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CHAPITRE IV

Armements de la France. — Propositions belges à Louis-Philippe. — Mouvements populaires à Paris. — Inquiétudes des alliés.

Les alliés étaient perplexes. Ils comprenaient l'inapossibilité dune guerre, car « elle influerait sur le sort du système social en Europe, » (1) et l'Europe ne pouvait plus faire sur l'Angleterre le même fonds que jadis. Le sentiment populaire triomphant semblait monter à l'assaut des monarchies impuissantes. Que pouvait à ce moment cette Sainte-Alliance, jadis si sûre de sa force, et qui, au bout de quinze années à peine, s'effondrait lamentablement?

Quel thème aux géniales méditations d'un Bossuet !

Un mouvement populaire à Paris vint encore augmenter ces alarmes. Une bande d'environ deux mille hommes s'était portée au donjon de Vincennes demandant où étaient enfermés les ministres de Charles X et exigeant leur extradition sous menaces de mort. Rentrée à Paris, elle se dirigea sur le Palais Royal « avec des hurlements féroces >> (2), injuriant le Roi et les ministres. Le conseil des ministres siégeait en permanence. Laffitte et Dupont de l'Eure insistaient, unis par l'ambition, pour qu'il soit donné satisfaction à ce qu'ils appelaient « le peuple ». Gomme toujours, Louis- Philippe hésita, et crut s'en tirer par des ajournements jusqu'à la rentrée de la Chambre, fixée au 3 novembre.

(1) Pozzo à Nesselrode, 11-23 octobre 1830.

(2) Idem, id.em

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Pozzo fulminait contre le procès des ministres de Giiarles X et écrivait à Nesselrode : « La révolution était assez monstrueuse par elle-même pour ne pas avoir besoin d'être renforcée de l'incident le plus fâcheux qui pouvait arriver : celui d'un jugement solennel et fatal contre les derniers instruments de la famille précipitée du trône, ce qui sera une confirmation nouvelle de ses malheurs et de ses infortunes. » (1)

Pozzo ne jugeait pas de meilleur augure les armements à outrance de la France, et évaluait à plus de 200.000 hommes, en sus de la garde nationale, l'armée qui serait prête au printemps. Il voyait déjà le Rhin, la Belgique et les Alpes exposés à un coup de main de noire part, jugeant bon que la Prusse et tous les Etats confédérés prissent toutes les précautions voulues pour y parer. Toutefois, il lui fallait, pensait-il, « se garder d'irriter la France par aucune démonstration qui pourrait justement l'offenser ; ce serait s'exposer au danger de la voir unanime pour s'en ressentir, et l'unanimité d'une telle nation, quels que soient ses torts et ses erreurs, mérite d'être prise en considération. Une attention constante à tout ce qu'elle fait, principalement par rapport aux intérêts et aux droits des autres puissances, et une attitude grave, digne et réservée, me sembleraient le maintien le plus approprié aux circonstances. » (2)

En résumé, les puissances étaient résolues à se défendre, mais non à attaquer. Il semblait d'ailleurs inexact de soutenir que, comme le prétendaient certaines d'entre elles, les Belges, sans exception, fussent désireux à tout prix de se donner à la France. Un mémoire anonyme paru au commencement d'octobre dans le Courrier des Pays-Bas, connu pour être l'organe officiel du gouvernement provisoire établi à Bruxelles, eut alors un grand retentissement. Il était adressé au général van Halen et contenait ce passage : « Il n'est pas permis de supposer qu'il se rencontre un seul Belge capable de vendre sa patrie à la France et d'émettre la proposition de la réunir de nouveau à ce royaume. Dans cette hypothèse, Bruxelles, capitale de la Belgique, redeviendrait un simple chef-lieu de département ;

(1) Pezzo à Nesselrode, 11-23 octobre 1830. (2' Idrtn, idem.

LA RÉVOLUTION DE JL'ILLET 1830 ET l'eUROPE 197

les places et dignités que l'on conférait au batave seraient encore le patrimoine des Français; tout le numéraire des rives de l'Escaut affluerait vers la Seine et irait grossir le trésor du Louvre. Une motion aussi contraire à l'horincur et à la dignité de la Belgique serait, je n'en doute pas, repoussée unanimement. » (1)

Quoi qu'il en soit, et malgré les avantages d'une annexion, cette éventualité ne pouvait être envisagée par nous. Jamais l'Europe n'y eût consenti. Mais les continm^les manifestations révolutionn;iires, les démonstrations peu franches de certains membres du gouvernement, ne portaient pas à la confiance. Apponyi parlait de l'attitude « ostensible » du gouvernement, français ; ce qui laissait entendre qu'il y avait une double face. Il accusait ouvertement Louis-Philippe de vouloir la guerre, afin de « sortir de ses embarras intérieurs et de s'affermir dans le pouvoir, de se créer une force réelle. » (2j Voici le plan machiavélique qu'il lui prêtait : Louis-Philippe feindrait d'adopter les vues modérées de la majorité des ministres jusqu'au jour où les forces militaires de la France seraient complètes ; il formerait ensuite un ministère composé de la minorité actuelle et déchaînerait la guerre. Alors, disait Apponyi « se dévoilera le système vers lequel le Roi a toujours penché, mais pour Tadoption ouverte duquel l'époque actuelle ne lui paraît pas propice encore. » (3)

La conduite que tiendrait l'Angleterre en ces circonstances était d'une plus haute importance. Sir Frédéric Lamb, en ce moment à Paris, était persuadé que l'opinion anglaise se prononçait avec trop d'exaltation en faveur de la révolution de Paris pour que le gouvernement pût la « braver», en intervenant dans les affaires de Belgique (4). « A moins, cependant, disait à Mo!é, qui partageait cet avis, le baron de Fagel, envoyé des Pays-Bas, que la manière indirecte dont vous encouragez et secondez l'insurrection belge, ou, au moins, la faiblesse avec laquelle vous tolérez ou ne savez pas empêcher qu'on vienne à son secours, ne fournisse un moyen efficace à l'An-

(?) QuolicLienne, 16 octobre i.- 'i.

(2) Apponyi à Metternicb, 6 octobre '. 8;^i;.

(8) Idem, idem.

(4) Idem, !•' octobre 1830.

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gleterre d'agir sur ropinion et de la ramener en lui démontrant le bon droit et l'impérieuse nécessité d'une intervention. » (1) Mole, correct, refusa de recevoir Gendebien, l'envoyé du gouvernement provisoire belge, venu pour inviter le gouvernement français à prendre sous sa protection la nouvelle république fédérative (2). Quant à la classe commerçante, si puissante en Belgique, elle se prononçait hautement contre les lenteurs du gouvernement provisoire et réclamait une monarchie, la séparation totale d'avec la Hollande, et rédigeait pour les puissances un exposé.

Comment Talleyrand allait-il manœuvrer à Londres dans d'aussi graves conjonctures'? On savait dans quelle intention il était parti. L'union de la France et de l'Angleterre était le but auquel il sacrifierait le reste. Une chose voulue par le prince diplomate ne pouvait qu'être, pensait on, une chose faite. Aussi le bruit courait-il déjà qu'il était sur le point de conclure avec l'Angleterre un traité offensif et défensif. Ce traité se serait appliqué à toute guerre dont la France et l'Angleterre pourraient être menacées pendant cinq ans et devrait contenir des clauses sur la question d'Alger et de l'Afrique du nord.

Apponyi avait d'abord qualifié ces graves révélations « d'inconcevables et d'absurdes, (3) « mais, à la réflexion, il s'en montra aussi inquiet que l'ambassadeur de Russie. Ces bruits prirent de la consistance à la publication de l'ordonnance appelant 108.000 hommes sous les armes, ce qui, avec la levée antérieure de 40.000, formait un ensemble de 148.000 hommes. Il est vrai qu'une partie de ces forces était destinée à combler les vides faits par les expéditions d'Alger et deMoréeet le licenciement de la garde royale. On assurait, en outre, que, dans très peu de mois, la garde nationale présenterait, dans toute l'étendue de la France, une force de 14 à l .SOO.OOOhommes. Comme complément à ces menaces contre la paix, Apponyi était parvenu, par l'entremise d'agents secrets largement rétribués, à se procurer des données sur les plans des comités révolutionnaires. (4)

(1) Apponyi à Metternich, !«'■ octobre 1830.

(2) Idem, idem.

(3) Idem, 4 octobre Î830.

(4) Idem, 24 octobre 1830. — Les membres du comité

Ces renseignements semblent recevoir une confirmation de l'effervescence que provoqua dans Paris l'adresse présentée au Roi pour l'abolition de la peine de mort. Le peuple y voyait une suprême tentative pour soustraire les ministres en accusation à une condamnation capitale. Les républicains voulurent tirer parti de la situation. Des distributions d'argent furent faites dans la classe la plus basse de la population... « Le parti de l'opposition républicaine crut le moment favorable pour arriver à son but. Le procès des anciens ministres lui servait de prétexte pour exciter à la révolte et pour provoquer le désordre ; il espéra arriver, dans cette funeste voie, à renverser le ministère, à obtenir la dissolution de la Chambre des députés >. (1)

On savait que la Chambre des pairs était résolue à sauver les ministres. « Nous nous ferons égorger, mais nous jugerons d'après notre conscience en bravant courageusement les dangers dont nous pourrions être menacés, » (2) avaient-ils dit.

Apponyi s'abandonnait aux plus sinistres pressentiments.

En attendant, le peuple s'en allait fredonnant les chansons de Béranger, l'homme influent dont la verve railleuse sapait la religion, l'autorité, la monarchie, a C'est l'homme du peuple et des mécontents, c'est une police et une conscience, » (3) disaient ses admirateurs. Et, dans la modeste demeure du poète, passaient tous les hommes du jour humbles ou puissants. Béranger était l'oracle, l'idole. Laffitte lui-même subit étrangement son influence. Le poète

fédératif comprenaient des révolutionnaires de presque tous les pfiyd'Europe. Il devait appeler auprès de lui les émigrés « les plus distingués » et les engager à mettre en action tous les moyensdont chacun d'eux jiouvait disposer. Les troubles qui se produisirent en Belgique, en Espa^me, ©n Italie et en Allemagne prouvaient « l'identité d'opération entre ces comités et les pays ci-dessus, l'action réciproque entre les uns et les autres. Le but de ces comités et de leurs nombreux agents est d'allier tous les peuples de l'Europe contre leurs princes respectifs. » Apponyi à Metternich, 24 octobre 1830.

Apponyi indiquait ensuite les noms des principaux membres dn Comité fédératif : Galiano, Terres, Pape, Saint-Marsan, Polter, Thielmans, etc.

(1) Apponyi à Metternich, 22 octobre 1830.

(2) Idem, idem.

(•'') Voir pour les appréciations sur Bérenger, Bulletins de Hûgel, 30 octobre 1830.

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avait pourtant mal prophétisé en ce qui le concernait : « Les trois grandes journées, avait-il dit, ont tué deux royautés en France : celle des Bourbons et celle de la chanson, la mienne ». Or, après les journées de juillet, sa gloire atteignit son apogée : il la disputait presque à celle de La Fayette. « il avait réconcilié la guinguette et l'atelier avec Napoléon pendant que les salons ne parlaient que de 1 usurpateur » et que l'épopée napoléonienne redevenait « la favorite des théâtres >■ .

Appouyi ne manquait pas de motif de récriminations; les enrôlements qui se faisaient presque ouvertement en France, en vue d'un mouvement contre les frontières d'Italie, étaient de nouveaux griefs. Le général Pépé venait de partir pour Londres où il se proposait de négocier un emprunt de 300.000 francs, destinés à « la croisade contre l'Italie. » (1)

Parmi les chefs de l'entreprise, on citait Saint-Marsan, le général Ansaldy, Reggio. Apponyi avait dit au Roi sa douleur de voir tous ces mouvements s'effectuer en France « avec une publicité scandaleuse » (2) qui permettait aux agents étrangers, à Paris, d'attaquer le gouvernement lui-même. Le Roi atterré, semblait ignorer tous ces faits et ne put que répondre : « Je vous suis bien reconnaissant de m avoir donné ces informations que j ignorais totalement. Je vais m'occuper incessamment de les approfondir et d'employer des mesures efficaces pour déjouer les projets insensés et pour couper le mal dans sa racine. » (3) Mole, sans ambages, avait dit à Apponyi : « Je sais qu'il se fait des enrôlements pour une expédition contre l'Italie, mais je crois savoir aussi qu'ils servent, en partie, de prétexte pour organiser des bandes révolutionnaires à Paris même, qu'on tient eu réserve pour les lâcher le jour où l'on se propose d'exciter de nouvelles séditions dans la capitale. » (4)

Par surcroît, les départements du midi s'agitaient en faveur de la légitimité. A Paris, les bonapartistes intriguaient pour le duc de Reichstadt. Le recrutement de l'armée se faisait avec les plus

(1) Apponyi à Metternich, "29 octobre 1830.

(2) l'Iem, idem.

(3) Idem, idem.

(4j Idem, idem.

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grandes difficultés. On en augurait mal : « L'armée est mécontente, déconsidérée, indisciplinée et il sera bien difficile de la relever de si tôt de cet état de dégradation. » (1) Sur tout cela, les clubs s'organisaient. Subdivisés en comités, ils distribuaient des secours aux réfugiés et s'occupaient des relations politiques avec l'étranger, surtout avec l'Espagne (2).

C'est au milieu de ce désarroi que se présentait le jugement des ministres de Charles X. Les murs et les planches de la nouvelle prison qu'on leur préparait au Luxembourg étaient recouverts d'inscriptions requérant la mort. Des ouvriers rôdaient tout le jour autour du palais : « Les palissades ne sont pas si hautes, disaient-ils, nous parviendrons facilement à les escalader. " 3) Lorsque Sémonville passa au milieu des ouvriers qui construisaient les barrières destinées à protéger le chemin que suivraient les ministres accusés pour aller à la Chambre des pairs, ceux-ci ricanaient : « Tout cela ne suffit pas pour empêcher cinquante hommes de bonne volonté de faire passer le goût du pain à ces brigands de ministres. » (4)

La Fayette cependant réprouvait avec énergie cet acharnement populaire. Quant aux diplomates étrangers, ils envisageaient cette affaire anxieusement, et espéraient qu'on retarderait le plus possible le jour du jugement pour calmer l'opinion. « Une goutte de sang répandue ce jour-là en ferait bientôt couler des torrents. » (d^ Le

(1) Apponyi à Metternich, 31 octobre 1830.

(2) L'un des imprimés de la société : Aide-toi, le Ciel t'aidera, portait ce qui suit : « le Comité actuel est spécialement chargé de faire fous ses efforts pour organiser dans tous les cliefs-lieux de départements et dans les autres villes de France où il jugera convenable de le faire, des sociétés politiques correspondant régulièrement avec la Société de l'aris ; il pourra aussi, quand et comme il avisera se mettre en rapports avec les sociétés politiques actuellement existantes. » (Apponyi à Metternich, 17 octobre 1830). La société des Amis du Peuple avait également décidé de s'organiser en corps militaire pour se rendre en Belgique, à la grande satisfaction, an moins occulte, du gouvernement, qui se voyait ainsi délivré de beaucoup de sujets dangereux et difficiles à surveiller (B«//ef m de Hiigel, 2 octobre 1830. [Archives d'Etat à Vienne.)

(3^ Apponyi à Metternich, 16 octobre 1C30.

(4) Bulletin de Hii;icl, 6 octobre 1830.

(5) Apponyi à MellerDich, 16 octobre 1830.

202 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

gouvernement était fort inquiet, et Sébastian! déclarait : « Vous vous rappelez, qu'à mon entrée au ministère, je vous ai dit que nous nous rendrions maîtres de la presse, que nous la dompterions et que, de cette manière et sous cette condition, nous tiendrions. Je vous laisse à juger maintenant si, dans l'état actuel des choses, nous pourrons tenir encore? Au moins, je voudrais mourir les armes à la main tandis que tous mes collègues, excepté Gérard, se laisseraient égorger comme des moutons. » (1)

Quant aux accusés, ils étaient fort abattus. Peyronnet expliquait : c Savez-vous ce qui m'a décidé à signer les Ordonnances ? C'est le prestige de la légitimité, c'est l'immense pouvoir avec lequel elle agit sur l'esprit et sur le cœur d'un homme sorti des dernières classes du peuple et que la bonté de son Roi a élevé à une haute position. On résiste en vain à la puissance d'un tel sentiment. » (2)

Le ministère, débordé par les parties extrêmes, semblait désemparé et le Roi pouvait justement dire à l'envoyé des Pays-Bas : « Vous ne savez pas, mon cher Fagel, ce que c'est que de devoir gouverner sans ministres et de s'en voir complètement abandonné ». (3) Et à une autre personne, il avouait : « Ces doctrinaires sont de braves gens qui ont infiniment d'esprit, mais ils en mettent tant à ce qu'ils font et disent, que ne les comprend pas qui veut ; en un mot, ils ne savent pas parler aux masses, ni se faire comprendre par elles, et nous vivons dans un temps où il faut avoir pour soi les masses. Il faut des opinions franches et populaires et des hommes qui savent les faire valoir vis-à-vis du peuple. » (4)

Enfin les démissions de Mole, Guizot, du duc de Broglie, du baron Louis et de Casimir Périer produisirent une vive émotion. Apponyi, navré du départ de Mole, le lui témoignait et en recevait cette réponse : « Ne vous alarmez pas trop ; l'esprit public en France est si satisfaisant, il est si plein de raison et de modération, que l'état sera sauvé malgré iles dissensions et les scissions dont il est affligé. L'immense majorité de la nation sent le besoin de l'ordre et de la

(1) Apponyi à Metternich, Ifi octobre 1830.

(2) Idem, idem.

(3) Idem, 29 octobre 1830.

(i) bulletin de Hûgd, 7 octobre 1830.

tranquillité ; il n'y a qu'un essaim de jeunes gens écervelé:, une tourbe d'esprits ardents, dont les intrigues pourront remporter un triomphe momentané. Je ne connais point encore la composition du nouveau ministère. Tout ce que je puis vous dire, c'est que si on se tient à ce qui a été arrêté dans le Conseil d'hier, vous ne verrez pas un seul nom effrayant dans la nouvelle administration qui, selon moi, ne pourra pas être regardée comme une victoire remportée par l'extrême-gauche ... » (!)

« Le Roi, disait encore Mole, est profondément affligé de ce que nous avons cru devoir prendre notre détermination. Il aurait pu la prévoir, mais il aurait fallu pour cela une grande et forte résolution, dont Sa Majesté a probablement reconnu l'impossibilité dans le moment actuel. « (2) Cette résolution n'était rien moins que le renvoi de La Fayette. Sa popularité croissante en imposait au Roi qui hésitait devant une si grosse décision. « Louis-Philippe passe des journées entières dans l'inquiétude et l'indécision entre les menaces des émeutes du moment et la démonstration des conséquences lointaines, s'il cède à la violence des républicains. » (3)

Ces indécisions de Louis-PhiUppe étaient vraiment le cauchemar de l'Europe. « Le prince de Lieven me fit remarquer, écrivait à son gouvernement l'acnbassadeur anglais à Pétersbourg, que si la même faiblesse de caractère continuait à se faire sentir, il craignait que l'acceptation du roi Louis-Philippe par toute l'Europe ne fût pas suffisante pour le maintenir sur ce trône chancelant. > (4) Et encore : « La faiblesse de caractère manifestée dès la première heure par le nouveau roi des Français est une source d'anxiété pour l'empereur de Russie, car un tel gouvernement est considéré comme n'offrant que de bien légères garanties de paix et de tranquillité pour l'Europe. » (5)

Mole, avant de quitter le ministère, avait d'ailleurs accompli un acte vraiment courageux. Le projet de rassemblement des réfugiés Italiens à Grenoble en vue de pénétrer dans la péninsule était no-

(1) Apponyi à Metternich, 29 octobre 1830.

(2) Idem, idem.

(3) Pozzo à Nesselrode, 16-28 octobre 1830.

(4) Heytesbury àAberdeen, 14 septembre 1830 {Record Office, Londres).

(5) Idem, 8 octobre 1830 idem.

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toire. Mole avait supplié le conseil des ministres de prendre des mesures contre eux, afin de rassurer les puissances étrangères sur les intentions pacifiques de la France. 11 avait informé de cette démarche le baron de Werther, le comte Apponyi, le ministre de Sardaigne. « Elle nous place, disait Apponyi, dans une bonne position envers le gouvernement, en ce qu'elle nous permet de parler un langage de franchise, d'insister sur l'accomplissement des promesses solennelles qu'il nous a faites et de nous prémunir contre toute tergiversation ou mauvaise foi de sa part. » (1)

Gela ne suffisait pas pour éclairer l'horizon. L'empereur d'Autriche qui, à la lettre d'avènement de Louis-Philippe, lui avait répondu de très courtoise façon, et joint pour la reine une autre lettre, « qui était allée droit à son cœur », ne dissimulait pas sa préoccupation tant au sujet des affaires belges que des affaires intérieures de la France. « On ne peut plus compter sur elle, avouait-il le 29 octobre 1830, au ministre de Bavière à Vienne ; le gouvernement actuel semble toucher à sa ruine. Quelque pénible qu'il puisse être de renoncer à tous les avantages de la paix dont nous jouissons, notre parti est bien pris et nous n'hésiterons sur aucun sacrifice. J'espère que le roi de Bavière fera de môme ; il est trop bon Allemand pour faire autrement.

« Je dis à l'Empereur, — ajoutait de Bray dans unelettre où il rapportait à son roi cet entrelien, — qu'avant que j'eusse eu le bonheur de vous voir, Sire, à Straubing, le 18 octobre, jour célèbre où fut brisé dans les plaines de Leipzig le joug honteux que Napoléon avait imposé à l'Allemagne, Votre Majesté avait, en peu de mots, proclamé ses voeux et sa politique : « Que dans ces temps troublés, avait Elle dit, en présence d'un peuple immense, tous les Allemands soient unis presque comme les pierres de cet édifice. Il n'y a rien à ajoutera une telle profession de foi. » (2)

Ainsi, les événements de France avaient non seulement rapproché les cours de l'Europe centrale, mais ils resserraient encore les liens distendus entre l'Autriche et les petits états allemands. Ce rappro-

(i) Apponyi à Metternich, 29 octobre 1830. (2) De Bray au roi de Bavière, 30 octobre 1830.

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chement retardait, il est vrai, rémancipatiou de ces états, qui était la conséquence logique de la politique de Napoléon à l'égard de rAllemagne, de la conlédéralion du Rhin, et de la suppression de tant de principats.

Ce n'était qu'une courte trêve, car, à la fin de 1830, l'Allemagne entière était de nouveau prête à se dresser contre la France. Les souvenirs de 1807 à 1813 se ravivaient ; la rancune veillait. Triste résiiltat des Trois glorieuses ! Les survivants de l'invasion de 1814 allaient-ils voir renaître ces terribles jours ?

Cependant la propagande révolutionnaire faisait un peu faillite en Allemagne où le terrain se dérobait sous les pieds des agitateurs. Les complices qu'ils avaient à Paris commençaient à « désespérer de trouver autant de prosélytes qu'ils comptaient dans ce pays )i (1) : c'était un atout de plus dans le jeu de l'Allemagne.

Les affaires de Belgique prenaient mauvaise tournure. Lord Stuart avait donné lecture à plusieurs de ses collègues du corps diplomatique et notamment à l'ambassadeur d'Autriche, d'une dépêche de Lord Aberdeen du 30 octobre, qui l'autorisait à réclamer l'intervention du cabinet français en faveur du rétablissement de l'ordre en Belgique. L'Angleterre estimait que le roi des Pays-Bas étant actuellement dans l'impossibilité de maintenir l'indépendance politique du Royaume-Uni, il appartenait aux puissances signataires des traités de 1814 et 1813 « d'aviser aux moyens de rétablir un ordre de choses qui pût assurer en même temps le bien-être des provinces dont se compose le royaume des Pays-Bas et le maintien du système politique dans lequel les cours alliées avaient reconnu la garantie indispensable d'une paix durable pour l'Europe entière. » (2) Mole s'était déclaré favorable à la demande de Stuart ; mais, fidèle à ses principes, le gouvernement français se refusait à toute intervention armée.

A cotte heure, il ne pouvait encore être question d'une rupture complète entre la Belgique et la Hollande. Quarante députés belges ayant adressé une pétition au Roi, lui exprimantle désir que le prince d'Orange se mît à la tête du gouvernement des provinces belges, et

(1) Pozzo à Nesselrode, 2-14 octobre 1830.

(2) Apponyi à Metlernich, 8 octobre 1830.

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le principe de la séparation de la Belgique d'avec la Hollande ayant été adopté par les états généraux, on espérait trouver une base d'arrangement. La France et l'Angleterre envisageaient lidée de voir le prince d'Orange monter sur le nouveau trône de Belgique. C'était l'abandon de l'ancienne Alliance européenne. Les puissances étaient consternées de ce qu'elles considéraient comme une défection de l'Angleterre.

Elles parlaient de « son sommeil léthargique, » (1) s'étonnaient que, dans une question aussi grave que celle de la séparation éventuelle de la Belgique et de la Hollande qui, abandonnées par leur ancienne alliée, « livrées à leur destinée révolutionnaire », tomberaient peut-être sous la domination française, elle adoptât une telle politique.

Décidément, les cours de l'Europe centrale ne pouvaient plus beaucoup compter sur l'Angleterre. Pozzo voyait dans sa défection un « malheur bien plus grand et bien plus riche en conséquences déplorables pour l'Europe entière que la révolution de Juillet » (2), et, il y donnait, pour conclusion une guerre inévitable. Il ne pouvait cependant pas ignorer que le moment eût été mal choisi pour la Russie qui avait à se défendre d'une effroyable épidémie de choléra : « L'état actuel de la Russie ne peut-être considéré sans inquiétude. Toute la contrée qui s'étend de Tiflis, Astrakhan et Orenbourg à Moscou est dévastée par une peste qui, peut être, s'étendra bientôt à tout l'Empire. Toutes les communications et tout le commerce sont suspendus, tout recrutement d'armée est impossible... la Russie doit presque être considérée comme hors de combat pour le moment. Je doute même, dans le cas oii l'armée pourrait échapper à la contagion, si l'opinion publique — généralement inerte dans ce pays|— permettrait à la Russie de s'engager dans une guerre à l'étranger, pendant que la peste fait de tels ravages chez elle ? » (3)

Néanmoins, le Tsar songeait à employer a kigher tone and fiimer action (4) Son opinion était que toutes les concessions ne feraient

(1) Apponyi à Metternich, 9 octobre 1830.

(2) Jdem, 23 octobre ISSO.

(3) Heytesbury à Aberdeen, 12 octobre 1830.

(4) Idem. 1""" novembre MZQ {Record Office, Londres).

qu'encourager les prétentions futures de la Belgique et de la France.

L'Europe elle-même pouvait-elle se fier beaucoup aux intentions bienveillantes de la France pour le prince d'Orange? Le Journal des Débats, qui passait pour bien refléter la pensée du cabinet français demandait la reconnaissance d'un état belge indépendant, et l'exclusion de la dynastie de Nassau. Ces vues adoptées par beaucoup d'hommes politiques s'étaient fortifiées sous l'impression très fâcheuse produite par la démarche de l'aide de camp du prince d'Orange, dont on déplorait l'inconvenance et l'extrême légèreté. Mole, qui en avait prévu les résultats, avait essayé de la dérober à la connaissance du public. Le prince attribuait très faussement à l'attitude de la France dans la question belge le retard de la reconnaissance du roi Louis- Philippe par l'empereur de Russie, reconnaissance qui parvenait d'ailleurs presqu'en même temps à Paris. Après un essai de résistance au courant populaire, Mole s'était enfin décidé à recevoir Gendebien, agent du gouvernement provisoire belge, et chargé par lui d'offrir la couronne de Belgique à l'uu des princes français ; offre qu'il déclina aussitôt, alléguant que le Roi « ne voulait que la paix et le maintien des relations amicales avec les puissances étrangères » .

Gendebien, qui paraissait s'attendre à ce refus, avait alors tiré de sa poche la proclamation du prince d'Orange, datée du 16 octobre et publiée à Anvers. L'ayant lue à haute voix et commentée (1), il laissa espérer que, malgré l'impopularité de ce Prince, la nation belge le reconnaîtrait pour chef. Cette démarche n'était qu'un subterfuge car, dores et déjà, les Belges déclaraient dans leurs cercles qu'un membre de la famille d'Orange n'était pas possible. En attendant, la Belgique était en proie à l'anarchie. Des bandes armées parcouraient les provinces, pillant et saccageant. Il devenait urgent de réunir une conférence. La France aurait voulu que Paris en fût le centre, mais les préventions anglaises contre nous étaient trop fortes, et le duc de Wellington, après avoir d'abord hésité dans le choix de Londres, le

(1) Le Prince y reconnaissait la Belgique, indépendante et s'offrait à se mettre à la tête du mouvement. Le roi Guillaume avait d'ailleurs nettement désapprouvé cet acte.

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souhaitait maiutonant. Mole s'y résignait, mais sa méfiance envers Talleyraad n'ayant pas varié, il songeait à lui adjoindre un plénipotentiaire pour le surveiller et contenir ses sentiments excessifs pour l'Angleterre.

En France, les préoccupations se détournaient momentanément des affaires belges pour se porter sur la composition du nouveau ministère dont Laffitte était la clef de voûte. L'impression était franchement mauvaise à l'étranger. La nomination aux Affaires étrangères du maréchal Maison n'était pas mieux accueillie. Le comte Pozzo le jugeait « plus difficile que dangereux, et mal intentionné. » Laffitfe avait lutté contre la nomination de Maison. Sa fille avait, en effet, épousé le prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney, dont Maison avait été l'un des juges. Quant au choix de Sébastiani, Pozzo s'y était opposé delà façon la plus énergique. Par trois fois, il s'était ren lu chez Mole, l'attendant jusqu'à 2 heures du matin, pour connaître la décision prise à ce sujet. Cette démarche, vite ébruitée, avait indisposé contre Pozzo les amis de Sébastiani et éloigné davantage les sympathies françaises de la Russie, à qui on n'avait pas pardonné l'hésitation du Gzar à reconnaître Louis-Philippe (1). Apponyi ne ménageait pas Maison et mettait en cause, non seulement « la rudesse repoussante de ses manières » (2), mais encore son inaptitude à diriger les Affaires extérieures. 11 était évident qu'on le choisissait à défaut d'un autre mieux qualifié. Son humble extraction — Maison était le fils d'un petit épicier du village d'Epinay — n'agréait guère au corps diplomatique ; enfin on n'oubliait pas ses nombreuses voltefaees. Le premier en 1814, il avait abandonné l'Empereur, émigré à fîand en 1815, voté la mort de Ney, et était enfin passé, en 1822, à l'opposition. Il était visible que, par le choix des ministres nouveaux, le Hoi avait voulu ménager La Fayette, mais il semMait s'illusionner sur les idées de ceux-ci. Na'ivement, il disait à Stuart « qu'il avait complètement atteint sou but. i> (3, Assurance que les événements allaient bientol démentir.

En fait, le Roi voulait sauver à tout prix les anciens ministres et,

(1) Voir Bulletin de HÛQel, G novembre 18.30. (-; Apponyi ft Metteruich, 3 novembre 1830. (3) Idem, idem.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET lh(30 ET L EUROPE 209

pour ce faire, avait compté sur La Fayette, mais on assurait au baron de Werther, qu'une fois « les ministres sauvés, ces ménagements ne seraient plus de saison et qu'on se verrait alors à même de suivre une marclie de fermeté et de combattre ouvertement ceux qui essaieraient de l'entraver. >< (1) C'était une illusion dangereuse. En attendant, le nouveau ministère ne rentrait pas en grâce près du corps diplomatique qui le considérait « comme une concession faite an parti de la révolution. » (2) La concession risquait de mener loin. Le gouvernement se montrait confiant que, tôt ou tard, après « une défaite momentanée et apparente » (3), il pourrait reprendre « une attitude de force » .

Une discussion retentissante venait d'avoir lieu à la Chambre des députés où Mauguin, le porte parole du parti révolutionnaire, avait attaqué avec violence le discours du trône, à Londres. Le Roi y déclarait qu'il était déterminé, avec ses alliés, à maintenir les traités généraux en vertu desquels le système politique de VEurope aidait été établi. Or, remarquait Mauguin « ces traités sont ceux de 1814 et ils sont inséparables dans leur exécution des décisions du Congrès de Vienne, inséparables du droit d'intervention et du système de la Sainte- Alliance. Nous voilà donc logiquement conduits à prendre le parti du Hollandais contre le Belge : que ferons-nous donc au Congrès ? » (4). Et, passant à l'Espagne : a On l'a vue, dit-il, dans l'espace de peu de jours, faire attendre une reconnaissance demandée, et, en même temps, combler de faveurs l'ex-ambassadeur de Charles X. » (5) Maug iin était tout aussi préoccupé sur la possession d'Alger. Il craignait fort qu'un sentimentalisme exagéré à l'égard de l'AngietL-rre ne nous poussât peut-être à renoncer à cette belle possession, ou sinon, à obtempérer à ses réclamations, pour n'en conserver peutêtre qu'un protectorat purement nominal. « Les affaires des nations, disait-il, avec véhémence, demandent un peu d'égoïsme. Nous avons conquis, nous devons garder Alger ; si quelque cabinet

(1) Apponyi à Metternich, 3 novembre 18.)0.

(2) Idem, 7 novembre 183i'.

(3) Idem, idem.

('i) Quotidienne, 13 nov. I8.5O.

(.S) Idem, idem.

210 La bévolltiok de juillet 1830 et l'europe

réclame, que le ministère réponde : c'est la volonté de la France. » (1) La presse, même celle de l'opposition, fut unanime à louer ce langage énergique. « M. Mauguin a bien établi les droits de la France, il a bien établi les puissants motifs qui réclament la conservation de cette précieuse conquête [Alger]. Il a admis qu'une bonne et utile conquête est encore bonne à garder, quoiqu'elle ait été encore faite sous le pli du drapeau blanc. Il faut tenir compte de ces concessions à M. Mauguin (2). » Le député Bignon élargit encore la question. Pour lui, les paroles du roi d'Angleterre revêtaient un caractère d'ambiguité qu'il importait de dissiper: « De quel droit prétend-on régler à Paris ou à Londres ce qui convient au bon gouvernement d'une autre contrée? C'est avec les mots d'humanité, de sécurité, que ces médiations commencent ; presque toujours, elles finissent avecles baïonnettes». Pourtant cette guerre inévitable, il ne la jugeait pas immédiate et il donnait comme raisons : a Le mauvais état des finances de presque tous les gouvernements, l'extinction des vieilles haines nationales, surtout entre la France et l'Angleterre, la sympathie des divers peuples entre eux, et la sympathie de tous pour les principes d'une juste liberté, tels qu'ils sont maintenant compris en France. Enfin, pensait-il, les passions, les affections morales des peuples doivent influer essentiellement sur les événements de la guerre ». Il semblait, en effet, que les principes de liberté, de fraternité entre les peuples, semés par la révolution française, répandus dans toute l'Europe par les armées napoléoniennes, aient germé ; et l'on sait que les gouvernements avaient compris qu'une guerre générale ne pourrait qu accentuer la solidarité révolutionnaire.

« On est patriote, ajoutait Bignon, Anglais, Français ou Allemand ; mais l'amour du pays n'est plus la haine des nations étrangères. » (3)

Sa conclusion souleva des applaudissements : a La meilleure garantie que nous puissions avoir pour le maintien de la paix dépend absolument de nous.., mintrons-nous franchement à l'Europe tels

(1) Quotidienne, 13 novembre 1830.

(2) Idem , 1 5 novembre 1830.

(3) Idem 13 novembre 1830.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUBOPE 2iî

que nous sommes... ; notre profession de foi politique est simple : paix et amitié à quiconque n'entendra point se mêler de nos affaires, paix aux gouvernements, amitié aux peuples. » La Chambre, à l'exception de quelques exaltés, réprouvait donc nettement la propagande armée à l'étranger. La réponse du maréchal Maison ne fut pas moins nette : « Nous ne voulons pas que d'autres interviennent dans nos affaires ; n'intervenons pas davantage dans les leurs. Le gouvernement du Roi persévère dans la volonté ferme de n'agir de quelque manière que ce soit sur le régime intérieur des peuples. » Mais il laissait entendre que, de l'état intérieur de la France, de sa sagesse, de sa fermeté envers le parti de la révolution, dépendaient surtout nos relations avec l'étranger, « Nul doute que les puissances de l'Europe ne feront pas la guerre au gouvernement actuel, puisqu'elles l'ont reconnu. Mais si le parti qui a déjà triomphé du gouvernement en faisant rejeter une proposition pour l'abolition de la peine de mort, votée par la Chambre des députés et adoptée par le Roi, parvient à renverser la Chambre élective et la Chambre des pairs et à placer une Chambre sortie des assemblées primaires en face d'une royauté instituée par la Chambre du 7 août, nul doute assurément que, dans ce cas, la France n'ait la guerre étrangère. » (1) Le maréchal Maison répondait aussi aux doutes conçus sur l'attitude future de l'Angleterre : « C'est en vain que l'on voudrait trouver dans les conférences de Londres quelque chose de pareil à la Sainte- Alliance. L'Angleterre s'est toujours tenue en dehors de ses principes et, dans les conférences dont il s'agit, on ne veut que tenter de concilier des intérêts qui affectent l'équihbre établi par les traités dans lesquels nous sommes partie. »

A la Chambre des lords, lord Bute, moins optimiste que le maréchal Maison sur le discours du roi d'Angleterre, blâmait l'intervention anglaise dans les affaires de Belgique. « Je doute, disait-il, qu'en suivant l'esprit de la Sainte-Alliance, nous puissions longtemps encore nous maintenir en paix. » (2j Lord Wellesley pensait de même et souhaitait ouvertement que des événements

(1) Gazette de France, 15 novembre 1830.

(2) L Avenir du 7 novembre 1830.

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comme ceux de la Belgique se produisissent partout où la Saiute- Alliance avait, pour ainsi dire, parqué les peuples sans leur aveu. (1) On considérait, dans les milieux diplouiatiques, le discours de Guiilaunie IV comme un discours d'attente, fait pour n'indisposer personne et conserver ses positions. « Il touche la question d'une manière délicate et timide ; il est plus prononcé dans le passage qui conccroe le maintien des traités. Dieu veuille que sa position et ses opinions le mettent à portée de faire ce qui est indispensable pour l'accomplissement de ce but. » (-i)

La majorité du peuple anglais était de l'avis de lord Wellesley. Il n'était pas douteux que les événements de Belgique étaient salués, même dans l'entourage du Roi (3), avec une vive satisfaction et un désir manifeste de s'entendre avec la France, désir que traduisait fort bien le raaréclial Maison. Les assurances pacifiques données par les nouveaux ministres français avaient également produit l'impression la plus favorable sur les envoyés étrangers à Paris. Laffitte et le général Sébastiani avaient annoncé l'intention du gouvernement d'accomplir et de respecter les traités existants, les engagements contractés et les stipulations connues. Laffitte avait tenu le même langage au comte Apponyi, lui déclarant que îa politique du cabinet se réduisait à ce peu de mots : « Paix au dedans et au dehors ». Il s'était réjoui de la défaite que les réfugiés espagnols venaient d'essuyer et « qu'il aimait à regarder comme un coup mortel porté à toutes les entreprises insensées de cette nature. » (4) En même t«mps, des ordres sévères étaient donnés aux autorités locales des provinces du Midi pour le dispersement des nouvelles bandes de réfugiés qui chercheraient à s'introduire eu Espagne et en Italie. On avait décidé de parquer les réfugiés espagnols à Bourges, Limoges et Périgueux (5j. Lacroix, l'un des chefs les plus actifs des eurô-

^î) UAvenir du "/ novembre 183Ù.

(2) Pozzo à Nesselrode. 2.3 oclobrc — 4 novembre It-i.u.

(:;) « La cour de Londres est restée iudifféi'pnte ou inactive et a laissé au mal un développement qu'il parait impossible de circonscrire dans des limites compatibles avec la sùietô de \a ;;aix de l'Europe " (Pozzo à Nesselrode, 23 octobre — 4 novembre lS'6ô).

(^j) Apponyi à Melternich, 7 novembre lS3i).

(ô) Pozzo à Nesselrode, 26 octobre — 7 novembre 1850.

LA nÉvoLurioA he juillet î8::0 et l'eurupe 213

lements pour l'Espagne et l'Italie, avait ctc arrêté (t cité comme embauclieur devant le tribunal du Roi. Montalivet faisait dresser un état de tous les transfuges italiens qui étaient surveillés heure par heure, fortement déconcertés, et dont beaucoup avaient quitté Paris. Les bureaux où ils se recrutaient avaient été fermés (1). Ces mesures eussent été rassurantes, si, d'un autre côté, le pouvoir n'avait douaé aussi des gages au parti de l.i Révolution en fermant les yeux s r les enrôicmenls toujours plus actifs. On comptait en ce moment près de 2.J.000 volontaires français qui combattaient «u Belgique pour la cause des rebelles. On en trouve ici la justification : « Le gouvernement, quoique opposé à ces mouvements, dont il craint quelque réaction funeste, n'est pas fâché que cette écume de la population de Paris et des départements s'écoule par ces canaux, tout impurs et dangereux qu'ils sont. Cest un danger de moins pour l'intérieur. » (2)

D'ailleurs, le gouvernement eût-il voulu prendre des mesures efficaces, qu'il ne l'aurait pu, prisonnier qu'il était des éléments subversifs auxquels il devait son accession au troue. Le principe d'autorité avait subi une rude atteinte, ainsi que le disait i'ozzo à propos des difficultés rencontrées dans la conscription : « L'obéissance n'est pas assez regardée comme un devoir ».

Sur tout ce chaos, les mesures anticléricales se succédaient, jetant le trouble dans les esprits et les consciences. Les dispositions de Tordonn-uico royale du 25 août 1819, relatives aux prêtres auxiliaires, avaient été rapportées, et la somme de 170.000 francs, destinée à leur attribuer certaines indemnités, ne figurerait plus au budget à partir du l*" janvier 1831. « Les catholiques, disait un grand organe coiîServateur, doivent sentir déplus en plus la nécessité de se reposer eux mêmes de la propagation de leurs doctrines et de former entre eux; une grande société en dehors de laquelle ils laisseront végéter et mourir lo système de nos hommes d'État. « (3)

C'est à ce moment qu'une ordonnance enlevait à l'archevêque de Paris 50.000 francs sur ses revenus annuels, juste la [»art des

(i) Voir Apponyi à Mettcrnich, lOnoveml/ie i83u.

(2) De Bray au roi do Bnviftre, 20 novembre) !830.

(3) Ouo'idie me, 27 octobre 1830.

pauvres (1). A Nancy, la rentrée des élèves du séminaire fut le prétexte de troubles graves (2).

L'archevêque d'Aix, en butte à des vexations sans nombre, qui abrégèrent sa vie, succombait le 25 novembre. (3)

On assistait à l'explosion des haines, à peu près contenues jusqu'en 1830 ; le fossé entre les partis se creusait chaque jour davantage accentuant le danger, au moment ou s'imposait devant l'étranger, l'union de tous les Français.

La province paisible gémissait de cet état de choses. « Il existe une grande exaspération contre Paris dans la plupart des départements et on entend fréquemment des menaces contre cette cité turbulente, ce foyer de mouvements et de malheurs. » (4) On signale 1 cet essaim d'écoliers et de jeunes journalistes qui a envahi toutes

(1) La Quotidienne, 26 novembre 1830.

(2| La Quotidienne, 29 novembre 1830. — A cette occasion, le maire de Nancy avait lancé cette proclamation : « Un petit nombre de gardes nationaux, méconnaissant le but de leur institution et l'autorité de leurs eheî's, avaient conçu le dessein coupable de s'emparer du séminaire diocésain. J'ai épuisé les vives persuasions pour détourner ces gardes nationaux de leur illicite entreprise , mes ordres n'ont pointété exécutés

et le rassemblement s'est mis en marche vers le séminaire. Cette opiniâtreté de la garde nationale de Nancy a provoqué la mesure qui vous rassemble. En cette occasion, comme en toutes celles où il s'agit du bon ordre, vous avez montré à quel haut degré vous aviez les sentiments qui doivent animer tous les bons citoyens. »

(3) Une lettre d'Aix contenait cet éloge : « Les pauvres n'oublieront jamais que, par l'hiver de 1830, un des plus rigoureux qui aient affligé la Provence, ce vénérable prélat allait chaque matin, à pied, malgré le froid et la neige, leur porter lui-même ses aumônes et que, de plus, dans cette même année, il a donné à une œuvre de charité publique au delà de 10.000 francs. Ils savent que, pour subvenir à cette dépense, il vendit le seul cheval qu'il possédait et s'imposa des privations journalières sur son nécessaire et celui de sa famille. Aussi sa mort leur a- telle arraché des larmes abondantes. Ils Tinvoquent comme un saint... Les événements qui ont renversé du trône une famille à laquelle il était tendrement attaché, les vexations d'une administration petite et tracassière... enfin lindigne conduite d'un homme que l'ambition a emporté aux écarts les plus coupables... toutes res choses ont si profondément blessé son cœur trop sensible, que cet organe a subitement cessé ses fonctions. » La Quotidienne, 3 décembre 1830.

(4) Bulletin de Hiigcl, 1" novembre 1830.

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les sous-préfectures, qui excite des plaintes fondées dans toute la France. » (1)

C'était une véritable curée des charges et des emplois, la revanche longuement préparée d'une bourgeoisie avide, enfin maîtresse de l'heure. Elle appelait à la rescousse la presse et, au besoin, l'émeute. Mais on commençait à se blaser sur ces théories libertaires qui, deux ans auparavant, avaient enflammé le peuple. Il était courant d'entendre cette opinion : a Que chaque pays soit gouverné comme il l'entend, pourvu que les fonds ne baissent pas davantage et que nous n'ayons ni guerre étrangère, ni pillage. » (2)

Guizot, qui avait pour premier objectif de « discipliner la Chambre » prenait chaque jour une autorité plus considérable. La popularité

(1) Bulletins de Hilgel (2 novembre 1830).

(2) Bulletin de Hilgel, 10 novembre 1830. — Le besoin de paix en Europe semblait de plus en plus général. Luxbourg, ministre de Bavière à Berlin, l'avouait, le 8 novembre, dans une lettre au Roi. « Tout le monde, en Europe, a besoin de paix. Si la France, entraînée par un génie malfaisant, méconnaissait ses véritables intérêts au point de provoquer la guerre, les puissances alliées, en faisant appel à leurs peuples, seraient, comme en 1813, en mesure de s'attendre à un concours général pour combattre l'ennemi commun. C'est aussi où la Prusse cherche à en venir. Sa position et le degré de civilisation de ses sujets u'admettent point une guerre anti-nationale. La Russie et l'Autriche sont moins dans le cas de consulter l'opinion. La Russie court d'ailleurs moins de risques que les autres puissances du continent à mettre celles-ci aux prises avec la France. Inattaquable chez elle, elle peut se livrer à toute espèce de calcul politique. » (Luxbourg au roi de Bavière, 8 novembre 1830).

Ces craintes de guerre avaient pour effet de resserrer les liens des Etats du sud de l'Allemagne avec la Prusse et de les distendre avec l'Autriche exécrée. L'unité de l'Allemagne se préparait ainsi peu à peu. Luxbourg ne cachait pas son opinion sur ce sujet : d Jo ne vois rien de mieux à faire que d'organiser sous main un bon système d'alliance offensive et défensive, dans lequel la Bavière, le Wurtemberg et le grandj.duché de Bade formeraient, dans le Midi, le principal noyau et rangeaient, en s'appiiijant à la Prusse, successivement sous la même bannière, tous les Etats interposés. La Prusse trouverait, dans un pareil système, plus de force, de sécurité et d'influence morale que dans nul autre » (Luxbourg au roi de Bavière, 1*' novembre 1830).

Ainsi, la révolution de Juillet qui nous avait séparés brusquement de la Russie et reformait l'alliance des cours de l'Europe centrale avait encore cette conséquence indirecte, de grouper en un même faisceau la Prusse et les petits Etats du Sud I

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du Roi croissait, et la garde Dationale lui marquait du dévouement, non sans restriction toutefois, car elle refusa, à l'issue d'une revue, 48 croix offertes par Sa Majesté. « Tant que la royauté ne sera que tolérée, on craint de se compromettre en acceptant d'elle des faveurs qui ne sont qu'honorifiques. » (1)

La cour prenait insensiblement plus d'allure. Aussitôt après les Trois glorieuses, on venait au palais royal en habit bourgeois, en bottes ; quelques personnes même y dînèrent en capote. Maintenant les tenues devenaient correctes ; aux réceptions du dimanche triomphait l'uniforme de la garde nationale. (2) Il en allait de même pour les esprits ; aux farouches déclarations de la première heure succédait une certaine mansuétude, à laquelle la crainte de nouveaux bouleversements n'était pas étrangère. On commençait à s'installer dans le nouveau régime : l'énergie du ministère était souhaitée afin que la quiétude ne fût pas troublée.

(li Bulletin de Hiigel, 5 novembre 1830. (2) Idem, 15 novembre 1830.

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