‹ La révolution du 24 février (volume 2)Chapitre 74 sur 111 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

suffrage universel. En faisant des classes les plus nombreuses et les moins favorisées du côté de la fortune et des lumières l’objet de ses flatteries intéressées, en leur livrant l’électorat et lo souveraineté politiques , elle avait bien cru mettre le pouvoir dans les mains de classes dont elle serait la maîtresse, et se procurer par elles le moyen d'opprimer et de dominer le reste de la société. L’événement, il est vrai, a déjoué ces coupables espérances : les classes peu avancées $c sont montrées plus intelligentes que ne l’avait pensé la révolution de l’accord de leurs intérêts avec celui des classes instruites et aisées. Mais le calcul avait été fait, la chose est indubitable, et que se pouvait-il de plus immoral ?

Quant à savoir si l’établissement d'une institution aussi radicale que le suffrage universel a été bon en soi, cela n’est pas facile à dire. L’événement a prouvé qu’il était, contre l’attente de ses auteurs, excellent pour les circonstances où il a été établi ; et il a été bien excellent, en effet, puisqu’il a sauvé la France ; puisqu’il a détrôné les usurpateurs qui l’avaient fondé; puisqu’il leur a fait voir que la nation française n’était pas d’humeur à appuyer leurs entreprises violentes et leurs desseins extravagants ; puisqu’il a fait merveilles contre tout cet appareil de philanthropie menteuse et de systèmes antisociaux qui, sous le nom de socialisme, sapait la propriété, détruisait la liberté du travail, ruinait la société en l’attaquant dans toutes ses bases. Et néanmoins si, du mois d’avril de l’année dernière au mois de mai de cette année, l’immense majorité de la population virile, prise en masse, a prouvé, d’une manière à peu près générale et constante, dans une certaine suite d’élec-

irs RÉVOLUTION DU 24 FÉVRIER.

lions, qu’elle avait assez de sens et de courage pour résister aux provocations de l’esprit de rapine et de subversion, la France a appris, non sans quelque effroi, par ce qui s’est passé dans un certain nombre de départements, aux élections dernières, que des fractions considérables de la population éleclorale pouvaient se laisser déplorablcment égarer, et que la majorité, qu'il est heureusement resté possible à peu près partout de supposer saine, avait impérieusement besoin de ne se point diviser et de sc tenir vigoureusement sur ses gardes. Puis si, dans les instants vraiment critiques, où le salut de la société était en question, la majorité a fait, en général, preuve de zèle et d’intelligence, est-il sûr qu’elle ne faillira pas à des dangers moins pressants, à la solution de questions moins simples et moins urgentes? Peut-on espérer, en un mot, que, dans les circonstances ordinaires, le vote universel sera un bon instrument? Il est certainement permis de n’étre pas, à cet égard, sans inquiétude. L’événement a prouvé, par exemple, que, dans les circonstances ordinaires, le zèle faiblirait, et il a manqué à la plupart des élections énormément de monde. Il est à craindre que, dans les mêmes cas, et lorsqu’il s’agira de questions moins élémentaires que celles que le socialisme a soulevées, le zèle ne manque encore, et que la capacité électorale ne fasse défaut. Ceux qui pensent qu’on a rendu les progrès plus faciles en appelant à la vie publique l’universalité des citoyens commettent, je crois, une grande erreur. Il faut certainement plus de temps pour initier la société tout entière à une nouvelle vérité que pour rendre celte vérité sensible à un corps d’hommes choisis, et qu’il y a lieu de supposer plus avancés, surtout lorsque ce corps

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