CHAPITRE VI
Insurrection de Varsovie. — On en impute la responsabilité à la propagande révolutionnaire. — Enthousiasme à Paris pour la cause polonaise, — Rapprochement des trois cours du Nord.
Au commencement de décembre 1830, un coup de théâtre formidable stupéfiait la Russie et détournait ses yeux de la France.
La Pologne, sur un signal parti de Varsovie, se soulevait. L'explosion fut subite mais elle avait été préparée de longue main... On sait combien étaient nombreuses les ramifications qui existaient entre les révolutionnaires polonais résidant à Paris et leurs compatriotes de Varsovie. Dès le commencement de septembre, Metternich avait eu, lui aussi, connaissance de ces sombres menées. Il avait fait lire à des personnalités de son entourage des lettres de Polonais qui, de Paris, invitaient leurs amis à ne pas laisser échapper « l'occasion précieuse qui se présentait pour agir. » (1)
Il en avait, cela va sans dire, profité pour reprendre contre « la faction » ses griefs coutumiers... « Les révolutionnaires s'agitent en tous sens, unissons nos efforts de résistance, ou attendons-nous à tomber dans les plus grands embarras. » (2)
Metternich, hanté par le spectre de la révolution, ne gardait même plus, qnand il était sur ce sujet, la mesure exigée par son rang et sa situation. L'heure était grave : la révolution de Varsovie n'allait-elle pas susciter à Paris un enthousiasme tel que la pai , déjà si branlante.
(1) Maison h Sébastian!, 12 décembre 1830. (2! Idem, idem.
pourrait être remise en question '^ G était aussi le souci dominant dii Tsar. Il prévoyait la campagne quelerait, en France, en faveur de la Pologne la presse révolutionnaire, sans compter même l'appoint fourni par les amis du ministère. Il souhaitait ardemment que « les ministres du Roi répondissent dans les Chambres et dans les journaux avec le même esprit de sagesse et de mesure et de loyauté qu'ils avaient apporté dans la question de Belgique, à l'expression imprudente de sentiments qui, sans cet utile correctif, retentiraient avec autant de danger en France qu'en Pologne. » (1)« J'ai la conviction, disait Nesselrode, que l'empereur de Russie se montrerait éternellement reconnaissant envers la France si elle persévérait dans les voies de la modération où elle est entrée, malgré les nouvelles combinaisons politiques qui peuvent naître des événements survenus en Pologne. » (2) L'Empereur ne montrait d'ailleurs plus de violence. Le 9 décembre, après la parade quotidienne, il avait dit aux troupes : a J'ai voulu que vous apprissiez par moi-même les nouvelles que j'ai reçues et qui m'affligent profondément. Je compte sur vous en toute occasion et j'ai voulu vous prouver ma confiance et ne rien vous cacher. Restez calmes cependant et, surtout, ne concevez pas de sentiments haineux contre les Polonais. Rappelez- vous qu'ils sont vos frères de même sang ». On assurait, d'autre part, que les sentiments de la Pologne prussienne n'étaient rien moins que rassurants. (3
L'enthousiasme des troupes russes était délirant. Chefs et soldats communiaient dans la même animosité envers la Pologne. On déplorait amèrement qu'on eût donné à celle-ci un semblant d'existence politique et une constitution qui avaient ravivé ses espérances. Les représentants autrichien et prussien à Saint-Pétersbourg attisaient le feu, regrettant pour leurs sujets polonais et pour leur propre pays, le « voisinage d'institutions représentatives, w (4) On était sur l'éveil en Prusse. Le général Krolman recevait l'ordre de se rendre en Silésie pour y prendre toutes les troupes disponibles et les faire transporter « en poste » à Posen.
(1) Bourgoing h Sébastiani, 9 et 11 décembre 1330.
(2) Idem, idem.
(3) Bourgoing à Sébastinni, 9 décembre IS.^O. (i) Idem, 22 dcceiubre 1830.
Un ordre identique était adressé aux troupes de Poméranie. Craignant les inconvénients qu'offrait le mode de recrutement régional, la Prusse faisait effectuer à ses troupes un système de chassescroisés ; les recrues levées dans les provinces prussiennes du nord se rendant dans le midi, et inversement. Un commencement de mouvement national avait, d'ailleurs, été constaté. Des milliers de Polonais venant de toutes les parties de la Pologne s'étaient concentrés à Posen ; le général Rœder avait été contraint de faire bivouaquer pendant deux jours la garnison dans les rues et sur les places publiques. Une sourde fermentation se manifestait dans le duché de Posen, (1) et, si Ton souhaitait à Berlin Tabolition des institutions représentatives dans la Pologne russe, on n'était pas sans redouter que l'exaspération qui en résulterait ne se communiquât aux Polonais prussiens et ne les incitât à la révolte. En attendant, plusieurs Polonais de marque, dont le comte Racjinsky, s'étaient rendus à Berlin dans l'espoir d'obtenir la médiation de la Prusse. C'était mal connaître l'esprit du gouvernement prussien que de supposer quil s'exposerait à mécontenter la Russie, quand tous ses efforts tendaient, au contraire, à la ménager. Les facilités que, peu après, les Prussiens accorderaient aux PiUSses et qui devaient même se transformer en assistance ouverte, en seraient la preuve. Certes, leurs sympathies allaient, en apparence, vers la France, mais leur intérêt commandait impérieusement l'étroite amitié avec l'empire de Russie.
Quant à l'Autriche, l'agglomération des masses russes à ses frontières lui portait ombrage. 60.000 hommes étaient dirigés vers la Galicie, dont l'état intérieur n'offrait, pour l'instant, aucune inquiétude sérieuse ; mais on invoquait comme prétexte que l'on voulait « garnir les frontières ». Les Polonais autrichiens, jouissant d'un traitement privilégié, il ne pouvait être question d'insurrection.
Metternich avait beau jeu maintenant pour déplorer à hauts cris le partage de la Pologne et l'erreur de Kaunitz, qui avait ainsi rapproché la Russie de l'Autriche, protégée jusqu'en 1772 par un état tampon. A Paris, Pozzo s'exprimait sur la Pologne « dans un sens de profonde indignation et de véritable soif de vengeance. » (2) Il avait
(1) Mortier à Sébastiani, 7 décembre 1830.
(2) Ap£)onyi à Mellernich, 13 décembre '830.
LA RÉVOLUTIO.N HE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 243
toujours désapprouvé les faveurs que l'empereur Alexandre avait faites à cette nation. « Maintenant, disait-il, (1) il faut des mesures gigantesques et foudroyantes pour anéantir ce nouveau foyer de révolution. J'ai écrit à l'Empereur par mou dernier courrier qu'il s'agissait, dans le moment actuel, ou d'écraser l'insurrection, d'inonder la Pologne révoltée de toutes les troupes disponibles delà Russie, ou bien de renoncer à la souveraineté russe européenne, et de ne plus se regarder dès lors que comme souverain asiatique. Si l'Empereur parvient à tuer cette révolution, il en résultera un grand bien pour l'Europe ; ce sera la première qui aura échoué et le prestige funeste de l'irrésistibilité des insurrections militaires et populaires disparaîtra ». Le contraste était grand entre ces paroles et celles que Pozzo prononçait au lendemain de la chute de Charles X, lorsque, rejetant sur le vieux monarque toute la responsabilité, il faisait bon accueil à Louis-Philippe.
Les événements ultérieurs avaient-ils donc modifié sa première impression'^ En France, il n'était pas permis de dissimuler l'enthousiasme que suscitait la révolution de Pologne et qui avait gagné jusqu'à la cour elle-même. Les Polonais habitant Paris exploitaient habilement ce courant. Ils « brûlaient d'impatience de retourner dans leur patrie », tout en déplorant « l'intempestive précipitation avec laquelle cette affaire avait été menée. » (2) Le Roi ne cacliait pas sa satisfaction : la révolte de Varsovie était non seulement un événement qui répondait à ses sentiments personnels, mais encore une sauvegarde inespérée pour la France. Elle escomptait une utile diversion dans les sentiments des puissances à notre égard, ce qui empêcherait l'explosion d'une guerre. Le ministère, avec sagesse, loin de profiter des circonstances pour prendre quelque arrogance, renouvelait ses assurances pacifiques ; aussi le corps diplomatique s'accordait-il sur « sa loyauté et son courage. » (3) Mais il se méprenait dans son espoir que c'était le moment de dissuader le Ptoi de poursuivre ses armements en renonçant à la levée prévue
(1) Apponyi à Metternich, 13 décembre 1830.
(2) Idem, idem.
(3) Idem, 11 décembre 1830.
2i4 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
de 80.090 hommes. Le Roi, en admettant même qu'il en eût eu Tenvie, se serait lieurté à de grandes difficultés. En outre, la presse périodique excitait l'opinion. Un article du National avait profondément remué les esprits. (1) Les journaux se montraient d'une imprudence extrême et parlaient de l'insurrection de Varsovie comme si elle devait mettre le feu à TEurope. Le Globe disait : « On annonce que le gouvernement prussien vient de prescrire à 30.000 hommes d'entrer dans la Pologne... Que sont devenues les dispositions pacifiques de la Prusse ? Que devient la fable de la non interven-
{'■) Le National, 11 décembre 18.30.
Bonté ! mille fois honte ! à limpertiueat et lâche système qui veut proclamer l'égoïsme politique de la France arrachée au joug des Bourbons ; qui dit aux nations enchaînées avec nous par le parjure des rois en 1814 : le hasard, ou plutôt un mouvement d'énergie nationale, que nous nous efforçons de comprimer, a renversé chez nous le pouvoir absolu. C'est bien pour nous ; quant à vous, prenez votre mal en patience ; ne bougez, car nous ne vous aiderions pas ; n'essayez pas de nous imiter, car nos rentes en souffriraient... Non, ce n'est pas la France des journées de Joillet qui parle du patriotisme égoïste, c'est quelque misérable souvenir des servitudes passées qui survit encore ; mais la France, mais ses deux millions de citoyens soldats sont pour la liberté du continent...
... L'intérêt bien entendu de la France, nous n'hésitons pas à le dire, est ici un complet changement d'attitude. Honte et malheur à qui ne se souviendrait pas aujourd'hui du mot de Frédéric : « Si la France était à moi, je ne voudrais pas qu'on tirât en Europe un coup de canon sans ma permission .. »
Nous nous préparions à une guerre défensive assez prochaine. Les circonstances changent et nous permettent une guerre d'invasion. Il n'y a de sulut et d'honneur pour nous que dans une prompte offensive.
... Notre Cabinet se mentirait aujourd'hui à lui-môme si, profitant des événements de Pologne, il prétendait jeter l'ancre aux idées de paix... Il n'y a de paix véritable que quand il y a absence de causes de guerre... Aujourd'hui, tout annonce que si la puissance nominale est encore aux gouvernements, la force réelle est aux peuples... On saura quel est décidément le plus fort : du principe de la Sainte-Alliance ou de celui de la liberté, et qui des deux peut faire la loi à l'autre assez de temps pour qu'on puisse s'engager dans les spéculations de tout ordre sans craindre de les voir traversées par de nouveaux troubles politiques... Marchez donc à la solution du différend, hommes pusillanimes, éprouve', si vous ôles ou non de force à demeurer libres... Cédez, laissez-vous aller à l'eutraîneraent d'un grand peuple... Faites la guerre, parce que c'est eu la traversant, et en la traversant au plus vite, que vous pourrez arriver à une paix stable.
tion.. ? Serons-nous plus longtemps dupes de protestations hypocrites? Attendrons-nous qu'on s'aguerrisse en éteignant le volcan polonais dans un fleuve de sangV Les vœux de toute l'Europe appellent la France au premier rang parmi les nations.
« Qu'elle accepte avec fierté ce poste élevé, qu'elle se lève, qu'elle saisisse d'une main ferme le sceptre du monde, qu'elle s'en serve pour prévenir des choses effroyables et, si on la pousse à bout, qu'elle en frappe sévèrement princes, empereurs, ou autocrates qui, par un entêtement stupide, s'acharneraient à maintenir lasscrvissementd'un peuple au profit d'un autre peuple, ou au profit d'une aristocratie décrépite. » (1)
Et Le Courrier : « Dans tous les Congrès qui se sont réunis depuis le Congrès de Vienne, il a toujours été question d'assurer à la Pologne une existence indépendante, de la séparer de la Russie. Ce but, nous pouvons aujourd'hui l'atteindre. Pourquoi hésiterionsnous! » (2)
Le moment était propice pour La Fayette qui trouvait un regain de popularité et faisait acclamer par l'extrême gauche de la Chambre, ces paroles enflammées : « Dans ce moment, vous voyez la Pologne prête à réahser le vœu, non seulement des amis de la liberté mais le vœu public de la France et de toute l'Allemagne ; vous la voyez prête à réparer la honte des dernières années du règne de Louis XV et les dernières fautes de Napoléon, lorsqu'il manqua l'occasion d'élever ce peuple au rang qu'il doit tenir... La France ne voudra pas que la Prusse, que l'Autriche, dans quelques intérêts, viennent se mêlera la querelle de la Pologne... Nous pouvons avoir des intérêts de guerre, nous devons nous y préparer. » (3)
Ce langage semblait nous reporter aux plus beaux jours de la Convention, quand elle appelait la France à la libération de tous les peuples.
La presse anglaise faisait chorus, exaltant la Pologne et enlrete-
(J) Extraits cités par la Quolidienne, des 13 et 15 décembre 1830.
(2) Iiicm, idem.
(3) La Quotidienne, 1-5 décembre 18.30.
846 LA RÉVOLUTIOI^ DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
nant ainsi l'ardeur du peuple britannique pour la cause de la liberté.
Au milieu de toute cette agitation, le procès des ministres se déroulait, merveilleux prétexte, dont ne manquaient pas de se servir les révolutionnaires. Ils se promettaient d'intimider les pairs, de les porter à prononcer la peine de mort contre Polignac et surtout de forcer le Roi à recevoir dans son ministère Odilon Barrot, et d'autres encore qui « auraient pu accomplir les desseins de la faction par l'abus même qu'ils se proposaient de faire de l'autorité royale. » (1) Ils escomptaient une guerre dont le résultat serait « le renversement de tous les trônes et de tous les gouvernements et la misère des nations assez aveugles ou assez faibles pour ne pas résister à cette fatale séduction. » (2)11 fallait, disait le parti de la guerre, profiter de l'affaiblissement momentané de la Russie pour envahir les pays voisins. On ne manquerait pas de volontaires ; tous les sans travail, les miséreux voulaient s'enrôler dans l'armée afin « d'y chercher fortune par les armes. » (3) Le parti du mouvement salua avec transport cette preuve de son omnipotence. (4) « Cependant, rien ne changera la détermination du Tsar, de maintenir par la force des armes, s'il est nécessaire, l'intégrité des engagements existants. Mais quand on examine l'état présent de la Russie, sa population décimée, sou rmée amoindrie, les finances dilapidées, la peste qui s'étend à l'heure actuelle dans tout le pays et, par-dessus tout, l'insurrection de Pologne, il est impossible de croire que l'on pourra exécuter ce qui a été promis. » (5)
Louis-Philippe avait tous les motifs pour redouter une guerre oii le parti républicain trouverait l'occasion de se rendre plus fort. (6) Cependant, cette extrémité pouvait s'imposer d'elle-même si les affaires de Belgique prenaient mauvaise tournure, si l'Autriche intervenait en Italie hors de ses frontières, si les troubles s'aggravaient
(!) Pozzo à Nesselrode, 7-19 décembre 1830.
(2) Idem, idem.
(3) Pozzo à Nesselrode, 30 novembre — 12 décembre 1830.
(4) Bulletin de Hiiyel, 9 décembre 1830.
(5) Heytesbury à Palmeratoa, 20 décembre 1830.
(6) Pozzo h Nesselrode, 7-19 décembre 1830.
en Allemagne. Sébastian! déclarait à Pozzo que l'insurrection de l'armée polonaise, loin de modifier l'attitude du gouvernement, ne pourrait que la confirmer. Interpellés à la Chambre sur l'état des armements, les ministres répondaient qu'ils les continueraient sans cependant appeler le contingent voté de 80.000 hommes. Ils attendraient les événements de Pologne pour agir dans le sens qu'exigeraient les dispositions du Tsar. Rien ne pouvait, toutefois, entraver le courant qui portait toutes les sympathies de la France vers l'infortunée Pologne.
Imprudemment peut-être, mais avec noblesse, bravant toutes les rancunes, elle ne reniait pas son rôle séculaire et se prononçait au nom des principes d'humanité et de justice. Louis-Philippe laissa entendre à Pozzo qu'il aurait désiré voir l'empereur de Russie accueillir les demandes de la députation polonaise « ou du moins consentir à un plan d'arrangement. » (1)
Pozzo, à ces insinuations, ne se départit pas d'une absolue réserve. Le lendemain, le général Sébastiani revint à la charge, allant jusqu'à demander à l'ambassadeur s'il verrait « quelque inconvénient à ceque le Roi fît une ouverture à la Prusse et à l'Autriche pour les porter à employer leurs bons offices auprès de Sa Majesté Impériale en faveurdun arrangement amical avec les insurgés polonais.» (2) Sébastiani espérait que le Tsar ne resterait pas sourd aux appels faits à sa générosité. Pozzo, cette fois, déclina cette demande, assurant Sébastiani « qu'elle aurait produit un effet diamétralement opposé à celui que le Roi se proposait. » (3) La question de Pologne et la répression des insurgés n'étaient d'ailleurs pas seulement une question intérieure pour la Russie ; elle touchait à toute sa politique ex-
(1) Pozzo à Nesselrode, 17-29 décembre 1830. — Celte pensée était aussi celle de l'Angleterre. Palmerston faisait savoir à Lord Heytesbury vers cette époque, qu'il ne pouvait penser sans tristesse à toutes les conséquences d'une guerre d'extermination entre la Russie et la Pologne. Il souhaitait un arrangement entre le Tsar et ses sujets polonais. Il recevait même l'autorisation d'offrir, en ce cas, discrètement son avis sans offenser le gouvernement russe. Palmerston à Heytesbury {Record Office, 31 déc. 1830).
(2) Pozzo à Nesselrode, 17-29 décembre 1830.
(3) Idem, idem.
248 LA RÉVOLUTION DE JUILLET lb30 ET l'eUUOPE
térieure. Il s'agit de savoir, disait Pozzo, si « la Russie restera en Europe ou si elle en sera séparée. » (1) Jamais la Russie ne se résignerait à être refoulée loin de ses limites actuelles, séparée par ce fait, de la Prusse et de l'Autriche sur lesquelles elle commençait déjà à peser. Toute intervention à cet égard fût demeurée infructueuse. Louis-Philippe n'abandonna pourtant pas son idée et, poussé par le sentiment de la France, il essaya d'apitoyer les gouvernements étrangers, mécontentant ainsi la Russie, commettant la faute qu'en 1863, Napoléon III devait renouv'eler et qui pesa si lourdement sur notre politique générale.
Maison, Mortier, notre agent à Berlin, et Tallcyrand eurent l'ordre de saisir de cette question les cours auprès desquelles ils étaient accrédités. « Nous entendons, écrivait Sébastiani à notre ambassadeur à Vienne, nous borner à exprimer des vœux, à faire entendre les conseils de l'amitié ; nous comptons trouver dans les mêmes sentiments les cours de Vienne et de Berlin. » (2) La même note partit pour Berlin et pour Londres. Ces démarches présentaient le danger grave d'être détournées de leur signification réelle et, ainsi maladroitement exploitées contre le Tsar.
Il existait à Paris une quarantaine de Polonais qui avaient combattu à Waterloo et n'avaient jamais obtenu l'autorisation de rentrer en Russie. Depuis 1830, ils s'étaient prévalus de cette situation pour se mettre en contact avec le peuple de Paris ; la révolution de Pologne les portait aujourd'hui au premier plan. Ils fournissaient à nombre de journalistes la matière de leurs articles; ils complotaient ensemble sur les affaires de leur pays. L'un de ces réfugiés était aide de camp de La Fayette ; un autre, improvisant sur la tombe de Benjamin Constant, y lançait une sorte d'appel patriotique. On assurait même que ces Polonais se proposaient, à la faveur de leur éloignement, de fomenter un complot contre le Tsar. Tous ces bruits parvenaient en Russie et y avivaient un mécontentement que Louis-Philippe s'efforçait en vain de dissiper. « On doit s'attendre sans doute que le parti de la désorganisation qui subsiste en France aidera les
(1) Pozzo à Nesselrode, 17-29 décembre 1830.
(2) Sébastiani à Maison, 29 décembre 18:^0.
l.A RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 KT l'eUROPE 249
Polonais de tous ses moyeos, leur enverra de l'argent, des officiers, et leur prodiguera toute espèce d'encouragement. Déjà même, dans le combat des 29 et 30 novembre, on a vu un officier français parcourir à cheval les rues de Varsovie en uniforme et exciter le peuple contre les Russes, tandis que le peuple criait : vive la France. » (1) Sur cette grave et délicate question de la Pologne, le gouvernement voulait faire entendre un langage aussi conforme aux sentiments d'estime et d'amitié dont le Roi était animé pour l'Empereur, qu'aux principes de paix et de modération qui formaient la base de sa politique.
Le gouvernement était impuissant à réprimer les violences de la presse. Par prudence, il s'interdisait a une polémique toujours sujette à de graves inconvénients et rarement utile ». D'ailleurs, les passions se montraient fort surexcitées. Dans le corps diplomatique, on attribuait cette situation au langage imprudent de certains ministres, aux levées d'hommes ordonnées, à la nouvelle organisation de l'armée et de la garde nationale. Avec une sorte d'inconscience, Laffitte avait dit à Stuart :
« Quand notre armée comptera 500.000 hommes, je ne sais en vérité comment nous ferons pour éviter la guerre. ». '2) Aussi Apponyi écrivait : « Point de doute qu'une guerre étrangère ne soit à l'heure actuelle très populaire en France et qu'il ne devienne dans la suite extrêmement difficile, sinon impossible pour le gouvernement, d'en prévenir l'explosion. » (3)
On savait, en outre, que le conseil des ministres, sollicité de toutes parts de renoncer à la levée de 80.000 hommes, avait résisté à raison des mouvements de troupes russes. Toutefois, on voyait un symptôme rassurant en ce que, dans sa circulaire aux cours alliées, le cabinet de Saint-Pétersbourg avait déclaré « quaucun soldat russe ne passerait la frontière, à moins que l'alliance n'y ait consenti. » 11 y avait donc une entente sur quelques points entre les trois souverains de l'Europe centrale, peut-être même un acheminement
(1) De Bray au roi de Bavière, 10 décembre 1830.
(2) Apponyi à Melternich, 13 décembre 1830.
(3) Idem. idem.
250 LA RÉVOLUTION DE JCILLET 1830 ET l'eUROPE
vers une alliance intime. Pourtant Latour-Maubourg, notre agent à Vienne, n'entretenait pas Sébastiani dans cette croyance : « Rien n'a été au delà des généralités. » (1)
A cette heure, devant les traités de 1813 menacés, les liens des trois cours s'étaient simplement resserrés ; c'était, sans conteste, l'une des plus déplorables conséquences de la révolution de Juillet. Sébastiani exposait ainsi les situations respectives : « Les armements de la Prusse et de l'Autriche nous ont semblé pouvoir être motivés par la gravité des circonstances du moment ; la position géographique de ces puissances pouvait faire concevoir des inquiétudes sérieuses pour la tranquillité de leurs états limitrophes de la France. Aussi nous sommes-nous abstenus de demander raison de leurs préparatifs militaires. De la Russie, au contraire, l'attitude ne pouvait être justifiée d'aucune manière ; elle décelait une intention hostile contre la France sans l'existence d'un danger imminent pour la sûreté intérieure de l'empire. Dès lors, impossibilité pour nous de rester indifférents aux démonstrations menaçantes de la Russie : il a fallu que nous armions de notre côté, et nous avons fait déclarer à l'empereur Nicolas que, si ses troupes franchissaient les limites de ses états, nous regarderions par là même l'état de paix comme rompu, et nous nous croirions autorisés à faire également sortir nos armées du territoire français. » (2)
Sébastiani disait encore quelques jours plus tard : (3) « Si la Russie, après être victorieusement sortie de l'affaire polonaise, reprend une attitude et un langage entièrement pacifiques qui annoncent son intention sincère d'établir des rapports de bonne intelligence avec la France, si les autres puissances continuent à se borner à des armements qui n'excèdent pas la mesure de leur propre défense et qui ne décèlent aucun projet d'attaque, nous suspendrons sur le champ nos armements qui se font d'ailleurs avec lenteur et que nous ne demandons pas mieux, ne fût-ce que pour soulager l'état de nos finances, de contremander. »
Si le gouvernement français s'interdisait toute polémique de
(1) 30 novembre 1830.
(2) Apponyi à Metternich, 13 décembre 1830.
(3) Idem, 30 décembre 1830.
presse, il avait la tribune pour exprimer ses vues. Il y affirmait sa ferme volonté de ne pas se départir des principes pacifiques qui le guidaient depuis la révolution de 1830, et ne fournirait à l'Europe aucun prétexte d'en douter. (1)
Les événements se précipitaient en Belgique. Le général Chassé, à qui le roi Guillaume avait confié le commandement d'Anvers, capitulait le 27 octobre. La Belgique était de fait indépendante.
Nous savons que, le 4 novembre, un armistice avait été accepté par les deux parties, sur les suggestions de la conférence de Londres. « L'armistice est l'état de choses que nous devons assurer d'abord et le point de départ que nous prendrons. » (2) La France avait établi eomme base des négociations ultérieures la séparation de la Belgique et de la Hollande, mais le roi des Pays-Bas ne l'acceptait toujours pas au commencement de novembre. Les cabinets européens étaient, à cette heure, loin d'être d'accord dans leurs exigences envers le roi Guillaume. La Prusse désirait que, nominalement au moins, la Belgique restât unie à la Hollande. « Cette idée, dit Talleyrand, prévaut h la cour et chez les membres de la famille royale. » (3)
(1) 4 Le Ministre me répéta que le gouvernement français désirait sincèrement la paix et que tous ses efforts seraient voues à la maintenir; que, voulant la guerre, jamais époque plus favorable pour l'entreprendre ne se serait présentée à la France, qu'une ardeur belliqueuse, difficile à contenir, animait toute la nation et que, dans le moment actuel, rien ne pouvait être plus populaire qu'une guerre étrangère. » (Apponyi à Metternich, le 13 décembre 1830).
— « S. M. a commencé par me déclarer qu'elle répondait sur sa parole et sur sa tête qu'ElIe n'avait ni l'intention d'attaquer, ni celle de donner aucun prétexte à la guerre » (Pozzo à Nesselrode, 14-26 novembre 1830). Pozzo et Apponyi voyaient clair dans la politique de Louis-Philippe : « Dès que les hostilités commenceraient, le parti furibond reprendrait son funeste ascendant ; alors, tout est à craindre de sa part, car sa violence pourrait se porter jusqu'à renouveler la terreur et à sacrifier même le chef qu'il s'est donné et dont il est déjà mécontent ». Pozzo à Nesselrode, 14- 26 novembre 1830.
(2; Talleyrand à Sébastiani, 15 novembre 1830.
(o) Idem, idem.
252 LA nÉVOLlTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
Elle souhaitait voir le prince d'Orange à la tête du nouvel état, et cette idée prévalait en Russie et à Vienne. (1) Cependant, elle n'aj^iparaissait pas réalisable, étant donné la composition du Congrès de Bruxelles Le clergé formait plus du quart de ses membres et, naturellement, ses sympathies n'allaient pas à un prince protestant. Néanmoins, on conservait quelque espoir, lorsque retentit bruyamment la nouvelle que le Congrès avait voté l'exxlusion à perpétuité de la maison de Nassau.
Les conjonctures devenaient graves. Le roi Louis-Philippe répugnait visiblement à Tidée de voir l'un de ses fils sur le trône de Belgique. On ne pouvait s'arrêter à un archiduc d'Autriche, et d'ailleurs l'Autriche elle-même ne s'en souciait pas. « L'Empereur n'y consentirait jamais et il pense que les grandes puissances devraient établir comme principe l'exclusion de leurs propres familles. » (2) La France suggérait l'idée du prince Jean de Saxe, du prince Othon de Bavière et du comte Félix de Mérode. Mais, par esprit de conciliation, nous tentions un suprême effort en faveur d'un prince de la maison de Nassau. « Il nous a paru qu'un moyen de rouvrir les voies à une transaction serait d'établir cette idée que le congrès, en annulant les droits de Nassau, ne s'est pas interdit à lui-même la faculté de choisir pour roi le fils du prince d'Orange, en confiant jusquà sa majorité la régence à la princesse, sa mère, et à un conseil composé de Belges. » (3)
La France se pliait donc aux concessions extrêmes. Elle était en
(1) La combinaison qui eût paru la plus souhaitable au prince de Metternich eût été une s'paration complète des deux pays, avec une admioistratiou distincte, mais sous l'autorité supérieure du roi de Hollande. La Tour-Maubourg à Sébastiani, 24 novembre lo30.
(•2) Maison à Sébastiani, 12 décembre 1830.
(3) Sébastiani à Bourgoing, l" décembre 1830. Cette attitude ne pouvait que nous concilier la Russie, jusqu'alors encore si prévenue contre nous. Le Tsar considérait, en effet, au début de décembre, que « l'élévation du prince d'Orange ou de son fils au trône de Belgique était la seule issue qui pût trancher les différends. » Dans ces conditions, la Russie déclarait ne plus s'opposer H la complète indépendance delaBelgique.pourvu que leçonsentemcnt du roi de Hollande soit obtenu. (Heytesbury à Aberdeen, lOdécembre 183n. Becord Office, Londres). —La Russie faisait donc déjà une immense concession, ù contre cœur sans doute, mais sous la pression des faits.
cela daccord avec l'Europe entière et particulièrement avec la Russie qui admettait bien, « à la rigueur, la séparation de la Belgique et de la Hollande au point de vue administratif, mais exigeait que la maison de Nassau continuât à régner sur les Pays-Bas. >. (1) Une autre question, non moins importante au point de vue français, se posait : celle de la démarcation géographique entre les deux pays. Dans sa proposition d'armistice, la conférence de Londres avait mis la Belgique eu possession d'Anvers, mais le roi des Pays-Bas devait conserver Maestricht, Stephanswerdt et Venloo, c'est-à-dire la ligne de la Basse Meuse qui couvre la Belgique contre une attaque du côté de l'Allemagne et dont la population se rattachait à la Belgique par ses mœurs et ses opinions. « Il paraîtrait même que les villes de Breda, Bois-le-Duc et le Brabant hollandais éprouvent les mêmes sympathies pour les Belges et que c'est avec ces derniers, plutôt qu'avec la Hollande, qu'ils sont disposés à s'unir. » (2)
Quant à la portion de la Belgique qui se trouve sur la rive droite de la Meuse et qui faisait autrefois partie des Pays-Bas autrichiens ou de la province de Liège, on avait motif de supposer que la population entièrement belge, avait déjà envoyé ses députés au Congrès. Des difficultés surgissaient également au sujet des duchés de Bouillon et de Luxembourg, presqu'entièrement peuplés de Belges ; mais on sait que ce dernier faisait partie de la confédération germanique et qu'une garnison prussienne occupait la forteresse fédérale, La France avait déjà fait, au sujet du Luxembourg, les déclarations les plus loyales. Tout laissait croire que cette question s'arrangerait à l'amiable si la garnison belge consentait à évacuer le Luxembourg.
Enfin, la question démarcation avait été réglée provisoirement dans la proposition d'armistice qui stipulait : « Les troupes respectives auront à se retirer réciproquement derrière la ligne qui séparait, avant l'époque du 30 mai 1814, les possessions du prince souverain des Provinces Unies de celles qui ont été jointes à son territoire pour former le royaume des Pays-Bas par ledit traité de Paris et par ceux de Vienne et de Paris de l'année 1815. » (3)
(1) Maison à Mortier, 17 novembre 1830.
(2) Maison à Talleyrand, 16 novembre 1830.
(3) Idem, idem.
254 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
Or, dans la lettre adressée à Bresson et à Gartwright, le gouvernement provisoire belge disait « qu'il doit à la bonne foi d'observer qu'il entend par cette ligne les limites qui, conformément à l'article 2 de la loi fondamentale des Pays-Bas, séparaient les provinces septentrionales des provinces méridionales du pays, y compris la rive gauclie de l'Escaut. » (1)
Talleyrand multipliait à Londres ses démarches au sujet de la question du Luxembourg, et signalait avec instance à l'ambassadeur d'Autriche et au ministre de Prusse le danger qu'il y avait à ce qu'on appliquât trop précipitamment au Grand-duché les décisions de la Diète du 28 octobre 1830. D'autre part, il insistait pour qu'on tînt aux Belges le langage le plus énergique, leur démontrant l'imprudence qu'ils commettaient en voulant s'immiscer dans l'administration intérieure du Luxembourg. Notre ministre des Affaires étrangères déclarait aux diplomates : « La Diète pourra donc annuler tous les actes que les Belges ont commis et rétablir même à main armée, si c'est nécessaire, l'ordre légal précédemment étabh. » (2)
Toutefois, la France ne transigeait point sur une question : l'indépendance absolue de la Belgique. Détruire à cet égard l'œuvre du Congrès de Vienne, briser ce grand royaume créé à nos portes pour suspendre au-dessus de nos têtes une menace permanente, tel était notre dessein. Pour cela, nous étions prêts à toutes les concessions visant la personne du souverain, et même à accepter certaines limites pour faire proclamer par l'Europe cette indépendance nécessaire à la séciiritô de la France. Le Roi répétait à Pozzo qu'il acceptait sans déplaisir de voir le prince d'Orange à la tête du nouvel état, car il « croyait que ce serait un moyen sûr de mettre toute l'Europe d'accord. » (3)
En effet, toutes les puissances souhaitaient que le prince d'Orange pût, malgré tout, conserver la souveraineté de la Belgique. « Le désir du Roi de voir ce prince ou son fils placé à la tête du nouvel état belge prouve assez qu'il reconnaît comme nous la justice et la nécessité de conserver la Belgique à la maison de Nassau, à
(1) Maison à Talleyrand, 16 novembre 1830.
(2) Pozzo à Nesselrode, 29 octobre — 10 novembre 1830.
(3) Idem, 6-18 novembre 1830.
laquelle les traités de 1815 Font si solennellement garantie. » (1) Mais Louis-Phiiippe devait compter avec l'influence de La Fayette qui nourrissait d'autres desseins. D'autre part, son action sur le Congrès belge, qui repoussait énergiquement le prince, restait fort limitée. Il avait, on s'en souvient, envoyé Langsdorf à Bruxelles, lors de la décision du Congrès d'exclure le prince, pour manifester formellement à cette assemblée le désir de « voir rétracter ou modifier cet acte, de manière à ce qu'il fût possible d'en revenir, si les circonstances portaient qu'on dût négocier sur cette base. » (2) Langsdorf avait ordre de dire que « dans la supposition où les Belges se montreraient obstinés dans leur détermination à ce sujet, la France les abandonnerait à leur sort et leur retirerait sa protection. » (3) Notre agent était arrivé à Bruxelles avant que la discussion définitive relative à l'exclusion de la maison de Nassau de la souveraineté de la Belgique fût ouverte dans le Congrès. Conjointement avec Bresson, il insista énergiquement, mais sans succès, pour l'adoption des propositions du Roi. Langsdorf s'était alors adressé à Cartwright, délégué anglais à Bruxelles, qui se refusa à toute démarche en faveur du prince d'Orange et montra « la plus parfaite indifférence. » (4) Déjà perçaient les plans anglais.
Les chefs des révoltés étaient fort surexcités, mais leurs discours et leur conduite antérieure les avaient trop compromis pour qu'il leur fût possible de revenir sur leurs précédentes déclarations. Ils étaient, en outre, sous l'influence du clergé catholique dont l'action dans la révolution belge avait été grande. La décision du Congrès avait produit à Paris l'impression la plus pénible. Talleyrand avait été invité par Sébastian! à se concerter avec le gouvernement anglais sur la conduite à tenir. Pozzo écrivait, dans le même sens, au comte Matuszewic. L'ambassadeur de Russie espérait qu'aucune puissance ne ratifierait la décision du Congrès. Louis-Philippe promettait que son attitude serait conforme à ces vues, mais il fallait tenir compte
(1) Nesselrode à Pozzo, 28 novembre 1S30.
(2) Pozzo à Nesselrode, 14-26 novembre 1830.
(3) Idem, idem.
(4) Idem, 17-29 décembre 1830.
256 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
de la campagne quotidienne de la presse libérale. Il était indéniable qu'une active propagande, partie de Paris, encourageait les révolutionnaires étrangers et spécialement les Belges et les réfugiés espagnols. Le ministre des Affaires étrangères lui-même le reconnaissait. Il avait promis à Pozzo et à l'ambassadeur d'Espagne quil « ferait son possible pour empêcher la continuation de cet abus criminel de la faiblesse ou de l'indulgence du gouvernement, mais il ne nous a pas caché, disait Pozzo, la difficulté, surtout dans les départements qui avoisinent les Pyrénées et où l'exaltation des innovateurs et le peu d'influence des autorités locales est patent. Cependant, il paraît mieux espérer du nouveau préfet de police. » (1)
L'attitude de l'Angleterre était, en outre, équivoque. Certes, elle ne désirait pas un prince français à la tète de la Belgique, mais nous savons que la séparation de la Belgique et de la Hollande était loin de lui être désagréable. La récente attitude de Cartwright le prouvait. « Depuis la fatale révolution de Juillet en France, écrivait Pozzo à Nesselrode, et celle qui l'a suivie en Belgique, je n'ai cessé d'avertir le cabinet impérial des changements que j'appréhendais dans la politique de l'Angleterre par rapport à la grande alliance. Malheureusement, la réalité a surpassé nos conjectures et si nous ne les comptons pas au nombre de nos ennemis, il ne nous est pas per mis de prévoir dans quel cas, elle se mettrait au nombre de nos amis. Cela étant, entreprendre une guerre qui enveloppera tout le continent de l'Europe pour fixer le sort de la Belgique, tandis que la Grande-Bretagne ne voudra être que spectatrice du combat pour en profiter elle seule, s'il réussit, et pour nous en laisser les charges, s'il en était autrement, ce serait vouloir courir des risques pris en pure perte. » (2)
Ces paroles démontraient le peu de fonds que la Sainte Alliance faisait sur l'Angleterre ; les puissances de l'Europe centrale pouvaient, désormais, difficilement faire la guerre pour le triomphe du principe de la légitimité. Les temps étaient changés. « L'Europe est dans une grande crise. La défection de l'Angleterre la rend dangereuse. La guerre qui peut éclater ne ressemblera à au-
(1) Pozzo à Nesselrode, 29 octobre — 10 novembre lo.'iO.
(2) Idem, 20 novembre — 2 décembre ÎS30.
LA RÉVOLL'TION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE 257
cune autre. L'état social lui-même sera remis en question. » (1) Ces paroles de Pozzo éclairaient de façon saisissante l'état de l'Europe. Dès maintenant, il devenait évident, qu'à moins d'une circonstance de force majeure, l'éventualité de la guerre reculait de jour en jour. Dire que « l'état social lui-même était mis en cause », était l'aveu implicite qu'une guerre pourrait porter aux monarchies européennes uu coup dont elles se relèveraient difficilement. Les souverains le comprenaient et cette crainte allait dicter leurs plans et assagir encore leurs résolutions. Aussi Pozzo écrivait-il : « La question de Belgique peut être considérée comme perdue en ce qui concerne son union avec la Hollande, et je crains qu'il n'en soit de même de sa soumission à un prince de la maison d'Oranjçe. L'Angleterre regarde l'indépendance comme un fait accompli ; la France veut la même chose. » (2)
Bref, la conférence de Londres signait le 20 décembre un protocole qui consacrait l'indépendance de la Belgique. Cet acte, dont l'initiative rapide était due à la collaboration étroite du cabinet anglais et de Talleyrand, avait eu pour objectif, en dehors' des raisons mentionnées ci-dessus, de préserver le nouvel état d'une invasion immédiate. « Le duc de Wellington a vu crouler l'ouvrage de ses mains sans un signe d'opposition, et lord Grey en consomme la ruine. » (3) Il faut rapprocher ces lignes de Pozzo de celles qu'il adressait vers la fin de septembre à Nesselrode, à l'heure où l'insurrection belge semblait momentanément vaincue. « L'insurrection belge était le modèle de toutes les autres que la propagande française avait préparées. Sa fin ignominieuse et sanglante couvrira de honte celles qui ont éclaté dans les autres pays et découragera les hommes qui en méditaient de nouvelles. »
Avec l'indépendance de la Grèce c'était le deuxième coup de pioche porté dans l'édifice si laborieusement édifié en 1814 et 1815- Les perturbations qui s'étaient produites en Europe, la montée démocratique, la spontanéité des révolutions donnaient singulièrement à réfléchir à Pozzo ; l'expression de ses réflexions dénotaient l'amer
(1) Pozzo à Nesselrode, 20 novembre, 2 décembre 1830.
(2) Idem, 30 novembre, 12 décembre 1830. (o) Idem, 17-29 décembre 1830.
258 LA RÉVOLUTION DE JUILLET iooO ET l'eUROPE
tinne de son âme. Il est facile d'abattre, mais combien difficile de reconstruire sur des ruines ! Ainsi pensait Nesselrode : k Malgré les protestations réitérées du gouvernement français, le parti révolutionnaire en France est devenu l'allié naturel et l'auxiliaire le plus actif des hommes inquiets et turbulents de tous pays. Il poursuit ses opérations sans aucun ménagement et ne cherche pas même à les couvrir du voile du mystère. C'est ainsi que les insurgés belges ont reçu et reçoivent publiquement de la capitale de la France des renforts en hommes et des secours en argent... C'est ainsi que, dans le Midi, une invasion formelle se prépare et s'exécute contre 1 Espagne sous les yeux du gouvernement français et au mépris des ordres émanés pour la dispersion des rebelles. » (1)
Le procès des ministres venait de s'ouvrir en France, et on sait quelles espérances on fondait sur cet événement, et avec quelle anxiété le suivaient les gouvernements étrangers. Le langage hésitant de Sébastiani à leurs représentants laissait le champ libre à toutes les suppositions, ('â) Laffitte avoua qu'il regardait des troubles comme inévitables, ajoutant pourtant : « Le général La Fayette usera de toute son influence sur le peuple pour le contenir et pour apaiser son irritation. » (3)
Le Roi lui-même était fort préoccupé de voir le mauvais accueil qu'avait fait l'opinion publique au projet de loi sur la liste civile. Dans un moment d'impatience, il avait été jusqu'à dire « qu'il voulait se retirer à Neuilly et qu'ils — les agitateurs — n'avaient, en attendant, qu'à s'occuper de la formation de leur République. » (4)
Des séances très orageuses se succédaient dans le club des Amis du peuple, foyer le plus ardent du républicanisme. A la suite de discussions passionnées, on estima qu'on ne trouverait jamais une occasion plus favorable pour faire éclater des mouvements populaires. Le malaise était général : « C'est une existence bien triste et bien pénible que celle de Paris, dans le moment actuel. Il n'y a que le sentiment do devoir et l'espoir d'un meilleur avenir qui puissent
(1) Messeirode à Pozzo, 5 novembre 1830.
(2) Appoiiyi à Metiernich, IS décembre 1830,
(3) Idem, idem.
^4) Idem, idem.
la faire supporter. » (1) Les ministres tenaient de longs et fréquents conseils, « pour aviser, disait Apponyi, aux moyens de salut de la patrie menacée. Leur attitude est vraiment pitoyable... » (2) Quand, le 21 décembre, on apprit que les ministres de Charles X n'étaient pas condamnés à mort, mais seulement à la prison perpétuelle, avec aggravation de la mort civile pour Polignac, (3) Paris se souleva. Une populace furieuse se pressait dans les rues et l'on pouvait craindre les pires désordres. La jeunesse des écoles, prête à se joindre à l'émeute, se rendit tout à coup à la cause du gouvernement qui, habilement, avait préparé ce mouvement tournant. Enfin, le désordre cessa grâce à l'intervention d'un bataillon de la garde nationale de la banlieue qui fit acclamer le Roi.
On comprend aisément l'effet de ces soulèvements sur l'esprit des ambassadeurs étrangers. Stuart et Pozzo se demandaient si le gouvernement ne chercherait pas une diversion dans la guerre. Le Roi lui-môme assurait, peu après qu'il n'en était rien ; (4) mais il cachait mal son émotion et son inquiétude. Quant à la faiblesse et à l'incapacité des ministres, « Il me faudrait, disait-il, (5) des hommes forts, avec des vues élevées et doués de l'énergie nécessaire pour faire adopter des mesures énergiques par les Chambres. Mais où les trouver? Vous voyez, par la proposition de M. Laffitte de voter des remerciements aux élèves des écoles, comment je suis représenté dans la Chambre des députés ! Savez-vous ce qui l'a engagé à faire cette motion'? C'est parce que son nom ne se trouvant pas dans les adresses et dans les proclamations publiées dans les écoles, il a
(1) Apponyi à Metternich, 20 décembre 1830.
(2) Idem, idem.
(3) Le Roi avait, d'ailleurs, usé de tout son pouvoir pour empêcher la condamnation à mort des ministres, et il avait personnellement tout mis en œuvre pour « traverser cette crise formidable, sans permettre l'entrée dans son ministère aux chefs de la faction et, par conséquent, d'éviter la guerre avec les conséquences terribles qui en auraient été la suite. » (Pozzo à Nesselrode, 7-10 décembre 1830). — Au milieu de la tourmente qui l'enserrait, comment ne pas rendre justice à cette attitude de Louis- Philippe luttant désespérément, non seulement pour le salut du trône,, mais encore pour celui de la France ?
(4) Apponyi à Metternich, 2G décembre 1830.
(5) Idem, idem.
260 LA RÉVOLUTION DE JUILLET 1830 ET l'eUROPE
voulu, par cette inconcevable démarche, revendiquer sa popularité. » Il était hors de doute, qu'en se prononçant pour le gouvernement, les élèves des écoles avaient contribué fortement au rétablissement de l'ordre. (1) La démission de La Fayette, survenant dans ces conditions à la suite (hi vote de la Chambre, qui supprimait le commandement général des gardes nationales, ne produisit cependant pas les troubles qu'on aurait pu prévoir. (2) Il semblait que, pour un instant, bien court peut-être, le peuple était las de ces perpétuelles commotions. « Cette popularité si vantée, si redoutée du citoyen des deux mondt^s, paraît se réduire ainsi à la valeur d'un simple épouvantail, dont le gouvernement a été délivré par une circonstance fortuite et heureuse, pour ainsi dire, malgré lui, et sans une
(î) Les chefs des étudiants avaient fait placarder cette proclamation dans Paris :