‹ La révolution des Pays-Bas au XVIe siècleChapitre 6 sur 15 · COMPROMIS ET MODÉRATION · texte numérisé non relu

COMPROMIS ET MODÉRATION

François Junius.— Son sermon à l'hôtel de Cuiembourg. — Le Compromis.— Portraits de Sainte Aldegonde, de Louis de Nassau, de Toison d'Or, de Charles de Mansfeldt. Es quisse du Compromis. — Attitude d'Orange. - Su lettre a

la Duchesse. — Signataires du Compr is. — Indiscrétion

des Confédérés. — Philippe espionné par d'Orange. - Vfé contentement des seigneurs. — Conduite d'Egmont. — Désespoir du peuple.— Émigration en Angleterre. - Ses effets. — La Re [uôte. — Conciliabules ù Bréda el à II traeten. — Rapports outrés, exajérés, faits dans le Conseil d'État mi sujet de la Requête. - Hésitation de la Duchesse.

— Assemblée de notables. — Débal concernant la Requête el l'inquisition. — Caractère de Bréderode. — Arrivée des pétitionnaires à Bruxelles. — Présentation de la Requête.

— Emotion de Marguerite. — Discours de Bréderode.

Analysede la Requête. - Mémorable sarca -i le Berlay-

mont. — Délibération dans le Conseil d'État. -- Apostille "i la Requête. Réponse à l'Apostille. — Paroles de la Duché se. Discours de d'Esquerdes. ■ Réponse de Marguerite. — Méi -able banque! à l'hôtel de Culembourg. —

Adoption du nom de gueux. — D'Orange, d'Egmonl et de Rom mettent lin à cette tumultueuse orgie. — Costume des ijiu'u.r. — Bréderode ù Anvers. — Horrible exécution ù Audenaerde. —Cruautés analogues dans toutes les provinces. — Projet d'une « Modération. » — < Ipinions d'( Irange but la religion. — Refus d'à pter sa démission de toutes

ses charges. — Ce qu'était la « Modération. » — ■ D'Egmont à Amis. — Débat sur la Modération. — Tergiversations d'Egmont. — Mission rie Montigny et de Berghes en Espagne. — Instructions données aux envoyés. — Correspondance secrète de Philippe avec le Pape au sujet des Edits et de l'inquisition dans les Pays-Bas. — Prêches en plein air dans les Provinces. — Modet à Gand. — Détails sur d'autres prédicateurs. — Excitation des esprits à Tournai.

— Pierre Gabriel à Harlem. — Prêches aux environs d'Anvers. — Embarras de la Régente. — Excitation des esprits à Anvers. — Le pensionnaire Wesenbeck est envoyé à Bruxelles. — D'Orange à Anvers. — Sa conduite patriotique.

— Faux rapports de la Duchesse. — Zèle imprudent du docteur Rythovius. — Conciliabule à St-Trond. — Conférence à DulTel. — Louis de Nassau est député à la Régente. — Vaines négociations.

L'incident le plus remarquable des premiers mois de l'année 1506 fut le fameux Compromis. Ce document, par lequel les signataires s'engageaient h s'opposer à l'inquisition et à se soutenir les uns les autres contre toutes les conséquences d'une pareille résistance, fut probablement l'œuvre de Philippe de Marnix, seigneur de Sainte Aldegonde. Toutefois l'origine de cette ligue est encore enveloppée de beaucoup d'obscurité. Les bases en avaient déjà été posées vers la fin de l'année précédente. Le mariage du prince de Parme avec la princesse de Portugal avait été l'occasion de fêtes nombreuses, non seulement à Bruxelles, mais à Anvers. La grande métropole commerciale avait célébré l'événement par un banquet magnifique. Arcs de triomphes, guirlandes de fleurs, protestations de fidélité, sentiments généreux, avaient été prodigués comme toujours. Comme principal ornement de la table du festin, s'élevait une magnifique pièce de pâtisserie, image fidèle de l'expédition du comte de Mansfeldt à son arrivée en Por-

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iugal avec la flotte destinée à ramoner la fiancée ; des figures en sucre d'un travail exquis — des portraits, faut-il croire, — représentaient les personnages principaux, dans le costume qu'ils portaient aux scènes les plus frappantes de cet épisode. Mais simultanément avec ces réjouissances se tenait à Bruxelles une réunion d'hommes à l'esprit occupé de choses autrement sérieuses que des sucreries. Le jour des noces du prince de Parme, François Junius, ministre dissident, alors résident à Anvers, l'ut invité à venir prêcher à Bruxelles dans l'hôtel du comte de Culembourg, sur le marché aux chevaux (aujourd'hui le Petit Salon), devant une petite assemblée d'une vingtaine de gentilshommes.

Ce François Junius, issu d'une famille noble de Bourges, était le pasteur de la congrégation secrète des Huguenots français à Anvers. Il était très jeune ; il avait été élevé à Genève, et avait vingt ans à peine, lorsqu'il avait quilté cette ville pour prendre la direction de l'église secrète anversoise. 11 était cependant déjà renommé pour son savoir, son éloquence et son courage. Vers la fin de 1565, le gouvernement apprit que Junius avait des intelligences cachées avec Louis de Nassau, afin de préparer une adresse au gouvernement au sujet de l'inquisition et des Édits. On donna des ordres pour son arrestation. Un peintre de Bruxelles feignit de se convertir à la nouvelle religion pour pouvoir s'introduire dans les assemblées, et mériter ensuite la récompense promise aux délateurs. Il joua si bien son rôle qu'on lui permit d'assister à plusieurs réunions, pendant la durée desquelles il dessina le portrait du prédicateur ; sans tarder, il remit ceLle esquisse à la Duchesse Régente en y ajoutant des renseignements minutieux sur la résidence et les habitudes journalières de Junius. Néanmoins, malgré tous ces moyens, le gouvernement ne

put réussir à mettre la main sur celui-ci. Il s'enfuit à Bréda et continua ses travaux en dépit des persécutions. Le l'ait suivanl peut faire apprécier quel était son courage : un jour, dans une chambre ayant vue sur la place du marché, au même instant où avait lieu sur cette place un auto-da-fé de plusieurs hérétiques ; où la lueur des flammes qui consumaient ses frères en croyance, répandait à travers les carreaux des fenêtres sa clarté sinistre sur le conventicule, il prêcha, défendant avec son éloquence habituelle les doctrines de la foi réformée. Tel était l'homme qui prononça un sermon à l'hôtel de Culembourg le jour même des noces du prince de Parme. Les nobles qui étaient venus pour l'écouter se mirent, après la clôture des exercices religieux, à discourir sur do graves questions. Quoique Jtinius ne prît aucune part à leur conversation, c'est en sa présence que fut résolue la formation d'une ligue pour résister à la « barbare et cruelle inquisition ; » ligue dont les membres, tant au dehors qu'au dedans des Pays-Bas, devaient s'engager à unir leurs efforts pour atteindre ce grand but. Junius, en donnant ce renseignement formel, n'a pas mentionné les noms des nobles devant qui il prêcha. Il est permis de supposer à bon droit que parmi eux se trouvaient les plus ardents et les plus respectables de la troupe quelque peu mêlée de ceux qui par la suite signèrent le Compromis.

Vers la même époque, à peu près, Louis de Nassau, Nicolas de flammes et plusieurs autres gentilshommes se rencontrèrent aux bains de Spa. C'esL dans celte réunion secrète que les bases du Compromis furent définitivernent posées. Plus tard on rédigea un acte qui fut mis en circulation dans les premiers mois de 1566, pour recueillir des signatures. C'est donc une erreur de croire que ce Fameux engagement ait été signé et juré en même temps par tous les

fédérés, dans quelque scène solennelle, comme la déclaration d'indépendance en Amérique, ou quelques-uns des actes subséquents de la révolte des Pays-Bas, préparés dans le dessein exprès de produire un effet dramatique. C'est secrètement que diverses copies de l'imprimeur circulèrent de main en main et, dans le cours de deux mois, réunirent environ deux mille signaiures. La pièce originale ne portait que trois noms, ceux de Bréderode, de Charles de Mansfeldtet de Louis de Nassau. La rédaction de ce document est ordinairement attribuée à Sainte Aldegonde, bien que le fait ne soit pas à l'abri de toute contestation. Quoi qu'il en soit, ce qui est très certain, c'est qu'il fut un des fauteurs et des principaux soutiens de la fameuse ligue. Sainte Aldegonde était un des hommes les plus éminents de son époque. Il était d'une ancienne famille noble, comme il le prouva par de nombreux documents historiques et héraldiques, en réponse à un pamphlet injurieux dans lequel on l'accusait, entre autres méfaits, d'être issu de sang plébéien. Après avoir établi son extraction « de vrais et anciens gentilshommes de la Savoie, de deux costés, paternel et maternel, » il fit à ses adversaires cette réplique pleine de grandeur : « Quand ainsi serait, dit-il, que je ne serais de nulle extraction ni noblesse, si ne laisserais-je pourtant d'être vertueux et homme de bien, et ne me pourrait-on reprocher que j'aie oneques failli en un seul point de mon devoir et honneur. Et toutefois combien que j'aie toujours estimé folie de se vanter de la vertu et prudhomie d'autrui, comme font plusieurs, lesquels n'ayant un grain de vertu en leur âme, ni goutte de sagesse au cerveau, sont inutiles à leur patrie ; et cependant, pour avoir eu quelqu'un de leurs ancêtres qui ait été estimé ou fait quelque acte valeureux; pensent qu'ils doivent gouverner tout le monde et soient suffisants à

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manier la machine de tout le pays, n'ayant de jeunesse appris autre chose que de danser et faire des girouettes des pieds comme du cerveau, etc. » Quant à Sainte Aldegonde, sans nul doute il avait appris d'autres choses. C'était un de ces hommes richement doués qui rappellent l'ampleur des grands citoyens de l'antiquité. Il était à la fois poète plein de vigueur et d'imagination ; prosateur dont le style n'a été surpassé par celui d'aucun de ses contemporains ; diplomate au tact et à la perspicacité duquel Guillaume d'Orange confia dans la suite les négociations les plus difficiles et les plus importantes; orateur dont les discours, dans plusieurs circonstances politiques capitales, attirèrent l'attention de l'Europe ; guerrier dont la bravoure se signala par la suite dans plus d'une mêlée ardente; théologien si habile dans la controverse religieuse que, comme nous le verrons plus loin, il tenait tête avec succès à tout un banc d'évêques, et cela sur leur propre terrain; enfin, savant si consommé que, non content de parler et d'écrire avec facilité les langues classiques et plusieurs langues modernes, il traduisit en vers flamands, à l'usage du peuple, les psaumes de David et, vers la fin de sa carrière, fut chargé par les États-Généraux de la république de traduire toute l'Écriture, œuvre que la mort ne lui donna pas le temps d'achever. Ennemi passionné de l'inquisition et de tous les abus de l'ancienne Église, défenseur ardent de la liberté civile, il faut cependant convenir qu'il participa de l'esprit intolérant du calvinisme. Il ne s'éleva jamais jusqu'aux hauteurs sereines vers lesquelles le génie du grand fondateur de la république était destiné à prendre son essor, car il qualifia d'impie le haut principe de la liberté religieuse pour toutes les consciences. Il était alors âgé de vingt-huit ans, étant né la même année que son ami Louis de Nassau. Sa t. u. 12

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devise : Repos ailleurs était l'emblème parfait de la vie inquiète, agitée et laborieuse à laquelle il était destiné.

Cet autre chef célèbre de la ligue nouvellement formée, le comte Louis, était un vrai paladin des anciens temps, le miroir même de la chevalerie. Affable, généreux, pieux, récitant dans sa tente, la veille d'une bataille, les prières que sa mère lui envoyait de la maison où il avait passé son enfance ; plein de feu cependant sur le champ du combat, comme un croisé du temps jadis, — sachant faire le métier de général et de soldat avec une égale intrépidité, quel que fût le nombre de ses adversaires, — conservant son calme et sa gaieté au milieu des revers ; spirituel et enjoué dans les relations du monde ; excitant de ses saillies incessantes l'esprit plus sérieux et plus pénétrant de son frère, il était l'homme vers lequel se tournaient déjà à ce temps-là les regards des réformateurs les plus ardents des Pays-Bas ; le bâton fidèle qui, tant qu'il durerait, devait servir d'appui au grand prince d'Orange. Aussi jovial que Bréderode, il n'était pas souillé des vices de ce turbulent personnage, sur lequel il exerçait du reste une immense influence, et qui souvent déclarait qu'il voulait «mourir aux pieds de Louis comme un pauvre soldat, vrai gueux.» Si l'on calcule d'après le nombre d'années, la carrière de Louis devait être courte, mais si l'on compte les événements, on peut dire qu'elle devait atteindre une durée patriarcale. A dix-neuf ans il avait pris part à la bataille de Saint-Quentin, et une fois la guerre de délivrance commencée, son glaive ne rentra plus clans le fourreau. Ses jours débordèrent d'activité, et lorsqu'il fut renversé dans sa tombe sanglante mais inconnue, il laissa un nom aussi célèbre par une valeur héroïque et une énergie infatigable que par son intégrité sans tache. Il était petit de taille mais bien con-

formé, d'une force athlétique dans tous les exercices de la chevalerie, agréable de figure, l'œil noir ouvert et souriant, les cheveux courts et serrés, et la barbe en pointe.

« Toison d'Or, » comme l'on désignait généralement Nicolas de Hammes, était le rejeton illégitime d'une noble maison. Il fut l'un des plus actifs parmi les premiers adhérents de la ligue ; il portait sur lui les listes des signataires et il parcourait le pays pour recruter de nouveaux confédérés. Aux prêches publics de la religion réformée, qui, peu après cette époque, surgirent dans tous les Pays-Bas comme d'un élan commun, il se mit en évidence. Il fut accusé d'avoir, en ces occasions, porté autour du cou, les insignes de la Toison d'Or, pour amener le peuple ignorant à croire qu'on pouvait légalement suivre, là où on voyait un membre de cette illustre confrérie montrer le chemin. Comme de Hammes n'était que le sergent ou le héraut d'armes de l'Ordre, et non un de ses membres, la séduction des vassaux au moyen de manœuvres aussi perfides, lui fut comptée comme un des plus abominables parmi ses méfaits. Ardent dans son hostilité contre le gouvernement, il fut un de ces esprits fougueux dont le zèle prématuré fut si préjudiciable à la cause de laliberté et découragea le prudent patriotisme d'Orange. Il voulait écraser à l'instant le monstre énorme du despotisme espagnol, sans attendre qu'on eût forgé les armes qui devaient frapper les grands coups. Il oubliait que les hommes et l'argent n'étaient pas moins nécessaires que la fureur, dans une lutte contre le despotisme le plus terrible du monde entier. «Ils veullenl,» écrivait-il au comte Louis, «que à l'obstination et endurcissement de ces loups affamés, nous opposions remonstrances, requestes et enfin parolles, là où de leur costô ils ne cessent de brusler, couper testes, bannir et exercer leur rage en toutes façons.

Soit doncques ! prenons la plume et eux l'espée ; nous les parolles, eux le f'aict ; nous pleurerons, eux riront. Lo Seigneur soit loué de tout ; mais je ne vous puys escrire cecy sans larmes. » Ce langage fiévreux dépeignait bien la situation d'esprit et le caractère de l'écrivain.

Quant à Charles de Mansf'eldt, il ne tarda pas à déserter la ligue que dans l'origine il avait embrassée avec une ardeur extrême.

Grâce à l'influence des meneurs, un grand nombre de signatures furent obtenues pendant les deux premiers mois de l'année. Le langage de la pièce était tel que les patriotes catholiques pouvaient la signer aussi sincèrement que les protestants. Elle se déchaînait amèrement contre la tyrannie « d'un tas de gens estrangiers» qui, guidés seulement par leur avarice et leur ambition privées, faisaient étalage d'un zèle affecté pour la religion, afin d'entraîner le roi à violer ses serments. Elle récriminait contre le refus de mitiger la^ sévérité des Édits. Elle signalait l'inquisition qui, d'après l'intention du gouvernement, semblait devoir être établie d'une façon permanente dans les Provinces, comme une chose « inique, contraire à toutes les lois divines et humaines, surpassant la plus grande barbarie qui oneques fut pratiquée entre les tyrans et telle qu'elle ne polroit sinon redonder au grand deshonneur du nom de Dieu et à la totalle ruine et désolation des Pays-Bas. » En conséquence, les signataires déclaraient que « prenant esgard au devoir auquel tous fidels vassaulx de Sa Majesté et singulièrement gentilhommes sont tenus, — et affin de n'estre exposez en proye à ceulx qui sous ombre de religion, voudroient s'enrichir aux despens de leur sang et de leurs biens, » ils s'étaient mutuellement engagés par «saincte alliance et serment solennel,» à résister à l'inquisition. Ils se promettaient les uns

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