‹ La révolution des Pays-Bas au XVIe siècleChapitre 7 sur 15 · HE · texte numérisé non relu

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aux autres de la combattre sous toutes les formes, ouverte ou cachée, sous quelque masque qu'elle pût se présenter, qu'elle portât le nom d'inquisition, de placards ou d'édils, « et de la extirper et. déraciner, comme mère et occasion de tout désordre et injustice. » Ils protestaient devant Dieu et devant les hommes qu'ils n'entendaient en aucune sorte entreprendre rien qui pût tourner au déshonneur de Dieu ou à la diminution de la grandeur et majesté du Roi et de ses États. Ils déclaraient au contraire avoir le but honnête « de maintenir ledict Roi en son Estât, et de conserver tout bon ordre et police, en résistant à toutes séditions, tumultes populaires, monopoles, factions et partialités.» Ils s'engageaient à regarder leur confédération ainsi formée comme à jamais inviolable, et à ne souffrir qu'aucun de ses membres fût molesté en aucune façon, dans sa personne ou dans ses biens, par quelque motif que ce put être, h l'occasion de l'inquisition, des Édits ou de leur présente ligue.

On voit donc bien qu'à son origine, le Compromis n'était qu'une alliance de nobles, un pacte entre seigneurs. Il était dirigé contre l'influence étrangère qui dominait exclusivement dans les Pays-Bas, et contre l'inquisition, soit papale, soit épiscopale, soit édictale. Il est hors de doute que le pays était entièrement subordonné aux intérêts espagnols, et qu'on avait le dessein d'assujettir les anciennes libertés des Pays- Bas au contrôle d'une junte d'étrangers siégeant à Madrid. On ne saurait rien concevoir de plus légitime que la résistance légale à une pareille politique.

Le prince d'Orange n'avait pas été consulté sur la formation de la ligue. Les promoteurs du Compromis savaient fort bien que son génie prudent trouverait beaucoup à redire h cette manifestation. Ses sentiments à l'égard de l'inquisition et des Édits étaient certainement connus de tout le monde. D'ailleurs, au

commencement de l'année, il avait adressé à la Duchesse une lettre remarquable en réponse à la missive par laquelle celle-ci lui ordonnait de publier dans son gouvernement le Concile de Trente, d'y établir l'inquisition et d'y faire exéculer les Édits, le tout conformément aux prescriptions récentes de Sa Majesté Bien que son avis sur la question ne fût pas demandé,' il déclara qu'il croyait de son devoir de faire connaître' son opinion à cet égard; il aimait mieux courir la chance d'être blâmé pour ses remontrances, que de mériter le reproche de coopérer par son silence à la ruine du pays. Il laissait de côté la question de la réforme des mœurs du clergé, comme ne rentrant pas dans ses attributions. Mais quant à l'inquisition, il faisait savoir très catégoriquement à Son Altesse, que l'espoir encore faiblement entretenu dans l'esprit du peuple d'échapper à l'établissement permanent de cette institution, avait seul empêché la dépopulation totale du pays et la ruine complète de son commerce et de ses manufactures. Au regard des Édits, il exprimait en termes modérés mais fermes, l'opinion qu'il y avait bien des difficultés à faire, en ce moment, exécuter les placards dans toute leur rigueur, alors que le peuple était exaspéré, la misère universelle, et tandis qu'en de précédentes occasions on les avait fréquemment modifiés. Le Roi, disait-il, n'y gagnerait rien, si ce n'est de nouveaux embarras pour lui-même, et bien certainement perdrait l'affection de ses sujets' en renouvelant les Édits, en renforçant l'inquisition et en procédant à de nouvelles exécutions, dans un moment où le peuple, excité par l'exemple des nations voisines, inclinait naturellement aux nouveautés. De plus, l'augmentation sans cesse croissante du prix du blé menaçait le pays d'une famine, et certes on ne pouvait choisir circonstances plus inopportunes pour persévérer dans une semblable politique. I) terminait en faj-

sant observer qu'en tout temps il avait désiré se conformer aux ordres de Sa Majesté et de Son Altesse et accomplir les devoirs cVun bon chrétien. L'emploi de cette dernière expression mérite d'êlrc noté, car il fait époque dans l'histoire des idées du prince. Un an plus tôt, il aurait dit : Un bon catholique ; mais pendant l'année qui nous occupe, les doutes religieux avaient fait invasion dans son esprit ; la grande question de la Réforme s'était présentée à lui, non plus seulement comme problème politique, mais comme problème moral, et il avait senti qu'il ne pouvait négliger plus longtemps de lui donner une solution.

Telle était la manière de voir d'Orange. Il ne pouvait cependant remeltre avec confiance les intérêts sacrés de la chose publique en des mains comme celles de Bréderode, quelle que fût d'ailleurs l'ardeur avec laquelle cet enthousiaste buvait à la santé de « Jonkheer Willem », nom d'affection qu'il donnait au Prince, — ou de Toison d'Or ou de Charles de Mansfeldt, ou de Robert de la Marck, le jeune Sanglier des Ardennes. Il avait bien foi en son frère et en Sainle Aldegonde, mais il n'exerçait pas encore sur eux cette autorité qu'il acquit dans la suite. Sa conduite à l'égard de la confédération fut en général imitée par les autres grands nobles. Jamais les confédérés n'espérèrent obtenir les signatures d'Orange, d'Egmont, de Horn, de Meghem, do Berghes ou fie Monligny, et jamais ces grands personnages ne furent accusés d'avoir signé le Compromis, bien qu'on reprochât plus tard à quelques-uns d'entre eux d'avoir protégé ceux qui avaient apposé leurs noms au bas de ce document. Dans l'origine, les confédérés se recrutèrent parmi les nobles fie moindre importance. Les uns étaient des catholiques sincères qui aimaient l'ancienne religion, mais haïssaient l'inquisition ; d'autres étaient de farouches calvinistes ou de fermes

luthériens; d'autres encore, des esprits inquiets et aventureux, des gens de fortunes délabrées, d'habitudes prodigues, de besoins excessifs, qui,.sans doute, étaient d'avis que les vastes domaines de l'Église et les magnifiques abbayes fourniraient des demeures et des revenus bien plus convenables à de braves gentilshommes qu'à des moines fainéants. Tous étaient jeunes, presque tous sans prudence ni conduite, et l'histoire de la ligue ne justifia que trop la désapprobation d'Orange. Les nobles qui s'associèrent ainsi, n'arrivèrent qu'à bien peu de chose par leur confédération. Ils déshonorèrent une grande cause par leurs orgies, faillirent la perdre par leur incapacité, et lorsque le lien fragile qu'ils avaient tressé vint à se rompre, le peuple n'avait rien gagné et la noblesse avait presque entièrement perdu la confiance de la nation. Ces remarques toutefois ne s'appliquent qu'à la masse des confédérés et à quelques-uns de leurs chefs. Quant à Louis de Nassau et à Sainte Aldegonde,, ils ne cessèrent jamais d'inspirer l'estime et la confiance qu'ils méritaient.

Bien que d'après les termes du Compromis, il ne fût question que d'une ligue de nobles, la pièce fut également mise en circulation parmi les bourgeois et les commerçants ; et grand nombre d'entre eux, suivant l'observation maligne d'un catholique du temps, furent probablement influencés par le désir de faire figurer leurs noms en si aristocratique compagnie : vanité qui leur coûta cher, car plusieurs étaient destinés à l'expier sur l'échafaud !

L'esprit pénétrant et soucieux d'Orange ne pouvait guère avoir de points de contact avec de pareils associés. Leur confiance s'enflant à mesure que leur nombre augmentait, leur audace et leur turbulence croissaient comme croissait la ligue. A leurs tumultueux banquets, leur langage avait l'ardeur des vins

qui troublaient leurs cervelles ; et cependant, le Prince le savait, rarement une de ces l'êtes avait lieu sans qu'à la table ne vint s'asseoir quelque Espagnol sobre, impassible, observant d'un œil froid, et d'un esprit aussi froid, les extravagances de ces écervelés, écoutant sans s'émouvoir les dangereux défis ou les bravades de ces joyeux convives, dans le but de transmettre à Madrid, à Philippe enfermé au fond de son cabinet, le rapport fidèle de ce langage et de ces déclarations. Le Prince savait encore que le Roi était fermement résolu à maintenir l'inquisition, quelque hésitante que pût paraître sa manière d'agir. Il était averti qu.il fallait s'attendre avant peu à l'envoi d'une force armée destinée à soutenir les Édils royaux. Déjà le Prince avait organisé autour de Philippe ce système d'espionnage au moyen duquel, défenseur de sa patrie, il parvint, pendant de longues années, à déjouer le tyran. Le soir, le Roi laissait ses lettres soigneusement renfermées dans son bureau de travail, et, avant le matin, des mains invisibles en envoyaient copie à Guillaume d'Orange. Il laissait des notes dans ses poches, en se mettant au lit, et, avant qu'il se levât, ces notes exactement transcrites prenaient la même route à l'adresse du silencieux guetteur, aux Pays-Bas. Il faut le reconnaître, un certain penchant vers l'intrigue politique était un trait saillant du caractère du Prince et fait tache sur la pureté de sa nature morale. Mais s'il était devenu maître dans cette politique astucieuse qui était celle de l'époque, ce n'est que pour réaliser le dessein le plus noble auquel un grand et honnête homme puisse consacrer sa vie : la défense de la liberté et de la religion de tout un peuple contre la tyrannie de l'étranger. Ses intrigues étaient au service de son pays et non d'une mesquine ambition personnelle, et ce n'est que par de tels artifices qu'il parvint à maîtriser Philippe, au lieu de

tomber soudain viclime aveugle et enivrée, comme tant d autres grands personnages. Sans doute, ses fournisseurs de renseignements secrets durent souvent expier d'une façon terrible leur commerce de contrebande, mais ceux qui trafiquent de trahisons doivent s attendre à payer l'impôt de pareille industrie.

Bien que les grands seigneurs se tinssent ainsi en dehors de la confédération, beaucoup d'entre eux donnèrent pourtant des signes non équivoques de leur répugnance pour la politique adoptée par le gouvernement. Le marquis de Bcrghes écrivit à la Duchesse pour resigner ses fondions, en se fondant sur l'impuissance où il se trouvait de satisfaire aux intentions du Roi en matière de religion. Meghem répondit aux ordonnances par une épître analogue, d'Egmont déclara à la Régente qu'il aurait résigné ses charges entre les mains du Roi en Espagne, s'il avait pu pré voir que Sa Majesté prendrait des résolutions telles que celles qui venaient d'être proclamées. Quant aux sentiments d'Orange, ils s'étaient manifestés dans la lettre à laquelle nous avons déjà fait allusion. Sa manière de voir fut partagée par Montigny, Culembourg et beaucoup d'autres. La Duchesse en était presque réduite au désespoir. La situation du pays était effrayante. Les hommes les plus résolument 'dévoués au Roi, comme Berlaymont, Viglius et Hopper, prévenaient Marguerite de ne pas prononcer le mol d'inquisition, à l'occasion d'une conférence qu'elle allait devoir tenir avec une députation d'Anvers. Elle tremblait, tous tremblaient de prononcer ce nom abhorré. Elle écrivit à Philippe des lettres désespérées, où elle peignait la situation du pays et ses propres angoisses sous les couleurs les plus sombres. Depuis l'arrivée des ordres royaux, disait-elle, les choses allaient de mal en pis. Le Roi avait reçu de mauvais conseils. A quoi

servait de dire au peuple que l'inquisition avait toujours existé dans les Provinces? On n'en soutenait pas moins que c'était une nouveauté ; que celte institution était plus rigoureuse dans les Pays-Bas que l'inquisition d'Espagne qui, disait Marguerite, « est si odieuse, comme le Roi le sait.» Il était absolument impossible de mettre les Édits à exécution. Presque tous les gouverneurs de provinces lui avaient ouvertement déclaré qu'ils ne voulaient pas se prêter à brûler cinquante ou soixante mille habitants des Pays-Bas. Marguerite, de Parme déplorait donc amèrement le décret royal, non pas qu'elle eût quelque sympathie pour les victimes, mais parce qu'elle s'apercevait du danger croissant qui menaçait le bourreau. Il fallait décidément choisir entre ces deuxmoyens: — des concessions ou l'emploi de la force. Philippe recrutait lentement et en secret ses soldats, mais pendant ce temps, il laissait sa sœur et son peuple se tordre dans leurs angoisses. De tous les seigneurs, aucun ne se trouvait dans une position plus pénible que d'Egmont. Sa réputation militaire et sa popularité faisaient de lui un personnage trop important pour échapper à l'attention ; il ressentait une mortification profonde de la déplorable bévue qu'il avait commise. Il déclarait ouvertement qu'il ne prendrait jamais les armes contre le Roi, et qu'il irait plutôt en un lieu de la terre où personne ne le verrait.

Telle était la position des nobles, grands et petits. Celle du peuple ne pouvait être moins fâcheuse. La famine régnait dans le pays. L'émigration, causée non par un excès de population, mais par la persécution, épuisait rapidement les Provinces. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que non seulement les négociants étrangers se tinssent éloignés des grandes villes de commerce par crainte de désordres imminents, mais à ce que, déplus, tout artisan, habile, capable de trouver les moyens de s'échapper, allât chercher un refuge

h l'étranger, partout où s'ouvrait un asile. Cet asile, l'Angleterre protestante le leur offrait; elle accueillait avec cordialité ces intelligents et malheureux fugitifs ; elle écoutait avidement les leçons d'adresse mécanique' qu'ils pouvaient enseigner. Déjà trente mille émigrants des Pays-Bas étaient établis à Sandwich, à Norwich et dans d'autres endroits qui leur avaient été assignés par Elisabeth. Mais comme condition de la liberté concédée à ces étrangers de pratiquer leur industrie, on exigeait sans exception que chaque maison employât au moins un apprenti anglais. «Ainsi, » dit tristement un historien wallon, « et par griefs (lourds) impôts sur les marchandises d'artisans forains (étrangers), affin qu'on n'en apport ast plus en leur Royaume, ont les Anglois pensé faire croistre illec (en Angleterre) les mestiers, et en chasser les maistres estrangiers ; el qui plus est sont venus aux fermes qu'ils ont osé bannir et esconduiro toutes manufactures faictes par deçà (aux Pays-Bas), pensans par ce moyen tirer à eulx et y faire faire l'exercice de tous mestiers, dont les moyens de vivre du pauvre peuple de ces pays a esté osté ; et par ainsi la drapperie, sajelterie, le mestierde tincture et beaucoup d'aultres sont déclinés en ces pays, et eussent faict d'avantaige, si l'on n'y eust, pourveu de bonne sorte par édicts contraires. » Cet écrivain qui tira la plus grande partie de ses matériaux et de sa science, des papiers du conseiller d'Assonleville, ne pouvait guère ignorer que la persésécution à laquelle avaient été soumis ces industrieuxartisans, dont il affecte de déplorer les souffrances, devait avoir été pour quelque chose dans leur émigration ; mais il préférait attribuer celle-ci entièrement au système protecteur adopté par l'Angleterre. En cela il ne faisait que répéter l'opinion de celui dont il suivait les traces. « Il y a longtemps, dit Assonleville, que ces Païs-Bas sont les Indes d'Angleterre, el tant

qu'ilz les auront, ilz n'en ont besoing d'aultres. Les François taschent souvent usurper et surprendre nos villes et forteresses du païs ; mais les Anglois t'ont la guerre aux bourses et richesses du peuple. » Quoi qu'il en soit cependant, le courant du commerce était déjà changé. La confection anglaise de la draperie avait déjà gagné la prééminence sur celle des Provinces. Des navires allaient maintenant chaque semaine de Sandwich à Anvers, chargés de soie, de satin et de draps, confectionnés en Angleterre, tandis qu'un petit nombre d'années auparavant, une aussi grande quantité de navires allai! transporter d'Anvers en Angleterre les fabricats flamands de la même nature.

Il est bien permis à des juges impartiaux de supposer que la persécution faisait le fond de ce revirement dans le commerce. Le prince d'Orange estimait qu'à l'époque où nous sommes, déjà cinquante mille personnes clans les Provinces avaient été mises à mort, en exécution des Édits. Or, c'était un homme calme et qui d'habitude pesait ses paroles. Gomme on venait d'imprimer une nouvelle impulsion à cetle boucherie systématique, — comme il était maintenant suffisamment évident que « si le père avait châtié son peuple d'escourgées, le fils le châtiait de scorpions, » — comme les Édits allaient être appliqués avec un redoublement de rigueur, — il était naturel que le commerce et les manufactures prissent congé, aussi vite que possible, d'une terre condamnée, quel que fût du reste le système de tarifs adopté par les nations voisines.

Vers le commencement du mois de mars, les confédérés résolurent une nouvelle démarche. On rédigea une pétition ou requête, qu'il s'agissait de faire présenter solennellement à la Duchesse Régente par un grand nombre de gentilshommes faisant partie de la ligue. Cette manifestation était si grave, et devait avoir

selon toute probabilité des conséquences si redoutables, qu'il parut absolument nécessaire à d'Orange et à ses amis do prendre connaissance préalable de la chose avant qu'on n'en vint à l'exécution. Le Prince n'avait pas le pouvoir, el rien ne devait faire qu'il eût le désir d'empêcher la démarche, mais il sentait qu'il était de son devoir de taire tout ce qu'il pourrait pour contenir la fougue de ceux qui se préparaient à marcher si témérairement en avant, et pour ùter, autant (pie possible, à leur manifeste le caractère d'une menace.

A cette fin, se tint vers le milieu de mars, à Bréda, une réunion dans le but ostensible de se réjouir el de faire « bonne chère ; » — elle fut bientôt suivie d'un nouveau rendez-vous à Hoogustraeten. D'Orange invita à ces conférences d'Egmont, de Horn, Hooghstraeten, do Berghes, de Meghen, Montigny e1 d'autres grands seigneurs. Bréderode, de Tholouse, Boxtcl et d'autres membres de la ligue éiaienl aussi présents. En réunissant ainsi ses confrères les plus proches, des gouverneurs de provinces, des chevaliers de la Toison, le Prince avait un double but. Depuis longtemps il était d'avis qu'un mouvement modéré et légal était encore possible, et que par là on pourrait éviter des désordres imminents. La ligne politique qu'il avait, en vue exigeait l'assentiment des grands personnages du pays ; il s'agissait de la convocation des États-Généraux. Il était naturel qu'il s'abandonnât à l'espoir d'être secondé par les hommes qui étaient dans la même position politique et sociale que lui-même. Tous, quoique catholiques, délestaient l'inquisition. Comme Viglius le proclamait pathétiquement : « saint Paul lui-même aurait été incapable de persuader à ces hommes qu'on pourrait recueillir de bons fruits de l'inquisition, dans l'intérêt de la religion. » Il n'y avait pas à espérer que jamais saint

Paul voulût réapparaître sur la terre dans ce dessein. Et en attendant, les arguments du docte président avaient été sans influence, soit pour convaincre les seigneurs des avantages de l'institution, soit pour obtenir de la Duchesse un délai dans la publication des derniers décrets. Le prince d'Orange cependant ne put réussir à rallier ses associés habituels h sa manière île voir. Les projets violents des ligueurs excitèrent la colère des seigneurs plus fidèles. Leurs intentions étaient si dangereuses, de l'avis même du Prince, qu'il crut de son devoir d'exposer toute l'affaire à la Duchesse, bien qu'il ne lut pas opposé à la présentation d'une requête calme et mesurée. Meghcn se montra d'une extrême indignation contre le plan des confédérés, qu'il qualifia d'insulte au gouvernement, de tentative criminelle faite par « quelques misérables vagabonds, » pour terrifier la Duchesse. Il jura qu'il « leur casserait la tête à tous, si le Roi voulait seulement lui fournir une couple de cent mille florins. » D'Orange blâma avec calme ce langage violent, en lui assurant que cela serait plus difficile qu'il ne le pensait, et qu'il rencontrerait d'ailleurs des hommes très honorables parmi les vagabonds en question.

L'assemblée de Hooghstraefen se sépara sans résultat utile, mais le Prince crut do son devoir, à partir de ce moment, de surveiller et, jusqu'à un certain point, de contrôler les actes des confédérés. Par ses soins, la requête projetée reçut de nombreuses modifications et spécialement le ton en fut considérablement adouci. Depuis lors, de Meghen se sépara entièrement d'Orange et se rangea tout à fait du côté du gouvernement. Quant à d'Egmonl, il resta dans son irrésolution habituelle, mécontentant également et le Prince et la Duchesse.

Quelques jours après ces événements, Marguerite

de Parme était assise dans la chambre du conseil de son palais, en conférence avec d'Orange et d'Egmont, lorsque le comte de Meghen entra dans l'appartement. Aussitôt et sans préambule, il demanda que toutes les affaires qui se trouvaient en ce moment en délibération fussent suspendues, pour qu'il pût faire une communication des plus importantes. Il raconta alors qu'un gentilhomme, en la parole duquel il pouvait avoir foi, serviteur très dévoué du Roi, mais dont il avait promis de ne pas révéler le nom, venait de lui apprendre l'existence d'une vaste conspiration d'hérétiques et de sectaires tant dans les Pays-Bas qu'au dehors ; que déjà ils avaient rassemblé une force de trente-cinq mille hommes, fantassins et cavaliers, tout prêts à agir ; qu'ils étaient sur le point défaire invasion soudaine et de piller tout le pays, à moins qu'on ne leur concédât immédiatement et formellement l'entière liberté de conscience; enfin que, dans six ou sept jours, quinze cents hommes en armes feraient leur apparition devant son Altesse. Ces ridicules exagérations de la vérité furent confirmées par d'Egmont qui, de son côté, déclara avoir reçu des informations de la même nature par des personnes dont il ne lui était pas permis de mentionner les noms, mais d'après les affirmations desquelles il pouvait annoncer que, de jour en jour, on devait s'attendre à de grands troubles. Il ajouta que, parmi les confédérés, plusieurs voulaient changer de souverain, et que les conjurés avaient déjà désigné leurs chefs et capitaines. Le même seigneur produisit devant le Conseil une copie du Compromis, de ce fameux document dont les termes ne justifiaient guère l'extravagance de langage avec laquelle on venait de l'annoncer. La Duchesse fut stupéfaite de cotte communication. Elle avait déjà reçu, mais probablement sans la lire, une lettre du prince d'Orange à ce sujet, dans laquelle

était présenté un exposé calme et simple des faits réels, exposé que le Prince se hâta de renouveler de vive voix. Un débat rmimé mais confus s'ensuivit, duquel cependant ressortit assez clairement, comme la Duchesse en informa son frère, qu'il fallait sans plus de relard se décider entre les deux moyens : ou recourir aux armes ou faire des concessions.

Dans une des réunions non officielles que le conseil d'État tenait alors presque journellement, pour traiter de II présentation imminente de la Requête, d'Arenberg, de Meghen et Berlaymont soutinrent qu'il fallait fermer la porto au nez des pétitionnaires sans s'inquiéter davantage de leur pétition. Berlaymont suggéra, de plus, que si ce moyen ne paraissait pas convenable, ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de bisser entrer les confédérés dans le palais avec leur Requête, et là de les tailler en pièces jusqu'au dernier homme, à l'aide de troupes que l'on rappellerait, immédiatement des frontières. Ces projets sanguinaires furent repoussés avec indignation par d'Urange. Il soutint que les confédérés avaient le droit d'être traités avec respect. Un grand nombre d'entre eux, dit-il, étaient ses amis, — quelques-uns même ses parents, — et il n'y avait aucun motif de refuser à des gentilshommes de leur rangun droit qui appartenait au dernier manant du pays. D'Egmont soutint cette manière de voir du Prince avec autant d'empressement qu'antérieurement il en avait mis à approuver les conseils plus violents de Meghen.

En attendant, comme il était certain que la démonstration de la part des confédérés ne tarderait plus longtemps, la Duchesse convoqua une grande assemblée de notables, à laquelle non seulement tous les membres du conseil d'État et du conseil privé, mais encore tous les gouverneurs et les chevaliers de la Toison, furent invités à assister. Le 28 mars, cette

assemblée se réunit et on y discuta l'affaire de la Requête, ainsi que les modifications proposées auxÉdits et l'abolition de l'inquisition. La Duchesse demanda aussi l'avis de la réunion sur la question de savoir s'il ne serait pas préférable pour elle de se retirer dans quelque autre ville, Mons par exemple, qu'elle avait choisi comme lieu de refuge en cas extrême. On décida que ce serait agir d'une façon très inconvenante que de refuser le droit de pétition à une association de gentilshommes, dont plusieurs étaient alliés aux plus grands seigneurs du pays; mais en même temps on résolut d'exiger d'eux qu'ils fissent leur démonstration sans armes. Quant à la fuite projetée par la Duchesse, on fit observer avec beaucoup de raison qu'une telle démarche mettrait le gouvernement en discrédit, qu'il suffirait comme mesure de précaution de renforcer la garde aux portes de la ville, non pour s'opposer à l'entrée des pétitionnaires, mais pour empêcher qu'ils se fissent accompagner d'une force armée. Il avait été décidé que le comte de Bréderode présenterait la pétition à la Duchesse à la tête d'une députation d'environ trois cents gentilshommes. Le caractère de ce seigneur, placé ainsi au premier rang dans une circonstance de pareille importance, a été suffisamment dépeint. A part sa naissance et son audace, il n'avait aucune des qualités requises dans un chef de parti politique. On devait bientôt voir qu'il fallait davantage pour rendre un homme utile dans une telle position, et l'insuffisance du Comte ne tarda pas à se manifester d'une façon regrettable. Il était le descendant et le représentant en ligne directe des anciens comtes souverains de Hollande. Cinq cents ans avant sa naissance, son ancêtre Sikko, frère puîné de Thierry III, était mort laissant deux fils, dont l'un fut le premier baron de Bréderode. Cinq siècles de descendance en ligne

masculine, non interrompue, des premiers souverains de la Hollande, lui donnaient, au point de vue généalogique, de meilleurs titres sur cette province, qu'aucun de ceux à faire valoir par Philippe d'Espagne appuyé sur les usurpations de la maison de Bourgogne. A la faveur des troubles imminenls il espérait saisir une occasion favorable de revendiquer les anciennes prérogatives de sa maison. Il était l'ennemi juré des Espagnols et de « l'eau de la fontaine. » Peu de temps auparavant, il avait écrit à Louis de Nassau, alors malade de la fièvre, pour lui remontrer sérieusement la nécessité de substituer le vin à l'eau dans toutes les circonstances, et on verra dans la suite que la coupe de vin était le grand instrument sur lequel il comptait pour effectuer la délivrance du pays. Bien qu'il ne fût ni « bachelier ni chancelier, » ainsi qu'il le disait lui-même, il était regardé comme doué d'éloquence abondante et d'esprit naturel. Mais même ces talents-là, si réellement il les possédait, lui firent souvent défaut dans plus d'une importante occasion. Son courage ne pouvait être mis en question, et cependant il n'était destiné à mourir ni en soldat ni en martyr. Étourdi, turbulent, débauché, mais brave, dévoué et généreux, il était le portrait frappant rie ses ancêtres, les souverains do Hollande et de Prise, rudes guerroyeurs, intrépides buveurs, vaillants croisés, terribles bandits, et il eût été bien plus utile, bien plus dans son élément, au xi c siècle qu'au xvi°.

Ce fut vers six heures du soir, le troisième jour d'avril (1566), que la cavalcade si longtemps attendue fit enfin son entrée à Bruxelles. Un immense concours de citoyens de tous rangs se pressèrent autour des confédérés dès qu'ils eurent fait leur apparition. Ceux-ci étaient environ au nombre de deux cents, tous à cheval, les pistolets aux fontes, et Bréderode, de haute taille, d'apparence athlétique, de contenance

martiale, la physionomie ouverte et belle, les longues boucles blondes de ses cheveux pendant sur les épaules, semblait le chef qu'il fallait à cette troupe de chevaliers bataves. Le cortège fut salué par de fréquentes salves d'applaudissements, pendant qu'il parcourait lentement les rues de la cité, se dirigeant vers l'hôtel d'Orange-Nassau. Là, Bréderode et le comte Louis descendirent de cheval, tandis que le reste de la bande se dispersait dans les différents quartiers de la cité.

« Ils pensaient que je n'oserais pas venir à Bruxelles, dit Bréderode en mettant pied à terre. Eh bien ! j'y suis ; et j'en sortirai d'une autre manière, peut-être! » Dans le courant du jour suivant, les comtes de Culembourg et Van den Berghe entrèrent en ville avec une centaine d'autres cavaliers.

Le 5 avril, au matin, les confédérés s'assemblèrent à l'hôtel de Culembourg, qui était situé sur la place appelée le Sablon, à quelques minutes du palais. Une belle rue toute droite conduisait, le long du sommet de la colline, de l'hôtel à la splendide résidence des anciens ducs de Brabant, alors la demeure de la duchesse Marguerite. Un peu avant midi, les gentilshommes sortirent, marchant à pied, deux à deux, au nombre de trois cents. C'étaient presque tous jeunes gens; beaucoup d'entre eux portaient les plus anciens noms historiques du pays, tous sans exception étaient vêtus avec magnificence. On regarda comme de mauvais augure que Philippe de Bailléul qui marchait en tête, était boiteux. La marche était fermée par Bréderode et le comte Louis, qui venaient les derniers, bras dessus bras dessous. Une foule immense couvrait la place devant le palais, dans le but de souhaiter la bienvenue à ceux qu'on regardait comme devant délivrer le pays de la tyrannie espagnole, des partisans du Cardinal et de l'inquisition. Ils furent accueillis par

les hourras étourdissants et les battements de mains du peuple assemblé. Lorsqu'ils entrèrent clans la chambre du Conseil, après avoir traversé la grande salle, où dix ans auparavant l'Empereur avait déposé ses couronnes, ils aperçurent la fille de l'Empereur assise sur le trône et entourée des plus grands personnages du pays. L'émotion de la Duchesse fut visible, quand quelque peu à l'improviste apparut le cortège, et son trouble ne diminua guère lorsqu'elle reconnut parmi les pétitionnaires plusieurs parents et adhérents des maisons d'Orange et d'Egmont, et qu'elle remarqua entre eux et leurs chefs un échange amical de regards el de sourires.

Aussitôt que tous furent entrés dans la chambre du Conseil, Bréderocle s'avança, fit un profond salut, et prononça un discours assez bref. Il dit qu'il était venu avec ses compagnons pour présenter une humble requête à Son Altesse. Il fit allusion aux bruits qui avaient eu cours, et suivant lesquels leur but était le trouble, la sédition, des conspirations avec l'étranger, et, chose plus abominable que tout le reste, un changement de souverain. Il traita ces assertions de calomnies, supplia la Duchesse de nommer les individus qui avaient ainsi diffamé des personnes honorables et loyales, et l'invita à infliger une punition exemplaire aux coupables. Après ces observations préliminaires, il présenta la Requête. Ce fameux document fut alors lu à haute voix. Le ton de la pièce était en somme celui de sujets loyaux et fidèles, surtout dans le préambule, qui était rempli de protestations de dévouement et au Roi et à la Duchesse. Après ce début de convention, les pétitionnaires déclaraient cependant très ouvertement, que les récentes résolutions de Sa Majesté, au sujet des Édits et de l'inquisition, amèneraient probablement un soulèvement général. Ils avaient espéré, disaient-ils, qu'une mo-

RÉVOLUTION DES P AYS-BAS

tion aurait, été présentée par les seigneurs ou par les Etats pour remédier au mal en remontant à sa cause, mais ils avaient, attendu en vain. D'un autre coté le danger augmentait chaque jour, une révolte générale devenait imminente, et par conséquent ils s étaient crus obligés de ne pas différer davantage mais de se mettre en avant les premiers et d'accomplir leur devoir. Ils étaient les plus exposés aux calamités qui d'ordinaire découlent des commotions intestines, car leurs maisons et leurs terres, situées aux champs, étaient exposées à être pillées' et ravagées par tout le monde. D'ailleurs, il n'y avait pas un d'eux, quelle que fût sa condition, qui ne se trouvât expose, à un moment donné, à tomber sous le coup des Edits, sur la fausse dénonciation du premier venu qui convoiterait ses richesses et irait le dénoncer à 1 inquisiteur, à la merci duquel sont les vies et les propriétés de tout le monde. Ils suppliaient donc la Duchesse Régente de dépêcher, par égard pour eux un envoyé qui implorerait humblement de Sa Majesté 1 abolition des Edits. En attendant, ils demandaient a son Altesse d'ordonner qu'il fût sursis partout à 1 établissement de l'inquisition et à toute exécution jusqu'à ce que le bon plaisir ultérieur du Roi fût connu, et jusqu'à ce que de nouvelles ordonnances adoptées par Sa Majesté de l'avis et du consentement des Etats-Généraux dûment convoqués, pussent être établies. La requête se terminait comme elle avait commencé, par des expressions de respect extrême, de dévouement et de fidélité.

Le trouble de la duchesse Marguerite s'était très visiblement accru pendant qu'on lisait cette pièce Quand cette lecture fut finie, elle resta quelques minutes sans dire une parole, tandis que des larmes coulaient le long de ses joues. Aussitôt qu'elle put maîtriser son émotion, elle prononça quelques mots pour

dire qu'elle voulait en délibérer avec ses conseillers, et donnerait ensuite aux pétitionnaires telle réponse qui paraîtrait convenable. Les confédérés passèrent alors de la chambre du Conseil dans la grande salle. Ils défilèrent tous un à un devant la Duchesse, faisant à tour de rôle en signe de respect ce qu'on appelait la « caracole. » Elle eut ainsi le temps d'examiner à loisir toute la troupe et de compter le nombre des députés. Après la fin de cette cérémonie, il y eut un débat des plus graves dans le sein du Conseil. Le prince d'Orange adressa quelques mots à la Duchesse, en vue de calmer son irritation. Il fit observer que les confédérés n'étaient pas des rebelles, des séditieux, mais des gentilshommes loyaux, de bonne naissance, de bonne parenté et d'un caractère honorable. Ils avaient, été mus, dit-il, par le désir louable de sauver leur pays d'un danger imminent et non par la cupidité ou l'ambition. D'Egmont haussa les épaules et annonça qu'il allait être forcé de quitter la cour pendant toute la saison, et de séjourner aux bains d'Aix, pour se guérir d'une inflammation qu'il avait à la jambe. Ce fut alors que Berlaymont, si l'on en croit un récit confirmé par presque tous les écrivains contemporains, catholiques ou protestants, proféra ce sarcasme destiné à devenir immortel et à donner un nom populaire aux confédérés. » Et comment, Madame », s'écria-t-il, dit-on, dans un transport de colère, « Votre Altesse a-t-elle crainte de ces gueux? N'est-il pas évident quelle sorte d'hommes cela fait? Ils n'ont pas eu assez de sagesse pour conserver leur propre fortune, et maintenant ils veulent apprendre au Roi et à Votre Altesse comment il faut gouverner le pays ! Par le Dieu vivant ! qui croirait mon conseil, leur Requête serait apostillée à belles bastonnades, et les ferions descendre les degrés de la court plus vistement qu'ils les ont montés.

Le comte de Mcghen ne fut pas moins violent dans son langage. D'Aremberg opina pour qu'on donnât ordre « à leurs Révérences les confédérés, de quitter Bruxelles sans retard. » La discussion, montée sur un ton aussi violent, put naturellement être entendue par ceux des genlilshommes qui n'avaient pas encore quitté la grande salle attenante à la chambre du Conseil. La réunion du Conseil fut alors ajournée pour une heure ou deux ; elle devait être continuée dans l'après-dîner, afin de délibérer et de prendre une décision sur la réponse à donner à la Requête. Dans l'entretemps, la plupart des confédérés allèrent parader dans les rues de la ville, parlant haut et fier de la scène qui venait de se passer et, selon toute probabilité, n'épargnant pas les fanfaronnades sur l'effet que leur démonstration produirait. Comme ils passaient près de la maison de Berlaymont, ce seigneur se trouvait à sa fenêtre en compagnie du comte d'Aremberg, et on rapporte qu'il répéta sa raillerie. « Voilà nos beaux gueux, » dit-il. « Regardez, je vous prie, avec quelle bravade ils passent devant nous ! »

Le 6 avril, Bréderode escorté d'un grand nombre de ses compagnons se rendit de nouveau au palais. On lui remit la Requête, accompagnée d'une apostille ou commentaire conçu dans ce sens : — Son Altesse dépêchera un envoyé avec mission d'engager Sa Majesté à accorder l'objet de la requête. On ne peut attendre comme résultat de cette démarche que des choses conformes à la « bénignité native et accoutumée du Roi. » La Duchesse a déjà, avec l'aide des conseillers d'État et des conseillers privés, des chevaliers de la Toison d'Or et des gouverneurs, commencé à préparer un projet de modération des Édits, projet à soumettre au Roi. Comme le pouvoir dont elle est revêtue ne lui permet pas de suspendre l'inquisition et les placards, elle a la confiance que les pétition-

naires se contenteront de la démarche spéciale qu'elle va faire auprès du Roi. En attendant, elle donnera l'ordre à tous les inquisiteurs de procéder « discrètement et modesLement » dans leurs charges, de sorte que personne n'ait sujet de se plaindre. Son Altesse espérait également que de leur côté les gentilshommes se conduiraient d'une façon loyale et satisfaisante, prouvant ainsi qu'ils n'avaient pas l'intention d'introduire des innovations dans l'ancienne religion du pays.

Deux jours après, le lundi 8 avril, Bréderode. suivi d'un certain nombre de confédérés, vint de nouveau se présenter au palais afin d'y remettre une réponse à l'Apostille. Dans cetle seconde pièce les confédérés exprimaient leur reconnaissance de la prompte réponse que la Duchesse avait faite à leur requête ; ils manifestaient leurs regrets de ce qu'elle ne se crût'pas libre de suspendre l'inquisition, et déclaraient qu'ils avaient pleine confiance dans son bon vouloir pour donner aux inquisiteurs et aux magistrats les ordres nécessaires afin de faire cesser les persécutions en matière de religion, jusqu'à ce que le Roi eût fait connaître ultérieurement son bon plaisir. Ils protestaient de leur désir d'observer tous les règlements, quels qu'ils fussent, qui seraient portés dans la suite' par Sa Majesté, de l'avis et du consentement des Etats-Généraux, pour la sécurité de l'ancienne religion, et ils promettaient de se comporter en général de telle façon que Son Altesse aurait toute raison d être satisfaite d'eux. De plus, ils demandaient que a Duchesse permît que la requête fût imprimée officiellement par l'imprimeur du gouvernement.

La déclaration que les confédérés soutiendraient 1 ancienne religion avait été obtenue, ainsi que Marguerite en informa son frère, par l'adroite intervention de Hooghstraeten, sans le moindre soupçon de la part

des pétitionnaires que la proposition d'insérer celte déclaration émanât d'elle.

La Duchesse répliqua de vive voix à la seconde adresse des confédérés, qu'elle ne pouvait aller au delà de l'apostille qu'elle avait mise sur la Requête. Elle avait déjà donné les ordres nécessaires pour qu'on préparât des lettres aux inquisileurs et aux magistrats. Les minutes de ces instructions seraient soumises aux confédérés par le comte de Hooghstraeten et le secrétaire Berty. Quant à l'impression de leur Requête, elle voulait bien leur accorder leur demande et elle donnerait des ordres à cet effet.

Les gentilshommes, ayant reçu celle réponse, se retirèrent dans la grande salle. Après quelques minutes de délibération, ils revinrent cependant dans ta chambre du conseil ; alors le seigneur d'Esquerdes, un d'entre eux, adressa quelques paroles d'adieu à la Régente, au nom de ses compagnons; il conclut en demandant qu'elle voulût bien déclarer que les confédérés n'avaient posé aucun acte, n'avaient fait aucune démonstration, en désaccord avec leur devoir et leur profond respect envers Sa Majesté.

A cette demande la Duchesse répondit quelque peu sèchement qu'elle ne pouvait être juge en pareille matière. Le temps et leur conduite future, observat-elle, pouvaient seuls être garants de leurs intentions. Quant à une déclaration de sa part, ils devaient se montrer satisfaits de l'apostille qu'ils avaient déjà reçue.

Les nobles furent obligés de se contenter de cette réponse, plutôt aigre que bienveillante, et en conséquence ils prirent congé de la Duchesse.

Il faut avouer qu'ils s'étaient montrés bien disposés à glisser cavalièrement sur une bonne partie du terrain à parcourir pour arriver au grand objet qu'ils avaient en vue. Évidemment leur logique était forte-

ment entachée de la petitio principû. Dans leur seconde adresse, ils avaient manifesté une confiance pat-faite, quant à l'octroi de deux concessions très importantes. La Duchesse allait, en fait, suspendre l'inquisition, bien qu'elle se fût déclarée sans autorité pour prendre une pareille mesure. Le Roi, qui revendiquait de jure et de faeto tout le pouvoir législatif, allait désormais ne porterde lois en matière religieuse que par et avec le consentement des États-Généraux. Sans contredit c'étaient là de fort louables espérances, ei si. pour opérer une révolution civile et religieuse, il eût suffi de quelquos gentilshommes se rendant à la cour en habits magnifiques pour présenter une pétition, et prenant ensuite place à un banquet splendidc, Bréderode et ses compagnons eussent été plus qu'aucuns autres, propres à accomplir celle tâche. Malheureusement des flots de sang et de longues années de lutte séparaient la nation de la terre promise, que pour un moment on eût dit si facile à atteindre.

En attendant, l'acte le plus important maintenant aux yeux de Bréderode, c'était un festin. Il invita donc les confédérés à un magnifique repas qu'il avait ordonné à l'hôtel de Gulembourg. Trois cents convives s'assirent le 8 avril à ce banquet somptueux destiné à devenir historique.

La table étincelait d'or et d'argent. Le vin circulait plus rapidement encore qu'à l'ordinaire parmi la troupe des nobles buveurs, qui ne se lassaient point de porter la santé de Bréderode, d'Orange et d'Egmont. On trouvait que la circonstance exigeait impérieusement des libations extraordinaires, et les événements politiques des trois derniers jours ajoutaient encore au vin un moyen d'excifalion supplémentaire. On discutait vivement sur le nom qu'il convenait de donner à la Confédération : s'appelleraient-ils la « Société de la Concorde, » les restaurateurs de la liberté

perdue, ou de quelle autre séduisante qualification baptiserait-on la ligue ? Mais Bréderode tenait déjà toute prête la solution de la question. Il connaissait la valeur d'un nom populaire et original ; il possédait cet instinct qui en tout temps a poussé les hommes de parti habiles, à convertir en titres d'honneur les épithètes outrageantes de leurs adversaires, et il avait déjà fait ses préparatifs pour un coup de théâtre. Tout à coup, au milieu du tumulte des voix, il se leva, et ayant fait appel à tous ses moyens d'orateur, il communiqua à l'assemblée les paroles que le seigneur de Berlaymont, d'après certaines rumeurs, avait adressées à la Duchesse, lors de la présentation de la Requête, cl l'épithèto que ce seigneur avait jugé à propos de leur appliquer à tous collectivement. La plupart des gentilshommes entendaient pour la première fois le fameux sarcasme. Grande fut l'indignation de tous, en apprenant que le conseiller d'État avait osé flétrir du nom de gueux une troupe de gentilshommes dans les veines desquels coulait le sang le plus noble du pays. Mais Bréderode, apaisant leur colère, leur assura d'un ton de bonne humeur que c'était là un bonheur sans égal. «Ils nous appellent gueux, dit- il, eh bien! acceptons ce titre. Nous lutterons contre l'inquisition, mais nous resterons fidèles au Roi, quand même nous en serions réduits à la besace des gueux.»

Et en disant ces mots, il lit signe à un de ses pages qui lui apporta une besace de cuir, comme colles que portaient à cette époque les mendiants de profession, et en même temps une large écuelle de bois, autre partie de l'équipement ordinaire de ceux-ci. Bréderode se pendit immédiatement la besace autour du cou, remplit l'écuelle de vin, la souleva de ses deux mains et la vidant d'un seul trait : « Vivent les Gueulx! » s'écria-t-il, en essuyant sa barbe et en dé-

posant l'écuelle. Alors pour la première fois sortit des lèvres de ces nobles déterminés le fameux cri, qui si souvent clans l'avenir allait retentir sur terre et sur mer, au sein des cités embrasées, sur les tillacs ensanglantés, au milieu de la fumée et du carnage de maints combats acharnés. La plaisanterie de Bréderode fut saluée de salves étourdissantes d'applaudissements. Alors le Comte passa la besace autour du cou de son voisin et lui tendit l'écuelle de bois. Chaque convive à tour de rôle endossa le bissac du mendiant. Écartant sa coupe d'or, chacun remplit l'écuelle des gueux jusqu'au bord et la vida à la santé des Gueux. Au bruit des rires et des cris de vivent les Gueux, les murs de la majestueuse demeure tremblèrent, comme plus jamais ils ne tremblèrent depuis. Le mot de ralliement était trouvé. La conjuration qu'on avait cherchée avec tant d'anxiété, avait enfin pris corps. Leurs ennemis leur avaient fourni une formule magique qui plus tard devait se montrer assez puissante pour faire sortir les esprits, des palais comme des chaumières, du fond des bois comme des flots de la mer, alors que les exploits des Gueux, des Gueux de bots et des Gueux de mer, vinrent enfin faire voir à Philippe ce qu'était ce peuple dont il avait soulevé la fureur.

Quand la besace et l'écuelle eurent fait le tour de la table, on les suspendit à un des piliers de la salle. Les assistants jetèrent alors l'un après l'autre un peu de sel dans leur coupe, et placés ainsi sous l'invocation de ce symbole de fraternité, répétèrent à tour de rôle un distique sonore, improvisé pour la circonstance :

Par le sel, par le pain, par la besache,

Les gueux ne changeront quoy qu'on se fâche.

Cette cérémonie bouffonne compléta les rites au milieu desquels la confédéral ion reçut son nom; mais le banquetn'était rien moins que terminé. Le vacarme devint une tempête. Les nobles les plus jeunes et les plus étourdis se livrèrenl à des excès qui eussent fait pâlir les saturnales païennes. A chaque instant, c'étaient de nouvelles assurances d'une mutuelle fidélité à la cause commune, de nouveaux serments vociférés en vidant d'énormes bols à la santé des gueux ; puis, retournant leurs coiffes et leurs pourpoints, l'a doublure en dehors, ils dansaient sur les chaises et les tables. Plusieurs s'apostrophaient des titres de Seigneur Abbé ou de Révérend Père, en y joignant le nom de quelque établissement religieux, et trahissaient ainsi les moyens par lesquels quelques-uns d'entre eux espéraient parvenir à restaurer leur fortune délabrée.

Au moment où le tumulte était à son paroxysme, le prince d'Orange, les comtes de Horn et d : Egmont entrèrent dans la salle. Ils avaient dîné tranquillement avec Mansfeldt qu'une inflammation à l'œil retenait chez lui, et ils étaient en route pour se rendre à la chambre du Conseil, dont les séances se prolongeaient en ce moment jusqu'à une heure avancée de la nuit. Sachant que Hooghstraeten, un peu contre son gré, avait été entraîne à assister au banquet, ils avaient fait un détour et passé par l'hôtel de Culembourg, pour l'engager à se retirer. Ils avaient de plus l'intention, si c'était possible, d'abréger la fête que leur influence aurait été impuissante à empêcher.

Dès que ces grands seigneurs eurent fait leur apparition, ils furent entourés d'une foule de gueux, enivrés et tout ruisselant encore de leur récent baptême de vin, qui les forcèrent à vider une coupe au milieu des cris de « Vivent le Roi et les gueulxf» Le sens de ce cri leur échappait nécessairement, car êeux mêmes

qui avaient entendu la méprisante observalion de Berlayniont, pouvaient forl bien ne pas se rappeler le terme exact dont il s'élail servi, et certainement ne pouvaient soupçonner l'importance à laquelle ce terme venait d'être élevé. De Horn n'aimait pas Bréderode et depuis longtemps déjà était en querelle avec lui ; il avait empêché un grand nombre de personnes de signer le Compromis, et, bien que l'hôte à cette époque du prince d'Orange, il éLail dans l'habitude de se mettre au lit avant le souper, pour éviter la société de quelques-uns de ceux qui fréquentaient la maison. Cependant sa présence de quelques instants et dans d'excellentes intentions, à la On de ce fameux banquet, devint clans la suite une des charges les plus accablantes invoquées contre lui au nom de la Couronne. Les trois seigneurs refusèrent de s'asseoir et no restèrent qu'un moment, <c le temps de dire un Miserere,» emmenant avec eux Hooghslraeten, lorsqu'ils se retirèrent. Us parvinrent aussi à persuader à toute la compagnie de lever en même temps la séance, de sorte que leur présence servit au moins à mettre fin à cette honteuse orgie. Aleur entrée dans la chambre du Conseil, ils reçurent les remerciements de la Duchesse pour ce qu'ils venaient de l'aire.

Tel fut le premier acte posé parles signataires du Compromis. Était-il étonnant que d'Orange se sentît peu de propension pour de tels compagnons ? N'avait-il pas raison d'hésiter, si la cause sacrée de la liberté civile et religieuse ne pouvait être défendue que par de pareils champions et par île pareils moyens?

Les gueux ne se contentèrent pas du nom seul de l'illustre confrérie des mendianls, dans laquelle ils venaient de s'enrôler. Immédiatement après le banquet de l'hôlel de Culembourg, on décida l'adoption d'un costume pour les confédérés. Ces jeunes gen-

tilshommes, rejetant, le velours et les broderies d'or, crurent convenable de revêtir des pourpoints et des chausses gris-de -cendre, avec de courts manteaux de la même couleur, le tout fait de l'étoffe la plus grossière. Ils parurent dans les rues ainsi accoutrés, la tête couverte d'un chapeau de feutre commun, et au côté le sac et l'écuelle du mendiant. Ils firent en outre frapper des médailles de plomb et de cuivre, portant sur l'une des faces l'effigie de Philippe, et sur le revers deux mains entrelacées clans une besace avec la devise : « Fidèles au Roi, jusqu'à la besace. » Ils portaient cet emblème autour du cou ou au chapeau, en guise de cocarde. Comme un signe de ralliement de plus, ils se rasèrent la barbe, excepté les moustaches ; laissans, » dit un contemporain, en dessoubs les narines, longues mourmestacqucs à la turcquesque, » probablement, semble-t-il, pour avoir plus de conformité encore avec des mendiants.

immédiatement après ces événements, les nobles de la ligue quittèrent la capitale pour se rendre chacun chez soi. Bréderode sortit de Bruxelles, à cheval, à la tête d'une troupe de cavaliers, qui saluèrent la foule applaudissante des spectateurs d'une décharge de leurs pistolets. Quarante-trois gentilshommes l'accompagnèrent à Anvers, où ils firent halte pendant une nuit. La Duchesse avait déjà annoncé aux magistrats de cette ville la visite qu'ils allaient recevoir et les avait engagés à tenir l'œil ouvert sur les faits et gestes des voyageurs. « Le grand gueux, » comme l'appelait Hooghstraeten, se conduisit cependant d'une manière plus convenable qu'on ne s'y serait attendu. Quatre ou cinq mille habitants se pressaient en foule autour de l'hôtel où il avait pris ses quartiers. Il parut à une fenêtre, la besace au côté et tenant à la main son écuelle de bois remplie de vin. Il déclara à la multitude qu'il était prêt à mourir pour la défense du

bon peuple d'Anvers et de tous les Pays-Bas contre les Édits et l'inquisition. Puis il but à leur santé et invita tous ceux qui adhéraient à ce qu'il venait de dire, à lever la main. Le peuple, prenant grand plaisir à cette scène, leva les mains et applaudit bruyamment pendant que le bon Brérlcrode vidait son écuelle. Requise de se disperser, la foule le fit immédiatement et de très, bonne humeur.

Note exacte fut tenue de ces incidents et transmise à Madrid. On rapporta de plus dans lepublic.ee dont on tint également note secrète, que Bréderode avait mangé à Anvers des chapons et d'autres viandes, le Vendredi-Saint, jour auquel avait eu lieu son arrivée dans celte ville. Il repoussa rependant cette accusation avec une véhémence comique. « Touchant à ce que l'on ast raporlé à Madame, que estant en Anvers nous nous avons fais! servyr de chayre (chair), écrivit -il au comte Louis, ilz en ont manty méchamment et malheureusement vingt-quatre piôs au travers de leur gorge. » 11 ajoutait que son neveu Charles de Mansfelrlt qui, malgré la défense pleine d'indignation de son père, avait assisté à la présentation de la Requête et s'était trouvé à Anvers en compagnie de son oncle, avait commandé un chapon, que lui, Bréderode, avait contremandé. « L'on nïast bien dict depuis » déclarait-il, « que mon nepveu, le matin, rôtit ungne saussisso en sa chambre et la mangeasl : je croys que il panssait être en Espagne, là où l'on mange des morssilles (des friandises). »

Qu'on ne s'imagine pas que ces vétilles soient audessous de la dignité de l'histoire. C'étaient des questions comme celle-là qui absorbaient la pensée tout entière de Philippe, qui grossissaient les actes d'accusation de milliers d'hommes plus considérables et de plus haute valeur que Bréderode, et qui fournissaient de l'occupation aussi bien aux correspondants secrets

et aux espions qu'aux fonctionnaires du gouvernement les plus élevés en dignité. Des chapons ou des saucisses, mangés le Vendredi-Saint, les Psaumes de . Marot appris par cœur, le Sermon sur la montagne lu en langue vulgaire, conduisaient à la torture, au gibet et au bûcher, et d'autre part, semaient les germes d'une guerre contre l'inquisition qui devait durer quatre-vingts années. Brcderode n'élait pas desliné à être le héros de cette lutte qu'il déshonorait par ses bouffonneries. S'il avait vécu, peut-être, comme un grand nombre de ses associés, eût-il racheté par sa bravoure sur le champ de bataille, une réputation que ses orgies avaient détruite. Quand il quitta Anvers, il se rendit dans la Nord-Hollande où, comme il ne larda pas à l'annoncer au comte Louis, « les gueux étaient semés comme du sable le long de la mer. »

Deux mois plus tard, son « neveu Charles » obéissait aux injonctions de son père, et se retirait formellement de la confédération.

Pendant ce temps-là le bruit s'était répandu partout que la Requête des nobles avait déjà produit de bons résultats, que les Édits allaient être mitigés, l'inquisition abolie, la liberté de conscience momentanément proclamée. — « Et sur ces bruits qui esclatèrent tost et loing», dit un catholique du temps, « retourna toutte la vermine des fugitifs et bannis pour la Religion et eeulx qui estoient cachés, secrets et couverts, levèrent la teste et poussèrent leurs cornes... » On savait que Marguerite de Parme avait donné l'ordre aux inquisiteurs et aux magistrats de se conduire « modestement et discrètement ». On savait que le Conseil privé travaillait activement à un projet de modération des édits. Modestement et discrètement ! Marguerite de Parme, presque immédiatement après avoir donné ces ordres et au moment même où la Modération était encore aux mains des hommes de loi,

informait son frère qu'elle avait donné une attention toute spéciale au cas d'une personne qui avait arraché la sainte hostie des mains d'un prêtre officiant à Audenaerde. Ce quidam, comme elle l'appelait, — car son nom ne \alait pas la peine d'être connu de la bâtarde d'un empereur, — avait reçu par ses ordres un châtiment rigoureux et exemplaire. Et quel était « l'exemplaire et rigoureux châtiment » infligé à ce quidam ? Le procureur d'une ville voisine, de Tournai, nous a mis à même de répondre. Le jeune homme qui était un tisserand en tapis, et qui se nommait Hans Tiskaen, avait, le 30 mai, jeté la sainte hostie à terre. Pour ce crime, le même qui avait été commis le jour de Noël de l'année précédente par Bertrand le Blas, à Tournai, il eut à subir un supplice analogue a celui de ce dernier, quoiqu'un peu moins cruel. Étant retourné tranquillement chez lui après ce méfait, il lui poursuivi, arrêté et conduit le samedi suivant sur la place du marché d'Audenacrde. Là on lui coupa la main droite qui avait servi à accomplir le crime, puis on l'attacha à un poteau et on le brûla à petit feu jusqu'à ce que mort s'en suivit. Heureusement il ne passa qu'un quart d'heure dans ces tortures ; mais il persista dans ses opinions et appela Dieu à son secours jusqu'à son dernier souffle.

Ce drame bien simple se passa à Audenaerde, le lieu de naissance de la duchesse Marguerite. Elle était bien la fille du puissant Charles-Quint, mais sa mère n'était que la fille d'un bourgeois d'Audenaerde, d'un quidam, comme le tisserand sans nom qui venait d'être brûlé sur son ordre exprès. Mais il n'y avait pas à espérer que cette circonstance pût influer en faveur d'un si grand malfaiteur. D'ailleurs, en même temps elle envoyait des ordres pour qu'un châtiment semblable fût infligé à une autre personne, alors retenue dans une prison des Flandres, pour crime d'anabaptisme.

Le Conseil privé, assisté de treize chevaliers de la Toison, avait vaillamment travaillé, et le résultat de sa sagesse se manifesta enfin sous la forme d'une « Modération » comprenant cinquante-trois articles.

Quelle était donc la substance de ces cinquante-trois articles si péniblement élaborés par Viglius, si magnifiquement, drapés en beau style par le conseiller d'Assonleville ? Simplement la substitution de la hart au fagot. Élimination faite de tout verbiage, c'était là ce qui restait. Il y était très catégoriquement énoncé que toutes les formes de religion, autres que la catholique romaine, étaient proscrites; qu'aucun conventicule public ou secret n'était toléré ; que tous les écrits hérétiques devaient être supprimés ; que toute investigation des Écritures était prohibée. Les personnes qui enfreignaient ces prescriptions étaient divisées en deux classes : les séducteurs et les séduits. On feignait d'accorder le pardon aux personnes de la seconde catégorie, tandis que la peine de mort était proclamée contre celles qui composaient la première. Mais c'était feinte pure ; car ce vague décret était si élastique dans toutes ses clauses, qu'à travers chacune d'elles pouvait passer le char de Jaggernaut de la persécution, dans tous les cas où la chose paraîtrait nécessaire. Il n'y avait personne dans les Pays-Bas qui, à la discrétion des officiaux, ne pût être placé sur la liste des séducteurs. La prétendue indulgence envers les séduits n'était qu'un leurre. Les surintendants, les prédicateurs, les docteurs, les ministres, les faiseurs de sermons, les diacres et tous autres dignitaires de l'Église réformée, devaient être exécutés par la corde et leurs biens confisqués. Sur ce point, déclaration parfaitement claire ! Quant aux autres hérétiques, ceux qui consentiraient à abjurer leur hérésie en présence des évêques, pourraient obtenir pardon, pour la première offense ; mais ceux qui persévéreraient dans leur obsti-

nation, devaient être bannis. C'était là, semble-t-il, faire preuve de quelque miséricorde, au moins envers les criminels repentants. Mais quels étaient ces autres hérétiques? Pour quiconque oserait discuter de matières religieuses, la mort ! Pour quiconque n'ayant pas étudié la théologie à une « Université reconnue » s'ingérerait de scruter et d'interpréter les Écritures, la mort ! Pour quiconque souffrirait dans sa maison le moindre acte de la religion maudite, la mort 1 Pour quiconque recèlerait ou protégerait des minisires et des docteurs de quelque secte que ce fût, la mort 1 Et tous ces criminels si soigneusement énumérés devaient être exécutés, qu'ils fussent repentants ou non. Si cependant ils avouaient leurs erreurs, ils devaient être décapités au lieu d'être pendus. Il était donc évident qu'à un moment donné, tous les hérétiques, pour ainsi dire, pouvaient se voir conduits au gibet.

A vrai dire, l'idée de la mort par la corde ou la hache était moins affreuse pour l'imagination que celle d'être brûlé ou enterré vif. Sous ce rapport donc, les Édils étaient adoucis par la Modération proposée. Il n'en sera pas moins toujours bien difficile de persuader à lamasse des personnes intelligentes, quel'infliction d'une mort violente, par quelque procédé que ce soit, pour cause d'opinions religieuses, soit un acte de clémence. Pourtant c'était là ce qu'il fallait persuader aux habitants des Pays-Bas. Le nouvel édit s'intitulait pompeusement en flamand : de Moderatie, — la Modération. Aussi, le petit peuple ne manqua-t-il pas de jouer avec malice sur ce nom et d'appeler cette Moderatii : — de Morderalie, le Meurtre. Ainsi, le rude esprit naturel du peuple avait déjà caractérisé et rendu vaine la mesure projetée, alors que les graves formalistes officiels étaient encore occupés à la faire passer par la filière ordinaire de la routine officielle. Un vote en faveur du projet ayant été obtenu des t. 11. 14

Etats d'Artois, de Hainaul et de Flandre, on donna aux ambassadeurs, le baron de Montigny et le marquis de Berghes, des instructions conformes à son contenu. D'Egmont avait refusé de faire partie de la députalion ; il n'avait pas sujet de se féliciter des succès diplomatiques de son voyage en Espagne pendant l'année précédente. Les deux seigneurs qui consentirent à se charger de cette lâche, n'avaient été induits à l'accepter qu'à grand'peine et tout à fait contre leur gré. Ils savaient très bien que leur conduite politique, depuis l'époque où le Roi avait quitté le pays, n'avait pas toujours été regardée comme satisfaisante à Madrid, mais ils étaient cependant loin de soupçonner le véritable état de l'esprit du Roi. Tous deux étaient catholiques aussi sincères et gentilshommes aussi loyaux que Granvelle, mais ils ne se doutaient pas avec quelle persistance, pendant une longue suite d'années, ce personnage n'avait cessé de les représenter à Philippe comme des renégats et des rebelles. Ils avaient défendu les droits constitutionnels des États et avaient refusé d'agir en bourreaux au service de l'inquisition, mais il leur restait encore à apprendre que de pareilles démonstrations équivalaient à des actes de haute trahison.

Montigny partit de Bruxelles le 29 mai. Il laissait derrière lui l'épouse à laquelle, au milieu de scènes de fêle, il venait d'être uni, l'automne précédent— et un enfant encore à naître, qui était destiné à ne jamais contempler les traits de son père. A Paris il reçut des avis dont il dédaigna de profiter. L'ambassadeur d'Espagne à la cour française l'informa de l'extrême irritation dans laquelle les événements récents des Pays-Bas avaient jeté Philippe. Il fut exhorté d'une façon très significative par un des principaux personnages de France, à feindre une maladie ou à recourir à quelque autre expédient, pour pouvoir échapper à

l'obligation d'accomplir sa mission. Toutes ces insinuations ne purent le détourner de son but , et il continua son voyage vers Madrid, où il arriva le 17 juin.

Son collègue d'ambassade, le marquis de Berghes, avait été empêché de se mettre en route en même temps que lui, par un accident qui, dans les circonstances présentes, eût pu passer pour un présage Se promenant dans le parc du palais, à un endroit où quelques gentilshommes jouaient au mail, il fut accidentellement atteint à la jambe par une balle de bois. La blessure, quoique légère, fit naître tant d'inflammation et de fièvre qu'il fut obligé de garder le lit pendant plusieurs semaines. Le 1 er juillet seulement j] put sans danger quitter Bruxelles. Telles sont les circonstances qui entourèrent le départ de ces deux infortunés gentilshommes, marchant tous deux vers ce destin sombre et mystérieux que trois siècles ont maintenu sous un voile, déchiré seulement dans ces dernières années.

Indépendamment d'un long discours historique en dix-huit chapitres, remis aux envoyés en guise d'instructions, Marguerite expédia, par un courrier plus rapide, une quantité de détails sur les derniers événements. Alonzo del Canto, un des espions de Philippe aux Pays-Bas, écrivit de son côté au Roi pour l'informer que les deux ambassadeurs étaient les fauteurs réels de tous les troubles survenus dans le pays. Le cardinal Granvelle, de son côté, renouvela toutes ses assertions antérieures dans une communication confidentielle à Sa Majesté, en ajoutant qu'il eût été impossible de choisir des personnages plus convenables que de Berghes et Montigny, parce que mieux que personne ils connaissaient un état de choses dans lequel ils avaient joué le principal rôle. Néanmoins Montigny, à son arrivée à Madrid, le 17

jum, fut accueilli parPhilippe avec de grands semblants de cordialité et admis immédiatement en audienceil reçut l'assurance, dans les termes les plus formels! qu'il n'y avait dans l'esprit du Roi aucun mécontentement à l'égard des seigneurs, quelques faux bruits que l'on eût pu Caire courir à ce sujet; sous d'autres rapports, le résultat de cette entrevue et des entrevues suivantes avec le monarque fut assez insignifiant.

Il ne pouvait en être autrement. L'envoi d'ambassadeurs n'était que la farce avant la tragédie. Ils avaient été envoyés pour obtenir de Philippe l'abolition de l'inquisition et la modération des Édits.Et cependant, au moment même de toutes ces manœuvres législatives et diplomatiques, Marguerite de Parme était en possession de lettres secrètes de Philippe, qu'elle était chargée de remettre à l'archevêque de Sorrente, nonce du Pape à la Cour impériale, alors en mission spéciale à Bruxelles. Cet ecclésiastique était venu aux Pays-Bas, dans le but ostensible de conférer avec le prince d'Orange sur les affaires de sa principauté, de faire des remontrances au comte de Culembourg et de prendre des mesures pour la réforme du clergé. Mais le véritable objet de sa mission était de chercher les moyens de renforcer l'inquisition et de détruire l'hérésie dans les Provinces. Philippe, à la demande duquel il était venu, lui avait bien recommandé de ne divulguer en aucun cas ce secret, car le Roi désirait vivement qu'on restât persuadé que le côté ostensible de son mandat était la seule affaire dont le prélat avait à s'occuper dans le pays. A cette fin, Marguerite, en lui remettant les lettres particulières dans lesquelles Philippe déclarait maintenir sa résolution de laisser subsister l'inquisition et les cclits, dans toute leur rigueur, lui enjoignit le plus profond secret sur ces points-là. La Duchesse connaissait donc le dessous des cartes et elle eût bien dû se dire

ADMINISTRATION DE LA DUCHESSE MARGUERITE 24i

qu'il était au moins superflu de continuer un jeu dont Philippe, avec son caractère cruel et temporisateur, se faisait peut-être un moyen de plaisir.

Le projet de mitigerles Édits par la substitution de la potence au bûcher, n'était donc destiné à beaucoup de succès m en Espagne, ni dans les Provinces; en attendant, le peuple accomplissait le premier grand mouvement dans le drame de l'insurrection, et se conduisait de manière à faire rougir de honte le souverain qui l'opprimait et les seigneurs turbulents qui avaient entrepris de défendre ses libertés.

Au moment où nous sommes arrivés, au commencement de l'été de 1566, on pouvait voir, formés en troupes et défilant au milieu des campagnes, dans toutes les Provinces, plusieurs milliers de bourgeois, de marchands, de paysans et de gentilshommes, armés d'arquebuses, d'épieux, de piques et de coutelas.

A quelle fin avaient lieu ces rassemblements ? Uniquement pour aller entendre des sermons et chanter des hymnes en plein air, puisqu'il était contraire aux lois de profaner les églises par de semblables cérémonies. Ce fut là la première grande phase populaire de la rébellion dans les Pays-Bas.

En dépit des Édits et de l'inquisition, avec leurs hécatombes journalières ; en dépit, de la déclaration que la Duchesse Régente venait de publier expressément par tout le pays pour rappeler que les statuts sanguinaires concernant la religion, restaient tous plus que jamais en vigueur ; en dépit de la récompense de sept cents couronnes, promise par Marguerite à quiconque lui amènerait un prédicant, mort ou vif, la soif du peuple pour les pratiques de la religion réformée, no pouvait continuer davantage à se désaltérer aux sources obscures et cachées où les prêtres du nouveau culte avaient si longtemps exercé en secret leur ministère.

En partie enhardis par un relâchement temporaire de la perséculion, en partie encouragés par la présentalion de la Requête et par les événements qu'elle avait fait naître, les Réformés sortirent hardiment de leurs retraites et tinrent leurs meetings religieux en pleine clarté du jour. La conscience de leur nombre et de leur droit avait fait naître en eux la conviction de leur force. L'audace des Réformés frappait d'étonnement l'esprit du président Viglius, qui ne trouvait pas d'expressions assez énergiques pour qualifier et déplorer une conduite aussi sacrilège. Les prêches en plein champ parurent se propager aux yeux du gouvernement avec la rapidité d'une fièvre pestilentielle. La contagion volait sur les ailes du vent. Déjà, en 1562, il y avait eu des prédications publiques dans le voisinage d'Ypres. Les exécutions qui s'ensuivirent avaient cependant fait disparaître pour un certain temps cette pratique, tant dans cet endroit que dans toute la Flandre et dans le reste des Provinces. Maintenant elle reparut, comme par un seul effort, d'une extrémité du pays à l'autre. Dans la dernière moitié de juin, Herman Strycker ou Modet, moine qui avait renoncé à ses vœux pour devenir un des prédicateurs les plus populaires de l'Église réformée, prit la parole devant une assemblée de sept à huit mille personnes, dans le voisinage de Gand. Pierre. Dathenus, autre moine défroqué, prêcha en différents endroits de la Flandre occidentale et avec grand succès. Doué d'une éloquence emportée, impétueuse; exagéré comme la plupart des zélateurs, il rendait alors à la cause delà Réforme plus de services qu'il n'était destiné à en rendre dans la suite.

Mais les prêtres apostats n'étaient pas les seuls prédicateurs. A l'indicible indignation de tous les conservateurs tant de l'Église que de l'État, des hommes de peu d'éducation, sans la moindre teinture de l'hé-

brou, de basse condition, — des chapeliers, des corroyeurs, des tanneurs, des teinturiers, cl autres gens de cette sorte, — ■ se mettaient aussi à prêcher, se souvenant, mal à propos peut-être, que les premiers disciples choisis par le fondateur du christianisme, n'étaient pas tous docteurs en théologie, munis de diplômes d'une université de renom. Mais si la valeur de ces hommes dépendait absolument de ce qu'ils pouvaient tirer de leur propre fonds, pareil reproche ne pouvait être articulé contre des minisires du savoir et du talent d'Ambroise Wille, de Marnicr, de Guy de Bray, ou de François Junius, celui que Scaliger appelait « le plus grand de tous les théologiens depuis le temps des apôtres. » Aucune raillerie d'aristocrate ne pouvait atteindre Pérégrin de la Grange, issu d'une famille noble de Provence, dans les veines duquel coulait le sang ardent de la Franco méridionale, brave comme savent l'être ceux de sa nation, savant, éloquent, enthousiaste, qui arrivait à son prêche en plein air, au grand galop de son cheval, et tirait un coup de pistolet pour avertir sa congrégation de prêter attention.

Le 28 juin 1560, h onze heures de la nuit, il y eut une réunion de six mille personnes près de Tournai, au ponl d'Ernonvillo, pour entendre un sermon d'Ambroise Wille, qui avait étudié la théologie à Genève, sous l'aile de Calvin, et qui maintenant, la tête mise à prix tout spécialement, prêchait les doctrines qu'il avait apprises. Deux jours plus tard, dix mille personnes se rassemblèrent au même endroit, pour entendre Pérégrin de la Grange. Le gouverneur Moulbais fulmina de la citadelle une proclamation par laquelle il avertissait tout le monde que les Édits étaient aussi rigoureux que jamais et que quiconque, homme, femme ou enfant, se rendait à ces prêches, encourait la peine de mort. Le peuple n'en devint que plus ar-

dent et plus animé. Le dimanche 7 juillet, vingt mille personnes se rendirent au même pont pour entendre Ambroise Wille. Un homme sur trois était armé. Les uns avaient des arquebuses, d'autres des pistolets, des piques, des épées, des fourches, des poignards, des gourdins. Le prédicateur, pour la capture duquel on venait de promettre une récompense extraordinaire, fut escorté jusqu'à sa chaire par une centaine de cavaliers armés. Il pria son auditoire de ne pas se laisser détourner de la parole de Dieu par la menace ; il lui assura que bien qu'il ne fût qu'un pauvre prédicateur, il avait une mission divine à accomplir ; qu'il n'avait aucune crainte de la mort ; que s'il venait à tomber, bien d'autres, meilleurs que lui, prendraient sa place et que cinquante mille hommes vengeraient sa mort.

La Duchesse lança proclamations sur proclamations, par centaines. Elle ordonna la cessation immé • diate de ces réunions armées et l'arrestation des prédicateurs. Mais à quoi bon des proclamations contre de pareilles foules, les armes à la main ? Pourquoi irriter jusqu'à la fureur ces hordes d'enthousiastes, qui étaient jusqu'alors parfaitement paisibles et qui, 'le service divin terminé, retournaient à la ville dans le plus grand ordre ? Toutes les classes de la population se rendaient avec ardeur aux sermons. La noblesse de l'endroit, les riches commerçants, les notables en un mot, aussi bien que les humbles artisans et les travailleurs, tous étaient infectés de cetLe contagion. Les personnes qui professaient la religion réformée dépassaient en nombre les catholiques, dans la proportion de cinq à six contre un. Le dimanche et les autres jours de fêtes, pendant les heures du service religieux, Tournai était littéralement veuf de ses habitants. Les rues étaient silencieuses, comme si la guerre ou la peste eût récemment ravagé la place.

La Duchesse envoyait des ordres, mais elle n'envoyait pas de troupes. La milice de la cité, les arbalétriers de Saint- Maurice, les archers de Saint-Sébastien, les escrimeurs de Saint-Christophe, ne pouvaient recevoir la mission de sortir de Tournai pour supprimer les prêches ; car tous assistaient eux-mêmes au prêche. A quoi donc servait d'envoyer des ordres péremptoires, sans même une arquebuse pour les appuyer?

Dans toute la Flandre des scènes analogues se produisirent. Les assemblées étaient de véritables camps, car les Réformés se rendaient à leurs services religieux, armés jusqu'aux dents, bien résolus, puisqu'ils étaient bannis des églises, à défendre leurs droits en rase campagne. Des chariots renversés, des branchages, des planches, servaient à former des barricades tout autour des camps. A chaque point d'approche, stationnaient de fortes gardes d'hommes à cheval. Des vedettes avancées donnaient avis de tout signe de danger et servaient de guides aux fidèles pour les conduire dans l'enclos. Des colporteurs et des porteballes se chargeaient du commerce auxquel on avait a Haché la peine de mort, el débitaient des livres d'hymnes à tous ceux qui voulaient en acheter. Spectacle étrange et plein de contradictions ! Une armée de criminels commettant des méfaits qui ne pouvaient s'expier que par le bûcher ; une rébellion se construisant des places fortes et bravant le gouvernement avec piques, arquebuses, arbalètes et barricades, et tout cela sans autre dessein meurtrier que celui d'aller prêter l'oreille aux préceptes du pacifique Jésus.

Les prêches se propageaient donc partout, à travers les provinces wallonnes jusqu'aux Pays-Bas du Nord. Vers la fin de juillet, on annonça qu'un moine apostat d'une éloquence remarquable, nommé Pierre Gabriel, devait prêcher à Overvecn près de Harlem. C'était la première assemblée en plein champ qui eût

lieu en Hollande. Le peuple était transporté d'enthousiasme, les autorités hors d'elles-mêmes d'appréhension. Les populations du pays étaient accourues par milliers dans la ville. Les autres cités étaient désertes, Harlem regorgeait de monde. Des multitudes campèrent sur le lieu de prédication, durant toute la nuit. Les magistrats avaient ordonné de laisser le matin les portes fermées beaucoup plus tard que de coutume. Gela ne servit à rien. Des barres et des verrous n'étaient que de faibles obstacles pour des enthousiastes qui avaient fait tant de lieues à pied ou à cheval pour venir écouter un sermon. Ils grimpèrent sur les murs, passèrent les fossés à la nage et étaient arrivés au lieu de réunion bien longtemps avant que les portes eussent été ouvertes. Lorsqu'on ne put tenir davantage celles-ci fermées, sans engager une lutte pour laquelle les magistrats n'étaient pas préparés, la population tout entière se précipita hors de la ville comme poussée par une seule force. Des dizaines de mille hommes se pressaient sur le lieu destiné au prêche. Gomme de coutume, on éleva des retranchements, on plaça des postes, on prit les précautions nécessaires. Mais dans cette circonstance et dans cette contrée, il n'y avait que peu de danger à craindre. La multitude des Réformes y rendait l'exécution des Édits impossible, aussi longtemps que des troupes étrangères n'étaient pas là pour prêter main-forte. L'ordre de campement de l'assemblée était arrangé d'une façon régulière. Les femmes, dont le nombre était considérable, étaient placées près de la chaire qui, dans cette occasion, consistait en une paire de lances plantées en terre et soutenant une traverse contre laquelle le prédicateur pouvait appuyer le dos. Le service commença par un psaume entonné par toute cette immense multitude. Les vers de Clément Marot, que venait de traduire Dathenus. étaient alors

nouveaux et populaires. Chantées dans une langue rude mais énergique, leur langue maternelle, par des masses qui apprenaient ainsi, pour la première fois, que la poésie et l'enthousiasme religieux n'étaient pas tout entiers ensevelis dans le linceul d'une langue morte, ou murés dans l'enceinte d'une église, les strophes du poète courtisan n'avaient jamais produit un effet aussi grandiose. Jamais les sons du fameux orgue de cette antique cité n'éveillèrent de plus sublimes émotions que ne le firent ces dix mille voix humaines retentissant nu milieu d'épaisses prairies, par une chaude matinée d'été. Lorsque tout fut rentré dans le silence, le prédicateur se leva ; c'était un petit homme maigre, qui semblait bien plutôt devoir se fondre à l'ardeur du soleil brûlant de juillet, que tenir la multitude enchaînée, pendant quatre heures consécutives, sous le charme de sa parole. Il avait pris pour texte les versets vin, ix et x du second chapitre do l'Épitre aux Éphésiens ; et pendant que le frôle moine entretenait ses obscurs auditeurs de la grâce de Dieu et de la foi en Jésus, descendu d'en haut pour sauver les plus humbles et les plus abandonnés, pourvu qu'ils missent leur confiance en Lui, ceux qui l'écoutaient tour à tour éclataient en transports d'enthousiasme ou fondaient en larmes. 11 pria avec eux pour les hommes de toutes les conditions, — pour euXmèmes, pour leurs amis, pour leurs ennemis, pour le gouvernement qui les persécutait, pour le Roi dont la face s'était tournée vers eux pleine de colère. A certains moments, si l'on en croit un témoin oculaire, dans toute la foule on n'eût pu voir un œil demeuré sec. Lorsque le ministre eut fini, il quitta en hâte son troupeau, car il avait encore à voyager toute la nuit pour arriver à Alkmaar, où il devait prêcher le jouisuivant.

Vers le milieu do juillet, la coutume des prêches

en dehors des murs s'était établie dans toutes les villes principales. Dans quelques endroits s'installèrent même des camps permanents pour les réunions ; ce fut le cas dans le voisinage d'Anvers, où les assemblées comptaient souvent quinze mille assistants, et dans certaines circonstances montaient même à vingt et trente mille personnes, « dont un très grand nombre », à ce que rapporte un témoin oculaire, « étaient les plus considérées et les plus riches de la ville. »

La secte à laquelle appartenaient la plupart de ces fidèles, était celle de Calvin. A Anvers il y avait des Luthériens, des Calvinistes et des Anabaptistes. Les Luthériens formaient la secte la plus riche, mais les Calvinistes étaient les plus nombreux et les plus ardents. A cette époque le prince d'Orange était fortement opposé au Calvinisme et à l'Anabaptisme, mais il penchait vers le Luthéranisme. Des raisons politiques influaient alors sans aucun doute sur son opinion en matière religieuse. Pour pouvoir compter sur l'assistance des princes luthériens de l'Allemagne, qui détestaient les doctrines de Genève, les Pays-Bas eussent dû adopter la Confession d'Augsbourg. Le Prince savait que l'Empereur, bien que porté pour la Réforme, était ennemi acharné du Calvinisme ; c'est pourquoi^ il désirait faire disparaître le schisme qui divisait l'Église réformée, prise dans son ensemble. Accomplir ce projet, c'eût été remporter sur le fanatisme étroit qui était le trait dominant de cette époque, une victoire si grande qu'on ne pouvait guère l'espérer. Cependant le Prince, dès ses premiers pas vers l'abandon des anciennes doctrines, conçut l'idée de tenter l'œuvre.

^ La Duchesse envoya l'ordre aux magistrats d'Anvers d'employer la milice des ghildes à 'faire cesser ces réunions religieuses. Ceux-ci répondirent que pareille mesure eût été praticable quelque temps auparavant,

mais que les seciaires étaient devenus trop nombreux pour qu'on pût recourir a la force contre eux. Si les autorités continuaient à pouvoir empêcher l'exercice de la religion réformée à l'intérieur de la ville, ce serait déjà un résultat bien satisfaisant. Mais supprimer, à l'aide des milices bourgeoises, les prêches hors de l'enceinte de la ville, c'était cle la dernière impossibilité. L'irrésolution du souverain plaçait la Régente dans un dilemme terrible, car il était évident que la lutte ne pouvait être différée davantage. « Il y aura bientôt une noix bien dure à croquer », écrivait le comte Louis. « Le Roi ne permettra jamais les prêches ; le peuple ne voudra, jamais céder sur ce pointlà, dût-il lui en coûter la vie. Avant peu, nous verrons un rude coup de vent souffler sur le pays. »

La Duchesse n'était pas encore autorisée à lever des troupes, cl elle craignait, en commençant semblable opération, de blesser peut-être le Roi et en même temps de pousser le peuple à des préparatifs de guerre plus efficaces que les siens propres. Elle comprenait fort bien que pour une compagnie levée par elle, les sectaires pouvaient en lover dix. D'ailleurs, quand même elle eût jugé prudent d'enrôler une armée, elle était absolument sans argent. En attendant, elle fit ce qu'elle put en fait de « prièrrs publiques, de processions, de jeûnes, de sermons, d'exhortations, » et autres engins de l'arsenal ecclésiastique., qu'elle ordonna aux évoques de mettre partout en mouvement. Sa situation était en réalité très alarmanle.

D'Egmont, sur lequel un grand nombre de seciaires espéraient pouvoir compter comme chef en cas de guerre civile, ne montrai! aucune tlisposilion à favoriser de telles espérances, mais il n'en montrait pas davantage à prendre les armes contre le peuple. Il partit pour la Flandre, où les réunions armées des prêches en plein champ étaient devenues si nombreu-

DÉVOLUTION DES PAYS-BAS

ses qu'une force de trente ou quarante mille hommes pouvait en un clin d'oeil s'y trouver prête à marcher, et où les conservateurs alarmés réclamaient la présence de leur célèbre gouverneur. Le peuple d'Anvers, de son côté, appelait Guillaume d'Orange. Le Prince^ qui était burgrave héréditaire de la ville, avait d'abord décliné l'invitation du Magistrat. La Duchesse joignit sa réquisition à la prière universelle des habitants. Pendant ce temps, les événements s'étaient accumulés et l'inquiétude ne faisait que s'accroître. Meghen était depuis plusieurs joues dans la ville, au grand mécontentement des Réformés, par qui il était détesté. On s'attendait à ce que d'Aremberg vînt le rejoindre, et le bruit courait que des mesures avaient été prises secrètement, sous les auspices de ces deux chefs cardinalisles, pour l'introduction dans la ville d'une garnison accompagnée d'un grand convoi de munitions. D'un autre côté, le «grand gueux, » Brédcrode, avait aussi établi son quartier-général à Anvers ; il traitait journellement à son hôtel une bande de nobles tapageurs, réunis en vue d'une nouvelle démonstration politique dont nous parlerons bientôt, et on le voyait constamment paradant dans les rues, suivi d'une nuée d'adhérents en costume de gueux. Les Réformés sincères étaient presque aussi fâchés de la présence de leurs amis déclarés que de celle de Meghen et d'Aremberg, et désiraient vivement être débarrassés des uns et des autres. Les délibérations des magistrats sur toutes ces difficultés furent longues et pénibles. Enfin ils résolurent d'envoyer une nouvelle députation à Bruxelles, pour prier la Régente d'ordonner à Meghen, à d'Aremberg et à Bréderode, de quitter Anvers ; pour lui faire des représentations au sujet du plan qu'elle était supposée avoir formé, d'introduire dans la ville des troupes mercenaires ; pour prendre

au nom du Conseil, l'engagement de maintenir

la

tranquillité à l'aide de la force armée ordinaire de la cité, et surtout pour supplier derechef la Duchesse, dans les termes les plus pressants, d'envoyer à Anvers le Burgrave, le seul homme qui fût capable de sauver la ville de l'abîme de maux dans lequel elle était menacée de tomber.

Le prince d'Orange, ainsi instamment sollicité et par le Magistrat d'Anvers, et par les habitants de cette ville, et par la Régente elle-même, consentit enfin à faire la visite si vivement demandée. Le 13 juillet, il arriva à Anvers. Toute la ville, pleine d'enthousiasme, était sur pied. La moitié de la population semblait s'être donné rendez-vous hors des portes ; elle bordait la route sur un espace de plusieurs milles, pour lui souhaiter la bienvenue. La porte par laquelle il devait passer, les remparts, les toits des maisons, étaient couverts d'une foule compacte aux regards avides d'attente. Trente mille personnes au moins étaient réunies pour saluer le nouvel hôte. Une longue cavalcade de notables était venue jusqu'à Bcrchem, à la rencontre du Prince, pour lui servir d'escorte à son entrée dans la ville. Bréderode, accompagné de plusieurs nobles confédérés, caracolait en tête du cortège. Lorsqu'ils aperçurent le Prince, ils déchargèrent ensemble leurs pistolets en guise de salut ; à ce signal répondirent d'assourdissantes clameurs de la multitude assemblée. A mesure que le Prince avançait, la foule se pressait de plus en plus autour de lui ; chacun l'appelait son sauveur, son père, sa seule espérance. De toutes parts sur son passage, pendant qu'il traversait à cheval les rues, éclataient d'enthousiastes acclamations de bienvenue, auxquelles se mêlait parfois un rauque cri de « Vivent les gueux ! » Mais ces cris de parti étaient immédiatement et rudement repoussés par d'Orange qui, en présence de Bréderode, manifesta sa résolution d'apprendre aux

gens à se déshabituer de prononcer ce fâcheux mot d'ordre. Il avait d'ailleurs à cette époque peu de goût pour les tumultueuses démonstrations d'attachement à sa personne, qui, trop sincères pour être blâmées, étaient cependant trop inopportunes pour être approuvées. Lorsque la foule fut enfin arrivée à comprendre que ses hourras étaient désagréables au Prince, la majeure partie des assistants consentit à se disperser, satisfaite du reste de se sentir rassurée contre le danger qui les menaçait, par la présence de l'homme que d'instinct ils regardaient comme leur protecteur naturel.

Les sénateurs élaient venus en corps recevoir le Burgrave el l'escorter jusqu'à l'hôtel qui lui était destiné. Arrivé là, celui-ci se mit sans perdre de temps à entamer la question qui l'amenait à Anvers. Il entra de suite en conférence avec les autorilés de la ville. Et les jours qui suivirent furent par lui consacrés sans relâche, avec droiluro, zèle el sagacité, à rétablir la tranquillité publique. Il tint des délibérations répétées avec chacun des corps distincts de la petite république : avec le sénat, le conseil des anciens, la corporation des maîtres de quartier, les doyens des métiers. Il ne se borna pas à entrer en rapport seulement avec ces corps politiques organisés. Il eut en outre des entrevues nombreuses avec les chefs des confréries militaires, avec les compagnies des marchands étrangers, avec les ghildes de Rhétorique. Les chambres de la Violette et du Souci n'étaient ni trop frivoles ni trop bizarres pour être consultées par quelqu'un qui, comme le Prince, connaissait à fond et le cœur humain et l'organisation sociale des Pays-Bas. Il travailla nuit et jour avec toutes les classes de citoyens pour ramener entre elles une meilleure entente el rétablir la confiance mutuelle. A la fin, grâce à ses efforts, la tranquillité fut rétablie. Le grand Conseil

ayant été rassemblé, il y fut décidé que l'exercice de la religion réformée serait prohibé dans la ville, qu'on la tolérerait tacitement dans les faubourgs et qu'on tiendrait constamment sur pied une force armée, prête à réprimer toute tentative d'insurrection. Le Prince avait manifesté le désir que la ville enrôlât et prît à sa solde douze cents hommes, pour qu'il y eût au moins un certain nombre de troupes disciplinées, propres à agir à un moment donné ; mais il lui fut impossible de se mettre d'accord sur ce point avec le Conseil. Los magistrats voulaient bien se porter personnellement garants et responsables du maintien du bon ordre dans la ville ; mais quant à des mercenaires, ils n'en voulaient point.

Voilà comment, pendant les derniers jours du mois de juillet el le commencement d'août, Guillaume d'Orange s'occupa avec zèle à accomplir ce que la Régente eût dû faire elle-même. 11 était regardé à la fois par la Duchesse et par le parti calviniste, — bien qu'il n'eût les sympathies ni de l'un ni de l'autre, — comme le seul homme capable, dans les Pays-Bas, de contenir le flot montant d'une révolte de toute la nation. Il eut grand soin, ont dit ses ennemis, de conserver à sa conduite, à Anvers, toutes les apparences de la fidélité au Roi ; mais ils ont insinué qu'il n'en fut pas moins traître dès le premier jour, et qu'il fomentait sous main les troubles qu'il semblait vouloir empêcher. Aucun d'eux ne doutait de son génie, et tous ressentirent ou feignirent de ressentir l'admiration la plus vive pour l'emploi qu'il en avait fait dans ces circonstances critiques. «Le Prince d'Orange rend à Anvers de très grands el notables services au Roi el au pays, » disait d'Assonleville. « Ce seigneur est très habile dans le maniement des grandes affaires. » Marguerite de Parme lui écrivit des lettres remplies de la reconnaissance la plus vive, d'une

approbation complète et de vœux pour qu'il pût à la fois rester à Anvers et revenir à Bruxelles lui prêter" assistance. Philippe lui-même lui envoya un messie

l e tK° Pre , main; D y manife ^ une confiante entière dans le caractère du Prince ; tout soupçon de a part du souverain y était repoussé avec indignation; les remerciements les plus vifs y étaient adresses au Prmce pour avoir accepté sa mission à Anvers et enfin le Roi terminait en refusant, nettement de consent à ce que d'Orange se démît de ses charges. Le Prmce lut ou écouta tous ces éloges et les apprécia à leur valeur exacte. Il savait très bien que tout cela n était que pure hypocrisie. Il n'en était pas plus la dupe que s il avait connu la lettre envovée par Marguerite à Philippe, quelques semaines plus tard et dans laquelle elle déclarait « savoir parfaitement que 1 intention d Orange était de tirer parti des désordres imminents, en vue de conquérir les Provinces et d'en diviser tout le territoire entre lui-même et ses amis » Rien n était plus radicalement faux que cette basse et ridicule accusation.

La conduite du Prince avait été jusqu'ici et continuait à être à la fois conséquente et loyale. Il procédait pas à pas à mettre le monarque dans son tortmais le seul artifice dont il fit usage, c'était dé s établir lui-même de plus en plus solidement dans son droit II était au pouvoir du monarque de convoquer les Ltats-Génôraux, si hautement réclamés par la nation tout entière, d'abolir l'inquisition, de renoncer à ] a persécution, d'accepter le grand fait de la Réforme. Pour entrer clans cette voie, il est vrai, le Roi eut dû cesser d'être Philippe II. Mais pour fléchir un seul instant dans ses tentatives de l'y faire entrer, le Prince eût dû cesser d'être Guillaume d'Orange S'il avait réussi, il n'y eût eu ni trahison ni République de Hollande. Sa conduite, quand écla-

tèrent les troubles d'Anvers, fut Terme cl, sage. En admettant que son devoir lui ordonnât d'empêcher les prêches publics par la force brutale, il n'avait pas à sa disposition les moyens d'accomplir pareille œuvre. La rébellion, si c'en élait une, était de taille à se défendre. Il ne s'agissait plus de la saisir à la gorge et de l'étrangler d'une seule main, quelque ferme que celle-ci pût êlre.

Un bruit d'après lequel le Grand Drossard ou Prévôt de Brabant, par ordre du gouvernement, rassemblait dos troupes pour attaquer les Réformés pendant leurs prêches en plein air, contribua beaucoup à détruire tout ce qu'avait déjà réalisé le Prince. Les assemblées montèrent do nouveau de dix ou douze mille à vingt-cinq mille personnes, et les hommes s'y rendirent mieux munis d'armes que jamais auparavant. Quelque temps après, le zèle imprudent d'une autre autorité, armée jusqu'aux dents, — non pas toutefois de piques et d'arquebuses, comme le belliqueux prévôt et sa troupe, mais des armes plus mortelles encore de la polémique théologique, — fut bien près de faire naître une révolte générale. Une congrégation paisible et peu nombreuse se trouvait occupée à écouter l'un de ses prédicateurs dans un champ voisin des murs de la ville. Tout à coup une personne inconnue, au costume sévère et à la démarche compassée, interrompit l'orateur, en donnant un démenti tout net h ce que ce dernier venait d'avancer. Le ministre lui répondit vivement et affirma de nouveau l'opinion combattue. L'étranger, évidemment versé dans les questions religieuses, répliqua avec chaleur et volubilité. Le prédicateur, homme d'humble condition et de moyens médiocres, mit en avant tout ce qu'il pouvait déployer d'arguments, mais il était clair qu'il n'était pas à la hauteur de son adversaire. Il fut bientôt vaincu dans cette guerre de parole. Et vraiment

il pouvait l'être, car l'étranger n'était autre que Pierre Rythovius, docteur en théologie, une des fortes têtes de l'Université de Louvain, parent de l'évêque et lui-même dignitaire de l'Église. Ce savant professeur, complètement dans son élément, n'eut pas de peine à triompher, et bientôt le pauvre hérétique, plus habitué à élever l'âme de ses auditeurs qu'à embarrasser leur esprit, s'affaissa humilié et sans voix, sous l'avalanche de textes, de gloses et de dures racines hébraïques qui vint s'abattre sur sa tête. Mais le triomphe du professeur ne fut pas de longue durée, car les naïfs auditeurs, qui aimaient leur catéchiste, rageaient de le voir ainsi confondu. Aussi, sans plus de façon, ils tombèrent sur le chevalier-errant, Don Quichotte de l'Église, et le rossèrent tant et si bien -qu'il y eût peut-être laissé la vie, si la portion la plus respectable de l'assemblée ne l'eût protégé. Ceux-ci, blâmant tout haut la conduite des autres, arrachèrent le théologien des mains de ses assaillants et le ramenèrent en ville, où la nouvelle de l'événement mit aussitôt tout le monde en rumeur. On l'y jeta en prison, comme ayant troublé la paix publique, mais en réalité pour assurer sa sécurité personnelle. Le lendemain, le prince d'Orange, après lui avoir administré de sévères remontrances sur l'exhibition fort inopportune qu'il avait faite de sa science, le relâcha et le fit conduire en sûreté hors de la ville. « Et samble que ledict théologien, » écrivit le Prince à la Duchesse Marguerite, « eust mieux faict d'y point venir en la sorte que dessus, puisque, je pense, il n'en avoit commandement. »

Voilà comment, aussi longtemps qu'il put séjourner dans la métropole, ce grand homme d'État, par sa fermeté sage, prévint l'explosion à laquelle on s'attendait depuis si longtemps. D'un autre côté, son gouvernement particulier de Hollande et de Zélande

requérait également son attention. Les prêches publics s'y étaient propagés avec une rapidité prodigieuse. Des assemblées armées, que le pouvoir était absolument impuissant à réprimer, se tenaient journellement aux environs d'Amsterdam. Cependant la Duchesse ne pouvait se résoudre à lui permettre de visiter son gouvernement du Nord. Si elle le laissait s'éloigner pour un jour d'Anvers, c'était pour l'appeler à son aide dans de nouvelles complications surgies entre elle et les nobles confédérés. Ainsi, au plus fort de ses difficultés à Anvers, le Prince dut, obéissant aux ordres de Marguerite, se rendre à une conférence à Duffel. Voici dans quelles circonstances : pendant ce même mois de juillet, si fécond en événements, un grand nombre de signataires du Compromis s'étaient assemblés à Saint-Trond, dans le pays de Liège. Us s'y rencontrèrent le 13 du mois et y restèrent ensemble jusqu'au commencement d'août. C'était une sorte de Convention bruyante et tumultueuse, composée d'environ quinze cents cavaliers, accompagnés chacun de son écuyer et de ses hommes d'armes, la plus nombreuse et la plus significative des réunions tenues jusqu'alors. Bréderode et le comte Louis étaient les chefs de l'assemblée, laquelle, à en juger d'après le nombre et l'espèce de ceux qui la composaient, ne promettait ni grand esprit d'ordre dans ses démonstrations, ni résultats fort satisfaisants. C'était une manifestation des plus inopportunes. Cette Convention était trop nombreuse pour délibérer, d'un caractère trop séditieux pour inspirer confiance. Les nobles avaient pris leurs quartiers partout, dans les auberges et les fermes des environs, plusieurs même campaient en plein champ. C'était un bruit continuel d'orgies et de chansons, entremêlées de disputes, de clameurs et parfois même du cliquetis des épées entrecroisées. On eût plutôt dit une des assemblées des vieux Bataves

encore sauvages, réunis à la mode germanique pour élire un roi, au milieu de rauques acclamations, de libations sans fin, et du retentissement des piques et des bouchers enl rechoqués, qu'une rencontre convenue dans un but sérieux, noble, entre les descendants civilises de ces vieux Germains. Une foule d'oisifs, de vagabonds, de mendiants, se mêlaient tous les jours aux groupes de cette aristocratique compagnie, se joignant avec un empressement tout naturel au cri sans cesse répété de « Vivent les Gueux. » Il n'était pas possible que si peu de temps après leur baptêmc.ceux qui s étaient intitulés eux-mêmes « les gueux, » répudiassent tout rapport avec l'antique et respectable confrérie dans laquelle ils venaient de s'enrôler

Les Confédérés discutèrent, pour autant "qu'un échange de vociférations puisse s'appeler une discussion, principalement deux questions : celle de savoir si, dans le cas où les objets primitifs de leur Requête leur seraient accordés, ils en resteraient là ou iraient plus avant ; et celle de savoir s'ils insisteraient pour exiger du gouvernement quelque garantie qu'on ne tirerait d eux aucune vengeance, à raison de leurs actes antérieurs. Sur ces deux points il y eut une grande véhémence d'argumentation et grande divergence d opinions. En dehors de cela, on prit deux résolutions très graves et très téméraires, - d'abord de garantir les populations contre toute violence pour cause d opinion religieuse; puis d'engager une certaine force de troupes allemandes, jusqu'à concurrence de mi le chevaux et de quarante compagnies d'infanterie, toutefois sur le pied provisoire (Wartgeld). On voit que ces gentilshommes étaient disposés à aller vite et loin. S ils avaient reçu avec empressement au printemps leur baptême de vin, les gueux étaient plus pressés encore de recevoir le baptême de sang Cependant il ne faut pas perdre de vue que les levées

qu'ils se proposaient ainsi, non de faire, mais de préparer d'avance, avaient un but purement défensif. Pour le cas où le Roi, comme cela semblait probable, arriverait aux Pays-Bas, l'épée et la torche à la main, ils eussent trouvé là un moyen tout formé de résistance.

Le 1.8 juillet donc, le prince d'Orange, à la pressante demande de la Régente, eut une entrevue à Duffel avec une députalion des seigneurs confédérés. Le comte d'Egmont l'assista dans cette mission. La conférence ne fut pas trop satisfaisante. Les députés de Saint-Trond, Bréderode, Culembourg el d'autres, échangèrent avec les deux gouverneurs leurs anciens arguments. On rappela aux confédérés, qu'ils s'étaient rendus responsables de la franquililé publique, pour aussi longtemps que la Régente tiendrait ses promesses ; que la Duchesse ayant déjà envoyé à Madrid deux ambassadeurs de distinction, pour arriver, si la chose était possible, à satisfaire les vœux des Nobles, il était du devoir de ceux-ci de dégager leur parole, qu 'ils devaient employer leurs efforts à l'aire cesser les réunions armées plutôt que de les encourager par leur exemple, et que s'ils voulaient se mettre avec zèle à réprimer les tumultes, la Duchesse était prête à déclarer, en son propre nom et en celui de Sa Majesté, que la présentation de la Requête avait produit beaucoup de bien.

Les nobles répondirent que les serments n'étaient plus qu'une comédie ; que la Régente les dupait ; que la persécution était plus ardente que jamais ; que la « Modération » était un leurre ; que les lettres envoyées aux inquisiteurs pour leur recommander « modestie et discrétion » étaient du papier jeté ; qu'on avait mis à prix la tête des prédicateurs comme s'ils étaient des bêtes féroces ; qu'on ne cessait de menacer le pays d'une invasion d'Espagnols ; que la convoca-

Hi

tion des États-Généraux avait été illégalement suspendue ; que le peuple avait enfin été poussé au désespoir et que c'était la conduite du gouvernement et non celle des confédérés qui avait porté les Réformés à se départir de leur réserve antérieure, et à se rassembler hardiment par dixaines de milliers dans les campagnes, non pour défier leur Roi, mais pour adorer leur Dieu.

Telle fut en résumé la conférence de Duffel. Gomme conclusion, on rédigea un acte que Bréderode soumit à la réunion et qu'il proposa de remettre à la Duchesse pour qu'elle l'approuvât. En conséquence, vers la fin du mois, Louis de Nassau se rendit à Bruxelles en compagnie de douze confédérés, que l'on appela familièrement ses douzes apôtres. Reçu par Son Altesse au Conseil, il déposa devant elle un document où étaient exposées les vues des confédérés. Ceux-ci y déclaraient être tout prêts à monter à cheval contre tout ennemi étranger, mais aussi être bien résolus à ne jamais tirer l'épée contre leurs compatriotes innocents. Ils soutenaient que leur conduite passée ne méritait que des éloges, et qu'en demandant des lettres de sauf-conduit, tant à la Duchesse qu'aux Chevaliers de l'Ordre, ils n'étaient point guidés par l'idée qu'ils eussent un pardon à solliciter, mais par une certaine répugnance à entrer, sans cette garantie, en négociation sur des objets relatifs à la tranquillité publique. Toutefois si on leur assurait que les intentions de la Régente étaient bienveillantes et qu'on ne nourrissait aucun désir de tirer vengeance du passé ; si, de plus, elle consentait à s'en fier aux conseils de Horn, d'Égmont et d'Orange, et à ne prendre aucune mesure importante sans leur concours; si, surtout, elle voulait convoquer les États-Généraux, alors, mais alors seulement, les confédérés consentiraient à l'aire tous leurs efforts pour maintenir la paix, refré-

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ner l'impétuosité du peuple et calmer le désespoir général.

Voilà ce que voulaient Louis de Nassau et ses douze apôtres. Il faut avouer, quoi que l'on puisse penser de la justesse de ces vues, qu'on ne saurait leur refuser une grande hardiesse. La Duchesse devint furieuse. Si déjà le langage tenu au mois d'avril lui avait semblé audacieux, évidemment cette nouvelle requête devait lui sembler, pour employer ses propres expressions, « de plus maulvais goust et plus dure digestion que la première. » Aussi répondit-elle d'une manière peu bienveillante, hautaine et ambiguë, en réservant toute décision sur ces propositions jusqu'après leur discussion au sein du Conseil d'État, et en annonçant qu'elle les soumettrait également aux Chevaliers de la Toison d'Or, qui devaient, le 26 août, tenir une assemblée.

L'entretien continua encore quelques instants, mais sans plus de résultat. D'Esquerdes se plaignit de ce que les confédérés étaient en butte à d'incessantes calomnies, et demanda qu'ils fussent confrontés avec leurs diffamateurs, et que ceux-ci fussent punis.

«J'entends bien,» dit Marguerite en l'interrompant, «vous vouldriez faire la justice de vous mesmes, adoncq vous seriez le Roy. » Ces nobles sans scrupule allèrent ensuite jusqu'à l'avertir que s'ils étaient forcés, par des violences, à chercher des moyens de lé-, gilime défense, ils trouveraient, dans certains pays, des amis tout assurés. La Duchesse, frappée probablement de l'audace de cette déclaration, leur demanda, prétend-on, de s'expliquer plus clairement. En réponse, les confédérés lui firent observer qu'ils avaient des ressources aussi bien en Allemagne que dans les Provinces. Le Conseil d'Etat décida qu'accepter les propositions des confédérés, c'était établir un vrai triumvirat, et la Duchesse écrivit à son frère,

expressément pour le mettre en garde contre toute acceptation des dites propositions. L'assemblée de Saint-Trond se sépara enfin, après avoir fait de violentes démonstrations sans en retirer aucun avantage, et après avoir prêté le flanc à divers soupçons, pour la plupart sans fondement, mais dont quelques-uns cependant étaient justes.

Avant de faire connaître en résumé au lecteur la politique tant publique que secrète qu'adopta le gouvernement à Madrid et à Bruxelles, en conséquence des manifestations, il est nécessaire que nous exposions une série d'événements saisissants qui vinrent précisément, en ce moment, augmenter encore les complications de la situation et influer de la façon la plus funeste sur l'état de la chose publique.

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