LIVRE CINQUIÈME
travail et en le livrant à la concurrence universelle; et elles soutenaient, au contraire, que ces grandes réformes, qui n’ont jamais été que très-imparfaitement accomplies, avaient eu pour résultat d’empirer de la manière la plus grave et la plus regrettable le sort de la grande masse des travailleurs.
Rien n’était, au fond, plus extravagant que ces remarques; mais on ne pourrait nier qu’elles ne parussent spécieuses par certains côtés, et les adversaires du gouvernement ne furent pas longtemps à comprendre le parti qu’on en pouvait tirer contre lui. Ils virent qu’elles leur offraient un énergique moyen de l’attaquer auprès des classes inférieures, et de ruiner, dans l’esprit de ces classes, celles sur lesquelles il paraissait plus particulièrement s’appuyer, à savoir les capitalistes, les financiers, les chefs d’entreprises industrielles, les hommes voués à l’exercice des professions libérales, et, en général, tout ce qui avait constitué autrefois la bourgeoisie. On entreprit de prouver que tout était arrangé dans la société pour le plus grand avantage de cette partie considérable de la nation, k qui, de fait, appartenait depuis longtemps le pouvoir; qu’à elle arrivait tout le profit du travail exécuté, sous sa direction et au moyen de scs capitaux, par les classes plus particulièrement appelées laborieuses ; que la situation de celles-ci allait au contraire s’empirant toujours, et qu’on voyait baisser leurs salaires, à mesure précisément qu’ai^menlait la fortune publique et que s’accroissait notamment celle des capitalistes et des entrepreneurs d'industrie.
Or, cm conçoit ce que ces idées, que les ennemis du gouvernement propageaient dans tous les grands foyers de
population avec une ardeur pleine d’animosité, devaient exciter d’irritation et de jalousie dans l’esprit des classes ouvrières. Déjà, à Lyon, dès 1851, elles avaient assez profondément troublé riiitelligencc de ces classes pour les pousser à une violente sédition. Induites, par les prédications du saint-simonisme, à croire qu’elles étaient habituellement lésées dans leurs transactions avec les entrepreneurs d’industrie, elles avaient voulu foixer l’autorité administrative à approuver des tarifs qui fixaient d’une manière uniforme le prix de leur travail au taux qu’elles-mêmes avaient jugé convenable de régler, et n'ayant pu obtenir du gouvernement qu’il confirmât l’approbation que l’autorité locale avait eu la faiblesse d’accorder à un règlement si contraire à la liberté des transactions commerciales, elles s’étaient constituées en état d’insurrcctiou à main armée, et s’étaient livrées, pendant plusieurs jours, aux plus déplorables désordres.
Depuis, et sous l’excitation permanente des fausses doctrines du socialisme, exposées tour à tour dans des livres, dans des journaux, au théâtre, dans des romans publiés en volumes ou en feuilletons, et exploitées souvent avec autant d’habileté que de perfidie par les hommes de désordre, les classes laborieuses n’avaient cessé de s’exalter. Cette exaltation était surtout entretenue dans les grandes villes du royaume, Paris, à Lyon, à Lille, à Rouen, et dans tous les principaux foyers de production manufacturière. 11 y avait comme un parti pris de se livrer, sur le sort de ces classes, à une sorte d’apitoiement théâtral, à des lamentations sans fin comme sans mesure, â des démonstrations de philanthropie aussi dépourvues d’intelligence que de