‹ La révolution du 24 février (volume 4)Chapitre 6 sur 12 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

Réffiflie éirange 411e la réTOlatlon a tenté d'éiaMir.

Nous venons de voir à la faveur de quelles circonstances les partis anarchîques avaient réussi à s'emparer du pour voir, et par quelle série de ruses, de fourberies, de sur- INrifies et de procédés irréguliers de toute espèce, ils s'étaient efforcés tout à la fois de s'en assurer la jouissance et de le bien mettre à leur disposition.

Cependant que voulait au fond toute cette violence, et quel ^it le régime qu'elle prétendait substituer à celui qu^ la révolution venait d'abolir?

S'il 7 avait eu l'ombre de sincérité dans les déclarations origin^res des hommes par qui la révolution avait été faite, on aurait dû s'en tenir au moins aux usurpations, déjà bien assez hardies et assez nombreuses, que je viens de relater ; et , après avoir, sans aucune participation régulière du pays, qui devait être appelé à décider de tout, décidé de la forme de son gouvernement et de celle de;s élections d'où devait sortir l'assemblée destinée à la constituer ; après avoir tout combiné comme on l'avait voulu, tout arrangé, tout préparé sans le moindre scri^^Ule pour avoir une assemUée précisément comme on la soukastait, il semble qu'on aurait au moins

de œlle du fond de la nation. Dans le^ courageux efforts qu'elles araient faits en 1789 pour Tabolition des priviléges, il s'en fallait bien qu'elles eussent négligé l'intérêt des classes les plus nombreuses et les moins heureuses de la société. C'était dans l'intérêt de celles-ci qu'elles avaient fait effacer de notre législation les derniers vestiges de la servitude de la glèbe, prononcer l'abolition de la taille et des corvées, généraliser et égaliser les charges publiques, proportionner celles des citoyens pauvres à l'exiguité de leurs moyens; c'était dans leur intérêt aussi qu'elles avaient fait abolir le régime des corporations et des jurandes, rendu accessible à tout le monde Texercioe des divers métiers, proclamé la liberté de l'industrie et du commerce, etc.

11 ne semblait donc pas qu'il pût être humainement possible afjx ennemis du gouvernement d'opposer les classes inférieures de la société aux classes de l'ordre moyen, è des classes qui étaient issues d'elles, qui, en s'élevant, leur avaient sans cesse tendu la main, et qui, dans la grande révolution de 178.9 notamment, leur avaient rendu les plus signalés services. De folles sectes d'utopistes, qui s'étaient formées dans les derniers temps de la Restauration , celles notamment des saint' simoniens et des fouriéristes, vinrent leur en offrir 1^ moyen. Ces sectes avaient imaginé de mettre en doute la réalité du service que la révolution avait rendu aux classes laborieuses en proclamant la liberté du travail et en le livrant à la concurrence upiversdle; et elles soutenaient, au contraire, que ces grandes réformes, qui n'ont jamais été que Iras impoufaitement aocomplies, avaient )eu pdnr ré-

sultat d'empirer de la manière la plus grave et la plus re^grettable le sort de la grande masse des travailleurs.

Rien n'était, au fond, plus extravagant que ces ranarques; mats on ne pourrait nier qu'elles ne parussent spé« cieuses par certains côtés , et les adversaires du gouverne* ment ne furent pas longtemps à comprendre le parti qu'on en pouvait tirer contre lui. Us virent qu^elles leur offraient un énergique moyen de l'attaquer auprès des classes inférieures, et de ruiner, dans Tesprit de ces classes, celles sur lesquelles il paraissait plus particulièrement s* appuyer, à savoir les capitalistes, les financiers, les chefs d'entreprises industrielles, les hommes voués à l'exercice des professions libérales, et, en général, tout ce qui avait constitué autrefois la bourgeoisie. On entreprit de prouver que tout était arrangé dans la société pour le plus grand avantage de cette partie considérable de la nation, à qui, de fait, appartenait depuis longtemps le pouvoir; qu'à elle arrivait tout le profit du travail exécuté, sous sa direction et au moyen de ses capitaux, par les classes plus particulièrement appelées laborieuses; que la situation de celles-ci allait au contraire s'empirant toujours, et qu'on voyait baisser leurs salaires, à mesure précisément qu'augmentait la fortune publique et que s'accroissait notamment celle des capitaidisteset des entrepreneurs d'industrie.

Or, on conçoit ce que ces idées, que les ennemis du gouvernement propageaient dans tous les grands foyers de population avec une ardeur pleine d'animoaité , devaient exciter d'irritation et de jalousie dans Tesprit des classes ouvrières. D^à, à Lyon, dès iiH, elles avaient assez projbadément troublé l'intelligence de ces classes pour les

pousser à une violenté sédition. Induites par les prédications du saint'^simonisme, à croire qu'elles étaient habituellement lésées dans leurs transactions avec les entrepreneurs dindustrie, elles avaient voulu forcer Fautorité administrative à approuver des tarifs qui fixaient d'une manière uniforme le prix de leur travail au taux qu'ellesmêmes avaient jugé convenable de régler, et n'ayant pu obtenir du gouvernement qu'il confirmât l'approbation que l'autorité locale avait eu la faiblesse d'accorder à un ré^ement si contraire à la liberté des transactions commerciales, elles s'étaient constituées en état d'insurrection à main armée, et s'étaient livrées, pendant plusieurs jours, aux plus déplorables désordres.

Depuis, et sous l'excitation permanente des fausses doctrines du socialisme, exposées tour à tour dans des livres, dans des journaux, au théâtre, dans des romans publiés en volumes ou en feuilletons, et exploitées souvent avec autant d'habileté que de perfidie par les hommes de désordre, les classes laborieuses n'avaient cessé de s'exalter. Cette exaltation était surtout entretenue dans les grandes villes du royaume, à Paris, à Lyon, à Lille, à Rouen, et dans tous les principaux foyers de production manufacturière. 11 y avait comme un parti pris de se livrer, sur le sort de ces classes, à une sorte d's^pitoiement théâtral , à des lamentations sans fin comme sans mesure, à des démonstrations de philanthropie aussi dépourvues d'intelligence que de vraie charité. On leur faisait de leurs maux des peintures hideuses; et, non content d'en outrer et d'en envenimer la description , on les rapportait, dans ce qu'ils avaient de vrai, à des causes qui

— i09 — n'étaient pas les véritables. On n'avait garde de leur dire à. quel point elles seraient fondées à se les reprocher, et quelle part en pourrait être justement imputée à leur propre conduite. On prenait à t&che, loin de là, de les détourner de la considération de leurs torts personnels, de les rendre indulgentes pour elles-mêmes et pleines de complaisance pour leurs passions. On s'appliquait à leur inspirer des désirs immodérés et des besoins hors de proportion avec, leurs ressources. On leur insinuait que si elles ne pouvaient satisfaire ces besoins , c'était, non pas leur faute, mais la faute des classes aisées, c'est-à-dire de celles-là même qui les faisaient vivre, et dont les entreprises intelligentes et fructueuses ouvraient sans cesse de nouveaux débouchés à leur activité. On les représentait conune foulées, comme spoliées par ces dernières dasses, à qui souvent elles devaient tout; et, chose étrange! si celles-ci avaient le pouvoir de les opprimer ainsi, c'était à la faveur delà liberté même que chacun avait de disposer, comme il Tentendait, de ses facultés et de ses ressources. Tout le mal, suivant les utopistes, venait de la liberté du travail, de celles des transactions et des échanges, de l'accumulation des capitaux, de la sécurité trop grande de ceux qui les possédaient, de la trop grande extension donnée au droit de propriété et d'héritage, et enfin de l'organisation sociale qui couvrait tout cela de sa garantie. On demandait, à grands cris, le changement de cette organisation ; on menaçait la société, si ce changement n'était concédé, de soulèvements plus dangereux et plus terribles que les anciennes guerres serviles, que les anciennes irruptions de barbares; et , rappelant des paroles célèbres adressées

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autretbii», dans les plus mauvais temps de la domination rdinfllne , aux barbares des bbrds du Danube, bn criait aux populMôns laborieuses : Levei^touê, races opprimées ! J'ajoute que, de leur a^eu ou contre leur gré, les prédicateui-s de ces doctrines étaietit détenus, vers le milieu du règne du rôi Louis-Philippe, las théoricien^ de l'émeute et de l'insurrection. Les conspirateurs de profession avaient enrichi le répertoire de leurs déclamations habituelles des formules du socialisme les plus usuelles et les plus accréditées. C'était sur les principes socialistes que s'appuyaient les sociétés secrètes pour exalter le fanatisme et affermir le dévouement de leurs affiliés ^ On enseignait dans ces associations ténébreuses que les ennemis du peuple aujourd'hui, c'était moins l'ancienne aristoca*atie, c'était moins le clergé, dont la pr^nière révolution, observait-*on, avait plus ou moitis ruiné le pouvoir, et avec qui d'ailleurs on faisait josqu'-à un certain poiilt cràae commune contre la royauté de JinUet, que œ n'éUfiëntlet adhéréiits de cette royauté, les boœmes de la>bttrgiJOisik, li^ gras à argmt, tes ban^iers, fourtiisseubs, prépaie-* taires, agioteurs, et, en génét-al, les riches. Oh ajoutait que le peufde devait être riche, à son tour, et (comme si les rtdiesëtmnt, en général, redevables dé leur fortune, non à leur travail, mais à des artifices d'organlsdtioo sociale), qu'il étlét temps d'organiser Ici société de fimâière à assurer au petq[)le une plus large part danà tes biens de ce monde, de l'intéresser directement à tous les travaux

* Voir les pièces à Fappui du rapport fait li la Chambre des pairs sur l'émèuie du iâ mai 1839 5 affaire Barbes et consoris.

et de substituer rassoeis^tion à la concurrence; qii'im bon arrangement de la société devait lui ateur^ à la lEois le travail^ les instruments de travail» une part dai» le capital^ une accession facile à la propriété, Tinstructiott ^ofeastonnelle, Téducation, les droits politiques, etc. On estimttt enfin que la destruction de la monarchie et Favénement. de la république devaient lui procurer tous ces biens, et c'était avec la confiance de les voir se rédîser qu'on se lançait dans cette suite d'agressions et d'entreprises fac-* tieuses qui toutes avaient pour but la ruine de l'ordre politique établi.

Lors donc que la révolution, après dix-sept ans de. luttes, est venue à bout de réaliser ses projets de subversion, il était à peu près inévitable , on le sent assez, que l'esprit socialiste et communiste, dont elle s'était fait depuis longtemps une arme contre la royauté, qui avait ptiH fondement pénétré dans les sociétés secrètes, qui avait inspiré la plupart des toasts portés dans les banquets politiques qui l'avaient immédiatement précédée et préparée, qui animait enfin une bonne partie des hommes qiii venaient de la faire, entrât avec elle dans le gouvernement, pénétrât aussitôt dans ses actes, et essayât de réaliser les projets de rénovation sociale dont j'ai parlé.

Aussi, à peine était-elle accomplie qu'il lut pris sur-lechamp un petit nombre de mesures qui, à elles seules, auraient amplement suffi pour bouleverser de fond en comble l'ordre économique établi, et pour amener, si elle n'avait pas été naturellement impraticable, la rénovation sociale extravagante dont on avait l'audace de risquer l'essai.

La monarchie venait d'être renversée le 24 février. Le

lendemain 25, le gomernement qui l'avait supplantée, s'adressant aux populations ouyrières, avait pris par écrit cet engagement : c J'assure du travail à tout le monde. Je garantis Texistence de tout homme travaillant. Je re^ connais que les ouvriers, au lieu de se faire concurrence, doivent s'associer pour jouir du bénéfice de leur travafl * . » Le lendemain 26, le gouvernement fit un second acte : il décréta, pour quiconque voudrait lui demander du travail, Touverture immédiate des ateliers nationaux^. Cet acte, quelque grave qu'il fût, n'était qu'une réponse bien misérable aux promesses du premier; mais il en était la consécration et la conséquence. Enfin, quatre jours après, le 2 mars, le gouvernement prit une mesure destinée à compléter les premières, et qui était bien propre à faire déserter les atjsliers particuliers et à achalander les ateliers publics : il décréta, d*autorité, et sans admettre une ré-

^ BMeHn des lois de la République, u? i, page 10. Voici les termes mêmes du décret :

« Le gouveruement provisoire de la république française s'en- « gage à garantir Tezistence de l'oa?rier par le travail ; ii s'engage « à garantir du travail à tous les citoyens; il reconnaît que les « ouvriers doivent s'associer enlre eux pour jouir du bénéfice de « leur travail.

a Paris , 25 février 4848.

« Les membres du gouvernement provisoire,

a Dupont (de l'Eure), Lamabtine, Crémieux, Arago , Ledru-Roixin , Garnieb - Pages , Marie , Marrast , Louis Blanc , Flocon , Albert, ouvrier. »

•I6id.,page13.

ductiou proportionneUe dans le salaire, la réduction des heures de travail ^

Il n'y avait pas à se tromper sur le sens de ces mesures. Elles disaient clairement aux ouvriers : c Ne vous génee plus désormais avec vos maîtres. S'ils vous offrent un salaire qui vous paraisse insuffisant, quittez^les : le gourvernemeiit vous donnera les moyens d'attendre; il ga^ rantit du travail à tout le monde , et un salaire à tout homme travaillant ou ayant l'air de travailler. La vieille société a été pour vous jusqu'ici bien injuste. Le gouv^nemeut , en vous ouvrant des ateliers où vous recevrez un salaire, pour ainsi dire sans travail, vous offre un moyen irrésistible de la faire venir à composition et de la rendre plus équitable : vous n'aurez qu'à vous croiser les bras et À vous abstenir de retourner dans vos atdiiers. Ces ateliers» abandonnés et vides, perdront nécessairement une grande partie de leur valeur. Nous les exproprierons alors, sauf à indemniser, quand nous pourrons et comme nous pourrons, les propriétaires; nous vous les abandonnerons ; et au lieu d'y rentrer conune salariés, vous y rentrerez comme associés, et vous vous partagerez entre vous les bénéfices de l'entreprise, sans autre charge que celle de l'intérêt au taux légal des capitaux que vous pourrez avoir à emprunter pour la faire marcher^. »

* BtUletin des loti de la Réjiublique^ n* 4, page 37.

* Celle iraduclioa des actes capilaux relaies dans le précédenl alinéa est, au surplus, el d'une manière à peu près littérale, celle qu'en a faite le premier ministre des finances de la révolution , M. Goudchaux. Voir au Moniteur, dans le compte rendu de la séance du 15 juin 1848 , le discours de cet orateur.

Ajimtoiis que, pendant qu'on prenait ces mesures, et pour s'assurer qu'elles auraient toute Fénergie dissol- Tante qu'on avait eu l'intmtion de leur attribuer, une conmiission fut instituée, dite commission de gouTemement pour les travailleurs', dont la mission fut précisément d'amener, sous le nom d'arganisaiion du travail, la dislocation de tout Tordre économique de la société. L'institution fut fondée sur la suiq[>08ition même que cet ordre était radicalement injuste, et qu'il ne permettdt pas au peuple de recueillir le prix de ses pénibles labeurs de chaque jour. < Considérant, était-il dit dans le préambule, qu'2/ est temps de mettre un terme aux longues et iKfQUBS simffrafuces des trat>ailleurs:,.. conndérant qu'«? faut aviser sans le moindre retard à garantir au peuple les fruits de son travail;... le gouYemement de la r^uUique arrête. . . » La commission eut pour président un membre du gouyemement, ardait socialiste, adversaire systématique, ennemi furieux de tout ordre sodal fondé sur la liberté du travail et la concurrence naturelle des travailleurs. Ce personnage, dont les proportions extérieures répondaient assez mal à l'immensité du rôle qu'il s'était attribué, solennellement installé dans le palais du Loix^nbourg, après s'être entowé d'adeptes de son choix, convoqua près de lui des délégués de toutes les professions industrielles, et, dans des conférences tenues dans Tenceinte même de l'ancienne Chambre des pairs, conférences où la contradiction n'était pas admise, il se mit à leur étaler, dans des discours insidieux et violents, les

^ Bulletin des Ms dé la R^Uque^ a* 3 , page 22.

griefs qu'ils avaieiit contre cette société, qu^il qualifiait habituellement d^intque, quelquefois àOnfâme, et contre laquelle , étant presque enfant, il avait, leur disait-il un jour, fait le semait d'Annibal. En même temps qu'il dé^ blatérait ainsi contre la sodété existante, et qu'il accusait de tous letursmaux cette société, qui, à beaucoup d'égards, n'en pouvait mais, il exaltait devant eux, outre mesure, Tarrangement économique qu'il s'agissait d'y substituer, et leur en faisait espéfer des biens immenses, c Sachec-le, disait-il, vous serez non seulement puissants, vous serez non seulement riches, vous serez rois, car tous les hommes sont égaux, tous les honmies sont rois. » Il ne mettait, pour ainsi dire, pas de borne i ses promesses, et un jour, escorté par ses auditeurs jusqu'à sa voiture : « Je veux, leur dit*il, faire que les choses s'arrangent de si bonne sorte que vous soyez tous un jour e'n mesure d^avoir un équ4^e comme moi. »

Tels furent les actes par lesquels s'annonça, dès les premiers moments, lar^ublique étrange qu'il s'agissait de fonder, et à laquelle on n'avait garde d'abord d'imposer ses noms véritables. Il se peut bien que, dans Tinté* rieur du gouvernement, ces actes n'eussent pas, au même degré, l'assentiment de tout le monde; mais lès hommes qui le composaient avaient tous consenti à les revêtir de leur apj^bation ostensible, et la signature d'aucun d'eux ne manque malheureusement au Moniteur, vxdiXiBuUetm des Lm. J'ai même le regret de remarquer que la fin déplorable où tendaient ces mesures insensées a été plus tard, de la part de l'un des membres les jdns consid^bles dii gouvernement, l'objet d'une sorte d^^K>logie publique.

qui, bien qu'assez confuse et assez embarrassée dans ses formes, ne laissait pas d'être fort explicite au fond, et qu'à yrsi dire il avait été d'abord très permis de craindre que les mesures 0a question ne fussent de la part du gouvernement tout entier l'objet d'une approbation sin* çère. Au moins était-il évident qu'il visait à s'en servir comme d'un épouvantail, coname d'un instrument de salut révolutionnaire, et qu'à la moindre crainte de con* tre-révolution, il était tout prêt à permettre, sinon à favoriser, les manifestations démagogioo-sodalistes les plus faites pour épouvanter l'esprit public.

D'abord le puUic , . que rien n'avait préparé à ces audacieuses folies, et. qui, bien que déjà fort abasourdi de la soudaine apparition d'un gouvem^nènt républicain qu'on n'avait eu garde de lui annoncer, ne regardait pourtant pas comme impossible de s'accommoder de ce régime; qui voyait ailleurs, en Suisse par exemple, et surtout aux États-Unis, des exemples de républiques laborieuses, honnêtes, paisibles, prospères , heureuses, et qui ne regardait pas comme absolument impraticalile l'implantation en France de quelque chose de pareil; d'abord, dis- je, le public s'était montré assez disposé à se rallier à l'établissement de la république; et si les auteurs les moins insensés de ce hardi chan^ment n'avaient pas eu la. conscience si troublée de ce qu'ils venaient de faire , s'ils n'avaient pas senti qu'ils n'étaient que les honteux artisans d'une conspiration inopinément réussie, et non les chefs d'une révolution honorable, préparée de longue main et arrivée à maturité;. s'ils avaient cru à la république et s'ils l'avaient comprise, s'ils

avaient compris qu'en transformant le pouvoir, en eii élargissant la base et en en remplaçant le chef héréditaire par un chef électif, la république ne pouvait d'ailleurs avoir d'autre objet que celui qui est naturellement assigné à tout gouvernement raisonnable; que sa tâehe essentielle était de procurer au pays, avec la plus grande somme de sécurité possible , la plus grande étendue possible de liberté ; que son principal mérite , son véritable titre à l'adoption du pays devait être de lui procurer ces avantages plus complètement et à moins de frais que la monarchie n'avait réussi à le faire; s'ils avaient compris cela, dis-je, et s'ils s'étaient mis avec bonne foi, avec.conflance , avec courage , en devoir d'ajuster le gou- Temement de leur création à ces fins honorables et sensées , je ne doute pas que la population n'eût adhéré avec passion à leur entreprise, sans même avoir besoin d'y être aidée par la mobilité ordinaire de ses impressions et par le laisser-aller de ses affections un peu banales. On l'a pu voir, au surplus, par ses premières manifestations, par la libéralité de ses dons patriotiques, par l'empressement qu'elle a mis à solder d'avance ses contributions , et, en un mot , par tout ce qu'elle a montré d'abord de bon vouloir aux auteurs de la révolution , sur la simple espérance qu'ils allaient faire quelque chose de pareil , et donner au pays cette république intelligente , libérale , modérée, qu'on s'était mis tout à coup à croire possible. Jamais, il faut le dire, révolution moins désirée, moins prévue, moins nécessaire, moins légitime, n'avait été acceptée, au moins en apparence, avec une si singulière facilité. Hais on sent combien ces dispositions, beaucoup trop

débonnaires, beaucoup plus débonnaires qu'elles n'étaient avisées , et au fond desquelles on aurait voulu sentir plus de noblesse, durent changer rapidement à l'annonce, peu comprise d'abord , des desseins subversif du démago* gisme socialiste , et , quand on commença à se rendre compte de la fin qu'il s'agissait d'assigner à la révolution ; quand on vit qu'au lieu de songer à mettre une justice plus complètement exacte dans les rapports des diverses classes, et de leur ^ocurer à toutes plus de sécurité et de liberté, il s'agisssdt tout uniment de rançonner du mieux qu'on pourrait, et par toute sorte de voies , celles qui possédaient quelque chose, dans l'intérêt de cdies qui n V valent pris encore la peine de rien acquérir, et de placer celles-ci, par la violence, dans tme situation en réalité aussi préjudiciable pour elles qu'elle serait injuste et tyrannie que pour les classes qu'il s'agissait d'écraser à leur profit. Chaque jour on vit ces desseins se manifester avec moins de réserve, et les premières mesures qu'on avait prises conduire plus ouvertement aux effets qu'on eu avait attendus. Il s'établit, comme on le voulait , parmi les travailleurs des divers métiers, des grèves systématiques. La déseriion se mit rapidement dans les ateliers. Les ouvriers les plus haUles et les phis estimables recevaient de leurs camarades les moins laborieux l'injonction d'entrer en lutte avec les chefs d'entreprise, et de se placer à leur tète pour les conduire hors des établissements particuliers. En même temps qu'on désertait ces établissements, on se portait en foule dans les ateliers nationaux. Le nombre des ouvriers qui s'y était fait inscrire , et qui d'abord n'avait été que de quelques milliers, s'était éiévé, en quel-

~ il9 ques mois, à plus de cent mille. La contagion avait gagné; €i l'exemple des ouvriers de Paris avait été imitépartout, À Rouen , àLyon , à MiurseiUe , à LillOi dans tous les grands foyers de fabrication. Et notes que, si l'on fuyait ainsi les ateliers particuliers , ce n'était pas toujours, il s'en fallait, {MUT la difficulté d'y trouver du travjûl et d'y obtenir de ])ons sdaires. U a été parfaitement notoire à Paris, dès les {Mremiers temps de la crise, qu'il y avait un bon nombi^ d'ateliers où le travml ne manquait pas, et qui n'en étaient pas moins déserts, dont les chefs avaient des commandes importantes, qu'ils auraient voulu pouvoir remplir, et qu'ils n'exécutaient pas' faute d'ouvriers ; que beauceiq^ d'ouvriers avaient abandonné des ateliers où on leur offrait des salaires de 4, 5, 6 £r. par jour, et qu'ils les avaient quittés pour aller se faire inscrire dans lés ateliers nationaux, où ils ne gagnaient que de 1 à 2 fr. Ilest d<mc bien certain qu41s étaient déterminés par d'autres motifs que la difficulté de trouver de l'ouvrage, ou d'ob* tenir une suffisante rémunération , et ces motifs , oùpou* vaient ils être, sinon dans les folies eq[)érances dont on les avait bercés, et dans celle, entre autres, qu'on leur avait fait concevoir d'être bienlêtmis en possession, comme I^priétaires et comme associés , de ces établissements qu'ils avaient quittés avec tant de h&te ccmune ouvriers salariés et dépendants. Ces espérances déshonnêtes et irréalisables étaient chaque jour surexcitées par le socialisme officiellement enseigné au Luxembourg, devant les délégués des corps de métiers : enseignement artificieux et violent, que ces délégués allaient colporter ensuite dans le? ateliers nationaux ; que propageaient , javec des addi*^

— no — tions et des variantes ^ans fin, ies cial» et les joumanx démocratiques et socialistes; qui étaient transmis aux populations ounîères des départements par les courtiers^ électoraux et les nombreux émissaires politiques du mi* nistère de l'intérieur; et que le ministre de rinstmction publique, à son tour, s'efforçait d'accréditer par des livres Aémentaires et familiers qu'il faisait distribuer gratuité* ment et par milliers aux instituteurs des campagnes, et dans lesquels on enseignait que l'État pouvait limiter comme il 1^ entendait Vnsage du droit de propriété , — «mposer toute sorte de eonditiont aux détenteurs de la terre , — les grever d'assez lourdes charges pour les contraindre à l'aliéner et lui permettre d'en disposer en faveur de plus dignes , ^—^ restreindre le droit d'héritage beaucoup plus qu'il ne l'a fait, — intervenir dans les conditions du travail et régler le taux des salaires , *— borner la libre disposi^ tion des capitaux , en réduire t intérêt au taux le plus bas, et faciliter ainsi aux pauvres gerte le crédit dont ils avaient besoin pour s'enrichir^ etc ' .

Tandis qu'on parlait ainsi, on mettait, du mieux qu'on pouvait, les actes d'accord avec les paroles. C'était à qui imaginerait, et toujours, bien entendu, aux frais des contribuables , des travaux publics susceptibles de remplacer les entreprises particulières , et d'être livrés à des

^ Je n'ai pas gous les yeux, au moment où j'écris, )e petit livre officiel publié sous les auspices du ministre de Vinstructian publique d'où sont extraites ces incroyables propositions ; mais je les prends dans les longs extraits qui en ont été lus k la tribune de l'Assemblée nationale, le 5 juillet 1818. Voir le compte-rendu de la séanee de ce jour.

— in —

agglomérations d'ouvriers, qui en reeueilieraient le bénéfice comme associés, n en était proposé de toutes les sortes : travaux d'irrigation, de dessèchement, de re- Ixnsement; fabrications; créations d'ateliers; établissements de comptoirs ; avances 4e capitaux à toute réunion d'Ouvriers associés pour une entreprise, etc. Il était snr-^ tout convenable, pensait-on, de faire main basse sur lés divers ordres de propriétés particulières qui paraissaient le plus susceptible d'être exploitées en commun et de se prêter à des combinaisons socialistes, — sur les banques, par exemple, — sur les assurances, — les canaux, — les mines, — les chemins de fer; et l'on avait commencé, sans la moindre vergogne , en s'attaquant d'abord aux chemins de fer et aux banques , à en opérer la dépossessîon forcée. En attendant qu'on eût lait la fortune des classes au profit de qui, soi-disant, ces spoliations étaient proposées et en partie entreprises, on déclarait l'État <^ligé de mettre , sous tous les rapports, leur éducation au niveau de celle des classes les plus élevées , et, seules ment pour leur instruction primaire , il était immédiatement proposé d'inscrire au budget une somme de ph» de 47 millions. En tout cas, et supposé que des misères pussent survivre encore à tant de libéralités, on annonçait qu'il serait fondé dans les départements un certain nombre d'hoq[>ices pour les invalides du travail, avec une dotation suffisante pour leur procurer une vie aisée. On parlait encore d^nstituer un nouveau système de salles d'asile, où les enfants, qui jusqu^alors n'avaient été qu'instruits et gardés, recevraient le vêtement et la nourriture,..

— J2S — Et la populatkui de Paris , à la vue de ce débordement de projets et de mesures, qui ne tendaient à soulager les dasses pauvres que par la dépossession de celles qui avaient, se laissait-elle prendre de quelque effroi et maiû£Bstait-eUe qudque velléité de résistance , aussitôt une oontre^manifestation anardiique venait Tavartir de la té* mérité de telles démonstrations. En provoquant la dislocation des entreprises partiodières et la désertion des ouvriers des ébd>Ussements qui les occupaient; im ne s'était pas contmté de les faire sortir de ces établissements, on avait eu soin, avons-nous' dit, de les réunir dans les atdiers nationaux ; etla formation dp ces ateliers avut eu pour objet , dès les prenûers moments, la déclaration en a été faite par un ancien ministre du gouvernemait provisoire dans les bureaux de TAssembiée nationale, de créer une armée qu'(m eût constamment sous la main ' , et dont on pût se servir à tout moment pour Texéoiition même des projets du socialisme. Or cette armée s'était continuellement accrue. Non seulement il y louait sans cesse de nouveaux déserteurs du travail salarié , mais die s'était recrutée , d'une manière presque ostensible, d'une multitude de malfaiteurs, de rédusionnakes, de forçats libârés , accourus , sinon offlddlement i^^pdés, des départements; et c'était parTexhibitionde cette force qu'on avait soin de r^nrimer les velléités de réaction que Paris laissait percer contre la rénovation

^ Voir dans les Débats du 46 juin 4848 des réflexions de ce journal sur ce qui s'est passé dans les bureaux de l'Assemblée nationale, k Foccasion d'un projet de décret tendant h accorder au gouvernement 3 millions pour les ateliers nationaux.

sociale entreprise. Ce fut notanuneat par la eonvocation en niasse de cette armée , où des éléments qui étaient destinés à la former bientôt, qu'il fut répondu le 17 mars à la démonstration que la garde nationale avait Mte la yeille ; Thomme qui remplissait alors les fondions de préfet de police a dû avouer depuis qu'il avait concouru à cette convocation , et les membres du gouvernement provisoire qui haranguèrent les ouvriers, sur la place de niôtel de Vaie, s'exprimèrent de façon à permettre de croire que, si le gcmvernement n'avait pas ordonné la eonvocation, il ne la désapprouvait ps».

Cendant, inalgré des ms^ques si multipliées et si peu équivoques de l'adhésion du gouvernement à ces lugnbres folies, de la molle condescenduice de la majorité de ses membres et de la frandie complicité de plusieurs d'entre eux , le gros du parti révolutionnaire ne trouvait pas qu'on ftt , à beaucoup près , assez pour la révolution, et que ses chefs poussassent avec un degré suffisant d'ao tivit^ les affaires de la république démocratioo-sociaiiste. Aussi, à côté du travail ostensible et plus ou mmns offi-» ciel qui s'opérait sans relâche au profit de cette républiquelà, y avait-il, pour la pousser au dénouement qu'elle dierdiait, un travail souterrain permanent et infiniment plus redoutable encore; travail dont l'infernale activité s'est manifestée par les explosions successives du 1 7 mars, du 16 avril, du 15 mai, par les quatre sai^laiites jour* nées de juin, et dont l'objet , annoncé par d'audacieux placards, où la société était mise en demeure de s'exécuter spontanément, si elle ne voulait l'être de vive force, s'est révélé avec un sinistre éclat dans les pièces saisies

— \u — chez Sobrier à la suite du IS mai, comme dans la motion faite ce jour-là, par Barbes, au sein de l'Assemblée nationde.

C'est dans ces deux documents que s'est manifestée, sous sa forme la plus brutale et la plus claire, la pensée fondamentale de la révolution ; pensée de déprédation et de Tiolence, qui s^est annoncée, dès le premier jour, par la proclamation du droit au travail , et par le fol engagement d'assurer à la fois la vie de tout ce qui était né et de tout ce qui voudrait prendre la peine de naître; qui a été développée et confirmée par une série d'actes et de projets plus injustes et plus extravagants les uns que les autres; dont l'exécution a été poursuivie par une succession graduée d'intrigues, d'excitations, de manifestations désordonnées, d'entreprises sanglantes, et qui a fait oraindre par moments à la société contemporaine quelque chose d'analogue aux irruptions et aux asservissements du moyen âge; qui lui a donné une réminiscence et comme un arrière goût de ces temps affreux, et qui a constitué la terreur de 1848 , comme Téchafaud^ avait caractérisé celle de 1793.

n reste à montrer les effets qu'a eue cette terreur nouvelle, à mesure qu'elle est entrée dans les esprits, ceux qu'elle: a exercés notamment sur la fortune publique, et ceux en particulier qu'elle a produits sur le bien-être det classes dont il s'agissait surtout d'améliorer la condition.

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