UN LION 'DANS LES RETS
La ville de Namur. - Marguerite de Valois. - Ses intrigues dans le Hamaut en faveur du duc d'Alençon. - Sa réception par Don Juan à Namur. -- Fêtes en son honneur. - La citadetle de iNamur est surprise par Don Juan. — Projet de surprendre celle d'Anvers. - Lettres des États à Philippe portées par Escovedo. - Aventures et sort d'Escovedo à Madrid. - Réparation des digues. - Voyage du Prince en Hollande. - Sa lettre aux États-Généraux au sujet de la citadelle de Namur. Sa visite à Utrecht. - Correspondance et négociations entre Don Juan et les États. - Caracere violent et amer de ces rapports. - Tentative de Trèslong sur Anvers déjouée par De Bourse. - Panique oppor une des mercenaires allemands.- Anvers est évacué par les troupes étrangères. - Nouvelles correspondances. - Audace des exigences du Gouverneur. - Lettre d'Escovedo et d autres elles sont interceptées. - Projets personnels de Don Juan, les Etats ne les pénètrent pas. — Sa lettre à l'impératrice douairière. - Troisième correspondance avec les Etals. — Position pénible et fausse du Gouverneur. — Dé mohtion partielle de la citadelle d'Anvers et d'autres forte" resses par les patriotes. — Statue du duc d'Albe. — Lettres des Etats-Généraux au Roi.
Les Pays-Bas comptaient peu de cités de site plus
pittoresque, d'architecture plus gaie, d'aspect plus attrayant que la petite ville de Namur. Au confluent de la Sambre et do la Meuse, jetant sur chacune de ces rivières un pont de structure solide mais gracieuse, elle s'étendait dans un vallon des plus fertiles; c'était une large plaine, en forme de croissant, coupée par la Meuse rapide et enclose ici de collines aux douces pentes cultivées jusqu'au faîte, là d'abrupts escarpements calcaires couronnés de verdure.
Des champs de blé, de riches vignobles, des jardins pleins de fleurs, séparés par des haies, s'en partageaient la surface. Bien des regards ont contemplé avec délices ce vallon célèbre et charmant; bien des flots de sang se sont mêlés à ces eaux scintillantes, depuis les jours néfastes écoulés par bonheur qui nous servent aujourd'hui de thème, et le vallon est toujours aussi calme, le fleuve est toujours aussi clair. Aujourd'hui, comme en ces temps passés mais non pas oubliés, la petite ville se groupe à l'angle des deux rivières ; droit au dessus d'elle se dresse la sombre et massive forteresse, suspendue au milieu des airs comme le casque énorme de la fable, prête à écraser la ville pygmée étendue à ses pieds.
C'était cette fameuse citadelle surplombant d'environ cinq cents pieds le lit du fleuve, et placée près des frontières de France, qui rendait la ville de Namur si importante et qui, en ce moment d'embarras, attira l'attention de Don Juan. Le prétexte qu'il cherchait ne tarda pas à se présenter. Il lui fut fourni par la visite inattendue d'un personnage célèbre. La belle Marguerite de Valois, reine de Navarre, se rendait à Spa pour y prendre les eaux. Sa santé était aussi bonne que sa beauté était parfaite, mais elle fuyait un mari détesté pour seconder un frère qu'elle aimait d'une affection plus que fraternelle; — le duc d'Alençon était, en effet, l'un des nombreux compétiteurs du
DON JUAN D AUTRICHE
gouvernement des Pays-Bas, et la correspondance engagée par lui et son frère avec d'Orange et ses agents se poursuivait toujours. La trêve hypocrite conclue avec les Huguenots en France avait de nouveau fait place à la guerre. Henri de Valois avait déjà commencé en Gascogne ses opérations contre Henri de Navarre qu'il détestait non moins vivement peut-être que Marguerite le faisait de son côté, et le duc d'Alençon avait entrepris le siège d'Issoirc. Pendant ce temps, la belle reine venait mêler le fil d'or de ses intrigues de femme à la trame sombre des destinées des Pays-Bas.
Peu d'esprits ont déployé plus de ruses que le sien; peu dévisages ont eu des grâces plus fatales que les siennes. Vraie descendante d'une Môdicis, digne sœur de Charles, de Henri et de François, — ces princes à jamais infâmes dans les annales de la France, — elle avait plus de beauté et d'esprit que Marie Stuart, et dans les sciences comme dans les arts d'agrément elle surpassait Elisabeth d'Angleterre. « L'éclat de sa beauté brûlait,» suivantle langage déclamatoired'undo ses plus grands adorateurs, «les ailes de toutes celles du monde. Il faudrait que Dieu allongeât le monde et haussât le ciel plus qu'il n'est pour publier ses mérites, beauté et vertus, d'autant que l'espace du monde cL de l'air n'était assez capable pour le vol de sa pcrlection et renommée. » Et ailleurs cet adorateur nous dit encore qu'elle était une Minerve pour l'éloquence, qu'elle composait des vers incomparables, qu'elle chantait divinement aux accords de son luth dont elle s'accompagnait, et que ses lettres familières renfermaient tant d'esprit qu'il « n'y avait nul, les voyant, qui ne se moquât du pauvre Cicéron, avec les siennes familières. » Le monde a frissonné pendant longtemps au souvenir de la sombre tragédie de ses fiançailles. Élait-il donc étrange que la haine et l'inceste et le
meurtre aient suivi un mariage inauguré par de telles horreurs !
Don Juan avait vu les perfections de Marguerite à Paris, sous son déguisement mauresque, et il avait couru le danger de devenir réellement vis à vis d'elle l'esclave dont il jouait le rôle. « Sa beauté est, en effet, plus divine qu'humaine, » disait-il, « mais elle est plutôt l'aile pour corrompre les âmes que pour les élever. » Et voici maintenant que l'enchanteresse traversait son propre gouvernement ; elledevaitpasser par Namur pour se rendre à Liège : la galanterie exigeait de lui qu'il allât à la rencontre de la noble visiteuse. Suivi par une troupe choisie de gentilshommes et par quelques chevaliers de sa garde du corps, le Gouverneur vint à Namur.
Pendant ce temps, la Reine franchissait la frontière et était cordialement accueillie à Cambrai. L'évêque de cette ville, — membre de la maison de Berlaymont, — était un dévoué partisan du Roi, et quoique flamand, il était espagnol dans le fond du cœur. La belle reine essaya sur lui ses cajoleries, mais tout fut vain. Le prélat lui donna un bal magnifique, mais résista à ses séductions. Il se retira au souper; le gouverneur de la citadelle, le seigneur d'Inchy, resta près de Marguerite qui eut plus de succès avec lui. Elle trouva en lui un ennemi ardent de l'Espagne, un ami de la France, un homme impatient de l'autorité de l'évoque. Il obtint l'autorisation d'accompagner son hôtesse royale, pendant les premiers relais de son voyage ; quand il rentra à Cambrai, esclave volontaire de Marguerite, il ne tint plus la citadelle ni pour l'évêque ni pour le Roi, mais pour le frère de Marguerite, le duc d'Alençon. La Reine fut reçue avec grande pompe à Mons par le comte de Lalaing qui était le gouverneur du Hainaut, mais gouverné lui-môme par sa femme. Des réjouissances d'une semaine ce-
DON JUAN D'AUTRICHE
îèbrèrent l'arrivée de la Reine; celte courte période de temps suffit a Marguerite pour subjuguer complètement les cœurs de Lalaing et de sa femme. Il convint que les Flandres avaient été longtemps séparées de la France, leur mère-patrie, à laquelle elles revenaient de droit. Le comte étail un franc catholique, mais haïssait l'Espagne. Parent d'Egmont, il désirait en venger la mort ; citoyen sans amour pour le peuple, il jalousait d'Orange. En outre sa femme avait été complètement fascinée par l'adroite reine. L'amitié éclose en un jour entre ces deux belles dames était d'ailleurs si vive qu'elle rendait indispensable la jonction à la France des Flandres et du Hamaut. Le comte promit de tenir tout son gouvernement au service du duc d'Alcnçon, et conseilla à Marguerite de gagner l'incorruptible gouverneur de Cambrai. Marguerite ne lui dit pas que déjà elle avait converti à ses vues ce haut fonctionnaire, mais recommanda aux deux époux de chercher à l'éloigner, si c'était possible, de sa fidélité au Roi.
Lalaing, avec une suite d'hommes armés, accompagna alors la Reine sur la route de Namur, mais, en entendant le bruit lointain de l'escorte de Don Juan qui s'approchait, il s'en retourna, car il ne souhaitait pas en ce moment se trouver face à face avec le Gouverneur. Don Juan s'arrêta quelque temps en attendant l'arrivée de Marguerite. Il ne se doutait nullement des intrigues politiques qu'elle avait déjà ourdies, et il ne vit pas dans cette belle créature qui s'approchait, son ennemi le plus mortel. Marguerite voyageait dans une magnifique litière aux colonnes dorées, garnie de velours écarlate, et entièrement fermée de glaces ; sa litière était suivie de celle de la princesse de la Roche-sur- Yon et de madame de Tournon. Après elles, venaient dix dames d'honneur à cheval et six voitures occupées par les suivantes. Le cor-
RÉVOLUTION DKS PAYS-BAS
tège se complétait enfin par des gardes et des domestiques attachés au service de la Reine. En abordant la litière royale, Don Juan descendit de cheval et présenta ses hommages à la visiteuse. Marguerite répondit à ce salut. à la maniera française, en lui présentant sa joue à embrasser ; et la môme laveur fut accordée au duc d'Aerschot et au marquis d'Havre. Les cavaliers remontèrent alors à cheval et escortèrent la voyageuse jusqu'à Nainur. Don Juan chevauchait à côté de la litière de la Reine cl conversa avec elle durant tout le chemin. La soirée était fort avancée lorsque le cortège entra dans la ville. Les rues en étaient cependant brillamment illuminées; et quoiqu'il fût presque minuit, boutiques et maisons n'offraient que feux et lumières. Don Juan, croyant que nulle attention ne serait aussi agréable à son hôtesse que de pourvoir à son repos, la conduisit au logement préparé pour elle. Marguerite fut frappée de la magnificence des appartements où elle fut introduite. Un salon spacieux et imposant, pompeusement meublé, s'ouvrait sur une série de chambres et de cabinets, dignes, dans leur arrangement, d'un palais royal. Le dais et les couvertures du lit réservé à Marguerite retraçaient, dans leurs broderies exquises, les épisodes de la bataille de Lépantc. Le grand salon était tendu de tapisseries splendides en satin et en velours, brochées d'argent, et sur lesquelles ressortaient un grand nombre de personnages avec le costume antique, personnages en même broderie massive. Le reste de la garniture était aussi en satin, en velours, on toile d'or et en brocard- La Reine fut éblouie de tant de magnificence, et l'un des courtisans ne put s'empêcher d'exprimer son élonnement de la splendeur des appartements et des décorations, qui, comme il l'observa au duc d'Aerschot, semblaient plus appropriés au palais d'un puissant monarque, qu'à l'habitation d'un jeune prince célibataire.
DON JUAN D'AUTRICHE
Le duc répondit que ces luxueuses broderies n'étaient point les produits de l'extravagance, mais bien de la valeur et de la générosité. Après la bataille de Lépante, Don Juan avait rendu sans rançon, à un puissant pacha turc, ses deux fils faits prisonniers. Le père reconnaissant avait envoyé au vainqueur, en présent, cette superbe tapisserie, et Don Juan l'avait fait arranger en tenture, à Milan, ville que le goût de ses tapissiers a rendue célèbre dans cet art.
Le lendemain matin, une grand'messe, accompagnée par une musique militaire, fut célébrée et suivie d'un banquet somptueux dans le grand salon. Don Juan et la Reine se trouvaient assis à une table, à trois pieds du restant des convives. Le vin leur était servi à genoux par Ottavio Gonzaga. Le bal vint, comme à l'ordinaire, après le banquet, et les fêtes continuèrent ainsi jusque fort avant dans la nuit, sans qu'un seul moment Don Juan quittât sa belle visiteuse. Pour le jour suivant, au matin, avait élé organisée une fête sur une petite île, au milieu du fleuve. La compagnie prit place sur une flottille de barques magnifiquement pavoisées et peintes, et dont plusieurs étaient montées par des musiciens. Marguerite se reposa sur un riche canapé, dans sa chaloupe dorée. Plus belle et plus perfide que la reine d'Egypte, Cléopâtre, elle aussi avait séduit le jeune homme fameux qui avait conquis et non pas perdu le monde, sous les hauteurs d'Actium. Les convives débarquèrent à File où le banquet se trouvait déjà préparé, au milieu d'un grand berceau de lierre et sous des ormes pleins d'ombrage. Les danses sur la pelouse se continuèrent jusqu'à une heure très avancée de la soirée ; depuis plusieurs heures déjà, les étoiles d'été s'étaient levées dans les deux, lorsque la société remonta dans les barques.
Plus que jamais enchaîné par la fiancée de la Saint-
Barthélémy, Don Juan ne voyait pas que le seul but de Marguerite, en visitant ses' États, avait été de séduire ses sujets et de miner son autorité. Cependant son but u lui avait été moins de faire la cour à la Reine que d'utiliserla présence de celle-ci pour cacher ses propres desseins. Il se mit immédiatement à l'œuvre: la Reine, le jour qui suivit cette fête, avait repris son voyage vers Liège, en descendant le fleuve ; à peine avait-elle disparu à sa vue qu'il enfourcha son cheval, et, accompagné de quelques serviteurs dévoués, il sortit des portes en galopant et traversa le pont qui menait à la citadelle. Il y avait déjà envoyé le fidèle Berlaymont avec ses quatre fils non moins sûrs ; les seigneurs de Meghen, de Floyon, de Hierges et de Haultepenne. Ces gentilshommes avaient informé le commandant de la forteresse que le Gouverneur se rendait à la chasse et qu'il serait convenable de lui offrir l'hospitalité du château, s'il venait à passer de ces côtés. Un nombre considérable d'hommes armés avaient été cachés dans les bois et bosquets du voisinage. Le seigneur de Proymont qui ne soupçonnait rien, s'était rendu à la justesse de la proposition de Berlaymont. Pendant ce temps, Don Juan arriva près du château, en faisant sonner le cor. Il pénétra avec le châtelain dans la citadelle, tandis qu'un des gentilshommes de sa suite restait à la porte et que les soldats embusqués aux alentours escaladaient le rocher. Dès que tout fut prêt, le gentilhomme rentra dans la salle et fit un signe à Don Juan, qui déjeûnait avec le commandant. Le Gouverneur-Général se leva vivement et tira l'épée : Berlaymont et ses quatre fils mirent la main à leurs pistolets ; au même instant entraient les soldats. Don Juan dit au châtelain de se rendre, s'écriant que ce jour était le premier de son règne. De Proymont pris à l'improviste, et ne comprenant rien à cette attaque mélodramatique d'un gou-
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verneur légitime contre sa propre citadelle, ne fit pas pende difficulté d'obéir. 11 fut alors renvoyé ainsi que
vleiE 011 f 6 , 1 " Pk , Ce ,' C ° mp0sée en 8 railde P«Uo de vieillards et d'invalides. Les soldats nouvellement
arrives les remplacèrent, d'après les ordres du Gouverneur. Le château de Namur appartenait à Don
PhLnZ ^ P ° inl de d ° uLe que le présentant de Philippe eut pleinement le droit de se rendre maître d une forteresse faisant partie de son gouvernement ln-yapoinlde doute non plus que le strXèm»
msohte qu'ilavait .employé Lit 'lieu d'ot „ïr Te S Etats sans être même excessivement agréable au Roi ou e lois rien n'assure qu'il eût pu accomplir son pr !
jet d une autre manière. Ce n'était là du reste que le
premier acte d'une série de desseins à réaliser biento!
par lui, desseins qui devaient bientôt lui servira* ablir son autorité ébranlée. Il était fatigué déjouer
1 hypocrite et avait acquis la conviction que lui eUon
Z^lTl^J^ *» ^ étants dïï ^ays-Bas. La paix était impossible, — k guerre lui
elai interdite. Presque réduit à une nullité absolue
par le prince d'Orange, il était temps pour lui de ™
«r 7 nt - d ' appui ' et dans ° ette &£■£
imprenable, il avait au moins une bonne position Plusieurs mois auparavant déjà, le prince d'OranTe' avait manifesté un vif désir q^e les Etats s S sen de cette ville importante et de sa citac el e Vo us " connaissez » avait- U écrit à Bossu, en décembre « le dommage et les dangers que la perte de la ville et du château de Namur peut nous causer. Permettez mo 1 de vous recommander de prendre autant d^son™ possible pour les conserver.» Malgré ces avi C garde avait été confiée à une poignée dStr'on L commandés par un vieux, gouverneur affaibli P * JNous savons combien pressantes avaient été les sol
licitations du Prince, non seulement en vue de faire bonne garde dans les citadelles, mais môme en vue de détruire « ces repaires de la tyrannie, » bâtis par des despotes, non pour protéger, mais pour écraser les villes qui se trouvaient à leur pied. Toutes ces précautions avaient été négligées, et voici que les suites s'en faisaient sentir, car le château de Namur n'était pas le seul dont Don Juan cherchât à s'assurer. Quoique le duc d'Aerschot semblât son serviteur tout dévoué, le Gouverneur ne s'y hait pas, et désirait voir la citadelle d'Anvers en des mains moins équivoques. Il avait en conséquence éloigné de ce poste important non seulement le duc, mais son fils, le prince de Chimay, qui pendant l'absence de son père commandait la forteresse ; il les avait tous deux engagés à l'accompagner à Namur. Un courtisan aussi galant que d'Aerschot ne pouvait se refuser à porter ses hommages à une princesse aussi illustre que Marguerite de Valois ; pendant l'absence du duc et du Prince, les clefs de la citadelle d'Anvers avaient été, d'après les ordres de Don Juan, remises en la possession du seigneur de Treslong, un royaliste sans scrupules et dévoué. Le célèbre colonel Van Endo — dont la participation, à la tête de la cavalerie allemande , au terrible sac de cette ville qu'il avait dû défendre, a été racontée, — reçut l'ordre de retourner à Anvers. II devait se présenter ouvertement aux autorités de la ville, mais il avait l'ordre secret du Gouverneur-Général d'agir en coopération avec les colonels Fiigger, Frondsberger et Pollwiller qui commandaient les forces stationnées dans la ville. Ces officiers distingués avaient eu, durant tout l'été, une correspondance secrète avec Don Juan, car ils étaient les instruments au moyen desquels il se proposait, par un coup hardi, de reconquérir son autorité presque perdue. Tout en paraissant seconder les efforts des États-Généraux
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pour payer et renvoyer les mercenaires, il n'en avait jamais eu la pensée, et il voyait maintenant le temps venu d'exécuter les plans secrets convenus entre lui et les colonels allemands. Il leur écrivit donc de ne plus retarder l'accomplissement de ces projets, — projets consistant en la prise de la citadelle d'Anvers, de la même manière qu'avait déjà été heureusement saisie celle de Namur. Le duc d'Âerschot, son frère et son fils, étaient en son pouvoir, et ne sauraient rien faire pour empêcher la coopération des colonels dans la cité avec Treslong dans la forteresse ; le Gouverneur allait de cette manière pouvoir, en attendant la suite des événements, reposer tranquillement sa tête «sur l'oreiller du château d'Anvers, » selon l'expression employée plus tard par les États.
La carrière aventureuse de Don Juan n'était cependant pas destinée à s'écouler aussi tranquillement, sur un courant facile. Il est vrai que les États n'avaient pas encore entièrement perdu leur confiance en son caractère, mais la prise de Namur et la tentative sur Anvers, en même temps que le contenu des lettres interceptées écrites par Don Juan et Escovedo à Philippe, à Perez, à l'Impératrice, aux colonels Frondsberger et Fttgger, étaient chose de nature à leur ouvrir bientôt les yeux. Dans l'entretemps, presque au même moment où Don Juan exécutait son entreprise sur Namur, Escovedo avait pris affectueusement congé des Etats à Bruxelles, car, comme nous l'avons donne déjà à entendre, il avait été jugé nécessaire, tant au point de vue des intérêts apparents que des Projets secrets de Don Juan, que le secrétaire Escovedo lit visite à la cour d'Espagne. D'après l'ordre du bouverneur-Général, il avait offert de se charger de joute mission pour le Roi, que les États voudraient lui confier, et ceux-ci avaient, en conséquence, envoyé a Philippe une longue lettre, dans laquelle ils épan-
chaient abondamment leur indignation et leur haine. Ils se plaignaient au Roi de l'occupation continuelle du pays par les mercenaires allemands qui leur tenaient toujours le poignard sur la gorge, et qui par leurs pillages et leur arrogance appauvrissaient et torturaient le peuple. Ils lui rappelaient les grands sacritices pécuniaires que s'étaient imposés autrefois les Provinces, pour le maintien du gouvernement, et ils avaient recours maintenant à sa générosité. Ils lui remettaient sous les yeux le pitoyable spectacle que présentait Anvers, peu de temps auparavant « la nourrice de l'Europe, le plus beau fleuron de la couronne royale, la plus belle et la première ville du monde, et maintenant presque ruinée et perdue ; » et comme instructions supplémentaires à Escovedo, afin qu'il n'omît pas dans ses communications verbales de représenter les mauvais résultats de la voie que suivaient les Gouverneurs de Sa Majesté dans les Pays- Bas, ils le renvoyaient avec des souhaits de bonheur et avec « une escorte de couronnes » suffisante pour produire deux mille courone s de rente. Sa correspondance secrète fut interceptée et publiée quelques semaines après son départ pour cette terrible Espagne d'où si peu de voyageurs revenaient.
Nous le suivrons là pour un instant. Quelques mots, concernant les causes et l'accomplissement de ce meurtre célèbre, qui fut élaboré jusque dans le cours de l'année suivante, suffiront pour en finir avec l'infortuné Escovedo. Nous avons vu avec quelle adresse Antonio Perez, secrétaire de l'État, amant de la prin. cesse d'Éboli, et à celle époque conseiller dirigeant de Philippe, avait fait naître et avait nourri dans l'esprit du Roi la plus extravagante défiance quant aux projets de Don Juan et de son secrétaire intime. Il avait persuadé au Roi que leur projet était de l'attaquer en Espagne et de le dépouiller de sa couronne, aussitôt
DON JUAN D'AUTRICHE
que Don Juan serait solidement assis sur le trône d'Angleterre. Il rejetait sur Escovedo la première idée et l'instigation de cet absurde complot dont des fous seuls auraient pu avoir l'idée, et qui probablement n'avait jamais existé.
Aucune preuve de cet absurde projet n'était fournie. Le langage que Perez accusait Escovedo d'avoir tenu avant son départ pour les Flandres : — qu'ils avaient l'intention, Don Juan et lui, de fortifier 'la roche de Mogro,qui,de même que la ville de Santander, devait les mettre à même de s'emparer de l'Espagne, aussitôt qu'ils seraient en possession de l'Angleterre, — est trop absurde pour avoir élé tenu par un homme d'autant de valeur qu'Escovedo. Certes, si Perez avait pu se procurer le moindre écrit, de la main de Don Juan ou d'Escovedo, qu'il aurait pu transformer en une preuve irrécusable de ce qu'il avançait, cela aurait simplifié la chose, et aurait rendu tout à fait superflu ce ouï-dire imaginaire. Perez, d'accord en cela avec Philippe, avait systématiquement correspondu avec Don Juan et Escovedo, de façon à tirer de leur correspondance quelque preuve qui démontrât a l'évidence la réalité du crime dont il les accusait. « C'était le seul moyen, » disait Perez à Philippe, « de leur faire présenter leur sein au glaive. » — « Je suis tout à fait de la même opinion, » répondit Philippe à Perez, « car selon ma théologie, vous ne rempliriez pas votre devoir envers Dieu et envers les hommes, si vous ne faisiez pas comme vous faites. » De plus, les conspirateurs de Madrid ne pouvaient arracher de la bouche des conspirateurs supposés des Sandres, aucune preuve accablante, si ce n'est que Don Juan, après l'arrivée d'Escovedo en Espagne, demandait instamment et fréquemment dans ses lettres, qu'on le renvoyât avec l'argent qu'il était allé chercher en Espagne. « De l'argent, beaucoup d'ar-
genl, et Escovedo, » écrivait le Gouverneur; et Philippe était tout disposé à accepter cette exclamation toute naturelle, comme une preuve convaincante des desseins de son frère contre sa royauté. S'appuyant sur cet assemblage de choses disparates — le complot contre l'Angleterre, la bulle du pape, le désir exprimé par Don Juan de se jeter en France comme simple aventurier, à la tête de quelques mille hommes seulement, — Perez, d'après son propre aveu, rédigea un protocole, que le Roi approuva lbrmellemenl dans la suite, et qui concluait à la nécessité de l'aire mourir Escovedo immédiatement, mais secrètement et par le poison. Le marquis de Los Vélos, à qui on montra cette pièce en lui demandant son conseil, assura que, tût-il même sur son lit do mort, et eût-il l'hostie sacrée en bouche, il volerait la mort du coupable ; Philippe s'était déjà arrêté à la même conclusion ! Perez entreprit joyeusement l'exécution de la chose, le Roi lui ayant donné carte blanche ; c'est ainsi que le malheureux secrétaire fut voué à son malheureux sort. Immédiatement après l'arrivée d'Escovedo à Madrid, il adressa une lettre au Roi. Philippe l'expédia parmi d'autres dépêches, avec cette annotation : « V avant-courrier est arrivé; il est urgent de se hâter et d'en unir avec lui avant qu'il ne nous assassine. »
Le Roi ayant été si artificieusement excité contre son frère et l'infortuné secrétaire de celui-ci, demandait à grands cris la mort d'Escovedo. Vers la môme époque, Escovedo découvrit, peu de temps après son arrivée en Espagne, les amours de Perez et de la princesse d'Éboli, et en fut vivement choqué. Il croyait de son devoir, tant envers le Prince décédé qu'envers le Roi, qui seul de toute la cour ignorait, paraît-il, cette affaire, la double trahison de sa maîtresse et de son ministre. Perez et Anne d'Éboli, furieux de l'audace d'Escovedo, et craignant de le voir exécuter sa
DON JUAN D'AUTRICHE
menace, résolurent de se débarrasser d'un personnage si importun. Ils mirent à prolit la colère de Philippe contre Don Juan, et Perez reçut du Roi l'ordre secret de faire assassiner Escovedo >. Le crime que l'on projetait ainsi avait donc pour prétexte une prétendue conspiration de Don Juan contre la couronne de Philippe, et pour motif réel les terreurs et la rage de la princesse d'Éboli et de son amant.
Les détails du meurtre furent arrangés et exécutés par Perez -, mais il faut, pour rendre justice à Philippe, reconnaître qu'ils restèrent très inférieurs en habileté aux exploits qu'avait souvent réalisés le Roi sur le même terrain, Trop de gens furent mis dans la confidence du complot. 11 y eut beaucoup de maladresse, beaucoup de scandale, et dans le public de Madrid personne n'entretint jamais de doutes raisonnables, sur les instigateurs et les auteurs réels du crime. Deux tentatives d'empoisonner Escovedo furent commises par Perez à sa propre table, par l'intermédiaire d'Antonio Enriquez, un de ses serviteurs ou page de confiance. Toutes deux échouèrent. Une
1 Comparez Cabrera, XII. 972, qui cherchant comme toujours à excuser le Roi dont il est le panégyriste officiel, raconte que l'arrêt de mort d'Escovedo l'ut écrit sur un blancseing du monarque, tel qu'en ont souvent les ambassadeurs et les vice-rois. Il ne nous apprend pas comment Perez (qui n'était ni vice-roi ni ambassadeur) se trouvait muni de pareilles pièces. 11 avoue de plus que la mort d'Escovedo ne déplut pas au Roi, « que no desplaria al Rev su muerte violenta. » — p. 972.
* Le récit de cet assassinat, si remarquable en lui-même, et si important par ses conséquences médiates, a été fait d'une façon magistrale par Mignet (Antonio ferez et Philippe II), p. 34 et suivantes, d'après une copie manuscrite du fameux procès, laquelle appartient au ministre des affaires étrangères de France.
troisième eut le même sort, mais éveilla enfin des soupçons. Pour les détourner, une femme, esclave de la maison d'Escovedo, fut arrêtée et pendue incontinent en place publique, comme ayant prétendument attenté ainsi à la vie de son maître. Quelques jours après (31 mars 1578), le coup réussit enfin ; il fut accompli à la tombée de la nuit, dans les rues de Madrid, par six conspirateurs : le majordome de Perez, un de ses pages, un campagnard, frère de ce dernier, un ancien marmiton des cuisines du Roi, nommé Jean Rubio, et qui avait été employé dans les tentatives d'empoisonnement, enfin, deux bravi de profession furent engagés pour la circonstance. Ce fut Insausti, l'un des deux derniers, qui dépêcha Escovedo d'un seul coup d'épée, les autres l'assistèrent en attirant Escovedo et en faisant le guet aux alentours.
Las meurtriers s'enfuirent et vinrent faire rapport à Perez qui, pour sauver les apparences, était à la campagne. Les soupçons du public eurent bientôt découvert les vrais coupables, qui étaient au dessus de l'atteinte des juges ; les motifs qui avaient amené le meurtre ne restèrent pas davantage ignorés, sauf du principal meurtrier lui-même. Philippe avait ordonné l'assassinat, mais il était clans la plus complète erreur sur sa véritable cause. Il était la dupe d'un misérable plus retors encore que lui, et il croyait sacrifier un conspirateur qui en voulait à sa couronne, alors qu'il ne faisait qu'écraser un malheureux qui avait pris trop soin de ce qu'il appelait l'honneur de son maître.
Les assassins furent, cela va sans dire, protégés contre toute poursuite etdûment récompensés. Miguel Bosque, le paysan, reçut cent couronnes d'or, payées par un commis de Perez. Mesa, l'un des bravi, fut gratifié d'une chaîne d'or, de cinquante doublons de
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huit, et d'une coupe d'argent, outre un diplôme d'intendant de la princesse d'Éboli que celle-ci lui remit elle-même de sa belle main. Le second bravo, Inausti, qui avait porté le coup mortel, le page Enriquez. et le marmiton furent tous nommés enseignes dans V armée de Sa Majesté, avec une pension annuelle de trente couronnes d'or pur dessus le marché. Philippe signa leurs brevets le 19 avril 1578. Tel était alors en Espagne le salaire du meurtre : des chaînes d'or, des coupes d'argent, des doublons, desrentes et des grades dans l'armée! Quant à la fidélité, elle ne recevait que trop souvent. le poignard pour récompense, comme dans le cas du pauvre Escovedo. Devait-on s'étonner que le meurtre y fût plus connu que la fidélité?
La carrière ultérieure d'Antonio Perez, — son procès fameux, son bannissement, ses intrigues, ses mensonges, son long exil et sa mort misérable, — n'a point trait à notre histoire ; nous allons donc finir notre brève digression.
Avant d'exposer l'issue du complot ourdi contre la citadelle d'Anvers, il nous faut revenir pour un instant au prince d'Orange. C'est dans les actes et les écrits de cet homme, de cet homme seul, que réside pour le moment presque toute l'histoire de la Réforme dans les Pays-Bas, presque tout le développement de la République encore enfant. Tout le reste n'est qu'une suite de mines et contre-mines, de luttes et de récriminations réciproques entre Don Juan et les États.
Pendant le court instant de répit dont ils jouissaient, les habitants de la Hollande et de la Zélande s'étaient appliqués à réparer sur une grande échelle leur vaste système de digues. Ils reconstruisirent complètement et à frais énormes, sous l'encouragement et la présence du Prince, sous la direction de son expérience, sous l'aiguillon de son énergie, ces barrières qui protégeaient leur patrie contre l'Océan, mais qu'ils avaient
détruites de leurs propres mains pour se protéger euxmêmes contre la tyrannie. La tâche ainsi accomplie était effrayante, et digne, dit un contemporain, d'une éternelle mémoire.
Pour satisfaire au vœu populaire, le Prince parcourut alors ces petites provinces, honorant tour à tour chaque ville d'une courte visite. L'hommage spontané qui s'élevait de tous les cœurs était touchant et simple. Il n'y eut ni arcs de triomphe, ni musique guerrière, ni bannières, ni troupes théâtrales. On n'entendait qu'un cri, qu'un chant de reconnaissance, sortant en chœur de mille bouches : « Père Guillaume arrive ! Père Guillaume est là! » s'écriait joyeusement toute la population, les hommes, les femmes, les enfants, quand la nouvelle de sa venue se répandait en quelque lieu. C'était un patriarche visitant ses enfants et non un conquérant, non un vulgaire monarque posant devant ses adorateurs. Heureux étaient ceux qui entendaient sa voix, plus heureux ceux qui lui touchaient la main, car ses paroles étaient pleines de tendresse, sa main était offerte à tous. Nul n'était assez humble pour n'oser l'approcher, nul assez ignorant pour ne point le connaître. Tous savaient, que pour défendre leur cause.il était descendu de ses grandeurs de prince, des douceurs de son luxe, à l'état presque misérable d'un proscrit mis hors la loi. Pour eux, il s'était ruiné, lui et les siens ; il avait engagé ses domaines, vendu ses joyaux, ses meubles, il s'était presque privé de vêtements et de pain. Grâce à ses efforts, l'Espagnol avait été chassé de leur sol étroit, l'Inquisition écrasée dans leurs murs, et hier encore leurs frères des autres provinces étaient unis avec eux en un faisceau de résistance à un ennemi commun.
Il trouvait encore le temps, au milieu de ces foules enthousiastes qui se pressaient sur ses pas, de diriger
DON JUAN D AUTRICHE
les travaux des États-Généraux qui, à mesure que leurs relations avec Don Juan se compliquaient et s'aigrissaient, s'en rapportaient de plus en plus à ses conseils. Dans une lettre qu'il leur adressa de Harlem, le 20 juin, il les conjurait avec beaucoup de chaleur de bien garder la Pacification de Gand, qui devait être leur ancre pendant la tempête. Il leur assurait que si on parvenait à la leur arracher, leur naufrage était inévitable. Il leur rappelait que jusqu'ici, ils n'avaient eu, de ce traité, que l'ombre, et non la substance; qu'ils étaient restés privés de ce qui eût dû être son plus précieux fruit — la concorde entre euxmêmes. Lui-même, avec ses frères, par leurs labeurs, par leurs richesses, par leur sang, avaient construit le pont au dessus duquel la contrée avait passé à la Pacification de Gand. C'était à la nation à maintenir ce qu'ils avaient si péniblement gagné; mais, ajoutait-il, le gouvernement n'agit point de bonne foi, on fait des préparatifs secrets pour anéantir l'autorité des États, rétablir les Édits, élever des étrangers aux hauts emplois et réédifier l'échafaudettout l'attirail des vieilles persécutions.
Déjà auparavant et dès que Don Juan se fut emparé du château de Namur, et eut lancé, pour justifier cet acte, ses accusations contre d'Orange, celui-ci s'était empressé d'envoyer aux États-Généraux Taffin et Saintc-Aldegonde avec le mandat de faire connaître son opinion sur l'événement. Outre ces ambassadeurs, il avait adressé aux États un message d'une éloquence convaincante dans sa simplicité. « Le seigneur Don Juan, » disait-il, « m'a accusé de violer la paix, et de soutenir des attentats contre sa vie, et cela pour chercher à vous persuader de vous unir à lui, pour me déclarer la guerre à moi, à la Hollande et à la Zélande; mais je vous supplie, avec la plus vive affection, de vous rappeler nos engagements mutuels, solennels,
de maintenir et d'observer le traité de Gand. » Il engageait en conséquence les États à se bien tenir en garde contre les artifices employés pour les détourner du seul sentiment qui menât à la tranquillité de leur commune patrie, et à sa véritable splendeur et prospérité. « Je crois qu'il n'y a parmi vous personne, » continuait-il, « qui puisse douter de moi, s'il consent à peser soigneusement toutes mes actions, et à observer attentivement la voie que je suis et que j'ai toujours suivie. Qu'on les confronte avec la conduite de Don Juan, et chacun verra que toutes mes espérances de bonheur tant pour mon pays que pour moi-même, se fondent uniquement, pour le maintien de la concorde, sur la légitime restauration de nos libertés, but auquel aspirent également tous les bons patriotes et vers lequel tous mes efforts ont toujours tendu. Comme au contraire Don Juan ne trouve de grandeur que dans la guerre, comme il n'est rien qui lui soit aussi odieux que le calme, comme il a donné d'amples preuves de ces penchants dans tous ses desseins et toutes ses entreprises, tant avant qu'après le traité de Marche en Famenne, tant au dedans qu'au dehors des frontières du pays, comme il est de plus évident que son projet est et a toujours été de nous entraîner en de nouvelles querelles, avec nos voisins d'Angleterre et d'Ecosse, comme il doit être manifeste pour chacun de vous que ces prétendus griefs contre moi ne sont qu'ombres et couleurs pour embellir son désir personnel d'hostilités, sa soif de vengeance, et sa haine non seulement contre moi, mais contre vous-mêmes, comme enfin sa détermination est, comme l'a dit Escovetlo, de châtier quelques-uns d'entre nous par le moyen du reste, et d'exciter la jalousie d'une partie du pays contre l'autre; — Je vous exhorte, a raison de tout cela, Messeigneurs, et du plus profond de mon cœur, à baser vos résolutions en ces matières,
DON JUAN D'AUTRICHE
non sur les mois mais sur les actes. Scrutez scrupuleusement ma conduite dans tous les points qui servent d'appui à ces accusations ; prêtez une oreille attentive à tout ce que mes envoyés vous diront sur mon compte ; et alors, ayant comparé tout cela avec les procédés du seigneur Don Juan.vous serez à môme de prendre une décision digne du rang que vous occupez, et conforme aux obligations envers lout le peuple dont vous êtes les chefs et les protecteurs de par le choix de Dieu et des hommes. Repoussez toute préoccupation qui pourrait obscurcir votre clairvoyance ; sauvegardez avec magnanimité et comme des hommes, votre propre salut, celui de vos femmes et de vos enfants, de vos biens et de vos libertés; veillez à ce que ce pauvre peuple dont les yeux sont fixés sur vous, ne périsse point; protégez-le contre l'avidité de ceux qui voudraient s'agrandir à vos dépens; éloignez de lui le joug d'une misérable servitude ; et que la postérité n'ait pas à se lamenter de ce que par votre pusillanimité il ait perdu les libertés que nos ancêtres avaient conquises pour lui, avaient léguées a lui comme à nous-mêmes, et qu'il soit tombé en proie à l'orgueilleuse tyrannie de l'étranger. »
« Espérant, » disait en terminant le Prince « que vous accorderez foi et attention à mes envoyés,' je me bornerai à vous exprimer encore une fois ma sincère resolution de m'employer sans cesse pour votre service, pour le bien du peuple tout entier, et ce sans épargner rien de ce qui est en mon pouvoir, et pas même ma vie.» l
Vraiment, le Prince avait été prompt à profiler de la lausse manœuvre du Gouverneur. Tout en désirant aulond la paix, si elle était possible, Don Juan avait le premier jeté le gant; tout en affectant la franchise e la sincérité, comme il convient à un soldat et à un tus d empereur, il s'était entremis dans un réseau de
petits stratagèmes et d'intrigues à la parole duquel on ne pouvait se fier. Sainle-Aldegonde avait exprimé l'espoir que la surprise du château de Namur ouvrirait les yeux aux gens, et certes le Prince faisait de son mieux pour leur aiguiser la vue.
Pendant qu'il visitait la Nord-Hollande, Guillaume d'Orange reçut du magistrat de la cité d'Utrecht une pressante invitation de passer par cette ville. L'autorité que son ancienne commission de Gouverneur lui donnait sur cette province, n'y était pas encore reconnue, mais il n'y avait pas de cloute que le compromis ou «satisfaction» qu'il projetait, ne fût bientôt conclu, car il avait dans ces pays des amis nombreux et influents. Sa compagne, Charlotte de Bourbon, qui était avec lui, tremblait à l'idée du danger qu'allait courir son mari en s'aventurant ainsi hardiment sur un territoire qui pouvait être plein d'ennemis, mais le Prince se résolut à confier ses jours à la loyauté d'une province qu'il espérait voir bientôt sienne. Agitée de sombres pressentiments, la Princesse le suivit dans l'antique cité épiscopale. Comme ils en franchissaient les portes, au milieu d'un immense concours d'habitants venus à leur rencontre, un projectile d'arme à à feu, passant par la portière, frappale Prince en pleine poitrine. Charlotte terrifiée se jeta au cou de son époux, en s'écriant qu'ils étaient trahis, mais le Prince s' apercevant qu'il ne s'agissait que d'un fragment de bourre sorti d'un des canons qui tonnaient pour célébrer sa bienvenue, n'eut pas de peine à calmer les craintes de sa compagne. Son carrosse parcourut lentement les rues, au milieu des clameurs assourdissantes de la multitude ; car toute la population était sur pied. Sur les balcons, sur les toits se pressaient des groupes de femmes et, d'enfants, et cela fut cause d'un pénible incident dont la fête fut de nouveau assombrie. L'enfant d'un apothicaire, une petite fille
DON JUAN D'AUTRICHE
de dix ans, en se penchant avec trop d'empressement au dessus d'une haute balustrade, perdit l'équilibre et vint tomber à terre, juste devant les chevaux de la voiture du Prince. Elle resta étendue raide morte. Le cortège s'arrêta; le Prince descendit, releva le petit cadavre, et le remit aux bras des malheureux parents avec de tristes regards et de douces paroles de commisération. Le jour semblait marqué de sinistres présages, heureusement ils étaient trompeurs Chez les habitants d'Utrecht, le penchant à accepter le gouvernement du Prince ne fît que s'accroître. Ils l'honorèrent de banquets et de fêtes pendant toute la durée de son séjour, et quand il partit, il n'était plus douteux que le « traité de satisfaction .. ne se ferait plus longtemps attendre. Aussi fut-il conclu cette année même, à 1 automne, sur les mêmes bases qu'avaient acceptées Harlem et Amsterdam, - bases larges qui laissaient place aux deux religions, tout en donnant à i ancienne loi la suprématie nominale.
Dans l'entretemps, une correspondance active et sans fruits s'était engagée entre Don Juan et les Mais. Des envoyés choisis des deux paris n'avaient pu aboutir qu'à l'aigreur et aux récriminalions. Dos que île Gouvernement eut pris possession du château de Namur, il avait dépêché le seigneur de Rassenghiçn vers les Etats-Généraux. Ce gentilhomme était porteur de la copie de deux lettres anonymes reçues par Don Juan le 19 et le 21 juillet 1577, et dans lesquelles on lui relevait une conspiration tramée contre sa vie et contre sa liberté. Le Gouverneur croyait que le comte deLalaing, qui l'avait invité en secret a une entrevue, avait voulu lui dresser une emûuche. Chacun savait qus le pays était couvert de soldats licenciés, et le Gouverneur affirmait de façon certaine qu il n'y avait pas une taverne de village dans
Hainaut ou d'ans les Fland
res qui ne servît de lieu
de ralliement à des bandes innombrables de gens sans aveu, gagés pour le tuer. Il sommaitles États de pourchasser tous ces conspirateurs et d'infliger un châtiment sévère à leurs coupables chefs; il requérait le désarmement des soldats et des bourgeois à Bruxelles et dans tout le Brabant, et justifiait son entreprise sur Namur par les nécessités de sa sécurité personnelle, sa vie n'étant désormais sauve que dans une forteresse.
En réponse à cette lettre du Gouverneur, datée du 24 juillet, les Étals envoyèrent à Namur, Marolles, l'Archidiacre d'Ypres, et le seigneur de Bresse, avec mission de discuter une bonne fois pleinement tous ces griefs. Ces gentilshommes, protestant d'un dévouement extrême aux intérêts de Sa Majesté et de la religion catholique, exprimèrent des doutes sur l'existence de la conspiration dénoncée. Ils demandèrent à Don Juan de faire connaître les coupables, afin qu'on pût leur infliger incontinent le châtiment qu'ils méritaient. L'entretien prit al ors un tour fort peu satisfaisant. Le Gouverneur, parlant d'un ton hautain et même menaçant, déclara à Marolles qu'il était en ce moment maître de la citadelle d' Anvers comme de celle de Namur; les députés s'en revinrent, sans grand résultat de leur voyage. A peine avaient-ils le dos tourné, que Don Juan expédiait de nouveaux ambassadeurs, Rassenghien etGrobbendonck, de Namur vers Bruxelles. Ils étaient porteurs d'une longue lettre de reproches qui se terminait par quelques demandes précises. C'était encore une série de plaintes sur les conspirations, et de protestations de sa sincérité. Le prince d'Orange y était vivement attaqué ; on y flétrissait ses intrigues pour entrer dans Amsterdam, sans « la satisfaction » convenable, et dans Utrecht, à laquelle il n'avait aucun droit. On y maintenait que les Hollandais et les Zélandais ne rêvaient que la destruction
DON JUAN D'AUTRICHE
radicale delà religion catholique, et qu'ils confessaient publiquement leur volonté de refuser obéissance à l'assemblée des États, si elle décrétait l'exclusion de la nouvelle religion. Ce qu'il demandait, c'était la liste des personnes que les États jugeaient propres a être appelées à l'assemblée générale des États, afin qu'il pût voir s'il ne s'en trouvait pas dans le nombre qu'il serait forcé de récuser. Il exigeait que si le prince d'Orange n'exécutait pas immédiatement le traité de Gand, les Etats cessassent loul rapport avec lui. Enfin il sommait les États d'avoir à le pourvoir sans retard d'une garde du corps convenable.
A cette suite de plaintes et d'exigences, les États répondirent par une série de résolutions. Us commencèrent par leurs protestations ordinaires d'altachement à Sa Majesté et à la foi catholique, et accordèrent de bonne grâce une garde d'infanterie de trois cents archers. Mais ils dénièrent fièrement au Gouverneur le droit d'éliminer qui que ce lût de la liste des députés, par le motif que île temps immémorial ces représentants avaient été élus par le clergé, les nobles, les villes et les bourgs. Leurs noms pouvaient changer chaque jour, de plus aucun d'entre eux n'était suspect, et d'ailleurs c'était une affaire dans laquelle le Gouverneur n'avait rien à voir. Us promirent que rien ne serait négligé pour procurer l'exécution du traité par le prince d'Orange. Us prièrent, en revanche, Don Juan d'abandonner la citadelle de Namur, et lui donnèrent à entendre que ses pratiques secrètes étaient découvertes, qu'un gros paquet de lettres venait d'être intercepté dans le voisinage de Bordeaux et envoyé au prince d'Orange '. Dans le paquet se trou-
' Elles étaient tombées dans les mains de Henri de Navarre, qui les avait transmises au prince d'Orange, lequel les déposa devant les députés des États-Généraux te 28 Juillet. - Mete-
vaicnt quelques dépêches de Don Juan el d'Escovcdo à Sa Majesté et à Antonio Pcrez, auxquelles nous avons déjà l'ait allusion.
Le comte de Bossu, De Bresse et, Meetkercke furent choisis pour, porter ces résolutions à Namur. Ils eurent une lorigue et vive conversation avec Don Juan, qui se plaignit avec plus d'amer'.ume que jamais de conspirations contre sa personne et des intrigues d'Orange. Il soutint que cet architraltrc avait semé par tous les Pays-Bas les germes de ses damnables doctrines ; que la terre gémissait sous une moisson rapidement mûrissante, d'hérésie et de rébellion. Il était temps, s'écria-t-il, que les États abandonnassent le Prince et se ralliassent autour du Roi. Toute patience était épuisée. Quant à lui, il avait fait tout et plus encore que tout ce qu'on pouvait raisonnablement exiger de lui. Il avait fidèlement exécuté la Pacification de Gand, et cependant sa conduite ne lui avait acquis aucune reconnaissance ni aucune confiance.
Les députés répliquèrent, que pour exécuter réellement le traité de Gand, il devait licencier les troupes allemandes, convoquer les États-Généraux et exécuter les résolutions de ceux-ci. Tant que tout cela resterait encore à faire, il n'avait nul droit de se targuer d'avoir fidèlement observé la Pacification. Après un long entretien dans lequel se reproduisirent les mêmes griefs, les mêmes affirmations et leurs dénégations, les mêmes demandes et les mêmes faux-fuyants, et les mêmes menaces réciproques que dans les entrevues précédentes, — les députés reprirent le chemin de Bruxelles.
Immédiatement après leur départ, Don Juan apprit
Nn, Vil. 121. Hooft, XII. 516.
mier, etc., p. 32, 33.
Comparez Discours Som-
DON JUAN DAUTRIGHE
Je résultat de ses efforts contre la citadelle d'Anvers On n aura pas oublié qu'il en avait éloigné d'Aerschot, sous prétexte de se faire accompagner par ce seigneur dans sa visite à la reine Marguerite, et lui avait substitué comme châtelain, Treslong, partisan sans scrupule de tous ses projets. Mais ce commandant temporaire s'aperçut bientôt qu'il avait accepté une tache au-dessus de ses forces. Les troupes commandées par Van Ende ne furent pas reçues en ville maigre la demande du Gouverneur qui avait sollicité 1 autorisation de les y cantonner. Il avait tenté de persuader aux autorités que ces troupes étaient indispensables à la sûreté de leur ville, mais les magistrats ne savaient que trop bien, d'après une expérience récente quelle sorte de protection pouvaient donner Van Ende et ses mercenaires. Un détachement des troupes des Etats sous les ordres de De Vers le neveu de Champagny, rencontra le régiment de Van Ende et le mit en fuite, en lui tuant beaucoup de monde. En même temps, un officier de ta garnison même de la citadelle, le capitaine De bours, entreprit sous main de gagner la forteresse aux Elats.
Il agit secrètement et rapidement. Le seigneur de Liedekerke avait succédé à Champagny dans le gouvernement de la cité. Ce choix avait été amené par 1 entremise du greffier Martini, chaud partisan du prince d'Orange. Le nouveau gouverneur était connu comme grand ami du Prince, on le soupçonnait même cl être au fond du cœur converti à la religion réformée De Bours arrangea son plan d'accord avec le greffier Martini et Liedekerke. On le fournit d'une forte somme d'argent, avancée secrètement par les principales maisons de commerce de la ville. Ces fonds servirent à gagner la garnison ; une seule compagnie resta fidèle à Treslong. Le reste, d'après la déclara-
tion même de celui-ci à Don Juan, était prêt à lui « sauter à la gorge » d'un moment à l'autre.
Le premier du mois d'août, jour fixé de commun accord avec le Gouverneur et le Greffier, on lui sauta en effet à la gorge. Le combat dura peu, mais assez cependant pour que la ville doutât un moment du dénoûment. Dans la mêlée, De Bours avait perdu son feutre à plume blanche qui était tombé dans le fossé. Entraîné par le courant dans le fleuve, il avait été reconnu par les vedettes placées par les individus les plus intéressés dans l'affaire, et bientôt Liedekerke qui se tenait caché dans la maison de Martini, attendant le résultat de la tentative, avait été averti de l'incident. Là dessus, grand émoi, mais Martini plus confiant que le Gouverneur, sortit pour s'enquérir de la vérité. A peine dans la rue, des cris consolateurs lui frappèrent l'oreille. «Le château est aux Gueux! le château est aux Gueux! » entendait-on de tous côtés. 11 ne tarda pas à rencontrer un lieutenant qui venait droit do la forteresse et lui raconta toute l'affaire. Apprenant que De Bours était complètement victorieux et Treslong prisonnier, Martini courut avec cette importante nouvelle auprès de Liedekerke. Celui-ci se dirigea aussitôt vers la citadelle où il convoqua à l'instant les magistrats, les notables et les principaux marchands. On était maître du château, mais la ville tremblait déjà de la crainte de voir les mercenaires allemands de sa garnison se soulever, saisis d'indignation ou de panique, et reproduire l'horrible drame de la furie espagnole.
Au fond il y avait quelque raison de croire à une semblable catastrophe. La correspondance de Don Juan avec les colonels venait d'être découverte, et on y avait lu avec quelle force il avait représenté à ceux qu'il cherchait à gagner, « que les clés étaient jetés, et qu'il était besoin de tous leurs efforts pour qu'ils
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tournassent bien. » La citadelle était prise, mais qu'allait devenir la ville? Après quelques instants d'anxieuse délibération, les principaux marchands se résolurent à offrir 300,000 couronnes. Cet argent devait servir à donner, s'il se pouvait, amiable satisfaction aux soldats allemands qui, sur ces entrefaites, avaient déjà pris les avances et occupaient la place de Meir. Cependant, ne s'y croyant pas en sûreté, leurs colonels les conduisirent dans la Ville-Neuve. C'est là que, barricadés derrière des fourgons, des ballots, des caisses de marchandises, ils attendirent les événements au lieu de les faire naître. Une députation précédée d'un drapeau blanc se présenta bientôt, venant de la citadelle, et les chefs de la soldatesque désignèrent immédiatement des négociateurs. Ceux-ci reçurent l'offre d'un paiement presque complet des arriérés de solde, si les troupes consentaient à évacuer sur l'heure et pour toujours la ville. On allait leur compter, s'ils l'exigeaient, 150,000 couronnes. Les marchands se tenaient sur le pont qui conduisait de l'ancienne ville à la Ville-Neuve, en pleine vue des troupes. Ils tenaient à la main leurs sacs de ducats étmcelants. Les soldats voulaient à tout prix saisir l'aubaine, et juraient de passer leurs officiers au fil de l'épée, si ceux-ci rejetaient cette offre si tentante et si inattendue. Mais les parlementaires allaient et venaient, trouvant sans cesse quelque nouveau point à changer ou à résoudre. Les marchands avaient en réalité promis de donner, s'il le fallait, 300,000 couronnes ; mais, en négociateurs économes, ils cherchaient, par leur diplomatie, à épargner la moitié de la somme. Le jour commençait à baisser, et l'on n'était pas encore tombé d'accord, quand tout à coup on signala des voiles au bas du fleuve; une puissante flotte de vaisseaux de guerre, bannière et pennons au vent, remontait l'Escaut à la faveur d'une bonne brise
C'était une escadre appartenant au prince d'Orange, sous les ordres de l'amiral d'Haullain. Il avait été envoyé contre Tholen, mais, instruit par des avis secrets, il avait saisi avec une heureuse audace l'occasion de frapper un grand coup au profit de la cause qu'il avait déjà si fidèlement servie. Quelques 'coups de canon tirés des vaisseaux contre les barricades eurent un effet magique. Une panique soudaine et irrésistible s'empara des soldats: «Voilà les Gueux! Voilà les Gueux ! » hurlèrent-ils avec désespoir; car depuis le mémorable siège de Leyde, la terrible réputation des Gueux de mer n'avait fait que croître encore. Les marchands étaient toujours sur le pont, leurs bourses à la main. Les envoyés de la citadelle agitaient toujours leurs drapeaux blancs. Il était trop tard. La terreur inspirée par les farouches Zélandais fut plus forte que l'amour de la solde, que la confiance en l'humeur pacifique des habitants. Les mercenaires, au paroxysme de l'effroi, prirent la fuite, haletants, et cherchant paz'tout un refuge « comme des loups devant les chiens. » Le spectacle lut vraiment risible. Sans prendre le temps d'accepter l'argent que les marchands continuaient à offrir, sans emporter leurs bagages.jetant même en grand nombre leurs armes, ils se dispersèrent dans le plus grand désordre, les uns traversant l'Escaut à la nage, d'autres s'esquivant le long des digues, d'autres encore prenant leur course à travers champs.
Le colonel Fugger s'enferma avec une partie de ses troupes dans Berg-op-Zoom.Champagnyne tarda pas à venir les y assiéger et les contraignit à livrer leur chef et a déposer les armes. Le reste se retira à Bréda et y tint pendant deux mois, mais le prince d'Orange parvint à les en déloger par un adroit stratagème. Un capitaine, qu'il savait être au service do Don Juan, fut arrêté sur la route de Bréda. Il portait soigneuse-
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ment cachée dans sa ceinlure une lettre chiffrée et marquée du sceau du Gouverneur-Général. Celui-ci priait instamment le colonel Fondsberger, commandant de Bréda, de résister pendant deux mois lui promettant des secours à l'expiration de ce terme A cette lettre, qu'on ne déchiffra qu'à grand'peine, en fut substituée une autre, contrefaite avec une grande . habileté parle célèbre imprimeur d'Anvers, Guillaume bylvius, et revêtue de la signature et du cachet de Don Juan. Dans celle-ci, le Gouverneur enjoignait au colonel de se tirer d'embarras le mieux possible, car se trouvant assiégé, il ne pouvait lui envoyer des renforts. Le capitaine qui avait apporté la véritable lettre ut gagné à prix d'argent et chargé de remettre la fausse missive. Il s'acquitta si loyalement de sa tâche et répandit avec tant de zèle ce récit mensonger dans la ville, que les troupes se révoltèrent el remirent leur chef et leurs armes à la garde des États. Tel fut le résultai des efforts tentés par Don Juan pour secourir la citadelle d'Anvers. Non seulement elle était au pouvoir des Etats, mais, pour la première fois depuis douze ans, la ville était débarrassée de la soldatesque étrangère. n
La fureur et le désappointement du Gouverneur- Général lurent extrêmes. Il s'était vanté à Marolles un jour trop tôt. La proie qu'il croyait déjà embrasser do son étreinte venait de lui échapper, et il lui restait à satisfaire à d'interminables demandes auxquelles il n'avait pas songé et qui selon toute apparence consommeraient sa perte. Le triomphe en ce moment semblait réservé aux ÉLats, non à lui. Les « dés » lui étaient contraires, en dépit du soin avec lequel il avait joué. Cependant il ne désespérait pas de prendre sa revanche. « Ces rebelles, » écrivait-il à 1 impératrice douairière, sa sœur, « s'imaginent que la tortune leur prodigue ses sourires et me destine
ses déceptions. Les misérables sont bien orgueilleux et ils oublient qu'ils subiront un de ces jours leur châtiment. »
Le 7 août, il adressa une longue lettre aux Etats. Ce document était suivi, comme de coutume, de certaines demandes , formulées catégoriquement en trente-trois articles. Les États furent étonnés de la hardiesse et de l'étrangeté de son langage, car, en dépit du Gouverneur, ils se croyaient les maîtres de la situation. Cependant Don Juan semblait disposé à traiter avec eux, comme s'il eût pris la citadelle d'Anvers au lieu de l'avoir perdue, et comme si les troupes avec lesquelles il avait intrigué se trouvaient réunies sur le champ de bataille, au lieu d'être enfermées dans des villes éloignées, à la merci des États. Le Gouverneur demandait que toutes les forces de la nation fussent placées sous son commandement immédiat; que le comte de Bossu, ou quelque autre personnage de son choix, fût chargé du gouvernement de la Frise ; que le peuple du Brabant et de la Flandre s'occupât immédiatement de poursuivre, d'atteindre et de châtier tous les hérétiques et tous les prédicateurs errants. Il exigeait en particulier qu'on défendît à Sainte-Aldegonde et à Théron, ces rebelles pernicieux, de mettre le pied dans une ville quelconque des Pays-Bas. Il insistait pour que la commune de Bruxelles déposât les armes et reprît ses occupations ordinaires. Il demandait que le prince d'Orange lût contraint d'exécuter le traité de Gand ; de supprimer l'exercice de la religion réformée à Harlem, à Schoonhoven et en autres lieux ; de retirer ses vaisseaux des points qu'ils menaçaient et de rendre Nieuport, qu'il détenait illégalement. Le Prince persistait-il dans sa résistance, Don Juan sommait les États de prendre les armes contre lui et de soutenir leur gouverneur légitime. Il réclamait en outre la restitution immé-
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t aiX e ,e n ° UVeIle f^" d ' AnVer ' S ' Se has - dâl * réclamer le commandement de toutes les troupes -
quel homme qui avait tenté de s'emparer par un vil
stratagème de la citadelle d'Anvers vînt mamteoan
de sang-froid demander qu'on la lui rendît, - c'était
là, Pouvaient-ils, le comble de l'insolence. Déjoué
dans sa conspiration, Don Juan prétendait sans honte
à a récompense qu'il aurait recueillie si sa perfidie
le Z , "f 8 !; AU m ° ment où les Élats Paient sous
yeux les lettres d'Escovedo et la correspondance
du gouverneur avec les colonels allemands, ils trou-
d E n e m P n ai> P , ei T ëe qUe le flIs bâtard et fourbe
ncérTTl 6 ^- ° Ur i e 1Ul " même Vînt ^prêcher la sincérité. Il était certain que l'homme de guerre dénu
dans ses plans et à bout de ressources, s'était mis dans une bien fausse position. Le prince d'Orange
Z^2:t eSSa T ° UtUmée ' SUt P r ° fiter habilemSnl des fautes de son adversaire. Don Juan n'avait réussi
qua ouvrir lui-même la trappe où il était tombé. Ses stra agemes contre Namur et Anvers n'avaient eu d autre résultat que de le faire passer pour un faiseur deprojets ruse et sans scrupules. Cette réputation, que son antagoniste n'eut pas de peine à établir avec Xw + SUÛCès ' grandiL encore par la diffusion des monl V p rCeptéeS 6L grâce a i^gémeux empresse- S nr Tr' ^ Sainte -Aldegonde et de tout le parti anhcathohque, à s'en faire une arme contre le