mission contre les menaces de quelques sectaires, on dut la transporter dans l'intérieur de T' glise : à Chalonsur Saône, on tente de jeter dans la rivière la croix des missions. Successivement de graves désordres se produisent à 'a Ferté-sous- .Touarre et à Poitiers oii une croix de mission fut sciée en tronçous ; à Nîmes, entre catholiques et protestants ; à Auxerre, à Nancy, à Metz, à Saint-Omer où le séminaire est dévasté ; à Lusignan, à Saint-Maixent à Niort où l'on brisa avec fureur le Christ et la croix de la paroisse Notre-Dame. C'était bien maintenant l'explosion de l'anticléricalisme préparé depuis tant d années. (1) Ces désordres provoquaient à l'étranger un effet pitoyable: ... «Nous entendons souvent parler d'insultes et de menaces faites à des ecclésiastiques et nous nous abstenons de consigner dans notre journal ces tristes preuves de l'agitation des esprits et des préventions qu'on est parvenu à exciter parmi le peuple, » disait le 11 septembre la Gazette des Pays-Bas.

Enfin, pour mettre lia à ces scènes, le gouvernement donna Tordre défaire disparaître les croix des places publiques de toutes les villes de France. (2)

Ces haines s'alliaient avec le déchaînement des ambitions, la ciiasse aux places, aux honneurs. A ce sujet, le ministre de Bavière à Vienne, après un séjour en France, disait : « Si les projets des factieux qui l'emportent aujourd'hui se réalisent, il faut

(1) Voir la QuotHienne, 15 août, 5 septembre, 10 et 29 septembre 1830.

(2) Idem, 5 octobre 1830.

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s'attendre à voir disparaître toutes les bases dans les positions de l'ancienne monarchie. O/z commencera f/ar la religion catholique... c^ est surtout à celle-là qu'on en veut... Ensuite on [)iissera à la noblesse ; vraisemblablement on n'en reconnaîtra plus d'antre que la pairie qui, elle-même, sera modifiée au gré des dominateurs actuels ; le reste sera lout au plus une noblesse do pure tradition et de courtoisie, dépourvue de titres juridiquement admis et sans prérogatives. » (1)

Ces paroles devaient recevoir une prompte réalisation.

En attendant, la presse étrangère et les diplomates signalaient à l'envi cette fringale de pouvoir caractéristique de la nouvelle génération. « Si déjà, ajoutait de Hray, le débordement des ambitions, qui a gagné les classes plus que secondaires de l'ordre social, fait pulluler une foule énorme de prétendants à la célébrité et au pouvoir; que sera ce lorsque la lice sera ouverte à la masse entière des prolétaires ?» (2)

« Dans celte agitation violente qui ébranle l'Europe, une foule d'idées opposées circulent, se croisent et dans celte multitude de voix, parlant à la fois, tout ce que l'on comprend, c'est que beaucoup d'hommes aspirent à changer de situation. Depuis qu'un lieutenant d'artillerie est devenu empereur, tout le monde aspire à être un grand personnage. » (3)

« A aucune époque peut-être, on n'a vu éclater une telle fièvre d'ambition de la part d'un grand nombre de jeunes gens. On se rue sur les places et sur les emplois avec un acharnement déplorable. » (4)

L'opinion en Europe était donc unanime pour constater cetle instabilité, cette fièvre d'ambition qui grisait la France et ia divisait encore en deux camps rivaux et menaçants. La Russie surtout observait cet état de choses avec pessimisme. Le Tsar suivait dans une exaspération croissante cette ascension do la démocratie qu'il avait entrevue et dont les principes offraient une si

(1) De Bray au roi de Bavière, 10 août i830.

(2) Idem, idem.

(3) Messager de Gand, 3 janvier 1831.

{'i) Catholique des Pays-Bas, 15 août 1830.

134 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

complète contradiction avec ceux de son esprit traditionnaliste, G était le thème habituel de ses conversations ; son entourage était témoin presque quotidiennement de ses fureurs contre le nouveau régime en France. Il menaçait de ne pas le reconnaître, car il le jugeait un péril pour tous les trônes. L'heure était venue, disait-il, pour les souverains, de se défendre contre les atteintes du libéralisme et de la révolution. Dans cet état d'esprit, la solution à laquelle s'arrêterait le souverain apparaissait redoutable. Se séparerait-il définitivement des autres états qui déjà semblaient craindre fort un conflit avec la France, et engagerait-il seul une lutte gigantesque contre la monarchie de Juillet ■? Désarmerait il, au contraire, en reconnaissant riinmense danger pour tous les trônes et, à une heure si critique» d'une croi":ade contre la France ?

Le comte Apponyi avait, semble-t-il, fort bien précisé la situation lorsque, quelques jours après les journées de juillet, il écrivait à Metternich : « C'est sur cette usurpation même de la royauté, la plus complète, la plus reconnue, que peut reposer encore le dernier espoir d'un avenir de légitimiti* pour la France. Il s'agissait ou de perdre irrémédiablement la monarchie, ou de la maintenir encore en se résignant à entrer dans une phase d'illégitimité et d'usurpation. Cette phase, c'est le règne de Philippe d'Orléans ; puisse t elle n'être que passagère et nous conduire bientôt au triomphe de la légitimité en replaçant Henri V sur le trône de ses ancêtres I » (1)

Pozzo renchérissait encore : « Le principe monarchique qui a été sauvé au milieu du naufrage, tout illégitime et affaibli qu'il est par la privation des attributs dont on l'a dépouillé, est cependant un grand moyen d'ordre comparé à ce qui serait arrivé si la république avait été proclamée Ne pas le reconnaître, ce sera le détruire, car si la guerre éclate, le républicanisme assumera le pouvoir avec toutes les fureurs qui l'accompagnent- » (2)

Ainsi, deux des ambassadeurs les plus éminents à Paris, dont le jugement avait toujours été très écouté, se prononçaient hautement pour la reconnaissance du nouveau régime par crainte, en cas

(1) Apponyi à Metternich, 11 août 1830. (2 Pozio à Lieven, 2-14 août 1830.

LA RÉVOLUTION liE JUILLET 1830 ET l'eUROPIÎ 13^

d'hésitation ou de refus, de favoriser la proclamation de la république. En effet, dans l'état où était la France, la moindre étincelle pouvait faire naître l'incendie. Et si l'idée républicaine s'y implantait, le.'^ puissances pourraient-elles la détruire aisément soQs peine de provoquer chez elles un véritable mouvement des peuples? Il ne fallait donc pas « fournir au parti qui veut tout détruire le prétexte de détruire même l'ombre du pouvoir et le reste des formes monarchiques qu'on tente encnre de conserver. » (1)

Louis-PhiUppe cherchait d'ailleurs à se ména^e^ Pozzo. Pour la seconde fois, il l'avait fait appeler, invoquant l'appui du Tsar dans sa situation difficile. Il lui annonçait 1 envoi à Pétersbourg du général A tthalïn, porteur d'une lettre pour Nicolas i" et Insistait sur le soin qu'il avait mis à choisir un intermédiaire convenable de ses communications avec les puissances étrangères dans la personne du comte Mole. Pozzo avait accueilli ces explications avec satisfaction, tout en ne cachant pas à Louis-Philippe combien il était peiné de « l'ascendant que prenaient la faction républicaine et le parti qui se formait déjà contre lui-même. »

Ce que Pozzo n'avait jpas dit au roi avec autant de franchise, c'était son pénible étonnement à la vue de Id tourbe qui envahissait à toute heure le Palais Royal, demandant avec arrogance à parler au monarque et aux princesses. Ces façons, bien faites pour surprendre l'ambassadeur d'un autocrate, suffisaient à révéler qu'en France quelque chose était changé. On était loin de l'ancienne et sévère étiquette de la cour, de cette respectueiise hiérarchie que dominait la personne du Roi. Pozzo ne se préoccupe pas moins de voir que « l'armée est toute entre les mains des anciens généraux et officiers de Napoléon, que chacun placarde, imprime, [)r' che à sa guise et souvent débite les maximes les plus révolutionnaires, non pas contre ce qui a été, mais contre ce qui est et qui leur devient déjà incommode dès qu ils supposent que cela pourrait durer. » 2)

L'ambassadeur avait de longs entretiens avec le duc de Mortemar*^ auquel il marquait d'autant plus de confiance qu'il savait la consi-

(1) Pozzo à Lieven, 2-1'i août 1830.

{2i Idem, idem.

136 LA RiivOLUTIOA DE JUILLET IbSU ET L EUROPE

dération dont il jouissait à la cour de Russie et le peu de crédit que ses conseils sur la politique extérieure avaient rencontré auprès de Charles X

Mortomait avait fortifié Pozzo dans ses résolutions de ne pas quitter Paris et de rester à son poste. Certes, personne ne déplorait plus que lui, fidèle de l'ancien régime, la révolution de Juillet. Grand seigneur, représentant d'un long passé de foi raonaroli que, il subissait le nouveau gouvernement Mais, il aimait la France et. à la Giiambre des pairs, il avait prêté serment à Louis- Phi i[)pe : « Si nous quittons notre poste, avait-il dit à Pozzo, d'autres viendront l'envahir et nous contribuerons à augmenter les dangers qui meiiaceut la France en la laissant sans obstacle à la fureur des démagogues. »

Noble et clairvoyant langage qui n'avait pas manqué d'impressionner Pozzo et de le déterminer à se maintenir dans la ligne de conduite adoptée. Aussi les instructions de Pétersbourg i'avaient-ils mis dans le plus cruel embarras. Ordonner « avec éclat » aux Russes de quitter Paris dans les huit jours, c'était provoquer une rupture violente avec le gouvernement de Louis-Philippe Le refus de viser tout passeport délivré à des sujets français se rendant en Russie serait également du plus fâcheux effet et «ntraînerait inévitabletuent la réciprocjue pour le visa de passeports aux courriers expédiés par Pozzc. Il prit donc le parti 'attendre les réponses à ses communications antérieures, espérant que ses arguments p rteraient et que les nouvelles concernant la reconnaissance probable du nouveau régime en France ()ar la Prusse, lAngleterre et la Russie influenceraient favorablement les décisions du Tsar. Il fut déçu. Une nouvelle lettre de Pétersbourg arriva, impérative et avec des instructions plus sévères encore. Pozzo dut leur donner un commencement d'exécution, et Paris s'en émut. L'ambassadeur reprit courageusement les observations que lui gu^'géraient les dangers imminents. Il insistait sur ce que « l'apparition du duc d'Orléans au milieu de la dissolution de la société arrêtait la proclamation de la république. » (1) L'argument était ('•

(1) Pozzo à Lieven, 23 aoùt-4 septembre 1830.

poids auprès <lu Tsar qui ne pouvait se méprendre sur le danger qu'offrirait, dans leffervescence des peuples, une république français-^.

Certes, Pozzo voyait chaque jour de^ choses susceptibles de révolter un homme d'ordre et d'autorité. Par exemple, des .«oldats faisant fi'nvoytT les officiers qui leur déplaisaient, lies . ommissions municipales agissant de même sorte à i égard des préfets , le [)rocès des ministres et la faiblesse du Roi, « démocrate par goût, entouré de son ancienne camarilla révolutionnaire. » (1) Pi>zzo ne vs'effrayait pas moins <les agissements d une société « Aide-toi », qui ne rêvait que de bouleversements et de révolutions dans les pays voisin?, sans compter les innombrables foyers d'agitation existant sur tous les points de la France. « Néanmoins, disait-il, il faut se mettre en relations diplomatiques avec le nouveau gouvernement, parce qu'il n'existe pas de choix et parce que, malgré son origine illégitime, il n'est pas, par sa nature, essentiellement irréconciliable avec l'existence de tous les autres, et, après avoir rempli cette formalité, se combiner sous l'empire des traités existants pour l'arrêter dans ses entreprises et se préparer à le combattre lorsqu il en tentera qui rendront la résistance juste et nécessaire. J'ai pensé, dès le commencement, qu'en agissant de la sorte, l'Angleterre se réunirait à ce système et que l'opinion universelle de l'Europe, quil est si important aux souverains de se ménager et de se concilier, se prononcerait d'une manière favorable, comme dans la guerre contre Napoléon, c'est à-dire conforme à son indépendance et à ses intérêts « (2)

Raisonnement judicieux, car, si après avoir été reconnue par l'Europe, la France y fai-^ait naitre la guerre. l'Europe serait fondée à prendre les peuples pour juges de son droit si elle portait à son tour la guerre en France.

(1) Pozzo à Lieveu, 23 aoùt-4 septembre 1830. (2; Idem.

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