‹ La révolution des Pays-Bas au XVIe siècle (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · TOM. V · texte numérisé non relu

TOM. V

Gouverneur. Les États ne connaissaient pas les véritables motifs de sa répugnance au départ par terre des troupes ; ils ignoraient ses projets romanesques contre l'Angleterre et pouvaient dès lors, à bon droit, l'accuser d'une perfidie consommée.

Lors même que Don Juan eut été, à son arrivée dans les Pays-Bas, en pleine possession de ses facultés il n'aurait pas été de force à lutter contre ses puissants antagonistes. Trompé et entravé, soupçonne en outre par son maître,. joué, abusé et irrité par son adversaire, que pouvait-il faire, si ce n'est de rencontrer difficulté sur difficulté, et d'osciller entre des menaces extravagantes et des concessions arrachées à sa lassitude, au point d'user entièrement sa vio et ses espérances? Ses instructions lui venaient de Philippe par l'entremise de Perez, et, ainsi que nous l'avons vu ce dernier, hypocrite accompli, accusait, trompait systématiquement le Gouverneur dans le but de lui faire commettre quelque acte de trahison, et de satisfaire ainsi le Roi qui désirait obtenir la preuve des desseins secrets de Don Juan contre sa couronne. Aussi chaque lettre qui venait d'Espagne contenaitelle de faux renseignements et des réflexions mensongères. Il n'y avait pas à douter que le Gouverneur se crût appelé à porter une couronne, et voulût s'en procurer une soit en Afrique, soit en Angleterre, partout ailleurs enfin où le hasard lui en désignerait une. 11 était de l'étoffe dont or. faisait, à une époque quelque peu reculée, les croisés et les fondateurs de dynastie. Qui mieux que ce bâtard d'un empereur, ce vaillant et romanesque aventurier, pouvait conquérir le Saint- Sépulcre ou dépouiller un souverain de sa couronne, soit en Italie, en Moscovic, en Orient ou dans l'Ultima Thulé? Malheureusement il était né quelques siècles trop tard. Le temps où l'on fondait des dynasties et où des flibustiers étrangers s'emparaient des

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trônes de l'Europe était passé et n'était pas encore revenu. II s'était rendu dans les Pays-Bas avec la résolution d'aplanir les difficultés et de terminer paisiblement la révolte qui devait lui servir de marchepied pour arriver au trône d'Angleterre. II lui était réservé d'éprouver un grand désappointement et de trouver, au heu des brillantes chimères qu'il poursuivait, une mort triste et prématurée : ses illusions avaient déjà subi d'amères déceptions. Les Pays-Bas se refusaient obstinément à l'aimer en dépit" de la bienveillance qu'il leur témoignait. Ils ne voulaient pas même aimer le roi d'Espagne, en dépil des bienlaits dont Sa Majesté promettait de les combler Ils reportaient toute leur affection sur le pervers prince d'Orange. Ce fanatique les menait cependant à leur perte, car il voulait les conduire dans les voies de la liberté, et rien, dans l'esprit du Gouverneur, n'était plus digne de pitié que le spectacle de ce peuple encourageant aveuglément ses vues. « Bref», disait-il plein d'amertune, dans sa mémorable lettre à sa sœur 1 Impératrice, « ils ne veulent reconnaître ni Dieu ni Roi. Ils veulent la liberté en tous points : aussi est-ce grand'pitié de voir comment ils se comportent • de voir 1 impudence et le manque de respect avec lesquels ils nous récompensent, Sa Majesté des faveurs qu elle eur a accordées, moi des peines, des indignités et des dangers que j ai supportés pour eux. »

Rien à la vérité, à part leur ingratitude, ne pouvait c ans 1 opinion du Gouverneur, surpasser l'insolence' des habitants des Pays-Bas. C'était la dent du serpent qui blessait incessamment le Roi clément et son frère courroucé. Il leur semblait amer de ne trouver que de i ingratitude chez un peuple, qui avait joui pendant sept ans du gouvernement d'Albe et pendant trois ans ûc celui de Requesens ; qui avait été témoin de l'œuvre au Conseil de Sang, des massacres de Naarden de

Zutphen et de Harlem, du siège de Leyde el de la Furie d'Anvers, t Nous n'avons tiré et nous ne tirerons que peu de profit de tout le bien que nous avons fait à ce méchant peuple, » écrivait le Gouverneur à sa sœur. « Bref, ils obéissent en tout point, à ce damné prince d'Orange, au tyran et au rebelle le plus pervers et le plus mécréant qui existe ; ils l'aiment, tandis que sans crainte de Dieu et au mépris des hommes, ils exècrent et déshonorent le nom et les commandements de leur souverain naturel. » Aussi, le guerrier s'étail-il renfermé dans le château de Namur, l'esprit inquiet et le cœur brisé de tristesse pour attendre le progrès des événements et pour échapper aux pièges de ses ennemis. « Dieu sait combien je désire ne pas en venir aux extrémités, » disait-il, «mais je ne sais comment agir envers des hommes qui se montrent si obstinément rebelles. »

C'était dans ce langage pathétique que Don Juan déplorait son sort. La nation s'était éloignée de Dieu, de Philippe, de lui ; cependant il se tenait immobile dans sa forteresse, décidé à la sauver de la destruction et à ne point se souiller les mains par une effusiqn de sang, si c'était encore possible. Il n'était pas entièrement abandonné, car au milieu de l'infidélité, un petit nombre de cœurs lui étaient restés fidèles. Bien que le peuple fût en révolte ouverte, il y avait cependant une poignée de nobles résolus à faire leur devoir envers Dieu et le Roi. « Cette petite troupe, » disait le Gouverneur, « m'a accompagné ici, en qualité de gentilshommes et de chevaliers d'honneur. » Le brave Berlaymont et ses quatre fils lui furent toujours dévoués, mais on voyait diminuer le petit nombre de gentilshommes et de chevaliers d'honneur qui l'avaient suivi. Aussitôt qu'on sut le résultat de l'entreprise contre la citadelle d'Anvers, et que l'orage semblait s'amonceler sur la cause du Roi, d'Aerschot

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et d'Havre furent les premiers à déployer leurs ailes et à se diriger vers une atmosphère plus sereine. Au mois de septembre, le Duc était de nouveau ce qu'il avait toujours prétendu être, sauf quelques importantes exceptions, « le frère affectueux et l'ami cordial du prince d'Orange. »

La lettre adressée par Don Juan aux États à la date du 7 août était restée sans réponse. S'apercevant bientôt de la difficulté de sa situation, et son indignation s'étant calmée, il leur écrivit de nouveau le 13 du même mois. Il déclarait dans sa missive qu'il désirait ardemment la paix et qu'un soulagement fût apporté à sa douloureuse position. Il protestait, devant Dieu et devant les hommes, de l'honnêteté de ses intentions et de son horreur excessive de la guerre. Il affirmait que si sa personne leur était aussi odieuse qu'il le croyait, il était disposé à quitter le pays, dès que le Roi aurait désigné son successeur. Il leur rappelait que c'était à eux, non à lui, de décider la question de la paix ou de la guerre, et que le monde jugerait sévèrement ceux sur qui pèserait cette responsabilité. Il finissait par une observation qui, dans son humilité, paraissait assez ironique : il priait les États, s'ils avaient terminé la lecture des dépêches arrivées de Madrid à son adresse et interceptées par eux, de vouloir lui permettre d'en prendre connaissance. Il exprimait donc l'espoir qu'elles lui seraient transmises à Namur.

Deux jours après avoir reçu cette lettre, les États y répondirent avec grand détail. Ils protestaient, comme de coutume, de leur attachement à Sa Majesté, de leur fidélité à la religion catholique, de leur résolution de maintenir le traité de Gand et l'Édit perpétuel. Ils repoussaient toute responsabilité quant à la nature désastreuse des relations entre eux et le gou. vernement, puisqu'ils avaient licencié presque toutes

leurs troupes, tandis que le Gouverneur, jusqu'au moment de sa retraite à Namur, n'avait cessé d'augmenter ses forces. Don Juan attestait, à la vérité, ses intentions amicales, et son vif désir de faire la paix, mais ses lettres et celles d'Escovedo qu'on avait interceptées leur avaient révélé les mauvais conseils auxquels il avait prêté l'oreille et les intrigues auxquelles il avait pris part. Les États s'en rapportaient à sa conscience pour décider s'ils pouvaient, après la lecture de ces documents, croire à son intention de maintenir le traité de Gand, ou tout autre traité, et si on pouvait les blâmer de songer au soin de leur défense personnelle.

Don Juan savait déjà à quelle déplorable erreur il avait été entraîné en s'emparant de Namur; en cherchant à prendre Anvers, il avait jeté le gant. Lui qui désirait la paix, il avait, dans un moment de fureur et d'anxiété, déclaré et commencé la guerre. Le pont s'était rompu derrière lui, les vaisseaux étaient brûlés, un précipice s'était entrouvert; un retour à la paix était devenu presque impossible. Cependant il est douloureux de voir l'ardeur passionnée avec laquelle il semblait parfois vouloir terminer la querelle et son impuissance absolue à apprécier sa situation. Le Prince triomphait ; le Gouverneur était tombé dans un piège, non seulement volontairement, mais il avait lui-même tendu le piège auquel il s'était laissé prendre ; il avait donné beau jeu au Prince, et était transporté de fureur de voir son adversaire le gagner avec autant de calme. Il est pénible de voir le Gouverneur passer de l'accent d'une indignation hautaine aux concessions les plus cruelles. Dans une longue lettre qu'il adressa aux États particuliers, aux évoques, aux conseillers et aux cités des Pays-Bas, il protestait de l'innocence de ses intentions, et se plaignait amèrement des calomnies répandues par le

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prince d'Orange pour le discréditer. Il repoussait tout dessein de rappeler les troupes qu'il avait congédiées à moins d'une nécessité absolue. Il affirmait que Sa Majesté désirait sincèrement la paix. Il avouait que le pays n'aimait ni le Roi, ni la religion catholique, ni le Gouverneur. Il demandait avec amertume quelles nouvelles concessions on exigeait ? N'avait-il pas fait tout ce qu il avait promis ? N'avait-il pas renvoyé les Espagnols, mis les forteresses entre les mains de nationaux, rétabli les privilèges, supporté les insultes et les outrages ? Cependant, en dépit de tout ce qui s était passé, il se déclarait prêt à résigner ses fonctions, si l'on nommait à sa place un prince ou une princesse du sang qui pût leur plaire davantage. La lettre aux Etats se terminait par la proposition de cesser les hostilités et de nommer une commission pour aviser aux moyens d'exécuter tidèlement le traité de Gand. Cette proposition fut renouvelée, quelques jours plus tard, avec l'offre de faire un échange d'otages. °

Il n'était pas difficile aux États de répondre aux lettres du Gouverneur. En effet, dans le cours de cette lutte désastreuse de part et d'autre les arguments ne faisaient pas défaut. On est effrayé h la vue de l'interminable échange de protocoles, de déclarations, de demandes, d'apostilles, de répliques et de réponses à des répliques, qui forment au fond l'administration de Don Juan. Jamais hardi croisé ne l'ut moins à sa place. Ce n'était pas des soldats, mais un scribe que Philippe aurait dû charger de ce service. Au lieu de la vaillante épée de Lépante, la «. plume barbare », de Hopper eût bien mieux réussi à s'acquitter de cet office. Joachim griffonnant sur un vaisseau de guerre a peu de distance, le capitan-pacha turc ne se serait pas senti plus mal h l'aise que le brillant guerrier amsi condamné h écrivaillcr et à dissimuler. Tandis

qu'il faisait concessions sur concessions, les États se montraient chaque jour plus défiants et élevaient des prétentions plus exigeantes. Certes le Gouverneur avait agi d'une façon au moins équivoque jusqu'au jour où il avait semblé vouloir revenir sur ses pas. Aussi était-il naturel que les États en répondant à sa lettre, lui fissent observer qu'à la vérité il avait renvoyé les Espagnols, mais qu'il avait comploté avec les Allemands restés dans le pays; qu'A avait, en effet, remis les forteresses au pouvoir de nationaux, mais qu'il avait fait ensuite tous ses efforts pour les leur arracher ; qu'il avait également témoigné son désir de faire la paix, mais que les lettres interceptées prouvaient qu'il se préparait à la guerre. Le bruit se répandait déjà que de petits détachements de troupes espagnoles' quittaient la France. On savait aussi que le Gouverneur enrôlait de nouveaux mercenaires pour remplacer ceux qu'il avait vainement cherché à rallier sous son étendard. En effet, dès le 26 juillet, le marquis dAyamonte à Milan, et Don Juan de Idiaquez à Gênes, recevaient des lettres de Don Juan d'Autriche leur exposant que, les Provinces ne s'étant pas montrées fidèles à leurs engagements, il ne se croyait pas lié davantage par les siens, et leur témoignant son désir que les vétérans qui avaient quitté récemment les Flandres y revinssent au plus tôt. Bientôt après, Alexandre Farnèse, prince de Parme, recevait du Roi l'ordre de diriger le mouvement des troupes, et de se transporter dans les Pays-Bas, afin d'apporter à son oncle le secours de son génie militaire déjà illustre.

D'autre part, les États se sentaient tous les jours plus forts. Guidés, comme d'habitude, par le prince d'Orange, ils avaient pris dans leur correspondance un ton qui devait paraître au Gouverneur souvent peu respectueux et parfois même injurieux. Ils allaient jusqu'à exprimer, pour le cas où il persisterait à quitter son poste en faveur d/im prince du sang, l'espoir que

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son successeur fût au moins un membre légitime de la famille royale. C'était porter un rude coup à ce capitaine orgueilleux qui, à en juger d'après ses allures hautaines, semblait avoir à peu près oublié Barbe Blomberg et la barre fatale qui traversait son écusson. C'était lui faire comprendre, avec cette rude franchise flamande, qu'on attachait dans les Pays-Bas plus d'importance à la cérémonie du mariage qu'il ne semblait l'imaginer. Les demandes catégoriques formulées par les États étaient encore plus insupportables que de tels affronts, car ils y adoptaient formellement les vues du prince d'Orange quant au gouvernement constitutionnel des Provinces. Dans leur lettre du 26 août, ils consentaient en dépit de ses torts dans le passé, à rendre leur confiance au Gouverneur ; mais en même temps, ils lui imposaient des conditions dont la réalisation était inconciliable avec ses vues et ses principes politiques. Les États exigeaient qu'il licenciât tous les soldats encore à son service, qu'on fit quitter immédiatement le pays aux troupes allemandes, qu'il démissionnât tous les fonctionnaires étrangers, civils et militaires, et qu'il renonçât à sa ligue secrète avec le duc de Guise. Ils insistaient pour qu'à l'avenir il gouvernât uniquement avec les avis et le consentement du Conseil d'État, pour qu'il exécutât ce que le Conseil lui ordonnait à la majorité des votes, et pour que nulle décision ni dépêche ne pussent être considérées comme authentiques à moins d'avoir été rédigées par ce corps. Évidemment, si une administration organisée sur cette base était conforme au véritable sens historique des constitutions des Pays-Bas, elle ne cadrait pas avec les instructions du monarque, avec les opinions personnelles du Gouverneur, ni avec les principes de gouvernement pratiqués par d'Albe et Requesens; mais le pays traversait une époque de crise révolutionnaire et le parti du Prince gagnait chaque jour du terrain.

Le grand homme d'Étal était résolu, par application de ses vues sur la pratique légitime du gouvernement, à rendre l'administration au Conseil d'Etat, corps exécutif dont les membres devaient nécessairement être désignés par les États-Généraux. Au sein de ces derniers, aussi bien qu'au sein des Étatsparliculiers, on cherchait constamment à renforcer l'élément populaire, la « communauté » de chaque ville, c està-dire à y faire entrer les représentants des corporations et' les bourgeois. C'était, dans l'opinion du Prince, le véritable système de gouvernement— républicain en tous points sinon dans la forme, sous la protection héréditaire et non sous l'autorité despotique d'une famille dont les droits étaient presque entièrement sacrifiés. L'adoption de ces vues devait faire faire un grand pas. non seulement à la Hollande et à la Zélande, mais encore aux députés des Etats- Généraux, et l'orgueil de Don Juan aurait à souffrir de semblable doctrine. La lettre finissait parla déclaration que le pays supporterait avec résignation le départ du Gouverneur, s'il persistait dans son intention de quitter son poste, et, qu'en attendant le choix de son successeur, le Conseil d'État se considérerait comme chargé ad intérim du gouvernement. On priait également le Gouverneur de ne plus calomnier les ɰtats auprès des gouvernements étrangers, comme il l'avait l'ait récemment dans sa lettre à Hmpératrice-douairière, lettre qu'on avait interceptée.

En recevant cette lettre, « Don Juan », dit un vieux chroniqueur dont le témoignage n'est pas suspect, € s'aperçut que les grues avaient invité le renard à dîner. » En vérité, l'illustre guerrier ne réussissait guère dans les projets dont on l'accusait et à rapiécer la peau du lion avec celle du renard. Il se voyait compromis et joué, et ne se sentait pas coupable d'une bien noire action. Le 28 août, il répondit longuement

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aux États ; sa lettre était datée de la forteresse de Namur. Son langage était plus modéré que de coutume, mais ses efforts pour justifier sa conduite passée ne dénotaient pas une grande habileté. Il rappelait les trois points qui formaient l'accusation dirigée à sa charge, c'est-à-dire, les lettres interceptées, ses intrigues avec les colonels allemands et la prise de . Namur. Tout en reconnaissant qu'il fût l'auteur de ces lettres, il se contentait de faire observer que leur date antérieure à son installation comme Gouverneur atténuait outre mesure la gravité des faits qu'elles révélaient. Quant aux dépêches d'Escovedo, il repoussait toute responsabilité des principes et des opinions qu'elles pouvaient exprimer. On savait cependant que le secrétaire était l'ami intime du Gouverneur, et on trouvait peu loyal et peu habile de la part de ce dernier de vouloir décliner sa part de complicité. En ce qui touchait sa correspondance avec les colonels allemands, sa défense ne fut guère plus complète et se bornait à de vagues récriminations contre le prince d'Orange. Le Gouverneur ne pouvait rester inactif en présence d'un adversaire aussi remuant et turbulent. Il n'était pas en son pouvoir d'exécuter le traité et l'édit, tandis que le Prince se refusait à faire observer le premier et à publier le second. Sa dignité et le soin de sa sûreté ne lui permettaient pas de déposer les armes, en face d'ennemis armés. Il se serait « mis dans une position bien ridicule » s'il s'était laissé faire la loi, lui, désarmé, par un parti en état de défense. Quant au troisième chef d'accusation, la prise de la citadelle de Namur, il racontait les diverses péripéties que le lecteur connaît déjà. Il exposait avec détail la manière dramatique dont le vicomte de Gand était venu tirer les rideaux de son lit au milieu de la nuit ; il s'étendait longuement sur les avertissements de mauvais augure qu'il avait maintes fois reçus à Bru-

xelles, du duc d'Aerschot, et terminait par un récit circonstancié de l'embûche que lui avait tendue, prétendait-il, le comte de Lalaing. Le Gouverneur finissait en manifestant l'espoir que les difficultés, qu'il ne pouvait considérer comme insurmontables, s'aplaniraient '; il demandait une conférence solennelle et proposait un échange d'otages.

Tandis que cette correspondance entre Namur et Bruxelles continuait , Anvers était le théâtre d'un événement qui devait réjouir grandement d'Orange.La Furie espagnole, et la tentative infructueuse faite par Don Juan pour s'emparer de la fameuse citadelle, avaient décidé les autorités à suivre les conseils que le Prince leur avait donnés en vain, et la citadelle d'Anvers fut rasée au niveau du sol du côté qui fait face à la ville. Il serait plus exact de dire que ce n'était pas les autorités, mais la ville même qui se leva enfin pour secouer le joug qu'elle avait si longtemps subi. Plus de dix mille personnes travaillèrent jour et nuit, jusqu à ce que la démolition de l'édifice fût complète. De graves magistrats, d'illustres seigneurs, de nobles dames, des bourgeois et leurs femmes, des mendiants avec leurs enfants, travaillaient pêle-mêle. Tous desiraient contribuer à détruire le nid où l'on avait trame tant de meurtres,et qui avait enfanté tant de malheurs. Cette entreprise ne fut pas laborieuse pour des ouvriers zélés, et la citadelle fut bientôt détruite du cote où elle pouvait causer du tort aux habitants. On était activement à l'œuvre lorsque l'antique statue du duc d'Albe fut découverte dans une crypte oubliée, ou elle se trouvait depuis qu'elle avaitété enlevée pari ordre de Requesens. Le gigantesque fantôme du fondateur de la citadelle semblait s'élancer soudainement dans les ténèbres au milieu des ruines, mais son apparition ne fit qu'accroître la rage du peuple. L'image du Gouverneur détesté reçut des coups furieux comme si cette

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