LE PREMIER COUP DE VENT
L'architecture religieuse dans les Pays-Bas. — La guerre aux images. — Description de la cathédrale d'Anvers. — Fête de l'Ommegang. — Troubles précurseurs. — Les Iconoclastes a \iivits. — Episodes de la guerre aux images dans différentes villes. — Les événements de Tournai. — Le prêche du ministre Wille. — Panique occasionnée par Un petit garçon. — Sac des églises de Tournai. — Exhumation du duc Adolphe de Gueldres. — Défaite et massacre des Iconoclastes à Anchin. — La St-Barthélemy à Valenciennes. — Caractères généraux de l'Iconoclastie. — Témoignage des contemporains en faveur de la probité des mutins. — Consternation de la Duchesse. — Projet de s'enfuir à Mons. — Avis de Horn et des autres seigneurs. — L'accord du 25 août.
Los Pays-Bas comptaient un nombre extraordinaire d'églises et de monastères. La splendide architecture, l'exquise ornementation de ces monuments, avaient été, dans ce pays, les premières manifestations du développement intellectuel. Dans ces cités, ces bourgs, ces villages, donl l'immense multitude se pressait sur ce sol étroit, s'étaient accumulées, sous l'empire de circonstances communes à toute la chrétienté, d'énormes richesses ecclésiastiques. On no
verra plus se reproduire les causes qui, dans les premiers temps, couvrirent le sol de l'Europe de ces magnifiques créations de l'art chrétien. Ces œuvres anonymes, quoique entièrement originales, furent les premiers essais du génie gothique, lorsqu'il sortit de son long sommeil des temps barbares. La première poésie de la race germanique tut taillée et ciselée dans la pierre. Autour des solides principes de piété, alors si fermement enracinés dans le sol, s'enlacèrent les sarments pleins de grâce el de vigueur nés de l'esprit fraîchement réveillé. Tout ce que la science inventait, tout ce que l'art modelait, loul ce que le génie mécanique osait, tout ce que l'opulence prodiguait, tout ce qu'il y avait de forces humaines aspirant à se manifester d'une façon pacifique, partout où s'agitait l'énergie vitale qui pousse l'homme instinctivement à créer et à orner, — a une époque où la violence brutale et la deslruclivilé étaient les tendances générales de l'humanité, — tout se groupa autour de ces temples magnifiques, quand leurs faîtes orgueilleux vinrent enfin a sortir des brumes qui depuis si longtemps ensevelissaient le monde.
Il y avait des centaines d'églises plus ou moins remarquables dans les Pays-Bas. Quoiqu'une critique sévère puisse regretter de rencontrer dans ces productions locales de la grande école germanique, le cachet de cette tendance pratique qui est le signe dislinctif des rameaux balaves et flamands; quoiqu'elle puisse y constater une déviation du principe mystique qui, pour mieux symboliser les aspirations de l'humanité vers l'objet infini de ses adorations au ciel, avait quelque pou négligé les besoins des adorateurs sur la terre, — quoique les nefs puissent être trop larges et les colonnes trop espacées, abstraction faite toutefois de l'aise des fidèles, — il est néanmoins incontestable que parmi les églises des Pays-Bas se
trouvaient de véritables chefs-d'œuvre d'architecture religieuse, qui faisaient resplendir d'un vif éclat le génie batave et belge du xm" et du xrv" siècle. La plupart de ces monuments étaient remplis de peintures d'une école qui, sous le rapport de l'âge et du mérite, dépassait sa sœur d'Allemagne. Tous étaient littéralement peuplés de statues. C'étaient, dans tous, des chapelles surchargées d'ornements, car pendant de longues générations, les temples n'avaient cessé de s'enrichir des repentirs de l'opulence qui, par ses dons, achetait l'absolution des crimes et se frayait vers le ciel une route plus facile.
Dans le bref espace d'une demi-douzaine de jours et de nuits d'été, sévit soudain une tempête qui détruisit tous ces trésors. Presque tous ces temples furent entièrement dépouillés de ce qui les ornait, non dans un but de pillage, mais uniquement dans un but de destruction. A peine une ville ou une province échappa-t-elle à cette dévastation. L'art pleurera toujours ces pertes douloureuses ; l'humanité ne pourra jamais voir sans regret que le principe des réformes soit ainsi toujours prêt à dégénérer en principe de destruction ; mais on ne saurait cependant adresser une censure bien sévère à l'esprit qui fit naître ces actes, certes brutaux, mais non féroces. Ces images, unies comme elles l'étaient à l'impitoyable persécution qui si longtemps avait désolé ces provinces, ces images avaient cessé d'être des statues, elles étaient devenues humaines et haïssables ; le peuple se souleva contre elles et les condamna toutes indistinctement.
Sans aucun doute, la fureur des Iconoclastes est des plus déplorables ; car les trésors qu'ils détruisirent ne sauraient guère se remplacer. Le temps de bâtir et de décorer de vastes cathédrales n'est plus. Certainement, notre époque positive et paisible, mais
moins poétique peut-être, tout en s'occupant plutôt du présent, préférera l'avenir au passé. Elle glorifiera Dieu plutôt en employant ses richesses à fertiliser les plus obscurs bas-fonds de l'humanité, qu'en érigeant ces temples magnifiques pour y laisser s'agenouiller des pauvres. Vêtir ceux qui sont nus, sauver les criminels nourrir les affamés, moins par des aumônes et par des homélies que par des institutions qui préviennent et une législation qui protège, et surtout par a large diffusion d'une instruction générale qui élève le niveau intellectuel des masses à un degré qu'atteignaient à peine les privilégiés dans les temps antérieurs i : cest là certes une tâche bien aussi noble que celle d entasser des monuments gigantesques à la plus grande gloire de l'Église.
Il serait fastidieux de raconter en détail les événements qui caractérisèrent la fameuse guerre aux images dans les Pays-Bas. Comme Anvers fut le point central de ces manifestations, et comme il y avait plus de richesses et de magnificence dans la grande cathédrale de cette cité que dans aucune autre église du nord de l'Europe, il suffira de donner une rapide esquisse des événements qui s'y produisirent. Par le spectacle qu il donna dans cette ville, l'esprit qui dominait chez les Iconoclastes sera suffisamment mis en lumière.
L'église de Notre-Dame, que Philippe venait tout récemment de convertir en cathédrale, datait de l'an 1124, quoiqu elle doive à plus juste titre être considérée comme une œuvre du xiv" siècle. Son chapitre de chanoines avait été primitivement fondé dans d autres lieux par Godefroid de Bouillon, - le héros brabançon, qui fut la. romantique incarnation du lyrisme religieux de son époque, qui, ayant le premier escalade les murailles de Jérusalem délivrée, fut le premier roi chrétien de cette cité, mais refusa d'accep-
ter un diadème d'or là où le Sauveur avait été couronné d'épines ; le Flamand, dont la vie et la mort furent bien l'épopée qu'après plusieurs siècles le grand poète d'Italie traduisit en vers immortels, est ici bien placé, allié au sévère poème architectural qui devait être la gloire de ses domaines héréditaires. Le vaisseau de l'église, — dont l'intérieur et les gracieuses perspectives échappent au blâme articulé contre plusieurs églises des Pays-Bas, auxquelles on a reproché de trop ressembler aux palais municipaux dont elles devaient donner l'idée, — fut terminé pendant le xiv" siècle. La belle façade et la grande tour ne furent achevées qu'en 1518. La flèche hardie et presque unique, gigantesque tige au sommet de laquelle devait s'épanouir la fleur terminale de cette grande conception architecturale, mit un siècle à grandir. S'élançanf à une hauteur d'à peu près cinq cents pieds au-dessus d'un vaisseau de la même longueur, elle était le digne symbole des aspirations vers l'infini qui caractérisent l'architecture gothique. Tant extérieurement qu'intérieurement, la Cathédrale était l'expression parfaite de l'esprit de la dévotion chrétienne. Au milieu de l'immense accumulation d'images, des ornements excessifs, des innombrables épisodes, de la variété infinie des détails de l'œuvre, la pensée mère, centrale, ne cessait pas d'être visible. Tout tendait vers le ciel, depuis la flèche perdue dans les nuages jusqu'à la niche qui enchâssait le moindre saint sculpté des chapelles d'en bas. Ce n'était pas, comme les temples païens, un sanctuaire destiné à renfermer des dieux visibles, c'était un édifice tel que les hommes pussent y adorer l'Être invisible caché dans les royaumes célestes.
L'église, placée au centre de la ville, battue du flot incessant des rues les plus bruyantes de la plus active métropole de l'Europe, était comme une île sacrée au
milieu d'un eoéan tumultueux. Au sein d'un crépuscule perpétuel, surgissaient d'un sol marqueté de lueurs prismatiques et d'ombres sépulcrales, des jets de colonnes élancées en splendide profusion. Les troncs de cette forêt de pierres s'élevaient à une hauteur vertigineuse, et leurs branches, s'entrelaçantdans l'espace, formaient un dais impénétrable. Des feuillages, des fleurs et des fruits en masses luxuriantes ; des oiseaux, des quadrupèdes étranges, des griffons et des chimères en multitudes innombrables ; la flore désordonnée et la faune fantastique d'un monde vierge ou fabuleux, semblaienl couvrir et animer les troncs alignés et les branches courbées, tandis que les vibrantes symphonies ou les murmures mourants de l'orgue rappelaient le bruit du vent courant à travers la forêt, — tantôt la voix formidable de l'ouragan, tantôt la douce cadence de la brise du soir.
A l'intérieur, l'église était d'une richesse qui défie toute description. Tout ce que l'opulence dévote et l'esprit d'invention pouvaient imaginer de précieux : boiseries, bronzes, marbres, argent, or, bijoux exquis, ornements d'autels éblouissants, s'y étalaient avec une prodigalité sans exemple. Les larmes de repentir de plusieurs siècles avaient incrusté l'intérieur de leurs brillantes stalactites. Divisé en cinq nefs entourées d'une rangée extérieure de chapelles, mais sans cloison ni séparation d'aucune sorte, le grand temple apparaissait dans une majestueuse unité, et faisait une impression d'autant plus profonde que les perspectives y semblaient infinies. Les riches bourgeois, les vingt-sept gildes, les six confréries militaires, les associations littéraires, sans compter une foule d'autres congrégations séculières ou religieuses, avaient chacune leur chapelle et leur autel particuliers. Le pavement était couvert de pierres tumulaires à l'effigie de croisés bardés de 1er ou de pieuses dames ; des ban-
niôres pendaient aux voûtes ; les écussons des chevaliers de la Toison d'Or décoraient les colonnes, — de la Toison d'Or, de cet ordre qui symbolisait l'industrie flamande et dont cependant les empereurs et les rois étaient fiers d'être membres. Aux larges et hautes fenêtres resplendissaient des vitraux magnifiques : des scènes de l'Écriture, d'antiques portraits, de naïves allégories, peints de ces couleurs brillantes dont l'art pleure encore le secret perdu. Les rayons du jour graduellement éteints dans la pénombre ou colorés d'un éclat fantastique ; les prêtres couverts de robes d'or et chantant dans une langue inconnue ; les sublimes accents de l'harmonie chorale ; l'odeur suffocante de la myrrhe et de l'encens, réveillant dans l'imagination les scènes de l'Orient et les grandes images de l'Écriture Sainte, tout concourait à enivrer et a exalter les sens. Les plus puissants et les plus humbles devaient se croire égaux dans cette enceinte sacrée, où même le meurtrier souillé de sans était en sûreté, et où le bras de la justice humaine était paralysé.
Mais déjà l'œuvre de décadence avait commencé. Aux yeux de multitudes qui croissaient de joui' en jour, l'atmosphère avait cessé d'être sacrée. Plutôt encore les rites sanguinaires des druides de Belgique, plutôt les hurlements des victimes égorgées dans « la sombre horreur des forêts du désespoir», au temps des ancêtres païens de la nation, que ce bizarre mélange de musique divine, de couleurs éclatantes, de pompeuses cérémonies et de bûchers, de glaives et de potences sans cesse en action, qui depuis un demisiècle faisaient revivre un nouveau système de sacrifices humains,
Telle était l'église de Notre-Dame à Anvers. Telle était aussi, envers ce trésor architectural, l'indifférence ou l'hostilité des citoyens, dans une ville où .jadis toute la population eût sacrifié sa vie pour la
défense de ce qu'elle regardait comme la gloire et la couronne de la métropole.
i L D e A P ™ Ce d'Orange avait été vivement sollicité par la Régente d assister à la conférence de Daffel Mais à son retour à Anvers, il consentit, sur les instances
alZ7x àU ^' àdîfférer S ° n ^part jusquTe que le 18 août tût passé. Le treize de ce même mois,
d accord avec les magistrats, il avait publié une ordonnance qui défendait les prédications dans l'intérieur des villes. Une députalion de marchands et d'autres citoyens lui avait, à son arrivée, présenté une requête tendant à obtenir l'autorisation de pratiquer la religion réformée dans la cité. Le Prince refusa péremptoirement celle permission, elles députés aussi bien que leurs constituants acquiescèrent à cette décision par égard et par respect spécial pour le Prince Cependant il écrivit à la Duchesse pour l'informer qu il serait difficile et môme impossible de mainlenir longtemps une telle situation, et que son départ de la cité serait probablement suivi d'une explosion II 1 avertit que quitter Anvers dans ces conjonctures di faciles, serait pour lui un acte grave d'imprudence Néanmoins, dans l'opinion de Marguerite, l'assemblée des chevaliers de la Toison réclamait impérieusement la présence du Prince à Bruxelles. Elle écrivit lettres sur lettres pour l'engager à quitter Anvers immédiatement.
f . Le ] 18 ] a0Ût était le J° ur do la S ran de et antique tête de 1 Ommegang. La grande procession, dont le principal but était de promener autour de la cité une image colossale de la Vierge, franchit comme d'habitude les portes de la cathédrale. L'image parée et chargée d'or s'avançait portée sur les épaules de ses adorateurs, suivie des ghildes, des confréries militaires, des rhétoriciens, des congrégations religieuses, tous en costumes magnifiques, portant des bannières
blasonnées, et parcourant les rues en marche triomphale, au son des trompe! tes et des tambours. Ce pompeux étalage, plein de majesté, mais aussi do bruit, était précisément le spectacle le mieux fait à ce moment pour irriter les esprits protestants et amener des troubles. Cependant aucune explosion violente de mécontentement ne se fit jour. Une bande de populace railleuse suivit constamment la procession, mais elle s'en tint à des paroles et à des gestes outrageants. Pendant toute sa route, l'image ne cessa d'être saluée de ricanements, d'imprécations et de grossières injures. « Mieken ! Mieken ! (petite Marie) ton « heure est venue, c'est ta dernière promenade. La « cité est fatiguée de toi. » Telle était la réception que rencontrait l'image de la Sainte -Vierge auprès de la population fatiguée de ces mômeries surannées. Quelques projectiles furent bien lancés de loin en loin pendant le parcours de la procession, mais sans occasionner aucun dégât. Quand l'image fut réintégrée en sa place accoutumée et que la cérémonie eût enfin été menée, non sans quelque hâte, à bonne fin ; personne ne douta qu'il y avait grandement à se féliciter de ce que tout s'était passé sans tumulte.
Le lendemain matin, on put voir une grande foule rassemblée devant la cathédrale. Au lieu d'être placée au centre de l'église où, d'ordinaire dans toutes les occasions du même genre, elle restait pendant toute la semaine après la procession, attendant les hommages de ses visiteurs, l'image de la Vierge avait été ignominieusement reléguée dans l'intérieur du chœur, derrière des grilles de fer. On avait jugé imprudent de la laisser exposée à des mains sacrilèges. La précaution avait fait rire. Un grand nombre de vagabonds de mauvaise mine, d'apprentis désœuvrés, de gamins en guenilles, rôdaient aux alentours de
l'image, accrochés aux barreaux du grillage, la cherchaient du regard et se livraient à de brutales plaisanteries. «Mieken, Mieken,» criaient-ils, « prends-tu donc peur si vite? pourquoi regagnes-tu si tôt ton nid ? Te crois-tu hors de toute atteinte ? Prends garde à toi, Mieken ! Ton heure approche ! » D'aulres, amassés autour de la balustrade, criaient « vivent les gueux, » et d'une voix rauque ordonnaient à l'image de se joindre à ce cri. Puis, abandonnant la place, cette canaille se mettait à errer paresseusement clans tous les recoins du temple magnifique, raillant les idoles, jetant l'exécration aux ornements pompeux, l'injure aux crucifix et aux autels.
Tout à coup un homme de la bande, misérable en haillons, paraissant appartenir à la classe ouvrière, vêtu d'un pourpoint noir tombant en loques, et d'un vieux chapeau de paille, monta en chaire. Ouvrant un livre sacré qu'il trouva là. il commença à débiter à brûle-pourpoint la grossière parodie d'un sermon de moine. Quelques-uns des assistants applaudirent, d'autres crièrent « à bas ! » D'autres encore hurlèrent « Vivent les gueux ! » Les uns jetèrent des bâtons et des ordures à la tête du saltimbanque, d'autres le prirent par les jambes et essayèrent de l'arracher de là. Lui, de son côté, détendait bravement le terrain, renvoyant à la foule ses projectiles, luttant avec ses assaillants, et continuant au milieu de tout cela son discours plein de méchancetés et d'obscénités. Enfin un jeune matelot, ardent dans la foi catholique, et prompt comme le sont d'habitude les marins, gravit la chaire à revers, sauta sur l'artisan et le jeta la tête la première en bas des escaliers. Le prêcheur, en tombant, s'accrocha à son ennemi et tous deux vinrent rouler sur le pavement. Ni l'un ni l'autre ne se firent grand mal, mais un grand tumulte s'ensuivit. Quelqu'un tira un coup de pistolet et le
marin fut, blessé au bras. Les poignards brilleront, les bâtons sifflèrent dans l'air, el le plus grand nombre des assistants prenant parti contre le marin, ceux qui le protégeaient furent quelque peu contusionnés et meurtris avant de parvenir à le tirer hors de l'Église. Pendant ce jour les choses en restèrent là, et les gardiens de la cathédrale réussirent à expulser la foule et à fermer les portes avant la nuit.
Avis de ce tumulte avait été donné au Sénat ou corps des Échevins, alors assemblé à l'Hôtel de Ville, et avait jeté ces magistrats dans un grand trouble. En perdant le prince d'Orange, ils semblaient avoir perdu leur propre tête, et la première mesure qu'ils prirent fut d'envoyer un messager pour le supplier de revenir immédiatement. En attendant, il était nécessaire qu'ils fissent quelque chose par eux-mêmes. Il était évident qu'une tempête se préparait. La peste qui s'étendait si rapidement par toutes les Provinces, serait bientôt au milieu d'eux. Les symptômes de cette visite si redoutée ne se manifestaient que trop clairement déjà. Quelles précautions prendre ? Lancer une proclamation ? Ces documents avaient été tellement prodigués depuis quelque temps, qu'ils avaient perdu toute vertu. Ce n'était pas le moment de proclamer l'autorité, mais bien de l'exercer. Requérir les chefs de quartiers (ivyckmeesters) et leur ordonner de mettre sur pied et d'armer immédiatement leurs compagnies respectives ; réunir les capitaines des confréries militaires ; rien n'eût été plus opportun en cas d'invasion ou d'émeute ordinaire, mais qui pouvait savoir jusqu'à quelle profondeur le venin avait pénétré dans le corps politique ; qui pouvait savoir quel degré d'empressement la milice bourgeoise mettrait à obéir aux ordres des Magistrats ? Il valait mieux ne publier aucune proclamation, si l'on n'était pas sûr de pouvoir en faire exécuter par t. a. 16
force les disposilions ; il valait mieux ne point convoquer les citoyens, si l'on devait douter de leur obéissance. Appeler à l'aide, quand les choses étaient déjà si avancées, des troupes mercenaires ? Mais leur apparition clans ce moment de crise n'enflammerait-ellr' pas la rage des sectaires plutôt que d'intimider leur insolence ? Jamais magistrats ne lurent dans une perplexité plus grande. Ils ne savaient quelle serait la conduite la plus sûre, et dans leur crainte d'agir mal, les Échevins ne firent rien. Après une délibération longue et agitée, l'honnête Bourgmestre et ses assesseurs retournèrent au logis se mettre au lit, dans l'espoir que les flammes menaçantes de la guerre civile s'éteindraient d'elles-mêmes, ou que peut-être leurs rêves leur inspireraient cette sagesse qui semblait faire défaut à leurs veilles.
Le lendemain matin, les Réformés voyant qu'aucune précaution n'avait été prise, sentirent naturellement leur audace s'en accroître. De bonne heure, la cathédrale fut envahie par une foule nombreuse dont l'aspect misérable el les regards farouches promettaient un dénouement moins paisible à cette journée et à la suivante. L'imoge de la Vierge fut eu butte aux mêmes défis et aux mêmes imprécations ; le cri des gueux retentit de nouveau en longs hurlements sous les voûtes majestueuses. Plusieurs heures se passèrent sans acte de violence, mais la foule ne cessait de grossir. Quelques incidents, comme poussés à la dérive devant l'événement, vinrent selon l'habitude indiquer l'approche de la tourmente. Une vieille femme des plus vulgaires fut l'origine de l'explosion iconoclastique à Anvers. Depuis des années, on la voyait assise devant la porte de la cathédrale, vendant des cierges et des galettes, et vivant maigrement des profits de son petit commerce et des pièces de monnaie qu'on lui donnait quelquefois par charité. Plusieurs
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des vagabonds qui composaient les groupes se mirent à agacer la vieille revendeuse; ils se moquèrent do sa marchandise bénite ; ils enchérirent sur les grossiers propos dont sa position lui avait permis de faire ample provision ; ils lui crièrent que l'heure était venue où son trafic idolâtre allait cesser pour toujours, et où elle et sa patronne Marie allaient être ensemble mises de côté. La vieille femme, furieuse, ripostait aux menaces par d'autres menaces et aux injures par d'autres injures. Passant des paroles aux actes, elle se mit à ramasser à terre tout ce qui pouvait servir de projectile ou d'arme offensive et à le jeter autour d'elle dans toutes les directions. Ses agresseurs se défendirent comme ils le purent. Ayant détruit toute son échoppe, ils provoquèrent la foule à prendre son parti. Les passants s'attroupèrent ; la foule grossissant sans cesse, la cathédrale fut bientôt remplie jusqu'aux bords ; une formidable émeute se préparait.
Plusieurs personnes coururent alarmées à l'Hôtel de Ville, porter la nouvelle de ce désordre aux magistrats. Jean Van Immerzeel, margrave d'Anvers, s'y trouvait en conférence avec le Sénat et attendait l'arrivée des Wyckmeesters qu'on avait enfin cru bon de convoquer. En apprenant la nouvelle de cette sédition, que la milice bourgeoise requise à temps eût aisément prévenue, les échevins décidèrent qu'il fallait se rendre en corps à la cathédrale, pour y calmer la populace par l'imposante dignité de leur présence. Le Margrave, qui était le premier officier du pouvoir exécutif do cette petite république, se dirigea donc vers la cathédrale, suivi de deux bourgmestres et de tous les échevins. D'abord leur autorité, leurs sollicitations et leur influence personnelle, produisirent un bon effet; quelques-uns de ceux qui étaient au dehors de l'église consentirent à se retirer, et au dedans le tumulte cessa presque entièrement. Mais comme la
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nuit était fout proche, une grande partie de la populace voulut pester pour les offices du soir. On leur assura qu'il n'y en aurait pas ce jour-là, et que pour cette fois le peuple pourrait bien se passer de vêpres. Plusieurs des assistants ayant alors manifesté l'intention de quitter la cathédrale, on insinua aux sénateurs que s'ils voulaient ouvrir la marche, tout le monde suivrait leurs pas, et que chacun s'en retournerait ainsi au logis. Les bons magistrats acceptèrent l'avis, peu soucieux peut-être de remplir plus longtemps les dangereuses et vulgaires fonctions d'officiers de police. Avant de se retirer, ils prirent la précaution de fermer toutes les portes de l'église, sauf une qu'ils laissèrent ouverte, afin que ceux des séditieux qui s'y trouvaient encore eussent toute facilité pour s'en aller. Apparemment il ne vint pas à l'esprit des échevins que cette porte permettait à ceux du dehors d'entrer aussi facilement qu'elle permettait de sortir à ceux du dedans. Celte conséquence imprévue fut cependant ce qui arriva. A peine les sénateurs s'étaient-ils retirés, que la populace, se précipitant par la seule porte ouverte, maîtrisa le Margrave qui, avec quelques subalternes, était resté en arrière, essayant vainement par des menaces et des exhortations d'apaiser le tumulte, le poussa ignominieusement hors de l'église et en ouvrit au large toutes les portes. Alors la multitude fît irruption comme une mer furieuse. La cathédrale tout entière était à la merci d'une masse séditieuse dont les intentions étaient évidemment des plus mauvaises. Les sacristains et les marguilliers chargés de la garde du trésor de l'église, après quelques vains efforts pour sauver les objets les plus précieux, se retirèrent. Ils coururent porter cette nouvelle aux sénateurs qui, accompagnés de quelques hallebardiers, se hasardèrent de nouveau à descendre sur les lieux. Mais ce ne fut que
pour un moment, car terrifiés par les clameurs furieuses qui venaient de l'intérieur de l'église, comme si des puissances souterraines et invisibles y préparaient une castalrophe qu'aucune force humaine ne pouvait arrêter, les magistrats s'enfuirent précipitamment. Craignant que la prochaine attaque ne fût pour l'Hôtel de Ville, ils concentrèrent sur ce point toutes leurs forces disponibles et abandonnèrent la magnifique cathédrale à son destin.
Alors, pendant que les ombres de la nuit venaient assombrir encore le perpétuel crépuscule de l'église, l'œuvre de destruction commença. Au lieu de l'office du soir, retentirent les accents énergiques d'un psaume, hurle par mille voix furieuses. Ce fut comme li' signal convenu d'une attaque générale. Une bande de pillards se précipita sur l'image de la Vierge, la traîna hors de son refuge, plongea des dagues dans son corps insensible, lui arracha, ses parures et ses broderies précieuses, brisa l'image en mille pièces et en éparpilla les débris sur le sol. Une clameur sauvage monta vers les voûtes, et alors l'œuvre de destruction marcha avec une incroyable rapidité. Les uns étaient armés de haches, d'autres de massues, d'autres de pesants marteaux; d'autres encore apporta nul des échelles, des poulies, des cordes et des leviers. Les statues tombèrent précipitées de leur niche ; les peintures furent arrachées des murailles, les merveilleux vitraux mis en pièces, les antiques tombeaux fracassés ; tout ornement sculpté, quelque inaccessible qu'il parût, fut brisé sous les marteaux audacieux et infatigables. Doués, eût-on dit, d'une force et d'une agilité surnaturelle, ces furieux iconoclastes suspendus à des hauteurs vertigineuses, criant et pillant, comme une troupe de singes malfaisants, arrachaient, pleins de joie triomphante, les fruits qui avaient mis des siècles à mûrir. En un espace de temps merveil-
l'eusement court ils eurent accompli leur tâche. Un groupe colossal et superbe du Sauveur crucifié entre les deux larrons, ornait le maître-autel. La statue du Chris! fut arrachée de sa place à l'aide de cordes et de poulies, tandis que les malfaiteurs laissés debout, ironie amère el sacrilège, restèrent seuls à représenter le groupe do marbre qu'on venait de détruire. Une fort belle pièce d'architecture décorait le chœur, — le « reposoir » comme on l'appelait, el qui servait de châsse au corps du Christ. Cet ouvrage célèbre et admiré était supporté par une seule colonne, et s'élevait d'arche en arche et de pilier en pilier jusqu'à la hauteur de (rois cents pieds pour aller se perdre au plus haut de la voûte. « En peu d'instants ce ne fut qu'un monceau de décombres. » Les statues, les images, les peintures, les ornements sculplés, à mesure qu'ils venaient joncher le sol, étaient brisés à coups de marteau, fendus à coups de haches, foulés aux pieds, déchirés el mis en pièces. Une troupe de prostituées, munies de cierges pris aux autels, faisaient cercle autour des destructeurs et éclairaient leur travail. Rien n'échappa h leur insatiable rage. Ils profanèrent soixante-dix chapelles, forcèrent tous les coffres du trésor, passèrent audessus de leurs haillons sordides les splendides vêtements sacerdotaux, rompirent le pain consacré, el, versant le vin des sacrifices dans les calices d'or, ils burent à grandes rasades à la santé des gueux. Ils brûlèrent tous les missels et les manuscrits précieux, el graissèrent leurs souliers de l'huile sainle qui servait à oindre les rois et les prélats. On dirait qu'en chacune de ces malfaisantes créatures s'était incarnée la force de cent, géanls. Car sans cela, comment celle monslrueuse profanation eûl-elle pu s'accomplir pendant les courtes heures d'une nuit d'été, par une bande d'hommes ? Il y avait une , 'multitude immense
de spectateurs, comme toujours en pareille circonstance, mais les pillards actifs étaient très peu nombreux.
Le temple le plus noble et le plus riche des Pays- Bas n'était plus qu'une ruine, mais la fureur des dévastateurs n'était pas assouvie, elle n'était qu'alléchée. Munis chacun d'une torche enflammée, ils se précipitèrent hors de l'église et se mirent à parcourir les rues en hurlant : « Vivent les gueux ! » Ce cri vint ébranler par toute la ville le lourd silence do minuit, pendant que la bande féroce courait de tous eûtes, brisant sur son passage le- images de la Vierge, les crucifix, les statues de saints, tous les emblèmes catholiques qu'elle rencontrait. Toute la nuit, ils errèrent d'un temple à l'autre, renversant tout sur leur chemin. Avant la venue du jour, ils avaient ravagé trente églises dans l'inférieur delà ville. Us forcèrent l'entrée des monastères, y brûlèrent d'inestimables bibliothèques, y détruisirent les autels, les statues, les tableaux, et, descendant dans les caves, y défoncèrent toutes les futailles qui s'y trouvaient, confondant en un seul flot les vieux vins ellabonne bière qui depuis des années consolaient les saints moines dans leur retraite. Us envahirent les couvents de femmes, dont les habitantes, saisies d'une terreur panique, coururent chercher un asile chez des amis et des parents. Les rues étaient remplies de moines et de religieuses, tremblant, gémissant, fuyant de toutes parts, pour échapper aux serres de ces féroces calvinistes. Mais leurs terreurs étaient imaginaires, car, et ce n'est pas un des traits les moins remarquables de ces mouvements, les personnes ne furent l'objet d'aucune injure, d'aucune insulte; et de toutes les immenses valeurs détruites, pas une obole ne fut détournée. Ce n'était pas une guerre aux images vivantes, c'était une guerre aux images taillées, et le sentiment qui pous-
sait au massacre n'était mêlé d'aucun désir de pillai Les principaux habitants d'Anvers, s'attendant à tout moment à voir se détourner l'orage des édifices sacrés pour s attaquer aux demeures privées, et le vol, le rapt et le meurtre suivre le sacrilège, restèrent debout toute la nuit, se tenant prêts à soutenir l'attaque et à défendre leurs foyers, bien qu'ils laissassent profaner les autels. La précaution était superflue. Les catholiques prétendirent que les confédérés et autres prolestants riches avaient organisé cette bande de misérables pour la maigre pitance de dix sols par jour. D'autre pari, plusieurs se persuadèrent que les catholiques avaient eux-mêmes tramé tout l'attentat afin de jeter de l'odieux sur les Réformés. Les doux suppositions sont égalemenl fausses. La tâche fut parfaitement achevée, mais elle ne fut conduite que par un fanatisme furieux et non par de plus vils motifs.
Pendant deux jours et deux nuits, la trombe promena triomphante ses ravages dans toutes les églises d'Anvers et des environs. A peine y échappa-l-i'l une statue ou un tableau. Heureusement, l'illustre artiste, dont les travaux devaient, une génération plus tard" enrichir el illustrer la cité, Rubens, le plus puissant des coloristes, le plus dramatique clos peintres, dont le génie, tout plein d'une tropicale exubérance, semble n'avoir fleuri avec tant d'abondance et de sève, que parce qu'il fallait combler par l'énergie féconde 'd'un espril divin les vides creusés par une brutalité stupidc, Rubens n'était pas encore né. Quant aux trésors déjà existants, leur destruction fut complète. Mais il n'y eut de rage qu'exclusivement contre le bois et la pierre. Pas un homme ne fut blessé, pas une femme outragée. Au contraire, des captifs, qui depuis longtemps languissaient sans espoir dans des cachots, furent délivrés. Un moine, qui était enfermé depuis douze ans dans les oublietles du couvent des Carmes
déchaussés, recouvra la liberté. L'art s'abîma foulé aux pieds dans la poussière, mais l'humanité n'eut point de victimes à pleurer.
Tels sont les traits saillants qui partout caractérisèrent ce mouvement. Il l'ut simultané et presque universel. Il était difficile de dire où il avait commencé el où il avait fini. Quelques jours au milieu du mois d'aoûl suffirent à achever l'œuvre. Le nombre des églises saccagées n'a jamais été relevé exactement. Dans la seule province de Flandre, quatre cents furent mises a sac. Dans les provinces de Limbourg, de Luxembourg et de Namur, il n'y eut pas de guerre aux images. A Mulines, dix-sept ou dix-huit personnes accomplirent toute la besogne à la barbe du Grand- Conseil et des magistrats stupéfaits.
A Tournai, ville célèbre pour son luxe ecclésiastique, ta Réforme avail fait de grands progrès c'ans le cours de cet été. En même temps, la haine entre les deux religions était devenue de plus en plus intense. Des bagatelles et des choses graves y concouraient à nourrir l'animosité mutuelle.
Un tumulte épouvantable avait manqué de naître d'un incident presque ridicule. Un Jésuite de quelque renom é lait occupé à prêcher, du haut de la chaire de Notre-Dame, un sermon des plus brûlants. 11 proclamai! avec ferveur son désir d'être jugé cligne de mourir pour le salut de sis auditeurs. Il prouvait ;i l'évidence que, pour le soutien de l'ancienne foi, personne ne pouvait reculer devant la torture et le martyre. Tout à coup, au milieu de ses périodes les plus enthousiastes, trois coups secs, sonores, d'une nature étrange, frappés sur la grande porte de l'église, l'interrompent. Le prêtre, oubliant son amourdu martyre, pâlit, disparait sous la chaire et, se précipitant en bas des escaliers, court se réfugier clans la sacristie dont il verrouille et barricade les portes. La panique gagne
toute l'assemblée des fidèles. « Ce sont les Gueux, ,. tel est le cri général. Un Lumulte épouvantable s'ensuit et s'étend dans toute la cité, à la suite de la congrégation qui se précipite hors de l'église pour échapper à une bande de Calvinistes destructeurs et furieux. Mais après la première secousse et quand les esprits se furent un peu remis, on découvrit qu'un petit polisson était la cause de la bagarre. Après s'être baigné dans l'Escaut, il était revenu par hasard du côté de l'église, portant sous les bras une paire de vessies, et, en passant, moitié pour les sécher, moitié par espièglerie, i! en avait frappé la porte de la cathédrale. C'est ainsi qu'un grand tumulte, pendant lequel on avait craint de voir Tournai pillé et inondé de sang, fut occasionné par un petit espiègle qui s'en revenait d'avoir été nager sur des vessies.
Cette comédie ne précéda que de quelques jours le désastre réel. Le 22 août, on reçut à Tournai la nouvelle que les églises d'Anvers, de Gand et de beaucoup d'autres lieux avaient été saccagées. Immédiatement se trahit parmi le peuple le désir d'imiter le soir même cet exemple. Pasquier de la Barre, procureur général de la cité, réussit à grand'peine à calmer le foule pour cette nuit. Une « garde de sûreté » fut réunie, et on nourrissait l'espoir que la tempête passerait au-dessus de la ville. Mais l'espoir était vain. Le lendemain, au point du jour, la populace envahit les églises et n'y laissa que les murs. Tableaux, statues, orgues, sculptures, calices d'argent et d'or, reliquaires, aubes, chasubles, chapes, ciboires, crosses, chandeliers, lampes, encensoirs, tous objets de matière précieuse, éblouissants de perles, de rubis et d'autres pierres rares, jonchaient le sol de leurs débris entassés.
Tout on fouillant les anciennes tombes, les pillards accomplirent en deux ou trois circonstances des actes
saisissants de justice posthume. Le corps embaumé du duc Adolphe de Gueldre, la dernier de la maison d'Egmont qui eût régné dans celle province, fut tiré de son sépulcre et reconnu. Quoiqu'il y tût déjà depuis quatre-vingt-dix ans, il était encore intact comme au jour de son inhumation, « debvant ce aux excellents épices, qui l'avoient préservé de vétusté. » Jeté sur le pavement de marbre de l'église, il y resta gisant pendanl plusieurs jours, exposé aux imprécations de la multitude. Le Duc avait commis contre son père un crime par suile duquel la province, gouvernée jusqu'alors par des princes indigènes, avait passé sous la domination de Charles le Téméraire. Fatigué d'attendre l'héritage du vieux Duc, il s'était mis en révolte ouverte contre lui. Ayant, h minuit, au plus fort de l'hiver, arraché de son lit ce vieillard, il l'avait forcé, couvert seulement de ses habits de nuit, <\ l'aire nu-pieds sur la. glace et la neige, cinq lieues, depuis Grave jusqu'à Buren, tandis que lui-même faisait sa roule à cheval à côté de sa viclime. 11 l'avait alors jeté dans un cachol, sous la grande tour du château de Buren. et l'y avait relcnu captif pendant six mois. Enfin, le duc de Bourgogne les lit citer tous deux devant son Conseil, et proposa qu'Adolphe payerait à son père une rente annuelle de 6,000 florins et lui laisserait le litre de Duc jusqu'à sa mort. « Il nous fitresponce,» raconte Comines, «qu'il aimerait mieux avoir jette son père la teste devant dans un puits et s'estre jette après, que d'avoir fait cel . appoinlemenf et qu'il y avoit quarante cl quatre ans que son père estoit Duc, et qu'il esloit bien temps qu'il le lui. » Adolphe s'étant montré aussi intraitable, avait élé retenu prisonnier jusqu'après la mort de Charles le Téméraire. 11 dut sa liberté à la mémorable insurrection de Gand, sous le règne de la Duchesse Marie. Les insurgés le firent sorlir de sa prison, afin qu'il les
guidât dans leur expédition contre Tournai. Il avait été tué sous les murs de cette ville et enseveli dans la cathédrale. Et maintenant, comme si son crime n'avait pas été assez expié par la perte de son rang, par sa captivité et son trépas, voilà que la terre, après un siècle environ, le rejetait encore de son sein. Et là, au milieu d'une horde vile qui, après plusieurs générations, gardait encore le souvenir de son crime, gisait aux rayons du soleil le cadavre de celui qui avait été plus que parricide, et que d'excellentes épices n'avaient préservé de la putréfaction que pour qu'il fût l'objet des rires et des mépris de la foule.
Une grande troupe de mutins, grossissant en nombre à mesure qu'elle avançait, balaya la province de Tournai, après le sac des églises de cette ville : armés de hallebardes, de marteaux et de fourches, ils poursuivaient sans relâche leur guerre aux images. Au couvent de Marchiennes, considéré par les contemporains comme la plus belle abbaye des Pays-Bas, ils firent une halte pour chanter les dix commandements mis en vers par Maiot. A peine ce chœur formidable eût-il fini le précepte qui prohibait les images taillées,
Tailler ne te feras imaige De quelque chose que ce soit, Sy honneur luy fais ou hommaige Bon Dieu jalousie en reçoit,
que toute la bande fut saisie comme d'une folie soudaine. Sans même finir le psaume, ils se ruèrent sur tous les martyrs de marbre comme s'ils eussent pu sentir les coups qu'on leur portait. En une heure, tout n'était plus qu'un tas de débris informes.
Après l'accomplissement de ce haut fait, ils se dirigèrent vers Anchin. Mais là enfin, ils furent reçus parle Sire de la Tour qui, à la tête d'une petite com-
pagnie de paysans, attaqua les maraudeurs et remporta une victoire complète. Cinq ou six cents d'entre eux furent masacrés ; d'autres furent noyés dans la rivière et les marais adjacents, le reste fut dispersé. Il fut prouvé par là qu'un peu plus d'énergie de la part des citoyens amis de l'ordre, eût certes amené un résultat tout autre que l'universelle destruction des images.
A Valenciennes, « la tragédie, » comme l'appelle un témoin oculaire, se joua le jour de la St-Barthélemy. Ce ne fut toutefois qu'une tragédie de statues. A peine y eut-il autant de victimes parmi ces insensibles images de pierre qu'il devait s'en trouver parmi les vivants Huguenots dans une seule cité, à certaine St-Barthélemy plus célèbre, qui n'était pas fort éloignée Au massacre de Valenciennes, aucune victime humaine ne fut immolée.
Tel fut dans son aspect et dans quelques-uns de ses détails la célèbre iconomachie des Pays-Bas. Le mouvement était une subite explosion de vengeance populaire contre les symboles de cette Église qui faisait endurer tant et de si dures persécutions aux Réformés. C'était encore une expression de la sympathie générale pour des doctrines qui avaient pénétré jusque dans le cœur de la nation. C'était la dépravation de cet instinct, qui, dans les premiers jours de l'été, avait poussé Calvinistes et Luthériens à s'en aller en troupes armées, au nombre parfois de plus de vingt mille, adorer Dieu en pleine campagne. La différence entre ces deux manifestations consistait en ce que le crime du prêche en plein champ était commis par toute la masse des Réformés : hommes, femmes et enfants, bravant tous de commun accord la menace de la mort, tandis que les iconoclastes n'étaient qu'en petit nombre, et sortaient de la lie du peuple.
Une centaine d'individus, pris dans la classe la plus
RÉVOLUTIOiN DES PAYS-BAS
infime do la société, suffirent à la dévastation des églises d Anvers. « Une poignée de misérables, » écrivait d'Orange, a fait toute l'affaire. Sir Richard Clough vit dix ou douze personnes ravager successivement toutes les églises, tandis que dix mille spectateurs regardaient indifférents ou saisis d'horreur Les bandes d'iconoclastes étaient peu nombreuses et composées des éléments les plus vils. La troupe la plus considérable peut-être fut celle qui ravagea la province de Tournai, et encore était-elle si faible qu'elle fut facilement mise en déroute par quelques hommes déterminés. Le devoir de la répression incombait aux catholiques aussi bien qu'aux protestants. Aucun des deux parfis ne bougea. Tous deux semblent avoir été Frappés dune stupeur étrange, pendant que cette tempête balayai! le pays.
Les ministres de la religion réformée et les chefs du parti libéral flétrirent en même temps les iconoclastes. François Junius regretta amèrement de tels excès. Ambroise Wille, pur de toute participation à ces méfaits, se leva devant dix mille réformés à Tournai, au moment même où la foudre grondait dans les villes voisines, et où des voix nombreuses autour de lui réclamaient d'un ton farouche ces actes pervers, pour blâmer les excès qui venaient souiller une cause' sainte. Le prince d'Orange, dans ses lettres particulières, déplora ces émeutes et en stigmatisa les auteurs. Bréderode lui-même, tandis que comme suzerain de la ville de Viane il ordonnait que les images y fussent sans bruit enlevées dos églises, qualifia d insensée et d'abominable cette révolte populaire. Plusieurs des principaux confédérés non seulement s offensèrent de cctle manière d'agir, mais dans leur empressement à châtier les iconoclastes et à sortir d une ligue dont ils étaient fatigués, commencèrent même à prendre des mesures sévères contre les mi-
aistres et les Réformes, dont en avril ils s'étaient eux-mêmes constitués les protecteurs spéciaux. Un des traits caractéristiques les plus remarquables
de ces troubles, lut certes l'absence presque absolue, chez les mutins, de pillage et d'outrages aux personnes. Le témoignage d'un catholique très ardenl mais très honnête de Valencienncs est remarquable sur ce poinl . « Certains chroniqueurs, dit-il, se sont grandement mépris sur le caractère de cette guerre aux images. On a dit que les Calvinistes tuèrent une centaine de prêtres dans cette ville, taillant les uns en pièces, brûlant les autres à petit feu. Je me rappelle 1res bien tout ce qui est arrivé en ce jour d'abomination, et je puis affirmer que pas un seul prêtre ne fut injurie. Les Huguenots prirent grand soin île ri injurier en aucune façon les images vivantes. » Il en lut ainsi partout. Les écrivains catholiques et les protestants s'accordent à reconnaître qu'aucune violence ne l'ut exercée contre qui que ce soit.
Il nous serait aussi facile d'accumuler une grande masse de témoignages quant à l'abstention de tout vol. Les iconoclastes détruisaient pour détruire, non pour piller. Quoiqu'ils appartinssent aux plus basses classes de la société, ils laissaient traîner h terre, sans y loucher, des monceaux de bijoux, de vaisselle d'or et d'argent, de broderies précieuses. Ils sentaient instinctivement qu'une grande passion serait souillée, mêlée à des motifs vils. Ln Flandre, des mutins pendirent un des leurs pour le vol d'un objet qui ne valait pas cinq francs d'aujourd'hui. A Valenciennes, on offrit de fortes sommes aux iconoclastes, pour les empêcher de profaner les églises de la ville ; ils refusèrent l'offre avec mépris. L'honnête citoyen catholique qui rapporte la chose, l'ait observer que c'est h cause des nombreux faux récits qu'il l'écrit et non pour flatter l'hérésie et la rébellion.
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A Tournai, on lut très scrupuleux sur ce point. Le pavé de la cathédrale était semé de perles el de pierres précieuses, ainsi que de calices et de reliquaires d'argent et d'or; mais les ministres de la religion réformée, accompagnés des magistrats, vinrent sur Les lieux, et, quoique impuissants à empêcher la destruction, ils ne rencontrèrent aucune difficulté à prendre paisible possession des débris. «Nous fîmes soigneusement inventorier, peser el enfermer dans des coffres, tous les objets de valeur, » dit le procureur-général De la Barre ; « nous les déposâmes sous une garde sévère dans la prison de la Halle, dont les clefs étaient partagées entre les ministres et les magistrats. »» Qui oserail censurer en un langage trop sévère des ravage- qui n'avaient pour victimes que du bois et de la pierre, dans un pays où tant d'hommes et de femmes, d'une bien autre valeur que foules les statues du monde, étaient tombés égorgés par l'inquisition, el où d'Albe et son « tribunal de sang » ne devaient pas tarder à éclipser cette terrible institution elle-même, par le nombre de leurs victimes et le chiffre de leurs confiscations?
L'effet de ces émeutes n'en l'ut pas moins pendant quelque temps très désastreux pour les Réformés. Elles fournirent à plus d'un tiède partisan de leur cause un prétexte plausible de rompre tout rapport ultérieur avec celle-ci. D'Hgmont dénonça ces événements comme exécrables, et s'occupa lui-même en Flandre à châtier les coupables. La Régente était hors d'elle-même d'indignation et de terreur. Philippe, à la réception de ces nouvelles, fut saisi d'un effrayant accès de colère. <( Cela leur coûtera cher! » s'écria-t-il en s'arrachanl la barbe de rage; « cela leur coûtera cher! je le. jure sur l'âme de mon père ! » Par la frénésie de quelques fanatiques, la Réforme dans les Pays-Bas sembla ainsi descendre de la haute position
qu'elle avait conquise au commencement de l'été. Le sublime spectacle des prêches en plein champ, au milieu d'auditeurs innombrables, fut souillé par les excès des destructeurs d'images. La guerre religieuse qui n'était encore qu'imminente, devint inévitable.
Cependant, les désordres eurenL pour suite première un avantage temporaire pour les Réformés. Une grande concession lui arrachée aux (erreurs de la Duchesse Régente, qui évidemment se trouvait dans une terrible position. Sa conduite fut loin d'être héroïque ; mais on doit lui pardonner d'avoir tremblé. Sa trahison toutefois dans celte circonstance suprême fut moins pardonnable. A trois heures du matin , le 22 août, d'Orange, d'Egmont, de Horn, Hooghstraeten, Mansfeldtet d'autres lurent appelésau palais. Ils la trouvèrent déjà toute équipée et prêle à fuir, entourée de ses femmes de chambre, de ses chambellans et do ses laquais, tandis que ses mules cl ses haquenées attendaient sellées dans la cour, et que sa garde du corps était prête à monter à cheval au premier signal. Elle annonça son intention de se retirer immédiatement à Mons où, grâce à d'Aerschot, elle espérait trouver un refuge contre les fureurs de la rébellion qui ravageait tout le pays. Son alarme était extrême. Elle était persuadée que le torrent allait envahir Bruxelles et que les catholiques seraient égorgés sous ses yeux. D'Aremberg, Berlaymont etNoircarmes élaient avec la Duchesse, quand les autres seigneurs arrivèrent.
Une partie de la compagnie du duc d'Aerschot avait déjà reçu l'ordre d'escorter la Duchesse dans sa fuite projetée. D'Orange, de Horn, d'Egmont et Hooghslraeten supplièrent Marguerite de renoncer à sa fatale résolution. Ils lui représentèrent que fuir ainsi devant une émeute, c'était le plus sûr moyen de
perdre le pays. Ils dénoncèrent, comme ennemis de Sa Majesté el d'elle-même,- tous ceux qui avaient appuyé ce projet. Ils jurèrent de mourir à ses pieds pour sa défense, mais ils la conjurèrent de ne pas abandonner le poste du devoir à l'heure du péril. Pendant que s'agitait ce débat plein d'émotions, Viglius entra dans la chambre. Les joues baignées de larmes, Marguerite, se tournant vers le vieux Président, éclata en violents reproches et en lamentations de désespoir. Viglius apportait la nouvelle que les citoyens s'étaient emparés des portes de la ville et qu'ils étaient résolus à empêcher le départ de la Duchesse. Il lui rappela, suivant l'éternelle coutume de tout bon conseiller, qu'il lui avait constamment prédit ce résultat. 11 ne trouva cependant ni consolations à administrer ni remèdes à employer. En réalité, sa panique à lui n'était pas moindre, et, à en croire la Duchesse, ce fut surtout pour sauver Je Président des dangers qui le menaçaient, qu'elle se résolut momentanément à faire des concessions. « Viglius, » écrivit Marguerite à Philippe, « a si peur d'être mis en pièces que sa frayeur est devenue incroyable. »
Sur les chaleureuses assurances du com'e de Horn, qui s'engagea « à la faire s'échapper de la cité, si sa fuite devenait nécessaire, ou à périr en l'essayant,» engagement que prirent également les autres seigneurs, elle consentit à rester ce jour-là dans son palais. Mansfeldt fut nommé capitaine-général delà ville; d'Egmont, de Horn, d'Orange et les autres convinrent de ser>ir sous ses ordres, et tous descendirent ensemble vers l'Hôtel de Ville. Les magistrats se réunirent, une assemblée générale des bourgeois fut convoquée, et la nomination de Mansfeldt publiée en même temps qu'un pressant appel à tous les honnêtes gens pour soutenir le gouvernement. A cet appel répondit une clameur d'unanime approbation, une
promesse enthousiaste de vivre ou de mourir avec la Régente, et la déclaration qu'on ne souffrirait dans la ville ni prêches de Réformés ni destruction d'images. Néanmoins, à sept heures du soir, la Duchesse envoya de nouveau quérir les seigneurs. Elle les avertit qu'elle venait d'apprendre, de source très certaine, que les églises devaient être saccagées cette nuit même ; que Viglius, Berlaymont et d'Aremberg devaient être tués, et elle-même et d'Egmont faits prisonniers. Elle répéta plusieurs fois qu'elle avait été mal conseillée, exprima ses regrets amers d'avoir différé sa luite de la cité, cl somma ceux qui s'étaient opposés à son dépari, d'exécuter maintenant leurs promesses. S'adressant avec colère au comte de Horn, elle l'accabla d'un déluge de reproches sur la part qu'il avait prise à toule l'affaire: «Vous êtes la cause,» dit-elle, « qui' je suis maintenant dans cette position ; pourquoi ne dégagez-vous pas votre promesse, en me fournissant le moyen de partir à l'instant?» De Horn répondit qu'il était prêt à le faire, si elle ôlait décidée à. ne pas rester plus longtemps. Il consentait à lui frayer immédiatement un passage à travers la garde de la porte de Caudenbergh. et à faire sortir la Duchesse saine et sauve ou à mourir dans l'enlrcprise. En même temps, il l'assura qu'il n'ajoutait aucune foi aux vains rapports qui circulaient dans la ville ; il lui rappela, que les nobles, les magistrats et les citoyens s'étaient unis pour la défendre; et, en somme, il employa les arguments dont il avait usé déjà pour calmer ses alarmes. Les nobles réussirent de nouveau à faire adopter leur avis ; ils épargnèrent ainsi à la Duchesse l'ignominie et le désastre d'une retraite devant une insurrection qui n'était dirigée que contre des stalues, et les trésors ecclésiastiques de Bruxelles furent sauvés du sacrilège.
Le 25 août, advint l'acte qui mettait le comble à ce que les Réformés considérèrent comme leur plus beau triomphe, et la Régente comme sa plus grande humiliation. On trouva nécessaire, vu l'aspect alarmant des affaires, d'accorder à la religion nouvelle le libre exercice de son culte, dans les endroits où elle était déjà établie de fait. A cel effet, un acte de consentement fut rédigé et communiqué par le gouvernement à Louis de Nassau, assisté de quinze autres confédérés. Ceux-ci signèrent en échange un engagement suivant lequel, aussi longtemps que la Régente serait fidèle à sa promesse, ils consentaient à regarder comme nulle la ligue qu'ils avaient formée et à porter assistance cordiale au maintien de la tranquillité et à la défense de l'autorité royale. La Duchesse apposa alors de son côté sa signature sur le célèbre Accord. Elle y déclarait que l'inquisition était abolie, que Sa Majesté publierait sans retard un nouvel édit, protégeant expressément et sans équivoque les nobles contre toutes conséquences mauvaises, à raison de leurs actes antérieurs ; qu'ils seraient employés au service du Roi, et que les prêches publics, selon les rites de la religion nouvelle, pourraient continuer dans les endroits où on en avait déjà tenu. Des lettres générales, proclamant ces conventions et en ordonnant l'exécution, lurent envoyées aux collèges municipaux de toutes les villes. Et ainsi, pour quelques rapides instants, un tressaillement de joie parcourut les Pays-Bas. On crut l'inquisition abolie à jamais, et le jour de la réforme religieuse arrivé.