‹ La révolution du 24 février (volume 2)Chapitre 9 sur 111 · LIVRE PREMIER. S · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. S

plus élevés lâchaient pied devant la révolte, il était bien difficile que le reste ne suivit pas.

Ce relâchement déplorable, auquel on n’était que trop préparé, et qui était d’une nature si contagieuse, ne tarda pas en effet à se propager. Il se communiqua presque imniédiatcmcHt des ministres à leurs agents d’exécution, et il eut bientôt gagné tout le monde. Quiconque aurait voulu, dans le cours des vingt-quatre heures qui s’écoulèrent de la retraite du ministère à l’abdication et au départ du roi, aller examiner, dès le soir déjà du 23 février, mais le matin du 24 surtout, et dans ces dernières heures où une défense active, intelligente, énergique, animée, était devenue d’une nécessité si pressante, aller, dis-je, examiner dans quel état se trouvait la défense, l’aurait trouvée partout, à l’état-major général, à l’hôtel de ville, au palais des Tuileries, à la chambre des députés, et sur les divers points où stationnaient des troupes, dans un état d’inaction, d’incurie, de désarroi, de laisser-aller inexprimables.

J’ai dit que, le 24 au matin, on avait fait avancer en colonnes des forces considérables à la rencontre de la sédition. C’était l’heure suprême où tout allait se décider, et le salut du gouvernement dépendait tout à fait du degré d’habileté et de résolution avec lequel on allait user de ces forces. La seule chose que crut avoir à faire, en arrivant sur les lieux, l’officier général qui les commandait, ce fut d’écrire à l’étatmajor de la place, au moins est-ce là un bruit tout à fait accrédité, qu’en présence de la population qu’il avait devant lui et de l’exaltation dont elle paraissait animée, il ne croyait pas qu’il y eût de résistance possible!... Et le gouvernement qui connaissait les dispositions de la garde nationale,

qui savait qu’une portion était tiède et peu active, et la partie ardente et active ouvertement favorable à la sédition, qui voyait par conséquent qu’il n’y avait de salut pour lui que dans la fidélité des troupes et dans un usage de leur dévouement aussi vigoureux que paraissait l’exiger la violence de l’insurrection , le gouvernement, dis-je, donna l’ordre de retirer les troupes et de s’en remettre pour la répression de l’insurrection au zèle de la garde nationale. Je ne cherche point à la suite de quelle délibération, ni sous la responsabilité de qui put être donné un ordre d’une nature si grave, un ordre qui devait avoir et qui eut immédiatement des effets si désastreux. Toujours est-il qu'il ne pouvait être donné que sous le contre-seing d’un ministre, et qu’il avait dû se trouver un ministre pour le contre-signer, puisqu’il avait été donné.

Il semble qu’en renonçant à se servir des troupes, on aurait dû s’abstenir au moins de porter la résolution qu’on venait de prendre à la connaissance de la sédition. On ne pensa pas même qu’il fût à propos de s’imposer cette réserve. Croyant sans doute que l’émeute se calmerait d’autant plus que le gouvernement se montrait plus débonnaire, on s’empressa, bien loin de là, de publier qu’il renonçait à se servir pour sa défense des seules forces sur lesquelles il pouvait compter, et qu’il consentait à ne devoir son salut qu’à celles dont une notable portion fraternisait avecl’émeute.

En exécutant l’ordre de retirer les troupes, il eût au moins fallu s’efforcer d’exécuter cette triste et périlleuse opération de manière à les conserver entières, à les préserver de tout contact avec la sédition, à empêcher qu’on ne s’emparât de leurs munitions et de leurs armes. Il est pro-

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fondément regrettable d’avoir à dire qu’on n’eut pas même ce soin. Cette retraite, sans avoir combattu, prit graduellement le caractère d’une déroute après une défaite. Les troupes, comme si elles se fussent rendues, partirent le fusil sur l’épaule, et quelques-unes même la crosse en l'air ; peu à peu elles furent pénétrées par la foule, elles sc trouvèrent livrées à la sédition, elles fraternisèrent en quelque sorte avec elle, et ce fut dans ce contact déplorable de l’armée avec la sédition, qui rendait le désarmement à peu près infaillible, que des corps entiers furent graduellement amenés à livrer, en effet, à la révolte tout ce qu’ils avaient d’armes et de munitions.

Dans ce mouvement de retraite, si désastreusement effectué, on put bientôt voir comment était compris et comment on croyait devoir exécuter l’ordre de retirer les troupes. Un batterie de quelques canons avec leurs caissons descendait les boulevards et se dirigeait vers la Madeleine, précédée à quelque distance d’un bataillon de troupes à pied, et presque immédiatement suivie d’un ou plusieurs escadrons de cavalerie. Arrivée sur le boulevard des Italiens, à la hauteur de la rue de Ghoiseul, une bande isolée d’émeutiers, composée tout au plus d’une quarantaine d’hommes, parmi lesquels même figuraient un bon nombre d’enfants, se mit en devoir de l’arrêter, demandant à l’officier général qui la commandait ce qu’il prétendait en faire, où il menait ces canons, lui enjoignant insolemment de les laisser là, sautant sur les caissons pour piller les munitions; et l’officier général, cédant aux injonctions de cette misérable petite bande, eut l’inexplicable faiblesse de faire dételer les chevaux et d’abandonner là ses canons.

Plus loin, sur la place de la Concorde, on eut, bientôt après, d'autres exemples du sens étrange qui était donné à la défense de se servir de Tarmée pour réprimer la sédition. On avait liui par désintéresser les troupes même du soin de leur mutuelle défense ; et un détachement de quelques gardes municipaux, qui occupait le poste placé à l’entrée de la rue des Champs-Élysées, à l’un des angles de la place de la Concorde, ayant été assailli par une bande d’insurgés, put être massacré, sous les yeux des troupes qui stationnaient sur la place à moins de cent pas de là, sans que de leur part il y eût le moindre mouvement fait pour s'opposer à cette boucherie inutile.

Telle était devenue la ponctuelle obéissance des chefs à

l’ordre qu’ils avaient reçu de ne pas employer les troupes à

la répression de l’insurrection, qu’une bande d’insurgés

s’étant présentée sur la place, se dirigeant vers le pont pour

aller envahir la chambre, la disperser et en expulser la \

régence, comme on avait chassé la royauté du palais des Tuileries, il ne fut pas non plus fait par la troupe le moindre mouvement pour barrer aux insurgés le passage, et que ce hardi coup de main, qui allait terminer la révolution et achever de renverser la dynastie, put être exécuté sans rencontrer l'ombre d'un obstacle.

Ajoutons que si, du côté de la place de la Concorde, il ne fut rien fait par la troupe pour s’opposer au passage des insurgés qui allaient envahir la chambre, il n’y avait pas eu, du côté de la chambre, plus de précautions prises pour s’opposer à cette irruption. Non-seulement les promoteurs de la régence de madame la duchesse d’Orléans n’avaient donné à la régente aucune escorte, ni songé à rien faire

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