DE LA RÉPUBLIQUE SOCIALE
La République seriale promet de résoudre le problème.
« Tous les systèmes, tous les gouvernements ont été tentés, dit-elle, et reconnus impuissants. Mes idées seules sont nouvelles et n’ont pas encore été mises à l’épreuve. Mon jour est venu. »
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Les idées de la République sociale ne sont point nouvelles. Le inonde les connaît depuis qu’il existe. Il les a vues surgir au milieu de toutes les grandes crises morales et sociales, en Orient comme en Occident, dans l’antiquité comme dans les temps modernes. Les deuxième et troisième siècles en Afrique et spécialement en Égypte, pendant le travail de la propagation du christianisme , le moyen âge dans sa fermentation confuse et orageuse , le seizième siècle, en Allemagne, dans le cours de la réforme religieuse, le dix-septième, en Angleterre, au milieu de la révolution politique , ont eu leurs socialistes et leurs communistes, pensant, parlant et agissant comme ceux de nos jours. C’est une face de l’humanité qui apparaît, dans son histoire, à toutes ces époques où, par le bouillonnement universel, toutes choses sont poussées à la surface et admises à se montrer.
Jusqu’ici, il est vrai, ces idées ne s’étaient pro-
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duites que sur une petite échelle, obscurément, honteusement, presque aussitôt repoussées qu’entrevues. Aujourd’hui, elles montent hardiment sur la grande scène, et se déploient avec toutes leurs prétentions devant tout le public. Que ceci arrive par l’effet de leur propre force, ou par la faute du public lui-même, ou par des causes inhérentes à l’état actuel de la société, peu importe : puisque la République sociale parle haut , il faut qu’elle soit regardée en face et interrogée à fond.
Je voudrais supprimer tous les détours , écarter tous les voiles, et aller droit au cœur de l’idole. Cela se peut : car de même que tous les efforts de la République sociale tendent à un même but, de même toutes ses idées partent d’une idée fondamentale qui les contient et les enfante toutes.
Cette idée fondamentale se montre, ou se cache, dans le langage de tous les chefs de la République
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sociale, quoiqu’ils n’en conviennent pas tous, que peut-être même plusieurs croient qu’ils n’y croient point. M. Proudhon me parait , de tous , celui qui sait le mieux ce qu’il pense et ce qu’il veut , l’esprit le plus ferme et le plus conséquent dans ses détestables rêves.
Pas si ferme pourtant, ni si conséquent qu’il paraît, et probablement qu’il croit l’être. Il n’a point dit , et je doute qu’il ait vu jusqu’où va son idée. La voici, dans sa nudité et sa rigueur.
Tous les hommes ont droit, le même droit, un droit égal au bonheur.
Le bonheur, c’est la jouissance , sans autre limite que le besoin et la faculté , de tous les biens existants ou possibles en ce monde, soit des biens naturels et primitifs que le monde contient, soit des biens progressivement créés par l’intelligence et le travail de l’homme.
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Quelques-uns, la plupart de ces -biens, les plus essentiels et les plus féconds, sont devenus la jouissance exclusive de certains hommes, de certaines familles, de certaines classes.
C’est la conséquence inévitable du fait que ces biens, ou les moyens de se les procurer, sont la propriété spéciale et perpétuelle de certains hommes, de certaines familles, de certaines classes.
Une telle confiscation, au profit de quelques-uns, d’une partie du trésor humain , est essentiellement contraire au droit. Au droit des hommes de la même génération qui devraient tous en jouir. Au droit des générations successives , car chacune de ces générations, à mesure qu’elles entrent dans la vie, doit trouver les biens de la vie également accessibles , et en jouir à son tour comme ses prédécesseurs.
Donc il faut détruire l’appropriation spéciale et
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perpétuelle des biens qui donnent le bonheur, et des moyens de se procurer ces biens , pour en assurer la jouissance universelle et l’égale répartition entre tous les hommes et toutes les générations d’hommes.
Comment abolir la propriété? Comment la transformer, du moins, de telle sorte que, dans ses effets sociaux et permanents, elle soit comme abolie?
Ici les chefs de la République sociale diffèrent beaucoup entre eux. Les uns recommandent des moyens lents et doux; les autres poussent aux moyens prompts et décisifs. Les uns ont recours à des moyens politiques : par exemple , à une certaine organisation de la vie et du travail en commun. Les autres s'efforcent d’inventer des moyens économiques et financiers : par exemple, un certain ensemble de mesures destinées à détruire peu à peu le revenu net de la propriété, terre ou capital,
et à rendre ainsi la propriété elle-même inutile et illusoire. Mais tous ces moyens partent du même dessein et tendent au même effet : l’abolition ou l’annulation de la propriété individuelle, domestique et héréditaire, et des institutions sociales ou politiques qui ont la propriété individuelle, domestique et héréditaire pour fondement.
À travers la diversité, l’obscurité, l’indécision, les contradictions des idées qui circulent dans la République sociale, c’est là l’origine et le terme, Y alpha et Y oméga de toutes ces idées ; c’est là le but qu’on poursuit et qu’on se flatte d’atteindre.
Voici ce qu’oublient M. Proudhon et ses amis.
L’homme, ce n’est pas seulement les êtres individuels qu’on appelle les hommes; c’est le genre humain, qui a une vie d’ensemble, et une destinée générale et progressive : caractère distinctif de la créature humaine seule au sein de la création.
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A quoi tient ce caractère?
A ce que les individus humains ne sont pas isolés ni bornés à eux-mêmes , et au point qu’ils occupent dans l’espace et dans le temps. Ils tiennent les uns aux autres, ils agissent les uns sur les autres par des liens et par des moyens qui n’ont pas besoin de leur présence personnelle et qui leur survivent. En sorte que les générations successives des hommes sont liées entre elles et s’enchaînent en se succédant.
L’unité permanente qui s’établit et le développement progressif qui s’opère par cette tradition incessante des hommes aux hommes et des générations aux générations , c’est là le genre humain ; c’est son originalité et sa grandeur; c’est un des traits qui marquent l’homme pour la souveraineté dans ce monde, et pour l’immortalité au delà de ce monde.
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C’est de là que dérivent et par là que se fondent la famille et l'État, la propriété et l’hérédité, la patrie, l’histoire, la gloire, tous les faits et tous les sentiments qui constituent la vie étendue et perpétuelle de l’humanité au milieu de l’apparition si bornée et de la disparition si rapide des individus humains.
La République sociale supprime tout cela. Elle ne voit dans les hommes que des êtres isolés et éphémères qui ne paraissent dans la vie et sur cette terre, théâtre de la vie, que pour y prendre leur subsistance et leur plaisir, chacun pour son compte seul, au même titre et sans autre fin.
Cest précisément la condition des animaux. Parmi eux, point de lien, point d’action qui survive aux individus et s’étende à tous. Point d’appropriation permanente, point de transmission héréditaire , point d’ensemble ni de progrès dans la
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vie de l’espèce ; rien que des individus qui paraissent et passent, prenant en passant leur part des biens de la terre et des plaisirs de la vie, dans la mesure de leur besoin et de leur force qui font leur droit.
Ainsi, pour assurer à tous les individus humains la répartition égale et incessamment mobile des biens et des plaisirs de la vie, la République sociale fait descendre les hommes au rang des animaux ; elle abolit le genre humain.
Elle abolit bien plus encore.
C’est l’impérissable instinct de l’homme que Dieu préside à sa destinée et qu’elle ne s’accomplit pas tout entière en ce monde. Naturellement, universellement, au-dessus de lui et au delà de cette vie, l’homme voit Dieu et l’invoque, comme soutien dans le présent, comme espérance dans l’avenir.
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Pour les docteurs de la République sociale , Dieu est un pouvoir inconnu, imaginaire, sur qui les pouvoirs visibles et réels, les puissants de la terre, se déchargent de leur propre responsabilité dans la destinée des hommes. En reportant ainsi , vers un autre maître et une autre vie , les regards de ceux qui souffrent , ils les disposent à se résigner à leurs souffrances, et s’assurent à eux-mêmes le
maintien de leurs usurpations. Dieu, c’est le mal , car c’est le nom qui fait que les hommes acceptent le mal. Pour bannir le mal de la terre, il faut bannir Dieu de l’esprit humain. Seuls alors en présence de leurs maîtres terrestres, et réduits à la vie terrestre, les hommes voudront absolument les jouissances de cette vie et la répartition égale de ces jouissances. Et, dès que ceux à qui elles manquent les voudront réellement, ils les auront, car ils sont les plus forts.
Ainsi, Dieu et le genre humain disparaissent en- \
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semble; et, à leur place, restent des animaux qu’on appelle encore des hommes, plus intelligents et plus puissants que les autres animaux, mais de même condition, de même destinée, et, comme eux , prenant en passant leur part des biens de la terre et des plaisirs de la vie, dans la mesure de leur besoin et de leur force qui font leur droit.
’ Voilà la philosophie de la République sociale, et par conséquent la base de sa politique. Voilà d’où elle émane et où elle conduit.
Je ferais injure, en insistant, au bon sens et à l’honneur humain. Il suffit de montrer. C’est la dégradation de l’homme et la destruction de la société.
Non-seulement de notre société actuelle, mais de toute société humaine : car toute société repose sur les fondements que la République sociale renverse. Ce n’est point d’une invasion de l’édifice social par des nouveaux venus, Barbares ou non, c’est de
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la ruine de cet édifice qu’il s’agit. Que M. Proudhon , s’il disposait en maître de la société actuelle et de tous les biens qu’elle renferme, en changeât, comme il lui plairait, la distribution et les possesseurs, ce serait beaucoup d’iniquité et de souffrance ; ce ne serait pas la mort même de la société. Mais, s’il prétendait donner pour lois, à la société nouvelle, les idées qu’il dresse, comme des machines de guerre, contre la société d’aujourd’hui, la société nouvelle périrait infailliblement. Au lieu d’un État et d’un peuple, il n’y aurait plus qu’un chaos d’hommes, sans lien et sans repos. Et pour sortir de ce chaos, il faudrait absolument sortir, à force d’inconséquences , des idées de la République sociale, et rentrer dans les conditions naturelles de l’ordre social.
La République sociale est à la fois odieuse et impossible. C’est la plus absurde en même temps que la plus perverse des chimères.
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Mais que ceci ne nous rassure point. Rien n’est plus dangereux que ce qui est en même temps fort et impossible. La République sociale a de la force. Comment n’en aurait-elle pas ? Usant avec ardeur de toutes les libertés publiques, elle répand, elle propage sans relâche, dans les rangs les plus pressés de la société, ses idées et ses promesses. Elle trouve là des populations faciles à tromper, faciles à embraser. Elle leur offre des droits au service de leurs intérêts. Elle évoque leurs passions au nom de la justice et de la vérité. Car, il serait puéril de le méconnaître, les idées de la République sociale ont, pour beaucoup d’esprits, le caractère et l’empire de la vérité. Dans des questions si complexes et si vives, la moindre lueur de vérité suffit pour éblouir la vue et pour enflammer le cœur des hommes. Us accueillent, ils adoptent aussitôt, avec transport, les plus grossières , les plus fatales erreurs ; le fanatisme s’allume en même temps que l’égoïsme se déploie; les dévouements sincères s’associent aux
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passions brutales ; et dans la fermentation terrible qui éclate alors, c’est le mal qui domine; ce qui s’y mêle de bien ne fait que servir au mal de voile et d'instrument.
Nous n’avons pas le droit de nous en plaindre, car c’est nous-mêmes qui alimentons incessamment le foyer de l’incendie; c’est nous qui prêtons à la République sociale sa principale force. C’est le chaos de nos idées et de nos mœurs politiques , ce chaos caché tantôt sous le mot démocratie , tantôt sous le mot égalité, tantôt sous le mot peuple, qui lui ouvre toutes les portes et abat devant elle tous les remparts de la société. On dit que la démocratie est tout; les hommes de la République sociale répondent : « La démocratie, c’est nous. » On proclame confusément l’égalité absolue des droits et le droit souverain du nombre; les hommes de la République sociale se présentent et disent : « Compteznous. » La perpétuelle confusion, dans notre propre
de la démocratie en frange.
politique, dans nos idées, dans notre langage, du vrai et du faux, du bien et du mal, du possible et du chimérique, c’est là ce qui nous énerve pour la défense, et ce qui donne à la République sociale, pour l’attaque, une confiance, une arrogance, un crédit que, par elle-même, elle ne posséderait point.
Que cette confusion se dissipe; que nous entrions enfin dans cette époque de maturité où les peuples libres voient les choses comme elles sont réellement, assignent aux divers éléments de la société leur juste mesure, aux mots leur vrai sens, et règlent leurs idées comme leurs affaires avec cette tempérance ferme qui écarte toutes les fantaisies, admet toutes les nécessités, respecte tous les droits, ménage tous les intérêts, et réprime toutes les usurpations, celles d’en bas comme celles d’en haut, celles du fanatisme comme celles de l’égoïsme. Quand nous en serons là , la République sociale ne disparaîtra point ; nous n’aurons pas supprimé ses
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efforts et ses dangers ; elle puise son ambition et sa force à des sources que personne ne peut tarir. Mais , dominée par les forces d’ensemble et d’ordre de la société, elle sera incessamment combattue et vaincue dans ce qu’elle a d’absurde et de pervers, tout en prenant progressivement sa place et sa part dans cet immense et redoutable développement de l’humanité tout entière qui s’accomplit de nos jours.