‹ La révolution des Pays-Bas au XVIe siècleChapitre 5 sur 15 · L-JWi · texte numérisé non relu

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qui l'accusaient d'avoir sollicité un adoucissement aux Edits. En réalité, vacillant, confus, maladroit autant qu'homme au monde, ne comprenait-il peut-être ni ce qu'avaient été ses négociations récentes en Espagne, ni ce que voulaient dire ses déclarations journalières depuis son retour. Cela ne l'empêcha pas de se montrer dès son arrivée fort glorieux et des plus attentifs aux affaires. «Le dict Conte parle en roi,» disait Morillon avec dépit, « négocie jour et nuict, et tous se retirent devant lui. » Sa maison était plus encombrée de solliciteurs, de courtisans et d'hommes politiques, que le palais même de la Duchesse. Il déclarait à tout instant qu'il sacrifierait sa vie et sa fortune pour accomplir les ordres du Roi, et menaçait d'impitoyables hostilités tous ceux qui tenteraient de s'opposer à ces loyales résolutions.

Mais .il ne fallut pas longtemps pour qu'un changement total dans son maintien devint distinctement visible. Ces jours sereins passèrent vite. De nouvelles lettres arrivant d'Espagne vinrent mettre hors de doute les intentions du Roi, pour autant toutefois qu'elles pussent encore être l'objet d'un doute raisonnable. La Duchesse recevait les instructions les plus sévères sur la nécessité de tenir constamment en activité tout le mécanisme de la persécution ; elles firent éclater l'indignation d'Orange et de ses partisans. Ils déclarèrent ne pouvoir désormais accorder confiance à la parole du Roi, puisque aussitôt après le départ d'Egmont, le Roi avait écrit des dépêches qui différaient si fort d'avec son langage, tel que l'avait rapporté l'ambassadeur. Il n'y avait rien de clément ni de débonnaire, disaient-ils, dans ces injonctions de consacrer tous leurs instants à l'encouragement des bourreaux et des inquisiteurs, qu'on leur adressait, à eux gentilshommes dont la position et les sentiments étaient connus. La Duchesse ne put parvenir à apaiser

les nobles ; la fureur mil d'Egmont hors de lui. Avec son imprudence et son emportement habituels, il s'exprima, à plusieurs reprises, dans les termes les moins mesurés, aux séances du Conseil d'État. Ce qui surtout avait enflammé sa colère, c'était ce que lui avait appris le second fils de Berlaymont, jeune garçon sans expérience, qui fort malencontreusement lui avait communiqué des secrets confiés à son père, mais qui jamais n'avaient été destinés à l'oreille d'Egmont.

Les habitudes de dissimulation de Philippe avaient ainsi produit des embarras dont on n'avait que faire. 11 avait pour coutume d'entretenir sa correspondance à l'aide de plusieurs secrétaires, et de les tromper tous invariablement. Ceux qui étaient le plus avant dans les confidences du Roi, étaient le plus certains d'être dupés par lui dans toute occasion d'importance. Nous avons déjà vu que l'astucieux Granvclle même ne pouvait se soustraire à ce destin commun de tous ceux qui croyaient qu'en leur soin reposait le dépôt des secrets du monarque. En cette occasion-ci, Gonzalo Perez et Ruy Gomez se plaignirent amèrement de n'avoir rien connu des lettres qui venaient d'être expédiées de Valladolid, de même que Tisnacq et Courtewille élaient restés complètement ignorants des communications transmises par l'intermédiaire d'Egmont. Ils déclaraient que le Roi faisait naître des difficultés sans fin, en traitant ainsi ses affaires dans un sens avec les uns, dans un autre sens avec les autres, et en dissimulant en somme avec tous. Us ajoutaient que Philippe était maintenant fort étonné du mécontentement créé dans les Provinces par le désaccord existant entre les lettres françaises confiées à d'Egmont, et les lettres espagnoles dépêchées depuis à la Duchesse; que c'était là, il est vrai, sa manière ordinaire de conduire les affaires, non seulement

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pour les Pays-Bas, mais pour tous ses royaumes, mais qu'on devait bien s'attendre à toute cette confusion et à ce mécontentement.

Après tout, cependant, et malgré l'indignation d'Egmont, il faut bien reconnaître qu'il avait été bien facile à duper. Il s'était laissé éblouir de sourires royaux, enivrer d'encens courtisanesque, séduire même par de plus ignobles appâts. Il s'était laissé détourner du sentier de l'honneur et de la compagnie des sages et des nobles, pour travailler à l'œuvre de ceux qui ne pouvaient vouloir que sa perte. Le prince d'Orange lui reprocha en face d'avoir oublié en Espagne d'exposer les désirs de ses associés et les intérêts de son pays, tout en se souvenant trop bien de ses propres intérêts privés e! en acceptant les largesses du Roi. D'Egmont, frappé au cœur par ce reproche venant d'un homme qu'il honorait et qu'il savait lui vouloir du bien, devint triste et sombre pendant quelque temps, disparut de la cour et de la société, et exprima à différentes reprises son intention de se retirer dans ses domaines. Mais il était complètement dominé par son secrétaire, le sire de Backerzeele, homme d'un esprit remuant, intrigant et hardi, qui à cette époque exerçait sur le Gonile une influence égale à celle qu'Armenteros continuait à conserver sur la Duchesse, dont pour cette raison et pour d'autres encore, l'impopularité allait toujours croissant.

Pour obéir aux ordres du Roi, les canons de Trente avaient été publiés. A Cambrai, ils furent mis en vigueur, nominalement du moins; mais à Malines, à Utrecht et dans plusieurs autres villes, le clergé luimême fit à l'innovation une vigoureuse opposition. Cette question, jointe à d'autres d'une importance plus vitale, fut soumise à l'assemblée d'évêques et de docteurs, qu'en vertu des instructions de Philippe la Duchesse avait réunie. L'opinion de ces savants théo-

ADMINISTRATION DE LA DUCHESSE MARGUERITE i73

logiens fut en général que les vues du Concile de Trente sur la réforme des mœurs du clergé et l'éducation du peuple, étaient saines et justes. Mais sur d'autres points il y eut désaccord entre les docteurs laïques et ceux du clergé. Les seigneurs, les jurisconsultes et les députés des Étais furent tous en faveur de V abolition de la peine de mort pour les méfaits hérétiques, quels qu'ils fussent. Le président Viglius, ainsi que tous les évêques et les docteurs en théologie, savoir : les prélats de Saint-Omer, de Namur et d'Ypres, et quatre théologiens professeurs de Louvain, maintinrent avec acharnement l'opinion contraire. Le Président surtout se déclara avec véhémence partisan de la peine de mort, et manifesta la plus vive irritation contre ceux qui en préconisaient l'abolition. A la seconde séance de l'assemblée, la Duchesse posa nettement la question de savoir s'il y avait lieu d'apporter un changement, au mode de châtiment des hérétiques. Le prince d'Orange et les comtes de Horn et d'Egmont refusèrent de prendre part aux discussions, sous prétexte qu'il n'entrait pas dans l'intention de Sa Majesté de forcer des conseillers d'État à dire leur avis devant des étrangers, et que cependant des gens sans qualité avaient élé appelés à donner leur opinion dans le sein du conseil. Les seigneurs s'étant ainsi lavé les mains de toute l'affaire, les docteurs en arrivèrent rapidement à une conclusion. Leur opinion unanime fut, qu'il était contraire au service de Dieu et au bien de l'État, de changer en rien le mode de punition, excepté peut-être dans le cas d'extrême jeunesse ; qu'au contraire, il fallait agir envers les hérétiques en maintenant les Édits clans toute leur rigueur, et en châtiant sévèrement les criminels. Après avoir siégé pendant six jours presque entiers, les évêques et les théologiens consignèrent leur avis par écrit et apposèrent leur signature sur le document. Sur cette grande

question de modifications réclamées dans les peines comminées contre l'hérésie, ils déclaraient qu'il n'y avait rien à changer aux édits qui depuis trente-cinq ans fonctionnaient à la satisfaction de tous. Toutefois ils insinuaient que « quelques personnes, à raison de leur âge ou de leur qualité, devraient pouvoir être punies avec moins de rigueur que d'autres ; les unes de la mort, d'autres des galères, d'autres encore du bannissement perpétuel et de la confiscation de tous leurs biens. » Ils admettaient aussi la possibilité d'un adoucissement de peine pour ceux qui, sans être hérétiques ou sectaires, viendraient à contrevenir aux dispositions des Édits « par curiosité, nonchalance ou autrement.» Ces délinquants, disait-on, pourraient n'être que « frappés des verges, condamnés à l'amende, au bannissement, ou à d'autres peines de même nature et plus légères. » On voit par cette rapide esquisse de l'avis offert ainsi à la Duchesse, que ces théologiens étaient disposés h se montrer fort parcimonieux de la pitié, qu'ils concédaient comme possible en certains cas, mais seulement en faveur des justes. Quant aux hérétiques, il fallait continuer, pour autant que les évoques et les présidents pussent y contribuer, à les traiter avec une rigueur impitoyable. Lorsque la commission se fut séparée, la Duchesse, désormais en possession de la sagesse écrite, enregistrée de ces conseillers spéciaux, interrogea ses conseils constitutionnels sur ce qu'il fallait en faire. D'Orange, d'Egmont, de Horn et Mansfeldt répondirent que cela ne les regardait pas, puisque leur avis préalable n'avait pas été demandé par Sa Majesté surles préliminaires. En conséquence, la Duchesse transmit a Philippe les conclusions de la commission, en y joignant les motifs allégués par les seigneurs pour se dispenser de prendre part aux délibérations. Les vrais sentiment? d'Orange ne pouvaient cependant.

rester douteux, et son silence devait nécessairement donner ombrage au pouvoir souverain. Il se contentait pendant ce temps de suivre de l'oreille et des yeux le cours des événements, mais il faisait toujours bonne garde. Il n'avait guère « le temps de s'amuser » comme le taisait observer Bréderode. Celui-ci, dans sa rudesse ordinaire de langage, s'exprimait avec le plus profond dégoût sur les travaux de la commission de théologiens. « Quant j'ay ouvert vos lettres, » écrivait-il au comte Louis, « m'est ranlré (revenu) de je ne say quels bèques foutus d'évesques et présydens; que je voldroye que la race en fusse failïy comme de chiens verts; car aussi bien, tant que ils seront, ne combateronl d'aultres armes, que ils n'ont lousjours combattis, demeurans avares, brutaux, obstignés, ambissieux d'orgeuil et cetera. Je vous lesse à penser le reste. »

Il était donc bien décidé, et sans aucune chance de retour, qu'il n'y aurait point de compromis avec l'hérésie. Le Roi l'avait voulu. Les théologiens l'avaient conseillé. La Duchesse l'avait proclamé. On admettait que sans la hache, le feu et les tortures, la religion catholique disparaîtrait, et que toute la population des Pays-Bas embrasserait la croyance réformée. C'était là ce que déclarait formellement Viglius dans une de ses lettres à Granvelle. « No me plaist poincl l'opinion qu'il ne faille plus user de punition contre les hérétiques, et c'est ce que plusieurs chercent, » disait-il : « S'ilz gaignent ce poinct, actum esl de religt'one catholicâ ; car, comme la plus part de peuple sont solz et ignorans, les hérétiques feront bien tost la plus grande partie. Si par les loix et crainte des paines ilz ne sont contenus au bon chemin. »

Le malaise, la terreur, la colère du peuple semblaient rapidement monter vers une crise. On ne parlait partout que des P^dits et de l'inquisition. Tous les

esprits en étaient envahis. Dans les rues, dans les boutiques, dans les tavernes, dans les campagnes ; au marché, à l'église, aux funérailles, aux noces ; dans le châlcau du noble, au foyer du fermier, dans le grenier de l'artisan, à la bourse du marchand, c'était l'unique et incessant sujet de tous les entretiens, — entretiens pleins de frissons. Il valait mieux tout d'un coup mourir, commençait-on à se dire bas h l'oreille, que de vivre éternellement dans un tel esclavage. Il valait mieux tomber les armes à la main que d'être torturé et égorgé par les bouchers de l'inquisition. Qui pouvait espérer vaincre cet ennemi qui combattait dans l'ombre ? On reprochait aux autorités municipales do se prêter comme instrument à l'odieuse institution. On demandait aux magistrats et aux officiers de justice criminelle, quelle serait leur défense au tribunal de Dieu, quand appelés à rendre compte du meurtre de ses créatures, ils n'auraient à invoquer contre l'accusation divine que l'édit de 1550. De leur côté, les inquisiteurs se plaignaient à grand bruit de la mollesse et de la couardise des autorités séculières. Ils fatiguaient l'oreille de la Duchesse de plaintes incessantes sur les difficultés qu'ils rencontraient dans l'exercice de leurs fonctions, — sur le peu de zèle que mettaient la plupart des fonctionnaires à les assister dans l'accomplissement de leurs devoirs. Nonobstant l'ordre exprès qu'avait donné Sa Majesté, ils se heurtaient constamment, disaient-ils, à une absence complète de cette bonne volonté qu'ils avaient le droit d'exiger, et il s'ensuivait des discussions perpétuelles. Par décrets du Pape et du Roi, ils avaient le pouvoir d'employer les cachots, la police et en général l'ensemble de l'appareil répressif de chaque province, et malgré cela, les officiers de justice refusaient souvent d'agir, et avaient même osé fermer les prisons. Cependant ne ressortait-il pas clai-

rement des instructions fournies aux inquisiteurs par l'Empereur et par le Roi, que l'intenlion de ceux-ci avait été de leur donner sans restrictions le droil de faire agir les autorités provinciales? Non contents de ces représentations à la Régente, les inquisiteurs y avaient joint un appel direct au Roi. Josse Tiletanus et Michel de Bay adressèrent de Louvain une lettre à Philippe. Us lui représentèrent qu'eux deux seuls resl aient, des cinq inquisiteurs généraux désignés par le Pape pour tous les Pays-Bas, les trois autres ayant été récemment convertis en évèques. Des plaintes journalières leur étaient adressées sur les prodigieux progrès de l'hérésie, mais la charge qu'ils exerçaienl devenait si odieuse, si décriée, et l'objet de tant de résistances, qu'ils ne pouvaient en accomplir les devoirs qu'au péril de leur vie. Pour ce motif, ils requéraient instamment de Sa Majesté un renfort d'aide et d'assistance. Ainsi exposée à la fois à la fureur montante de tout un peuple et aux sifflements aigus de l'ire inquisitoriale, la Duchesse était ballottée çà et là, comme sur une mer battue de la tempête. Les volontés du Roi, trop explicites pour que l'on s'en jouât, furent suivies. La commission théologiquo avait parlé. Le Concile de Trente fut mis en vigueur en quelques endroits. Les Édits furent republiés et les inquisiteurs encouragés. En outre, comme réalisation d'une idée de Philippe , des ordres furent donnés pour que les hérétiques fussent dorénavant exécutés lanuit, dans leurs prisons, de la façon suivante : on leur liait la tête entre les deux genoux et. on les asphyxiait lentement dans des cuves pleines d'eau. La noyade en secret était substituée au bûcher en public, afin que l'hérétique ne pût plus espérer la couronne de vaine gloire, qu'on supposait être sa consolation pendant son agonie.

Dans le cours de l'été, Marguerite écrivit a son

frère que la rage du peuple devenait de plus en plus intense. Les gens crient tout haut, disait-elle, que l'inquisition d'Espagne, ou une inquisition pire que celle d'Espagne, a été introduite parmi eux au moyen des évêques et des prêtres. Elle conjurait Philippe de faire réviser les instructions à l'usage des inquisiteurs. D'Egmont, ajoutait-elle, exprimait avec vivacité son mécontentement, à cause du désaccord qu'il y avait entre le langage que Philippe lui avait tenu en personne, et celui des dépêches royales sur la question religieuse. L'indignation des autres seigneurs était encore plus grande.

Tandis que l'émotion populaire allait ainsi en croissant, grosse de menaces, dans les Pays-Bas, une circonstance survint qui ne fit qu'ajouter au mécontentement. Vers le milieu du mois de juin, eut lieu à Bayonne la célèbre entrevue entre Catherine de Médicis et sa fille la reine d'Espagne. Partout étaient conçus les plus sombres soupçons sur les résultats que devaient entraîner pour l'humanité, les complots que ne manqueraient pas de former dans cette fameuse conférence les représentants de la France et de l'Espagne. Ces soupçons étaient fort légitimes, mais ils n'en tombèrent pas moins à faux. Déjà depuis longtemps existait, on le savait fort bien, un plan pour une action commune en vue d'exterminer en même temps les hérétiques des deux royaumes. Ce n'était pas non plus un secret que le désir nourri par la Reine-Régente de France, de se rencontrer avec son beau-fils pour conférer avec lui en tête-à-tête sur d'importants sujets. Dans ces derniers temps, Philippe avait montré quelque répugnance pour cette entrevue personnelle avec Catherine. Mais comme sa femme désirait à l'extrême revoir sa mère, il fut enfin convenu que la reine Isabelle ferait seule le voyage. Quant à lui, il prit prétexto de la multiplicité de ses

affaires pour ne pas raccompagner. Ce fut le duc d'Albe que l'on chargea de conduire la Reine jusqu'à Bayonne. Tous deux lurent chargés en secret par Philippe de ne rien négliger, pendant l'entrevue qui allait avoir lieu, pour obtenir de Catherine de Médicis la promesse d'une franche coopération à l'œuvre collective de l'extermination simultanée de tous les hérétiques dans les états de la France et de l'Espagne. La conduite d'Albe dans cette mission diplomatique fut d'une adresse extrême. Ses lettres révèlent une souplesse d'artifice, et une délicatesse de tact, qu'en général le monde n'a pas placées parmi les traits dominants de son caractère. Mais toute son adresse et toutes les ressources de la reine Isabelle, dont l'habileté confondit d'Albe lui-même, vinrent se briser contre le jeu tranquille de la reine Calherine. La Reine-Régente dont le Due, bien que battu, avoua franchement la supériorité à son maître, resta inébranlable dans son dessein de maintenir son pouvoir personnel, en tenant en balance Guise et Montmorency, Ligueurs et Huguenots. Aussi longlemps qu'elle pourrait employer ses ennemis à s'exterminer l'un l'autre, elle ne voulait pas de l'extermination des Huguenots. Le grand massacre de la Saint-Barthélémy devait encore dormir sept ans. Le langage des princes et des nobles français réunis à Bayonne, fit cependand'abord concevoir à d'Albe les plus grandes espérances. Montluc protesta que « la Reine douairière se laisserait couper en deux plutôt que de devenir huguet note. » Montpensier s'écria « qu'il se ferait hacher en pièces pour le service de Philippe; que le roi d'Espagne était la seule espérance de la France ; » et embrassant d'Albe avec chaleur, il lui affirma que « si en ce moment on lui ouvrait le corps, on trouverait le nom de Philippe imprimé sur son cœur. » Comme le Duc n'avait aucun moyen de procéder a l'autopsie soit

physique, soit morale, des entrailles de Montpensier, malgré ses grandes protestations, il restait encore dans l'incertitude. Mais la première conversation avec le jeune Roi ne tarda pas à mettre le désarroi dans ses espérances. Il vil immédiatement, ainsi qu'il le dit lui-même, « qu'on avait fait la leçon » à Charles IX. Prendre les armes contre ses propres sujets, pour des motifs de religion, c'était, déclara le monarque, chose odieuse et funeste. Pour d'Albe, il n'y eut pas de doute que le royal élève récitât là un thème préparé d'avance. Quel malheur pour l'humanité que la sagesse qu'on lui avait ainsi hypocritement apprise n'ait pu pénétrer plus avant dans son cœur ! Le Duc fit de son mieux pour mener à bien les plans et les désirs de son royal maître, mais sans succès. La Reine-Régente proposa une ligue entre les deux Rois et l'Empereur contre le Turc, et exprima son désir d'arranger diverses alliances matrimoniales entre les fils et les filles des trois maisons souveraines. D'Albe fut d'avis qu'il n'y avait plus rien à désirer entre elles, sous le rapport des liens de famille, tandis qu'au contraire, une ligue secrète contre les Protestants renforcerait la sécurité de toutes les trois. Malgré tout, Catherine refusa de se laisser entraîner hors de saposition. Elle alla même jusqu'à dénier que le chancelier de l'Hospital fût huguenot, ce à quoi le Duc répondit qu'elle était la seule personne de cette opinion dans tout son royaume. Elle se montra disposée à convoquer une réunion de théologiens, plan que d'Albe, dans ses lettres à Philippe, ne manqua pas de qualifier de précaution exagérée. En somme, elle montra à l'évidence que, d'après elle, l'heure n'avait pas encore sonné pour une action commune des souverains de la France et de l'Espagne contre leurs sujets ; de sorte que la fameuse conférence de Rayonne se termina sans résultats. Dans l'opinion gêné-

raie île loute l'Europe, il n'en rcsla pas moins certain, qu'en cette occasion, tous les détails d'un plan définitif pour l'exterminât ion des Protestants avaient été fixés, et celte erreur s'est propagée jusqu'à nos jours, par la bouche d'historiens fort célèbres et de tous les partis. Mais les lettres secrètes d'Albe ne laissent point de doute sur les faits véritables.

Dans le courant île novembre, arrivèrent dans les Pays-Bas de nouvelles lettres de Philippe qui confirmaient tout ce qu'il avait écrit auparavant. Il écrivait personnellement aux inquisiteurs-généraux, Ti le] anus et de Bay, pour les encourager, pour les louer, pour leur promettre appui et pour les conjurer de ne se laisser, par aucune considération, détourner de l'accomplissement consciencieux de leurs devoirs. 11 envoyait de môme a Pierre Titelman une lettre dans laquelle il applaudissait aux peines prises par ce fonctionnaire pour remédier aux maux qui accablaient la religion ; il l'assurait de sa reconnaissance, l'exhortait à persévérer dans sa vertueuse conduite, et déclarait sa résolution de n'épargner ni peines, ni dépenses, ni même sa propre vie pour le soutien de la foi catholique. A la Duchesse, il écrivait très longuement e( dans les termes les moins équivoques. 11 déniait que ce qu'il avait écrit de Valladolid fût i titrèrent du contenu des dépêches rapportées par d'Egmont. Quant à certains prisonniers anabaptistes, sur le sort îlesquels Marguerite lui avait demandé d'aviser, il ordonnai! leur exécution, en ajoutant que c'était là sa volonté pour lous ceux qui seraient pris, de quelque qualité qu'ils fussent. Ce que le peuple disait dans les Pays-Bas au sujet de l'inquisition, il déclarait ne l'entendre qu'avec un extrême déplaisir. Cette institution, qui avait existé sous ses prédécesseurs, était, disait-il, plus nécessaire que jamais, et il ne souffrirait pas qu'on la discréditât. 11 priait sa sœur

dp ne pas croire à tout ce verbiage sur les inconvénients que pourrait amener la rigueur de l'inquisition. Des inconvénients bien plus grands encore se montreraient, si les inquisiteurs cessaient de poursuivre leurs travaux : aussi la Duchesse recevait-elle l'ordre d'écrire aux juges séculiers et de leur enjoindre, avec sévérité, de s'abstenir de faire obstacle et d'apporter au contraire toute l'assistance qu'on requerrait d'eux.

A d'Egmont, le Roi écrivait de sa propre main, louant beaucoup le contenu des décisions récentes rendues par l'Assemblée des évêques et des théologiens, et recommandant au Comte d'aider à l'exécution des volontés royales. Philippe ajoutait qu'en affaires de religion la dissimulation et la faiblesse étaient on ne peut plus déplacées.

Quand ces lettres décisives furent connues du Conseil d'État, il y eut une consternation profonde. Malgré sa conviction intime, la Duchesse avait compté sur des instructions moins péremptoires. Le prince d'Orange, le comte d'Egmont et l'Amiral s'élevèrent avec force contre la politique du Roi. Il y eut un long et violent débat. Des proclamations incendiaires circulèrent partout. Chaque nuit des placards affichés à la porte des hôtels d'Orange, d'Egmont et de Horn, les appelaient à se mettre hardiment en avant comme champions du peuple et de la liberté en matière religieuse. Chaque jour avaient lieu dans les demeures des nobles des banquets, dans lesquels les plus ardents et les plus jeunes de cette classe, la tête en feu de vin et de colère, éclataient en furieuses invectives contre le gouvernement, et échangeaient des serments de protection réciproque et d'appui à la cause des Provinces opprimées. Cependant le Conseil privé, auquel la Duchesse avait communiqué les dépêches récemment arrivées de Madrid, adressa au mois de novembre un rapport sur la matière au Conseil d'État,

dans lequel on appuyait les intentions rlu Roi et insistait sur la nécessité de les réaliser. Les Édits et l'inquisition étant si fortement recommandés par le Roi, il n'y avait autre chose à faire que d'en soigner l'exécution pleine et entière, et, à cet effet, de lancer des proclamations dans tout le pays, et des ordres formels aux évoques, aux conseils, aux gouverneurs et aux juges.

Ce rapport fui soumis au Conseil d'État et soutenu par quelques-uns des membres. Le prince d'Orange renouvela contre l'inquisition les déclarations d'implacable hostilité qu'il avait exprimées en toute occasion, mais il fil observer que les ordres du Roi étaient si précis et si péremptoires qu'ils ne laissaient place à aucune discussion. Il n'y avait plus, dit-il, qu'à obéir, mais quant à lui il se lavait les mains des conséquences fatales qu'il prévoyait. Il n'y avait plus de choix qu'entre l'obéissance et la rébellion. Cette opinion, dont la justesse n'est guère contestable, fut partagée par rl'Egmont et de Horn.

Viglius, au contraire, tremblant, fiévreux, terrifié, penchait maintenant vers la temporisation. Il fit observer que, puisque les seigneurs craignaient de si funestes résultats, il serait mieux de prévenir que d'accélérer l'apparition des dangers que pouvait faire naître la transmission aux gouverneurs et aux autorités municipales des ordonnances proposées relatives à l'inquisition. Se hâter n'était nullement remplir les intentions ni servir les intérêts du Roi ; il était désirable « d'éviter l'émotion et le scandale. » Sur ces prémisses, le Président fit un très-long discours, qu'il termina en déclarant que si Sa Majesté venait à désapprouver la marche qu'il proposait de tenir, il était prêt à supporter tout seul le poids de son indignation.

Évidemment, celle nouvelle attitude du Président n'était pas trop d'accord avec sa conduite antérieure.

Il s'était déclaré avec la plus grande violence contre tous ceux qui voulaient faire obstacle à l'exécution du grand édit dont il avait été le premier rédacteur. Récemment, dans l'assemblée des docteurs, il avait combattu avec acharnement l'opinion des laïques qui avaient réclamé l'abolition de la peine de mort en matière d'hérésie. Il avait exprimé avec grande énergie son opinion personnelle, d'après laquelle l'ancienne religion ne pouvait manquer de périr si l'on supprimait le système de persécution ; et soudain, pour la première fois, il paraissait entendre la clameur d'une nation tout entière et trembler à ce bruit.

Maintenant que les dés étaient jetés, comme toule sa vie il l'avait conseillé ; — maintenant que les ordres du Roi, si souvent énigmatiques et hésitants, étaient enfin trop nets pour être mat compris, et trop péremptoires pour être éludés, — le Président soutenait la possibilité d'un délai ! La santé du vieux Frison venait seulement de lui permettre de reprendre son siège au conseil d'État. Sa présence n'y était que temporaire, car il avait reçu de Madrid l'acceptation de sa démission, accompagnée de l'ordre de continuer à remplir les fonctions de Président, jusqu'à l'arrivée de son successeur, Charles de Tisnacq. Pour parler comme lui, la Duchesse était donc, pour une saison encore, obligée de se confier « à son vieux Palinure », nécessité qu'elle trouvait peu agréable, car elle avait perdu toute foi dans le pilote. Il est à supposer qu'il était désireux de calmer les ondes soulevées, au moins pour la courte période pendant laquelle il devait encore rester exposé à leur furie ; mais c'est en vain qu'il épandit l'huile de son éloquence. Personne ne soutint ses propositions. La Duchesse, quoique épouvantée des conséquences qu'elle prévoyait, sentit qu'il était impossible de désobéir au décret sur lequel avait

si longtemps délibéré son frère. Une proclamation fut donc préparée ; on y ordonnai! la publication du Concile de Trente, des Édils et de l'inquisition dans chaque ville et village des Provinces, immédiatement, et h l'avenir une fois tous les six mois. Le sort en était jelé, et le prince d'Orange, se penchant vers son voisin assis comme lui à la table du Conseil, lui dit bas à l'oreille qu'ils ne tarderaient pas à voir commencer la plus belle tragédie que l'on eût jamais jouée. La prophétie faisait honneur aux facultés divinatoires du Prince; mais le reproche méchant du Président, qui prétendit qu'elle avait été faite d'un air de triomphe, élail réfuté par tous les actes antérieurs de la vie du prophète.

Le fiât se fil entendre. Sur la grand'place de chaque ville et village des Pays-Bas l'inquisition fut de nouveau solennellement proclamée. Tout doute sur les intentions du pouvoir était ainsi balayé. Désormais était formellement prohibée toute discussion sur la constitulionnalité des Édits, sur la compatibilité de leurs dispositions avec les privilèges du pays. Le cri d'agonie d'un peuple s'élança vers le ciel. Au décret répondit une clameur d'exécration. Les flammes de la rage populaire s'élevèrent rouges et menaçantes audessus du sommet des demeures. L'imminence du conflit était là, évidente. La terrible tragédie que le veilleur du pays ne cessait de prédire depuis si longtemps, s'avançait visible aux yeux de tous, irrésistible cl solennelle. L'œil de la superstition contemporaine voyait au firmament des signes surnaturels et effrayants. Des armées en combat passaient sur les nuages ; le sang tombait du ciel ; l'ange exterminateur chevauchait sur la tempête.

Il y eut comme une cessation de toutes les affaires ordinaires des hommes. Le commerce fut frappé de paralysie. Anvers trembla comme aux secousses d'une

convulsion du sol. On eûl dit qu'un abîme s'entr'ouvrait, dans lequel sa splendeur et son existence même allaient s'engloutir pour toujours. Les marchands, les manufacturiers, les artisans étrangers s'enfuirent loin de ses murs comme si la peste venait d'y éclater. Une dépopulation totale menaçait de prospères cités. La métropole, le cœur de la contrée, cessait presque de battre.

De hauts dépositaires de l'autorité prirent part à l'indignation générale. Le marquis de Berghes,Mansfeldt le jeune, le baron de Montigny, refusèrent ouvertement d'appliquer les Édits dans leurs gouvernements. D'éminents citoyens s'élevèrent avec hardiesse et amertume contre la tyrannie du gouvernement et conseillèrent la désobéissance. Les habitants des Pays-Bas, s'écriait-on partout, n'étaient pas de ces brutes ignorantes, vivant sans connaître les devoirs réciproques du prince et du peuple. Ils savaient bien qu'un roi était lié envers ses vassaux par des obligations aussi sacrées que celles des sujets envers leur souverain.

Les quatre villes principales du Brabant furent les premières à dénoncer solennellement l'outrage. Un acte de protestation motivé et concluant fut rédigé en leur nom et présenté à la Régente. Elles y maintenaient que la récente proclamation violait, plusieurs articles de la Joyeuse Entrée. Cette antique constitution circonscrivait le pouvoir du clergé, et cela, par suite de craintes jadis conçues tant par le souverain que par le peuple. Aussi, jamais aucune juridiction ecclésiastique n'avait-elle été admise, sauf celle de l'Evêque de Cambrai ; et encore était-elle limitée expressément à trois catégories de causes — celles que faisaient naître les mariages, les testaments et les mainmortes.

1) serait aujourd'hui superflu de discuter le point

de savoir si les instructions données aux inquisiteurs et la mise en vigueur des Édits étaient contradictoires à la Joyeuse Entrée. Arracher un citoyen de sa demeure et le brûler, après une courte instruction préalable, ce n'était évidemment suivre ni la lettre ni l'esprit de Yhabeas corpus brabançon, qui garantissait et mettait sous la garde du serment du souverain l'inviolabilité du domicile et la régularité des jugements ; or, ces pratiques odieuses étaient celles de presque tous les inquisiteurs du pays. La pétition des quatre villes fut transmise par la Régente au conseil de Brabant. Le chancelier ou président-juge de cette cour de justice, était notoirement corrompu — une créature du gouvernement espagnol. Ses efforts pour soutenir la politique de l'administration échouèrent cependant. La Duchesse ordonnait que l'on fouillât dans les archives de la Province, à la recherche de précédents, et que le conseil fit un rapport sur la pétition. Le cas était trop clair pour laisser place a des discussions de principes ; on chercha en conséquence un refuge dans l'obscurité. La réponse du conseil fut hésitante et équivoque. La Duchesse insista pour qu'une réponse nette et catégorique fût faite aux quatre villes. Ainsi pressé, le conseil de Brabant déclara carrément que jamais aucune inquisition, de quelque espèce que ce fût, n'avait existé dans les Provinces. C'était la seule réponse possible, mais Viglius et ses acolytes du conseil privé n'en furent pas moins irrités à l'extrême par cette conclusion. Néanmoins une concession dut être faite, quoique suivant certaines gens, pareille victoire remportée par une province d'aussi grande importance, ne pût manquer d'être d'un fort mauvais exemple pour la population des autres parties du pays. Le Brabant fut déclaré exempt de toute inquisition. En même temps, pamphlets, pasquilles, nouvelles à la main, devenaient de plus en

plus nombreux, et, pour employer une locution flamande, «ils neigeaient dans les rues. » Chaque malin on en trouvait placardés sur les maisons des nobles de Bruxelles. On y appelait les patriotes à parler, à frapper, à redresser les torts. De mordantes satires, de véhéments reproches, de sévères remontrances étaient remis aux mains mêmes de la Duchesse. Toutes ces publications, au fur et à mesure de leur apparition, et aient avidement dévorées par le peuple. « Nous voulons, » disait-on dans une remarquable lettre au Roi, « mourir pour l'Évangile, mais nous y lisons : Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Nous remercions Dieu de ce que nos ennemis eux-mêmes sont obligés de rendre témoignage de notre piété et de notre patience, de sorte qu'on entend partout : Il ne jure pas, c'est un protestant; il n'est ni fornicaleur ni ivrogne, il est de la nouvelle secte. Et cependant, malgré tous ces hommages rendus à notre conduite, tous les moyens possibles de nous infliger châtiment ont été mis en œuvre. » Dans cette affirmation de la moralité des Puritains des Pays-Bas, c'étaient des martyrs qui se justifiaient, ce n'étaient pas des Pharisiens qui se glorifiaient. Le fait était incontestable. Leurs principes étaient rigides et leur vie était pure. Ils appartenaient pour la plupart aux classes moyennes et inférieures. C'étaient d'honnêtes artisans qui voulaient vivre dans la crainte de Dieu et le respect du Roi. Ils étaient protégés par les nobles et autres personnages des hautes classes, dont plusieurs finirent par embrasser dans la suite la foi qu'ils n'avaient d'abord défendue que par générosité. Leur caractère et leur position ressemblaient fort, dans leur ensemble, à la position et au caractère des Puritains d'Angleterre, qui, trois quarts de siècle plus tard, vinrent chercher un refuge au sein de la république de Hollande, et la quittèrent

ensuite pour aller établir la république d'Amérique. Seulement les Puritains des Pays-Bas eurent à subir une plus longue persécution et un bien plus cruel martyre.

Yere la fin de cette année (1565), qui se terminait sous d'aussi sombres nuages, resplendit tout à coup dans les récits du temps un joyeux rayon de soleil. Ce flot de lumière n'égaie que les régions supérieures de la sociélé flamande, mais il n'en est pas moins intéressant de saisir une face de la physionomie de tous ces nobles — dont plusieurs étaient appelés à de si héroïques vies, à de si tragiques destinées, — alors que plongés déjà dans l'ombre du malheur qui s'approchait, ils trouvaient encore des loisirs pour les réjouissances chevaleresques de leur patrie et de leur temps. Unsplendide tournoi eut lieu au château d'Antoing, pour célébrer les noces du baron de Montigny avec la fille du prince d'Espinoy. D'Orange, de Horn et Hoogsfraeten étaient les champions; ils se maintinrent victorieusement contre tous venants, au nombre desquels figurèrent d'Egmont et quantité d'autres chevaliers de distinction.

C'est au milieu de cet éclat et, de ces fêtes que se passèrent les premières heures d'un mariage qui, avant l'espace de six mois, allait avoir une si triste fin. Le sort qui attendait le brillant fiancé dans le donjon de Simancas, était appelé à prendre bientôt place dans Un des plus affreux chapitres de l'histoire du tyran Philippe II.

Des fêles nuptiales encore plus brillantes, cl dont le héros devait plus tard exercer une influence décisive sur les destinées du pays, se célébrèrent à Bruxelles quelque temps après. On n'a pas oublié qu'Alexandre, prince de Parme, avait accompagné d'Egmont, quand au mois d'avril celui-ci était revenu d'Espagne. La Duchesse avait été ravie de l'appat. h. {i

rence de son fils, âgé seulement de vingt ans mais déjà cavalier accompli. Ce qui l'avait surtout charmée, c'avait été de le voir si complètement Espagnol « de manières, de costume et de langage, » qu'on eiit dit que jamais il n'avait foulé d'autre sol que celui de l'Espagne ni parlé d'autre idiome que celui de la Castille.

Les nobles de la Cour flamande ne partagèrent pas cet enthousiasme maternel. Le jeune prince était, sans nul doute, brave et beau ; mais son arrogance était si intolérable qu'elle blessa ceux-là mêmes qui étaient le plus portés à rendre hommage au fils de Marguerite. Il se complaisait dans un dédaigneux isolement, dînait d'habitude seul dans ses appartements et ne descendait point à honorer de son attention qui que ce fût des gentilshommes des Pays-Bas. D'Egmont même, aux soins duquel Philippe l'avait spécialement recommandé, était l'objet de ses dédains. Quand, par hasard, il consentait à faire à un ou deux seigneurs, l'honneur de les inviter à sa table, il se tenait fier et sérieux, loin d'eux, au haut bout de la table, tandis que les convives, auxquels h peine il accordait une syllabe, étaient relégués « au bas boult sur scabeaux. » Une pareille insolence ne pouvait qu'irriter ces nobles orgueilleux, mais peu amis de l'étiquette, qui composaient l'aristocratie des Pays-Bas. Ils ne tardèrent pas à se tenir complètement à l'écart, trouvant dans leur for intérieur que c'était déjà bien assez d'avoir à supporter de tels airs de la part de Philippe. La Duchesse avait, dansLorigine, encouragé cette hauteur de son fils chéri ; mais le regret envahit son âme, quand elle vit ce qui en résultait. L'opinion générale fut bientôt unanime à déclarer le jeune Prince uniquement pétri de prétentions et de vanité. « Certes jusques à maintenant nihil est m famine (il n'y a rien dans cet homme), je ne

sçay que ce sera avec le temps, » disait Chanlonay. Celte appréciation cependant n'était guère heureuse. Le temps était là pour faire voir qu'il y avait dans cet homme plus de mérite que dans aucun des gouverneurs envoyés successivement par Philippe aux Pays-Bas ; mais celte preuve n'était pas encore faite. En attendant, Marguerite s'occupait avec grande anxiété des noces prochaines de son fils. Au commencement de l'année, on l'avait fiancé à la princesse Donna Maria de Portugal. Comme la noce devait avoir lieu à Bruxelles, il était nécessaire d'envoyer à Lisbonne, pour amener la fiancée aux Pays-Bas, une flotte assez nombreuse. Cette dépense seule devait être considérable et, en outre, les préparatifs des banquets, des joutes et des autres réjouissances élaient faits sur un pied si magnifique que le Duc, époux de Marguerite, s'était offensé de tant d'extravagance. Le peuple, qui n'aimait guère la Duchesse, se répandait en commentaires amers sur les prodigalités qu'elle se permettait ainsi, à une époque de malaise et de détresse. La plupart des nobles riaienl de ses embarras, et, pour couronner l'œuvre, le jeune Prince avait eu l'amabilité d'exprimer, en face de sa mère, l'espoir que la flotte qui portait sa fiancée irait au fond de l'eau avec tout ce qu'elle contenait.

La pauvre Duchesse conçut de tout cela une peine extrême. « La folle et oultrageuse dépense des nopees, » les reproches de son époux, les railleries des seigneurs, les ingrats sarcasmes de son fils, les murmures du peuple, l'affectèrent si profondément, harassée qu'elle était déjà du fardeau des préoccupations politiques les plus graves, que pendant plusieurs jours elle garda la chambre, versant à flots pressés d'abondantes larmes. Sa détresse devint le sujet de toutes les conversations. Enfin, à l'automne, la flotte arriva et débarqua Donna Maria sur le sol des Pro-

vinces. Cette jeune dame, s'il faut en croire le fidèle historiographe de la famille Parnèse, était le modèle des princesses. Elle était fille du prince Edouard si petite- fille de Jean III. Elle était jeune et belle; elle parlait avec une égale facilité le latin et le grec el était en outre très versée dans la philosophie, les mathématiques et la théologie. Elle connaissait les Écritures au bout des doigts, tant l'Ancien que le Nouveau Testament, et citait les Pères de l'Église avec l'à-propos d'un évêque. Elle était d'une si sévère orthodoxie, que, forcée par la tempête de relâcher en Angleterre, elle avait refusé toute communication avec la reine Elisabeth à cause de l'hérésie de celle-ci. Elle était d'une si exquise chasteté qu'elle ne voulait ni lire les sonnets de Pétrarque, ni même s'appuyer sur le bras d'un homme. Sur ce dernier point, elle portait enfin la délicatesse si loin qu'un jour, le vaisseau qui la portait ayant pris feu. elle repoussa durement un grossier matelot qui s'avançait pour la sauver, en lui disant qu'elle craignait moins la souillure des flammes que celle de l'attouchemeut de l'homme. Heureusement on parvint h éteindre l'incendie, et le Phénix du Portugal put descendre intact sur les pâles rivages de la Flandre.

Malgré les pleurs récents de la Duchesse, malgré l'arrogance du Prince, la cour de Bruxelles n'en fut pas moins à cette occasion le théâtre de grandes réjouissances. C'est de cette époque que datent des mouvements d'une nature grave et secrète. Les chevaliers de la Toison furent réunis et Viglius prononça devant eux l'une de ses harangues les plus cicéroniennes. Il s'étendit longuement sur les aventures de la vie privée de saint André, patron de l'ordre, et entra notamment dans les détails d'une conversation jadis tenue entre ce vénérable personnage et le proconsul ^Egeas. La morale qu'il déduisit de son récit,

fut la nécessité d'une alliance entre tous les grands seigneurs pour le maintien de la loi catholique ; car la Noblesse et l'Église étaient les deux colonnes sur lesquelles reposait tout l'édifice social. Probablement le Président fut quelque peu prolixe sur ce sujet. Peut-être ses homélies, comme celle de l'archevêque de Grenade, commençaient-elles à sentir l'apoplexie a laquelle il venait à peine d'échapper. Peut-être, la réunion n'ayant pour but que le plaisir, les plus jeunes d'entre les chevaliers curent-ils peine à supporter le supplice d'une longue et solennelle harangue. Quoi qu'il en soit, toujours est-il qu'aussitôt la levée de la séance, des plaisanteries sans nombre commencèrent à ce sujet. De Hammes, plus connu sous le nom de « Toison d'Or, » chancelier et roi d'armes de l'ordre, prétendiL que le Président avait eu dos visions et s'était en rêve entretenu avec saint André. Le marquis de Berghes demanda à connaître la source où il avait puisé une connaissance aussi intime des idées du Saint. Le Président prit la mouche à propos de ces remarques, et la réunion, quittant le ton de la plaisanterie, fut bientôt engagée dans une chaude discussion sur les passionnantes questions du jour. Viglius ne tarda pas à s'apercevoir que de Hammes et plusieurs de ses camarades étaient entrés dans une voie dangereuse. Il sentit germer en lui le soupçon que l'hérésie du peuple commençait à s'étendre avec rapidité dans des régions plus hautes ; mais le Président ne fut pas seul à découvrir les ravages que la contagion avait déjà faits. Cette assemblée, cette conversation que le hasard avait amenée et qui avait passé si rapidement du plaisant au sévère, ce choc subit des idées, cette franc-maçonnerie tacite qui s'était révélée, réunissant soudain tous les esprits sur des sujets défendus, — devaient acquérir une grande importance historique. Les entrevues qui, pendant

les fêtes du mariage de Montigny et du mariage du prince de Parme, en avaient fait découvrir aux seigneurs la similitude latente de leurs opinions sur des questions vitales, ces entrevues devinrent de plus en plus fréquentes. Dans le chapitre suivant, nous exposerons les résultats auxquels elles conduisirent. Sur ces entrefaites, avait eu lieu en grande pompe, le 11 novembre 1565, la cérémonie de la bénédiction nuptiale, départie au prince Alexandre et à Donna Maria par l'archevêque de Cambrai, dans la chapelle de la Cour à Bruxelles. Le dimanche suivant, le banquet des noces se tint dans la grande salle où dix ans auparavant s'était passée cette mémorable abdication de l'aïeul impérial du fiancé. Comme en cette occasion, les murs resplendissaient des magnifiques tapisseries représentant les exploits de Gédéon, et les chevaliers de la Toison avec tous les grands nobles de la contrée apportaient à la fête le concours de leur magnificence. Le Roi se fit représenter par son ambassadeur en Angleterre, Don Guzman de Silva, qui fit exprès pour cette occasion le voyage de Bruxelles; d'après Armenteros, on l'avait choisi pour remplir cette mission à cause « de la grâce spirituelle qu'il montrait auprès des dames, en toutes matières de passe-temps et d'entretiens. » Au commencement du mois de décembre, un tournoi célèbre eut lieu sur la grand'place de Bruxelles ; le duc de Parme, le duc d'Aerschot et le comte d'Egmont furent juges du champ-clos. Le comte de Mansfeldt était le tenant avec son fils Charles, célèbre entre tous les nobles du pays pour son adresse dans ces exercices. Ce fui au comte Charles qu'échut la coupe d'argent donnée par les dames spectatrices. Le comte de Bossu remporta le prix pour la lance la mieux rompue ; le seigneur de Beauvoir pour l'entrée la plus splendide ; le comte Louis de Nassau pour la meilleure tenue au

milieu de la mêlée. Le même soir, les nobles et le couple nouvellement uni parurent à un souper splendide que donna la ville do Bruxelles dans son magnifique hôtel-de-ville. Ce fut là qu'eut lieu, aux acclamations ei aux cris de joie de tous les convives, la distribution des prix du tournoi.

Ainsi finit l'année 1565, au milieu des banquets, des tournois, des joyeuses sonneries, — l'or de la gaieté brillant à la surface du monde, tandis qu'une haine mortelle contre l'inquisition rongeait le cœur de la nation, et que brûlaient déjà les premières étincelles d'une guerre civile que nul être vivant ne devait voir s'éteindre.

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