‹ La Révolution de juillet 1830 et l'EuropeChapitre 8 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Complication des Affaires belges au sujet du Grand-Duché do Luxembourg. — Motifs qui empêchent les Puissances de déclarer la guerre. — Ouverture de la Conféreuco de Londres.

Uue question brûlante vint compliquer les affaires de Belgique. Les Belges manifestaient leur intention de prendre possession du grand-duché de Luxembourg, partie intégrante de la confédération germanique et garantie comme telle par les traités. Le roi Guillaumel" e possédait, non comme souverain des Pays-Bas. mais au titre de prince de la maison de Nassau. Le baron de Werther, ministre de Prusse, était intervenu lun des premiers à ce sujet auprès de Maison, qui avait convenu que l'occupation du Grand-duché par les autorités belges était « une agression injuste ';. (1) Mais il avait nettement posé que, dans le cas où les troupes de la Confédération occuperaient le duché pour affirmer leurs droits, celles-ci seraient aussitôt entourées des contingents de quelques autres princes allemands, u afin qu'il fût bien patent que c'est au nom de la confédération germanique que cette reprise de possession avait lieu. » (2)

Maison exprimait toutefois le vœu ardent que cette occupation ne se fît qu'à la dernière extrémité, après (jue les puissances auraient épuisé tous les moyens de persuasion.

(1) Apponyi à Metlernich, 9 novembre 1830.

(2) Idem, idem.

218 LA révolut!o:n de juillet 18o0 et l europe

Les négociations s'étaient donc engagées à ce sujet entre les divers cabinets. (1) Les Pays-Bas avaient réclamé directement à Londres l'appui, qui avait été décliné, des troupes anglaises. L'accord de la France et de l'Angleterre en vue de la réunion d'une conférence, était agréable au cabinet de Berlin peu soucieux d'une guerre. Mais on préférait, de toute évidence, les termes de la proposition anglaise qui adoptait pour base des négociations la non intervention armée a si le but que les alliés se proposaient pouvait être atteint sans y avoir recours ». La France, elle, n'admettait d'intervention armée en aucun cas. Le comte de Bernstorff s'en était plaint avec vivacité à Mortier, notre agent à Berlin : « Vous voulez donc, lui avait-il dit, changer le droit public de l'Europe, en un mot dicter des lois aux cabinets étrangers en leur disant : Si vous faites entrer des troupes en Belgique, nous y en ferons marcher aussi. Ce serait intolérable, les puissances se manqueraient à elles-mêmes si elles pouvaient supporter un tel état de choses. Mieux vaut pour elle la guerre avec ses conséquences, puisque la France semblera la provoquer. » (2)

Mortier protesta. Il avait montré la modération de la France, repoussant toutes les ouvertures officielles ou secrètes que lui avaient faites les envoyés belges ; mais il était juste aussi qu'elle s'opposât à toutes les mesures des souverains étrangers « incompatibles avec sa dignité et son indépendance, comme par exemple de faire marcher des troupes en Belgique. » (3) A son tour, Mortier s'en prenait aux Puissances et leur demandait si la prétention qu'elles manifestaient de faire pénétrer, le cas échéant, des troupes en Belgique, ne cachait pas quelque arrière pensée ? On pouvait, en effet, se le demander. L'envoyé de l'Empereur de Russie à Berlin, le maréchal Diebitsch, reprenait le ton agressif dont il s'était départi pendant quelque temps. Mortier n'ignorait pas que, quelles que fussent les secrètes aspirations pacifiques du cabinet et de la cour de Berlin, ils n'osaient pas trop les affirmer en présence de Diebitsch, l'homme de confiance du Tsar. Celui-ci s'évertuait à démontrer que le point de vue, où se plaçait le gouvernement français relativement à la non intervention

(1) Aff. Etr. fs. Angleterre, 15 octobre 1830.

(2) Mortier à Mole, 17 octobre 1830.

(3) Idem, idem.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eDROPE 219

des puissances dans les états révoltés contre lenr souverain, devenait dangereux pour le principe de la légitimité. « Voilà les effets que nous redoutions de votre révolution, avait dit Bernstorff à Mortier ; ils ont été aperçus dès le premier jour en Russie et sont la cause de la froideur et de l'éloignement que vous a témoignés l'empereur Nicolas. » (1)

Bourgoing estimait aussi qu'il fallait, avant tout, détruire dans l'esprit du Tsar l'idée que « la France nourrît des projets d'agression et de prosélytisme. » (2)

Il était visible que la Sainte- Alliance regrettait de n'avoir pas mis de conditions à la reconnaissance du gouvernement français. Les peuples devenaient difficiles à maintenir dans le respect des traditionnelles monarchies. « La France nouvelle est en présence du principe de la légitimité soutenu indirectement et dans l'ombre par la Prusse, la Russie et l'Autriche, et la situation de la Belgique ne sera que le prétexte inattendu de cette espèce de lutte, » (3, Mais Mortier, qui écrivait ces lignes à Mole, ajoutait justement : « Nous devons persévérer dans notre marche, parce que nous avons partout l'élan national et l'opinion des peuples qui nous est favorable. » (4) Là était le secret de la résignation des cours alliées (5).

Néanmoins, à cette heure, l'inquiétude était profonde : « Toute l'Europe est, en ce moment, hostile à notre égard, « (6) écrivait

(1) Mortier à Mole, 17 octobre 1830.

(2) Bourgoiug à Mole, 28 octobre 1830,

(3) Mortier à Mole, 17 octobre 1830.

(4) Idem, idem.

(5) « L'Angleterre a les mains liées par l'opinion dominante de la nation, par l'énormité de sa dette, par la séparation de l'Irlande dont elle est menacée au premier choc extérieur ». (Luxbourg au roi de Bavière, 1" novembre 1830).

« Tout ce que j'ai pu recueillir sur les dispositions et les vues du prince de Meltemich prouve le désir et la volonté de Vienne d'éviter une guerre, que la situation des finances autrichiennes rendrait difficile à soutenir. Je crois m'étre assuré, de plus, qu'il existe entre les cours de Vienne, de Berlin et de Pétersbourg des communications non iuterrom' pues dont l'objet est d'établir et de maintenir une attitude et une conduite conforme envers la France, dans le but de la conservation de la paix ou d'une défense commune... si ellevenaità être rompue. » Chargé d'affaires de France à Vienne, Schwebel, à Maison, 20 novembre 1830.

(6) Bourgoing à Mole, 28 octobre 1830.

Bourgoing. Les affaires des Pays-Bas étaient regardées par Nesselrode » comme le nœud de celles de l'Europe, comme présentant l'alternative décisive de guerre ou de paix. » (1) Mais, en même temps, l'armée française lui en imposait. On était frappé de sa force, de son organisation, de la valeur de la garde nationale capable» peut être, de ne pas laisser à la France seulement « l'attitude pacifique et purement défensive qu'elle annonce vouloir prendre. » (2)

11 y avait en cela matière à réflexion pour l'Europe. Puis il fallait bien, malgré tout, rendre hommage à la correction du gouvernement français. Des déclarations telles que la suivante ne pouvaient manquer de porter. <■■ Rappelez, disait notre ministre des Affaires étrangères c,ette vérité déjà sentie par les cabinets eux-mêmes, qu'ils sont fortement intéressés à la consolidation du nouvel état de choses en France ef, par conséquent, à prévenir une guerre qui. devenant universelle, mettrait toutes les populations en mouvement et pourrait amener des chocs contre lesquels risqueraient de se briser les trônes et les monarchies les plus solidement affermies, t (3)

A Berlin, ces assurances eurent pour effet d'adoucir le langage du maréchal Diebitsch ; lui-môme, si violent, peu de jours auparavant, s'apaisait : « Cherchons maintenant disait Bernstorff à notre agent à Berlin, à remédier promptementau mal, écartons les uns et les autres ce qui pourrait nous choquer et nous blesser réciproquemeut. L'Europe ne doit pas périr à cause de nos discussions. Il est du devoir des cabinets de la sauver. » (4) II laisi^ait entrevoir qu'on se résignerait à la séparation du royaume des Pays-Bas quand l'impossibilité serait démontrée de le conserver à la maison d'Orange-Nassau (5).

La Prusse redevenait conciliante, ce qui était de nature à impressionner le cabinet de Saint-Pétersbourg. « On commence à comprendre à iîerlin qu'il y aurait peut-être danger à se coaliser contre nous. » (6) D'ailleurs, la Prusse n'envisageait pas sans terreur les

(î) Bourgoiugà Mole, 28 octobre i830.

(2) Idem.

(3) Mole à Bourgoing, 22 octobre 1830.

(4) Mortier à Mole, i:2 octobre 1830.

(5) Idem, idem.

(6) Jdcm, 30 octobre 1830.

LA RÉVOLLTIOiy DE JUILLET 1830 ET l'eIJROPE 221

nouveaux aléas d'une guerre. « On ne met plus en campagne des armées comme autrefois, disait le comte Rernstorff, ce sont des nations entières qui en viennent aux mains... L'ordre social est nécessairement ébranlé et les finances, qui sont l'âme d'un gouvernement, sont ruinées pour de longues années. » (1)

Le comte Bernstorffétait sage Son aversion pour le gouvernement de Louis-Philippo et les perturbations de Belgique cédait aux graves considérations politiques et commerciales qui se posaient. Il communiquait fréqueumient ses vues aux gouvernements de Vienne et de Pétersbourg ; la parenté affectueuse du roi de Prusse et du T?ar, donnait une portée particulière à ces. pourparlers, il comptait sur Nesselrode pour agir dans son sens sur Nicolas l'", qui ne se résignait pas encore de bonne grâce au fait accompli (:J); et le rassemblement imprévu de grandes forces armées sur la frontière de Pologne, ouvrait le champ à toutes les hypothèses. Nesselrode affirmait bien à Bourgoing que ces mesures ne visaient pas directement la France et (( n'avaient dautre but que d'intimider les perturbateurs de tous les pays ; » (3) l'émotion n'en était pas moins profonde en Europe. Bernstorf lui-même estimait cette démarche « inopportune et intempestive, '> (i)

A Berhn, ces événements provoquaient une fermentation «Je mauvais augure. Les troupes prussiennes recevaient l'ordre d'effectuer un mouvement de concentration vers Gueldre et Clèves, et le bruit courait qu'elles devaient se porter sur le territoire hollandais pour le protéger contre une agression éventuelle des Belges. Sept mille quintaux de poudre étaient dirigés par le Mein et le Rhin sur Landau (5). Ce mouvement de troupes, joint aux armements considérables de la Russie, avait ému à Paris. Pozzo, interrogé par le gouvernement, se montra embarrassé pour expliquer des préparatifs aussi considérables. Il se retrancha derrière les éveil) Morlier à Mole, oO octobre ;'83>).

(2) Les événements de Belgique et d'Espagne réagissent avec une extrême vivacité sur l'esprit de S. M. (Bourgoing à Mole, oi) octobre 1830). (.'^) Bourgoing à Mole. '10 octobre 1830. (^) Mortier à Maisou, 6 novembre 1830.

i 5) Idem, 8 novembre io^iO.

nements de Belgique et « sur l'état sanitaire dans plusieurs parties de l'Empire russe, qui aurait nécessité une dislocation de l'armée. » (1) 1 Au reste, disait-il, il faut calculer chez nous les choses et les ordres d'après l'étendue de l'Empire russe et, par conséquent, toujours à date d'une année. » (2) Ces explications, pour une grande part plausibles, ne suffisaient pas à rasséréner les esprits. Nesselrode pourtant avait témoigné à Bourgoing sa satisfaction des déclarations du ministère ; celui-ci, saisissant habilement l'occasion, avait d'autant plus insisté auprès du chancelier russe sur la sincérité et l'opportunité de ces déclarations que l'opinion publique étrangère, en l'absence des Chambres, avait été péniblement impressionnée par le langage violent et agressif de certains journaux et qu'elle avait pris « une direction défavorable et entièrement fausse. » (3) Il fallait donc un contre-poids ; il fut fort heureusement apporté par nos ministrte à la tribune. La France, à ce moment, venait de donner une nouvelle preuve de son entière bonne foi en acceptant Londres comme siège de la future conférence : on lui en sut gré, et l'espoir d une heureuse issue à la question belge produisit une certaine détente dans nos relations extérieures. (4)

Néanmoins, disons-le, les gouvernements étrangers n'étaient pas rassurés encore. En France, clubs et comités rendus plus audacieux par les é\'énements de Belgique, justifiaient l'opinion d'Apponyi et de Metternich :

« La chute de la dynastie devait survenir parce qu elle était jurée... les deux Restaurations de 1814 et 181o ne furent que des réconciliations malplàtrées, des espèces de trêve de la révolution...

(1) Apponyi à Metternich, 21 novembre 1830.

(2) Idem, idem.

(o) Bourgoing à Maison, 12 novembre 1830.

(4) La question du siège des négocialions avait fait l'objet de nombreuses discussions entre les cours alliées, et toutes s'étaient prononcées pour Londres. Les propositions de Mole visant Paris avaient rencontré une désapprobation générale. « Les alliés ont l'intention de finir l'affaire Bans le concours de la France si elle continue ù avoir les mêmeâ prétentions » (Heytesbury à Aberdeen, 30 octobre 1830, Record Office, Londres.

En serait-on arrivé à cette extrémité? C'est peu probable, mais la persistance de la France à demander qu'on se réunît à Paris eût pu entraîner d'inextricables démêlés.

celle-ci se chargerait de tolérer un Roi pour plus ou moins de temps. »

Apponyi allait plus loin encore : « Les révolutionnaires comptent plus que jamais, partout où l'on ne voudra pas se rendre de bon gré. fomenter de violentes révolutions et bouleverser les vieux trônes d'Europe. En effet, tel est leur langage, telle est leur espérance et telle est ici leur horrible confiance sous ce rapport, que je ne croirais pouvoir le redire assez à la porte des rois : frappez l'hydre révolutionnaire à coups redoublés et dans son berceau : la France ; ou bien décidez- vous à rendre compte à tous les voleurs de grands chemins de vos pays d'avoir gêné la liberté de leur industrie, décidez-vous à descendre de vos trônes. »

Dans son ardeur légitimiste, Apponyi ne semblait plus étabUr de différence entre la crise révolutionnaire elle-même et les dernières convulsions dont frissonnait encore Paris. Il voyait tous les trônes abattus par « l'hydre ». En un mot, c'était, pour lui, la fin d'un monde. Pozzo, au contraire, trouvait dans les récentes déclarations faites à la Chambre et l'échec des tentatives révolutionnaires des réfugiés espagnols, des motifs d'espérer que tout finirait par rentrer dans l'ordre. On se montrait également satisfait des nominations diplomatiques faites auprès des diverses cours d'Italie (1).

(1) La présence de nombreux réfugiés espagnols sur les frontières était pour l'Espagne une cause de vive inquiétude. Le ministre de l'Intérieur avait adressé à toutes les cours royales d'Espagne et aux dignitaires du clergé une note renfermant ces appréciations : «i La révolution française vient de reparaître dans ce pays avec tous ses sinistres symptômes... L'Espagne peut craindre à cause de ce voisinage et de l'état où l'ont laissée les derniers événements. Déjà, les hommes incorrigibles de 1820, qui s'étaient réfugiés dans les pays étrangers, se montrent sur nos frontières, quoique en petit nombre, à la faveur des événements de France, forgeant des projets de soulèvement, oubliant que si, aux deux époques appelées constitutionnelles, ils ont créé parmi nous de nouveaux intérêts qui leur ont donné quelques partisans, la masse générale des Espagnols qui se conserve religieuse et amante passionnée de son roi et des institutions monarchiques, leur présentera, avec le secours de la milice royaliste, une force pure et compacte » {Journal des Débats du 18 septembre 1830).

Sur ces entrefaites, les réfugiés espagnols avaient franchi, le 13 octobre, lu frontière sous les ordres du général Valdès. Dans sa proclama-

Rayneval à Rome, le baron de Baraiite à Turin, offraient de sérieuses garanties qu'ils ne feraient pas de prosélytisme révolulionnaire. La nomination de Sébastiani au ministère des Affaires tUrangères avait moins plu à Pétersbourg (1). Son hostilité au gouvernement de Charles X, sa méfiance pour la Russie, lui firent rencontrer l'opposition systématique de Pozzo ; Louis-Philippe, pour atténuer cette mauvaise impression, lui avait d'abord délégué Laffitte, puis il le convoqua lui môme et l'assura que « rien ne serait négligé pour complaire, autant que possible, à tout ce qui serait agréable à TEmpereur » (2) Pozzo s'inclina par raison, mais conserva sa méfiance.

Pourtant, Sébastiani, trois jours avant sa nomination officielle, voulant donner à Pozzo une preuve certaine de ses intentions, lui avait écrit : « J'ai besoin de vous dire que nos efforts tendront toujours à resserrer les liens d'amitié qui unissent la France et la Russie et qui, dans l'intérêt mutuel des deux puissances, ne sauraient être trop étroits. Mon vœu le plus ardent est de justifier la confiance d'un prince qui apprécie les hautes qualités du monarque dont vous êtes le représentant et qui voit dans l'intimité de ses relations avec l'auguste chef de l'Empire russe, un gage heureux et certain de la paix de l'Europe et de la prospérité de deux grands états. » (3)

En somme, Pozzo signalait à Saint-Pétersbourg une éclaircie dans l'horizon politique qu'il dépeignait ainsi : « le grand malaise qui

tion à l'armée, cet officier général exaltait la France, « la leçon sublime >•qu'elle avait donnée au monde : « Soldats, disait- il, désertez donc ces rangs qui vous déshonorent et venez grossir ceux qui me suiven: s. Valdès fut repoussé par les armées espagnoles qui se massèrent à proximité de la frontière pour contenir « les constitutionnels ».

(1) On attribuait à diverses raisons le remplacement de Maison par Sébastiani ; mais il semble qu'il tenait surtout au désir de placer à la tète du liépartemenl des Affaires étrangères uu homme plus familiarisé avec ces questions, quel que pût être le dévouement dont le Maréchal avait fait preuve pendant quelques semaines. « On m'a considéré, disait-il, comme un bouche trou dont on peut se passer maintenant ».

« Je n'ai jamais, disait Apponyi. vu un homme plus rempli d'indignation delà manière effectivement indélicate et iucon venante dont on a agi envers lui >> Apponyi à Molternich, 21 novembre ï83v.

(2) Pozzo à Nesselrode, 4-18 novembre 1830.

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existait dans la partie saine du [)ublic contre la tyrannie de La Fayette, dont on n'osait pourtant pas encore se libérer entièrement. « Le Roi semble persuadé du devoir cl de l'intérêt qu'il ad'empôclier la propagande révolutionnaire... ; la nouvelle dynastie convient à la portion active, turbulente et ambitieuse de la nation... ; la masse de la nation veut rester tranquille... ; si la conservation des Dourbons était possible, leur retour aujourd'hui ne l'est pas... ; cet étiit de choses fait, en grande partie, la sécurité de la famille d'Orléans. » (1) Il était évident, pour Pozzo, que trop d'appétits étaient satisfaits maintenant pour désirer courir de nouvelles aventures, et les ambitieux, comme il les appeUiit, devaient se voir satisfaits d'un régime qui leur promettait honneurs et places, (i)

Les armements de la Russie avaient valu à son ambassadeur une recrudescence d'attaques où son nom était associé à celui du duc Paul de Wurtemberg, connu pour *< sa mobilité sans exemple ». L'état des relations franco-russes excitait aussi de « grandes alarmes » , avivées par la publication, dans la presse allemande, de la sèche

(1) Pozzo à Nesselrode, 14-25 novembre 1330.

(2) « Tout ce qui s'est fait en France depuis 1814, la première RestauratiBn, les Cent Jours, la seconde Restauration, la Révolution de 1830. la... mais halte I nous n'y sommes pas encore ; tout cela n'avait-il pas été autre chose que chasse aux places, changements de ministres, expioitatiou du budget ? Qu'en dira la postérité et le peuple ? Oui, le peuple ne finira t-il pas par se révolter pour être enfin gouverné pour son bien, au lieu d'être administré pour le budget?» (Bulletin de Hùgel. 24 novembre 1 61^0). — Dans cette société qui avait rêvé tant de changements, de laquelle étaient sortis tant d'hommes désireux de se pousser, briguant les premières places, se formait maintenant un clan de gens plus sages, qui prévoyaient ce que pourraient être do nonvelîes secousses révolutionnaires, qui en avaient l'horreur, qui aspiraient à la stabilité et au calme.

Le baron de Hûgel rapportait cette parole d'un des acteurs de la révolution de Juillet : « Il faut s'arrêter, ces événements d'Angleterre nous menacent tous ; la sortie du duc de Wellington du ministère anglais sera une calamité ; il ne pourrait y en avoir qu'une seule plus grande encore, c'est si le prince de Meiteruich se retirait des affaires ; c'est le seul élément d'ordre et de tranquillité qu'il y ait en Europe et, pour peu que les affaires chez nous empirent, il sera populaire parmi notre garde nationale avant trois mois. On n'aime pas un pouvoir faible en France et ie Roi perdra en peu de temps toute sa popularité, parce qu'il ne fait rien, parce qu'il n'agit pas par lui-même » {Bulletin de Hiigcl, IG novemlire 1880).

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réponse faite par l'empereur de Russie à la lettre de Louis -Philippe. Les rapports du Roi avec Pozzo s'en ressentirent. Il alla jusqu'à dire que le général Sébastiani « avait trop promis et qu'il ne s était pas prononcé d'une manière aussi définitive. » (1) Il est vrai que, peu après, Sébastiani tenait un langage contraire, se déclarant convaincu que le Roi reviendrait à des sentiments meilleurs. Pour dissiper cette atmosphère de défiance, on annonça l'envoi de Mortemart, comme ambassadeur extraordinaire, à Pétersbourg, où le duc de Trévise avait été désigné comme représentant du Roi auprès du Tsar. (2)

a Tous ces faits, écrivait Pozzo, le 7 décembre, me semblent démontrer combien cette cour aime à rétablir avec la nôtre la bonne intelligence qui, seule, peut contribuer à préserver l'Europe des malheurs qui la menacent et à lui assurer un avenir heureux par le maintien et la continuation de la paix. » (3)

Les déclarations solennelles faites à la Chambre par le ministre des Affaires étrangères contre la propagande révolutionnaire, avec une énergie qu'on n'avait pas encore connue depuis les événements de Juillet, avaient aussi produit le meilleur effet en Russie, bien qu'on s'y soit montré ému de cette phrase : « La France ne permettra pas que le principe de non intervention soit violé », qui, selon Apponyi, n'élait guère de nature à faire apprécier aux'puissances étrangères les intentions réellement pacifiques et conciliantes du cabinet français. Laffitte cherchait, d'autre part, à effacer la mauvaise impression produite par son arrivée aux affaires. Bien que « rayonnant de gloire et enivré de l'éclat de sa posilion», il sentait maintenant la lourde responsabilité qui pesait sur lui et disait au représentant de la Sardaigne et à xVpponyi : « Notre ministère est un ministère d'affaires et point de paroles. Il parle peu, mais il agit d'autant plus. Vous en aurez bientôt des preuves ; soyez tranquilles, nous marchons et nous atteindrons notre but. en dépit des grands obstacles qu'on nous oppose de toutes parts. Nous désirons qu'on ne se mêle pas de

(1) Pozzo à Nesselrode, 23 novembre, 5 décembre i830.

(2) On avait tardé à annoncer cette nomination pour marquer ainsi coml/ien peu on avait à se louer de l'attitude de la Russie depuis les événements de Juillet.

(3) Pozzo à Nesselrodc, 25 novembre, 7 décembre 1830.

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nos affaires et il faut pour cela, qu'également, nous ne nous immiscions pas dans celles des autres. Aussi est-ce là le principe qui guidera constamment la marche de notre politique étrangère. » (1)

Laffitte était-il sincère "? L'Europe l'attendait à l'œuvre. « Tant que le gouvernement actuel parviendra à se maintenir et continuera à marcher dans la voie modérée et pacifique qu'il s'est tracée, la guerre pourra être évitée, mais elle deviendra le seul moyen, la seule garantie d'existence du parti révolutionnaire, si celui-ci réussissait à s'emparer du pouvoir. » (2) Sébastian! n'hésitait pas à suivre l'exemple de Laffitte pour rassurer les Cours : « Toute l'Europe sent le besoin de paix et nous, en particulier ; nous ne saurions exister et marcher sans cela. Jamais nous ne souffrirons que la tranquillité de la France puisse être compromise par des jeunes fous entichés de vaines théories, ou par une populace effrénée; nous saurons faire respecter les lois et le gouvernement, dont l'existence repose uniquement sur elles... Maintenant les traités existants, remplir fidèlement les engagements contractés envers les puissances étrangères, telle sera la marche politique que je suivrai constamment... Vous voyez en moi un ennemi déclaré du système de propagande et de prosélytisme. Voulant à tout prix conserver la paix au dehors, nous ne pouvons pas vouloir ce qui en rendrait le maintien impossible. » (3) Enfin, le Roi faisait entendre les paroles décisives : « Le maintien de la paix est un besoin général et j'aime à croire que toutes les puissances en sont aussi vivement pénétrées que moi. Toute guerre serait, en ce moment, un projet insensé et chimérique... La république, la propagande, un bouleversement général, voilà les calamités qu'une guerre attirera sur la France et sur l'Europe entière ! » (4)

Les menées des réfugiés espagnols et italiens furent l'objet de répressions. Apponyi avait appris au Roi que quelques tailleurs, dans le passage Vivienne, avaient étalé des uniformes de couleur verte, avec des revers rouges, sur les boutons desquels on lisait : Première lé-

(1) Apponyi à Metternich, 15 novembre 1830.

(2) Idem, 21 novembre 1830.

(3) Idem, idem.

(4) Idem, 23 novembre 1830.

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gion libérale italienne. Le roi avait aussitôt promis des poursuites. (1) Les armements du Tsar soulevaient la réprobation à Paris, et n'étaient pas pour faire renaître un courant sympathique en sa faveur: « Tout ce qui se dit en 1830 de l'empereur Nicolas fait un contraste tranchant avec tout ce que l'on disait sur son compte en 1828 et 4829. » (2) L'article officiel paru dans La Gazette de Saint- Pétersbourg sur les mouvements des troupes russes avait fait sensa- . tion. «Avons-nous jamais, disait Sébastian! au baron de Werther, fait mention envers vous des armements de la Prusse, ou envers le comte Apponyi de ceux de l'Autriche'?... Mais la Russie, pourquoi arme-t-elle ? De quel danger imminent peut-elle se croire menacée?... On fait marcher 250.000 hommes sur les frontières de Pologne... La Russie ne nous fera jamais la guerre à elle seule. En la déclarant, elle saura y entraîner l'Autriche et la Prusse. Il faut, par conséquent, que nous puissions lui opposer au moins le double des forces qu'elle annonce vouloir diriger contre nous, et c'est dans cette considération que nous avons décidé de porter la force de notre armée à 500.000 hommes. » (3)

Ainsi l'Europe armait de nouveau grâce à l'attitude quasi provocatrice de la Ptussie ; cependant il était permis de croire que les armements français étaient motivés par le prochain procès des ministres et les inquiétudes réveillées par l'imminence de cette époque redoutée. D'autant plus que Sébastiani faisait de nouveau donner aux cabinets de Berlin et de Vienne les explications les plus complètes sur les intentions pacifiques de la France au sujet de la Belgique: « Nous ne voulons pas de cette Belgique, disait-il, nous avons repoussé constamment et nous repousserons toujours toutes les propositions qui nous ont été faites et qu'on pourrait nous adresser encore à cet égard ; nous insistons sur ce que la Couronne soit conférée au fils du prince d Orange, nous y travaillerons de tout notre pouvoir, mais vous savez trop bien vous-même que c'est à des

(1) Peu après, Sébastiani reconnaissait qu'on avait découvert cent de ces uQiformes qui allaient être saisis et figureraient dans le procès du soi-disant général Lacroix.

(2) Bulletins de Uihjel. .'j décembre 1830.

(.3) Apponyi à Melteruich, 2 décembre 1830.

fous, à des insensés que nous avons à faire... Ce n'est qu'à l'f'gard des états limitrophes de la France que nous entendons appliquer le principe de non intervention ; mettez-vous à notre place et vous conviendrez que nous y sommes forcés, mais dites-vous bien que nous n'étendrons jamais ce principe à des états éloignés de la France qui devraient subir des révolutions à l'instar de celle de la Belgique. » (1) Il n'était pas douteux qu'une intervention étrangère dans les pays limitrophes de !a France eût, à cette heure, provoqué un mouvement dont il aurait été impossible de prévoir l'issue. (2)

L'idée monarchique elle-même aurait alors été en cause. Les ministres et le Roi le savaient. Sébastiani ne s'était pas borné là. Il avait fait dire à Nesselrode que tout mouvement des troupes russes, au delà des frontières de l'Empire, serait regardé par la France comme un acte de guerre. La presse française s'agitait: <s II n'est pas permis de fermer les yeux sur les symptômes plus ou moins prochains, sur les démonstrations plus ou moins claires qui sembleraient indiquer que le nord de l'Europe ne partage pas au même degré que nous cette confiance dans le maintien de la paix, n (3) Le Constitutionnel jetait un cri d'alarme sur les préparatifs de l'Autriche, du Piémont et de Gênes. « S'il y a une guerre, il faut que les peuples disent adieu pendant quelque temps au commerce, à l'industrie et à ce développement de prospérité intérieure qui a fait le caractère et la gloire des quinze années qui viennent de s'écouler. Dans toute l'Europe, en effet, les quinze dernières années ont é!é une époque de richesse et de prospérité intérieure. » (4) La Quotidienne (28 novembre) s'en prenait justement à la révolution de toutes ces craintes qui, aujourd'hui, surgissaient de toutes parts : « A la révolution seule, disait-elle, la responsabilité des malheurs et des

(1) Apponyi à Metternich, 2 décembre 1830.

(2) On avait vu une preuve de la faveur que La Fayette 1 pouvait encore auprès de la Chambre dans la séance du 4 décembre où Sébastiani. invité par le général, aux applaudissements de la gauche et du centre, à dénoncer le traité conclu avec la Sardaigne pour Textradition des déserteurs, avait solennellement pris l'engagement de le faire. (Voir à ce sujet Apponyi à Metternich, 5 décembre 1830).

(3) Journal des Débats, du 24 novembre 1830.

(4) Idem, cité par la Quotidienne, du 28 novembre 1830.

sinistres événements prédits par la proclamation du Journal des Débats... C'est à elle... que la guerre serait faite... c'est elle qui prépare des moyens de défense que la civilisation rejette avec horreur ; ce serait donc à elle aussi à supporter le poids et la réprobation des calamités qu'elle prévoit. >

A ce moment même, la diète de Hongrie ordonnait une levée de de 48.000 hommes ; l'armée autrichienne s'en trouvait sensiblement augmentée. Mole pouvait justement dire alors : « L'attitude des grandes puissances, leurs actes, leurs dispositions, tout jusqu'aux simples bruits, doit être pour nous l'objet d'une sérieuse investigation. » (1) D'autre part, les troupes réunies dans les provinces du Rhin s'élevaient déji à 90.000 hommes. Le roi de Bavière renforçait la garnison de Landau et donnait l'ordre de tenir au complet les régiments de son armée. L'Autriche augmentait ses forces en Italie. Elle continuait ses intrigues en Piémont, et le bruit courait avec persistance qu'elle poussait le roi de Sardaigne à céder à la maison de Modène les droits au trône de la branche de Savoie Garignan. Malgré les réclamations du Saint-Siège, elle introduisait 6.000 hommes à Ferrare, où elle avait bien le droit de tenir garnison, mais pas dans de semblables proportions.

Ainsi, au commencement de décembre 1830, on pouvait se croire revenu aux jours les plus sombres du mois d'août. Fait étrange, c'est au moment où tout faisait présager un embrasement général que les Cours rivalisaient de cordiales assurances. « L'état de la France en elle-même offrait beaucoup de motifs de sécurité... (2) Aucun pays d'Europe ne se réjouirait plus franchement du bienêtre de la France que ne le ferait la Russie », disait Nesselrode, à Bourgoing. (3)

L'empereur d'Autriche accueillait favorablement une lettre de Louis-Philippe, l'assurant de « la sincérité de ses efforts pour prévenir ou étouffer toutes les tentatives qui pourraient être préparées sur le territoire français pour alarmer ou agiter les Etats voi-

(1) Mole à Latour-Maubourg, -12 novembre 1830.

(2) Bourgoing à Sébastiani, 7 décembre 1830.

(3) Idem, idem.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 231

sins. » (1) L'Autriche désirait sûrement la paix. « L'Empereur n'entrevoit qu'avec chagrin la possibilité d'une nouvelle guerre. » (2) La Prusse donnait sa note pacifique, laissant entendre que si le concert des trois souverains de 1 Europe centrale se trouvait rétabli, ni elle, ni r Autriche n'encourageraient la Russie dans ses mesures militaires si promptes et si alarmantes. (3)

Apponyi donnait, d'autre part, l'assurance à Sébastiani que les levées hongroises avaient été préparées avant les événements de Juillet. Elles n'avaient d'autre résultat que de porter au complet les régiments de l'armée hongroise. C'est alors que le ministre des Affaires étrangères précisa les intentions du gouvernement. « La France ne permettra pas que le principe de la non interventioii soit

(1) Novembre 1830. Aff. étr. fs. Autriche. "■

(2) Latour-Maubourg à Sébastiani, 30 novembre 1830.

(3) Le Tsar s'était ému à la nouvelle des troubles de Belgique, avec une violence qui rappelait ses emportements du mois d'août; l'évacuation de Bruxelles par le prince Frédéric porta au comble son exaspération et décida des mouvements militaires russes. L'empereur Nicolas y avait peut-être été poussé par les avances de l'Autriche apportées par le comte Orloff, à son retour de Vienne, où il avait été le représenter au couronnement du roi de Hongrie. Mais si l'intention de l'empereur François était de reformer entre Vienne et Pétersbourg « l'ancien pied d'intimité que la guerre d'Orient leur avait fait perdre •>, (î) le Tsar se serait entièrement mépris s'il avait vu dans ces protestations d'amitié une incitation à des visées belliqueuses. « Il est faux, s'écriait Melternich, que le moindre accord existe entre nos cabinets (Pétersbourg, Vienne et Berlin). Je démens le fait de la manière la plus formelle... ceci est une imputation de la faction... dites, écrivez que le prince de Metternich déclare officiellement qu'aucun accord, aucune convention autre que les traités généraux existants ne lie les Cabinets entre eux. La faction voudrait la guerre, parce que la guerre servirait ses projets, mais elle seule la désire, je le sais fort bien. Votre Gouvernement n'en veut pas. )) (2)

De son côté, Bernstorff assurait à Mortier que, tant que nous respecterions les traités, aucun traité ne serait fait au sujet de « la France nouvelle » entre la Prusse, la Russie et l'Autriche. (3)

Voir pour tous ces détails et les précédents les lettres des fonds Vienne et Berlin. (Aff. étr., fin novembre et début décembre 1830).

(1) Latour-Maubourg à Sébastiani, 30 novembre 1830.

(2) Idem, 2 décembre 1830.

(3) Mortier à Sébastiani, i" décembre 1830.

232 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

violé. (1) Mais elle s'efforcera aussi d'empêcher que l'on compromette une paix qui aurait pu être conservée ; si la guerre devient inévitable, il faut qu'il soit prouvé à la face du monde que nous ne l'avons pas voulue 1 1 que nous ne l'avons faite que parce que l'on nous mettait entre la guerre et l'abandon de nos principes. Nous n'en serons que plus forts quand, à la puissance de nos armes, nous joindrons la conviction de notre bon droit. Nous coutinuerons donc à négocier, et tout nous fait espérer que ces négociations seront heureuses ; mais, eu négociant, nous armerons. Sous très peu de temps, nous aurons, outre nos places fortes approvisionnées et défendues, 500.000 hommes en bataille, bien armés, bien organisés, bien commandés ; un million de gardes nationaux les appuieront et le Roi, s'il en était besoin, se mettrait à la tête do la nation. Nous marcherions serrés, forts de notre droit et de la puissance de nos principes. Si les tempêtes éclataient à la vue des trois couleurs et se faisaient nos auxiliaires, tant pis pour ceux qui les auraient appelés ; nous n'en serions pas comptables à l'univers .. Mais, je le répète, en toute conviction, la paix est infiniment plus probable que la guerre. Quand la France et l'Angleterre la veulent, quand d'autres puissances la souhaitent, nous ne savons comment elle pourrait être troublée. » (2)

Les affaires de Belgique vont désormais primer toutes ces agitations.

L'union de la France et de l'Angleterre, qui s'était affirmée dès le flébut du conflit, se fortifiait cliaque jour. Au commencement d'octobre, Talleyrand avait eu une audience du roi d'Angleterre qui avait manifesté les dispositions les plus conciliantes et parlé de

(1) « Pour chaque Prussien qui mettra le pied en Belgique, à l'instant dix Français y entreront... Sébasliani lui-mêooie montera à cheval et conduira le Ijafaillon français à notre service. On est allé plus loin et l'on a même déclaré qu'on regardait comme un acte d'hostilité de la part de la Prusse l'envoi de ses soldats en Hollande, lors môme qu'ils ne pénétreraient pas en Belgique » (Rogier, délégué du gouvernement provisoire lielge, à van de Weyer, prés, du Comité des relations extérieures, 1*'" décembre 1830), Arcidves du Ministère des Affaires étrangères à Bruxelles.

(2) Extrait du discours de Laffitte (L'Avenir, 2 décembre 1830).

LA RÉVOLCTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 233

« son amîtié pour le roi de France. » (1) Le gouvernement des Pays-Bas avait adressé à Aberdeen une demande d'appui, mais il avait été convenu que l'AngU terre n'y répondrait qu'après entente avec la France : « Vous rencontrerez le moins de difficultés possibles delà part du gouvernement anglais, écrivait Talleyrand à Mole, le 6 octobre. La résolution du gouvernement anglais ne variera pas. Il veut marcher avec la France et croit que c'est dans le concours de ces dt ux puissances qu'est la paix et il y contribuera par tous le moyens compatibles avec la dignité... Ses communications portent un caractère de franchise... » (2) Nous avons vu que la France avait, de son côté, fait une concession qui lui avait coûté en acceptant que Londres fût le siège de la conférence, malgré son propre désir et celui des Belges qui eussent souhaité Paris. Les cours qui trouvaient le terrain parisien « trop agité » eurent donc gain de cause. Elles ne voulaient pas concentrer la question belge dans ce qu'elles appelaient le tourbillon révolutionnaire et il leur semblait que la réunion à Paris d'assises aussi importantes ne pourrait qu'enflammer encore le zèle des révolutionnaires, (3) à une heure où se posait en France la question des réfugiés espagnols et italiens. Dans son ardent désir de conciliation, Louis-Philippe avait cédû à la nécessité, en même temps, qu'il donnait des ordres au nord de la France pour que la neutralité fût maintenue.

En fait, l'Autriche d la Prusse paraissaient aujourd'hui décidées à agir comme l'Angleterre. Les puissances de l'Europe venaient l'une après l'autre se ranger derrière la Grande-Bretagne. Toutes choses avaient bien changé depuis dix-huit mois ! Le Tsar restait appuyé sur la garde de son épée : a II ne voit que l'emploi de la force pour arrêter l'envahissement des doctrines de désordre >, (4j disait Talleyrand. Pozzo et Mortemart prodiguaient inutilement leurs conseils.

(1) Talleyrand à Mole, 6 octobre 1830.

(2) Idem, 6 et 8 octobre 1830.

(3) Idem, 25 octobre, 1830.

(4) Idem, ?9 octobre 1830.

234 LA. nÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE

Les conférences s'ouvrirent enfin à Londres. Dès la première réunion, il fut convenu qu'un armistice serait proposé aux belligérants. La France et l'Angleterre délégueraient à cet effet Bresson et Cartwright auprès du gouvernement provisoire belge, et le ministre des Pays-Bas à Londres transmettrait la proposition à son gouvernement.

L'Angleterre était d'autant plus portée à la conciliation que sa situation intérieure s'aggravait L'esprit démocratique, en se développant, exigeait une réforme électorale. Mais le duc de Wellington, poussé par la haute aristocratie, y répugnait et cherchait à temporiser. De là, un sourd malaise dont se préoccupaient les ministres anglais. La France, d'autre part, se pliait encore à une nouvelle concession. Tout en envisageant comme nécessaire la séparation de la Belgique et de la Hollande, elle acceptait de voir le prince d'Orange placé à la tète du nouvel état belge, ou, sinon, de se rallier au choix des Belges ; mais nous restions irréductibles sur la question des forteresses que nous ne pouvions accepter de voir occupées par des troupes étrangères, sauf le Luxembourg, partie intégrante de la confédération germanique.

Les Belges venaient de faire entrer des troupes dans le Grand-duché et d'y établir un centre d'administration. Or, ce duché faisant partie de la confédération germanique, le roi des Pays-Bas était en droit de s'adresser à la Diète pour lui demander des secours. Qu'arriverait-il si cette dernière plaçait ses troupes en face des Belges?

Un conflit européen pouvait en sortir. Le baron de Werther» ministre de Prusse à Paris, montrait en cette circonstance un louable esprit de conciliation et de prudence. La Prusse, disait-11, n'agirait, le cas échéant, qu'avec la plus grande circonspection, et assez lentement pour donner aux Belges le temps de réfléchir. Mole leur distribuait des conseils sans réussir à dissiper une atmosphère d'incertitude. Maison avait nettement déclaré à Apponyi que la France s'abstiendrait de toute intervention dans ce conflit. Les

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 183C ET l'eUROPE 235

chances en faveur du prince d'Orange diminuaient car, depuis la cat istroplie d'Anvers, le sentiment national se prononçait énergiquement contre la dynastie régnante. Néanmoins, Louis-Philippe espérait encore que le fils du prince d'Orange pourrait monter sur le trône de Belgique, avec un comité de régence belge. Apponyi goûtait peu un arrangement qui, « n'écartant pas les difficultés de religion et de dynastie, semblait renfermer une concession trop large et trop patente à la révolution. » Le Congrès, enfin, trancha la question en prononçant la déchéance de la famille royale de Nassau. Louis-Philippe s'en obligea, du moins en apparence. « J'avais espéré, disait-il, que le Congrès ne s'écarterait pas de sa première résolution, d'ajourner cette question et dene vouloir s'en occuper qu'après avoir statué sur celles de l'indépendance et de la forme degouvernementà adopter... Dès que les journaux m'eurent appris cette funeste déclaration de déchéance, j'ai envoyé sur le champ M. Langsdorf, employé du département des Affaires étrangères, vers M. Bresson que je savais arrivé de nouveau à Bruxelles, et j'ai chargé celui-ci de déclarer au Congrès que je désapprouvais hautement la décision prise au sujet de l'exclusion de la dynastie régnante, et que si le Congrès comptait, par des démarches précipitées et dictées par la passion, se placer gratuitement dans une attitude hostile envers les cabinets étrangers, j'étais résolu, de mon côté, de ne point épouser d'aussi folles combinaisons et de me borner à en rejeter la responsabilité et les funestes conséquences sur ceux qui oseraient les concevoir et en faire l'application.

« ... Je crains qu'il n'y ait plus rien à obtenir en faveur du prince d'Orange ; il règne contre lui une exaspération trop grande et trop générale, mais je ne puis encore renoncer à tout espoir de voir revivre ses droits légitimes dans la personne de son fils aîné, tandis qu'un comité de régence, composé d'individus populaires, serait chargé du gouvernement jusqu'à l'époque oii le prince aurait atteint sa majoiité. » (t)

Les décisions hostiles à la maison de Nassau avaient surtout été prises sous l'influence du parti catholique, du clergé et de ses député» au Congrès national. Or, la mission confiée par le Roi à Langsdorf

(1) Apponyi à Metternich| 23 novembre 1830.

236 LA RÉVOLDTION DE JUILLET i830 ET L EUROPE

échouait piteusement ; les ministres français s'en montraient indignés : « Je les crois de si bonne foi, écrivaitApponyi, dans l'expression de leur indignation à ce sujet, que je ne mets pas en doute que, pouvant se croire assez forts pour faire participer la France à une intervention armée des puissances alliées contre la Belgique, ils ne soient sincèrement disposés à cette détermination courageuse. Quant à leur décision de ne jamais consentir à la réunion de la Belgique à la France, j'ai la persuasion qu'elle est irrévocablement arrêtée. Il y a quelques jours que le Roi a dit à ce sujet au baron de Werther : « Croyezvous que l'Angleterre puisse jamais consentir à ce que les purts d'Ostende et d'Anvers se trouvent entre les mains de la France*? » (1) Un indescriptible enthousiasme se manifestait en France en faveur des Belges. Rogier, délégué à Paris du gouvernement provisoire, rendait ainsi compte'de l'accueil qu'il y avait reçu : (2) « Des députés, des généraux, des journalistes, des étrangers de tous les coins de l'Europe encombraient les salons. Comment vous exprimer la sympathie que tant de personnages divers témoignèrent dans leurs discours pour la nation belge, les vœux qu'ils formaient pour le succès de notre cause, l'admiration que leur inspirait la conduite de ce peuple si brave, si pur d'excès, si digne de liberté.. V Le résumé de tant de conversations particulières, vingt fois ré|étées et interrompues, c'est que, bien qu'ici le gouvernement du Roi ait un peu peur de la guerre, cependant, jamais il ne souffrira qu'aucune puissance intervienne dans nos affaires ; que si le ministère pouvait le tolérer, à l'instant, l'opinion publique, dont la force est immense, en ferait justice et le forcerait à nous seconder. On se plaint beaucoup de la faiblesse du gouvernement qui n'ose pas tout ce qu'il peut : « Ayez pour nous de l'audace, me disait-on, déclarez hautement et hardiment votre volonté de rester indépendants. Plus votre langage sera ferme et hiut, plus il sera respecté.... Chez La Fayette, les républicains étaient en nombre; cependant, tout en exprimant leurs regrets de voir la république fédérative rejetée par le Congrès, ils ont compris les puissants motifs qui avaient fait donner le préférence à la monarchie constitutionnelle.

(t) Apponyi à Metternich, 30 novembre 1830.

(2) Rogier à van de "Weyer, Président du Comité des relations extérieures, 23 novembre iS30 {Archives du ministère des Aff. étr. à Bruxelles).

LA RÉVOLUTION DE JLII.I.ET 1830 ET l'eUS'.OPB 237

« Aujourd'hui, il m'a été remis, pour les transmettre au gouvernement provisoire, deux adresses de félicitations au peuple belge : l'une des habitants de Manchester : elle est magriifique, longue de plusieurs pieds et couverte de signatures... Ils déclarent qu'ils se refuseraient d payer tout impôt levé pour faire la guerre.

« L'autre adresse est venue d'une réunion politique de 1.200 personnes à Londres : elle exprime les mêmes vœui et tient le môme langage. »

Et, le 27 novembre, Rogier ajoutait : « La réponse du Congrès à la note de la Prusse et de l'Autriche, relative à l'exclusion des Nassau, cet ordre du jour pur et simple qui accueille des menaces de guerre, ont ici produit un merveilleux effet : « Les Belges paraissent grands de dix pieds. Le caractère de dignité et d'audace qu'ils impriment à tous leurs actes leur donne une physionomie antique et prouve qu'ils sont bien dignes de liberté. C'est un beau spectacle qu'ils présentent à l'Europe. » — [Telles sont les paroles que j'entends répéter de toutes parts. » (1)

Ainsi, la France entière semblait embrasser la cause belge. On se montrait d'ailleurs convaincu en Europe que l'objectif de la mission Rogier était de réclamer l'occupation des forteresses belges par les troupes françaises. Le parti du mouvement exploitait cette situation contre le ministère. On redoutait que le parti révolutionnaire n'y trouvât, pour le renverser, un chef d'attaque et d'accusation.

La situation restait donc précaire et tenait le gouvernement français dans une délicate alternative : refuser les propositions de la Belgique était un véritable acte d'abnégation, car sa réunion à la France séduisait le plus grand nombre ; les accepter, c'était la lutte contre l'Europe entière. On juge aisément de l'anxiété des diplomates, a Je puis vous assurer de la manière la plus positive, disait Sébastiani à Apponyi, au sujet de la mission Rogier, que le Roi et moi, nous sommes làdessus dans l'ignorance la plus complète ; je doute môme très fort que ce M. Rogier se trouve effectivement à Paris. Mais dût il en être ainsi, veuillez croire, sur mon honneur, qu'une proposition de la nature de celle qu'on lui attribue serait inexorablemem repoussée

(1) Rogier à van de Weyer, 27 novembre 1830.

238 L4 RÉVOLDTION DE JUILLET 1830 ET l'eDROPE

par notre cabinet. L'accepter, ce serait déclarer la guerre à l'Europe entière, et nous voulons à tout prix conserver la paix avec toutes les puissances... Rien ne nous fera jamais dévier de cette ligne de conduite. » (1)

Le langage et les actes des ministres étaient d'autant plus méritoires qu'ils étaient, en quelque sorte, prisonniers du parti avancé. Louis-Philippe avouait même à Apponyi que, dans sa forme primitive, le discours prononcé par Laffite à la Chambre devait être « bien plus violent et bien plus passionné » et qu'il avait dû y apporter des « adoucissements, en dépit de l'opinion de plusieurs membres du conseil. » (2)

L'alliance franco-anglaise, objet de craintes pour les cours, semblait à ce moment prendre corps. Flahault avait été chargé dune mission confidentielle à Londres, laquelle, assurait-on, avait pour but d'activer des négociations dans ce sens. Le cabinet gardait là-dessus le silence absolu, car une indiscrétion pouvait mettre en danger l'accord si péniblement établi avec les cours du Nord. Mais il se confirma bientôt que, blessé par les procédés de la Russie, qui n'avait pas encore envoyé à Pozzo ses lettres de créance, alors que la nomination de Mortier, duc de Trévise, comme ambassadeur à Pétersbourg, paraissait le 6 décembre a^u Moniteur, (3) le gouvernement français, voulant prendre ses garanties, avait, en effet, fait proposer à l'Angleterre une alliance défensive^ qu'elle avait déclinée. « Comme nous entretenons, écrivait, au commencement du mois de décembre, lord Palmerston à lord Stuart, qui en avisait Apponyi, l'espoir fondé que la paix et l'union entre ces puissances [les cinq puissances] pourront être maintenues, nous ne voyons pas la nécessité d'un engagement séparé entre l'Angleterre et la France. Il est dit dans la circulaire de la Russie que pas un homme ne passera la frontière à moing que ce ne soit du consentement de l'alliance ; or, est-il jamais à

(1) Apponyi à Metternich, 30 novembre 1830.

(2) Idem, 6 décembre 1830.

(3) Louis-Philippe avait longtemps hésité et eut préféré, avant de rendre publique la nomination do Mortier, la faire précéder d'une mission spéciale pour obtenir des éclaircissements sur les armements de la Russie ; mais il avait fini, après de longues hésitations, par se rallier au conseil <le lord Stuart, qui le suppliait de ne pas ajourner sa décision.

LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 239

prévoir qu'une pareille démarche soit approuvée par les cinq puissances ? Le danger d'une guerre repose dans le moment actuel principalement sur le cas d'une intervention armée dans les affaires de Belgique ; parmi lis cinq puissances, il n'y en a que trois qui pourraient vouloir l'employer ; est-il bien probable qu'elles y auront recours, sachant que les deux autres s'y opposeraient constamment? Il y a, par conséquent, tout espoir qu'on parviendra à maintenir la paix et l'accord entre les cinq puissances, et dès lors une alliance défensive entre l'Angleterre et la France devient sans objet. * (1)

Les pronostics de Palmerston devaient se réaliser; mais après combien d'alternatives de craintes et d'espérances ! En fait, la France s'était surtout émue des armements russes. Près de 325.000 hommes étaient prêts à marcher, et les progrès réalisés depuis 1814 par l'armée du Tsar rendaient ces préparatifs plus inquiétants encore. On comptait beaucoup en Russie sur « l'intrépide et patiente infanterie. » (2) On discutait âprement dans les milieux diplomatiques les chances des adversaires que la guerre mettrait en présence, et Ton s'accordait à reconnaître qu'une nouvelle lutte serait peut-èlre plus terrible encore que celle de 1814.

(1) Appoayi à Metternich, 7 décembre 1830.

(2) Bourgoing à Sébastiaai, 9 décembre 1830.

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