QUELS SONT LES ÉLÉMENTS RÉELS ET ESSENTIELS DE LA SOCIÉTÉ EN FRANCE
Le premier pas à faire pour sortir de ce chaos oii nous nous perdons, c’est de reconnaître et d’accepter franchement les éléments, tous les éléments réels et essentiels de la société, telle qu’elle est faite aujourd’hui en France.
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C’est parce que nous méconnaissons ces éléments, ou parce que nous leur refusons ce qui leur est dû , que nous restons ou que nous retombons sans cesse dans le chaos.
On peut torturer une société, peut-être même la détruire; on ne peut pas l’organiser ni la faire vivre contre ce qu’elle est réellement, en ne tenant pas compte des faits essentiels qui la constituent ou en leur faisant violence.
Je regarde d’abord à ce qui fait la base de la société française, comme de toute société, à l’ordre
La famille; la propriété, dans tous ses genres, terre, capital ou salaire; le travail sous toutes ses formes , individuel ou collectif, intellectuel ou manuel ; les situations que font aux hommes et les rapports qu’amènent entre eux la famille , la propriété et le travail : c’est là la société civile.
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Le fait essentiel et caractéristique de la société civile en France, c’est l’unité de lois et l’égalité de droits.
Toutes les familles, toutes les propriétés, tous les travaux sont régis par les mômes lois et possèdent ou confèrent les mômes droits civils.
Point de privilèges, c’est-à-dire point de lois ni de droits civils particuliers pour telles ou telles familles, telles ou telles propriétés , tels ou tels travaux.
C’est un fait nouveau et immense dans l’histoire des sociétés humaines.
Au milieu de ce fait cependant, au sein de cette unité et de cette égalité civile , existent évidemment des diversités et des inégalités nombreuses , considérables, que l’unité de lois et l’égalité de droits civils ne préviennent et ne détruisent point.
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Dans la propriété, foncière ou immobilière, terre ou capital, il y a des riches et des pauvres. Il y a la grande , la moyenne et la petite propriété.
Que les grands propriétaires soient moins nombreux et moins riches, que les moyens et les petits propriétaires soient plus nombreux et plus puissants qu’ils n’étaient autrefois ou qu’ils ne sont ailleurs , cela n’empêche pas que la différence ne soit réelle, et assez grande pour créer, dans l’ordre civil, des situations sociales profondément diverses et inégales.
Je passe des situations fondées sur la propriété à celles qui se fondent sur le travail, sur tous les genres de travail , depuis le travail intellectuel le plus élevé jusqu’au travail manuel le plus vulgaire. Là aussi je rencontre le même fait. Là aussi la diversité et l’inégalité naissent et se maintiennent au sein des lois identiques et des droits égaux.
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Dans les professions qu’on appelle libérales et qui vivent d’intelligence et de science , parmi les avocats , les médecins , les savants et les lettrés de toute sorte, quelques-uns s’élèvent au premier rang, attirent à eux les affaires et les succès , acquièrent le renom, la richesse, l’influence; d’autres suffisent laborieusement aux nécessités de leur famille et aux convenances de leur position ; beaucoup d'autres végètent obscurément dans un malaise oisif.
Un fait mérite même d’être remarqué. Depuis que toutes les professions sont également accessibles à tous , depuis que le travail est libre et régi pour tous par les mêmes lois, le nombre des hommes qui , dans les professions libérales, s’élèvent au premier rang, n’est pas sensiblement augmenté. Il ne paraît pas qu’il y ait aujourd’hui plus de grands jurisconsultes, de grands médecins, de savants et de lettrés du premier ordre qu’il n’y en avait jadis. Ce sont les existences de second ordre
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et la multitude obscure et oisive qui se sont multipliées ; comme si la Providence ne permettait pas aux lois humaines d’influer, dans l’ordre intellectuel, sur l’étendue et la magnificence de ses dons.
Dans les autres professions , là où le travail est surtout matériel et manuel , là aussi il y a des situations diverses et inégales. Les uns , par l’intelligence et la bonne conduite , se créent un capital et entrent dans la voie de l’aisance et du progrès. Les autres, ou bornés, ou paresseux, ou déréglés, restent dans la condition étroite et précaire des existences fondées uniquement sur le salaire.
Ainsi dans toute l’étendue de notre société civile , au sein du travail comme au sein de la propriété, les diversités et l’inégalité des situations se produisent ou se maintiennent, et coexistent avec l’unité de lois et l’égalité de droits.
Comment en serait-il autrement ? Qu’on examine
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toutes les sociétés humaines de tous les lieux et de tous les temps : à travers la variété de leur organisation, de leur gouvernement, de leur étendue, de leur durée, des genres et des degrés de leur civilisation, on trouvera, dans toutes, trois types de situation sociale , toujours les mêmes au fond, quoique sous des formes très-diverses, et diversement distribués :
Des hommes vivant du revenu de leurs propriétés, foncières ou mobilières, terres ou capitaux, sans chercher a les accroître par leur propre travail;
Des hommes appliqués à exploiter et à accroître, par leur propre travail, les propriétés, foncières oa mobilières, terres ou capitaux de tout genre qu’ils possèdent ;
Des hommes vivant de leur travail , sans terres ni capitaux.
Ces diversités , ces inégalités dans la situation sociale des hommes ne sont point des faits accidentels ou spéciaux à tel ou tel temps , à tel ou tel pays ; ce sont des faits universels qui se produisent naturellement dans toute société humaine, au milieu des circonstances et sous l’empire des lois les plus différentes.
Et plus on y regardera de près, plus on se convaincra que ces faits sont dans une intime liaison et dans une profonde harmonie d’une part avec la nature de l’homme qu’il nous appartient de connaître , de l’autre avec les mystères de sa destinée qu’il nous est donné seulement d’entrevoir.
Ce n’est pas tout : indépendamment de ces diversités, de ces inégalités entre les individus, propriétaires et travailleurs, d’autres diversités , d’autres inégalités existent entre les genres mêmes de propriété et de travail ; différences non moins
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réelles, quoique moins apparentes, et que l’unité des lois et l’égalité des droits civils ne détruisent pas davantage.
La propriété mobilière, le capital , a pris et continue de prendre, dans nos sociétés modernes, une extension et une importance toujours croissantes. C’est évidemment au profit de son développement que se fait de nos jours le progrès de la civilisation ; juste retour des immenses services que la propriété mobilière, en se développant, a rendus à la civilisation.
On ne se contente pas de cela ; on essaie , on s’efforce constamment d’assimiler de plus en plus la propriété foncière à la propriété mobilière, la terre au capital; de rendre l’une aussi disponible, aussi divisible, aussi mobile, aussi commode à posséder et à exploiter que l’est en effet l’autre. Toutes les innovations, directes ou indirectes, qu’on pro-
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pose dans le régime de la propriété foncière, ont oe but patent ou détourné.
Cependant au milieu de ce mouvement, si favorable à la propriété mobilière, la propriété foncière n’en demeure pas moins, non-seulement la plus considérable en France, mais toujours la première dans lejugement et dans le désir des hommes. Ceux qui la possèdent s’adonnent de plus en plus à en jouir. Ceux qui ne la possèdent pas se montrent de plus en plus ardents à l’acquérir. Les grands propriétaires reprennent goût à vivre dans leurs terres. Les bourgeois arrivés à l’aisance placent à la campagne leur repos. Les paysans ne songent qu’à ajouter un champ à leur champ. En même temps que la propriété mobilière se développe avec faveur, la propriété foncière est plus recherchée et plus goûtée que jamais.
On peut prédire sans crainte que, si, comme je
l’espère bien , l’ordre social triomphe de ses ennemis, insensés ou pervers, les attaques dont la propriété foncière est aujourd’hui l’objet, et les périls dont on la menace, tourneront au profit de sa prépondérance dans la société.
D'où vient cette prépondérance? Prend-elle sa source uniquement dans ce fait que la terre est, de toutes les propriétés, la plus sûre, la moins variable , celle qui résiste et survit le mieux aux perturbations et aux misères sociales?
Ce motif, le premier qui s’offre à l’esprit, est réel et puissant ; mais il s’en faut bien que ce soit le seul. D’autres motifs encore, des instincts plus intimes, et dont l’empire est grand sur l’homme, même à son insu , assurent à la propriété foncière la prépondérance sociale , et la lui font recouvrer quand elle est momentanément ébranlée ou affaiblie.
Parmi ces instincts, j’en indiquerai seulement
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deux : à mon avis les plus puissants. Et je me bornerai à les indiquer; j’irais trop loin si j’en voulais sonder la profondeur.
La propriété mobilière, le capital, peut donner à l’homme la richesse. La propriété foncière, la terre, lui donne bien autre chose encore. Elle lui donne une part dans le domaine du monde. Elle unit sa vie à la vie de toute la création. La richesse mobilière est un instrument à la disposition de l'homme, qui s’en sert pour satisfaire à ses besoins, à ses plaisirs, à ses volontés. La propriété foncière est l’établissement de l’homme au milieu et au-dessus de la nature. Outre ses besoins , ses plaisirs , ses volontés , elle satisfait en lui à une multitude de penchants divers et profonds. Elle crée, pour la famille, la patrie domestique, avec toutes les sympathies qui s’y rattachent dans le présent, toutes les perspectives qu’elle ouvre dans l’avenir.
En même temps qu’elle répond ainsi, plus cora-
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plétement que toute autre , à la nature de l'homme, la propriété foncière est aussi celle qui place sa vie et son activité dans la situation la plus morale, celle qui le contient le plus sûrement dans un sentiment juste de ce qu’il est et de ce qu’il peut. Dans presque toutes les autres professions, industrielles, commerciales , savantes , le succès dépend ou paraît dépendre uniquement de l'homme lui-même, de son habileté, de son savoir-faire, de sa prévoyance, de sa vigilance. Dans la vie agricole, l'homme est sans cesse en présence de Dieu et de son pouvoir. Autant qu’ailleurs l’activité , l’habileté, la prévoyance, la vigilance de l’homme luimême sont nécessaires au succès de son travail. Elles y sont aussi évidemment insuffisantes que nécessaires. C’est Dieu qui dispose des saisons , de la température, du soleil , de la pluie, de tous ces phénomènes de la nature qui décident du sort des travaux de l'homme sur le sol qu’il cultive. Il n’y a point d’orgueil qui résiste , point de savoir-faire
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qui échappe à cette dépendance. Et ce n’est pas seulement un sentiment de modestie sur ce qu’il peut lui-même dans sa propre destinée qui est par là inculqué à l’homme ; il apprend aussi la tranquillité et la patience. Il ne saurait se figurer qu’à force d’inventions et de mouvements, en courant sans relâche après le succès, il finira par l’atteindre. Quand il a fait ce qui dépend de lui pour exploiter et féconder la terre , il faut qu’il attende et qu’il se résigne. Plus on pénètre dans la situation que font à l'homme la propriété et la vie territoriales , plus on découvre tout ce qu’il y a de salutaire, pour sa raison et pour sa disposition morale, dans les enseignements et dans les influences qu’il en reçoit.
Les hommes ne se rendent pas compte de ces faits, mais ils en ont le sentiment instinctif; et cet instinct contribue puissamment à l’estime particulière qu’ils font évidemment de la propriété foncière et à la prépondérance qu’elle obtient. Cette prépon-
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dérance est un fait naturel, légitime, salutaire, que , dans un grand pays surtout , la société tout entière a un immense intérêt à reconnaître et à respecter.
Ce que je viens de constater dans la sphère de la propriété, je le constaterai également dans la sphère du travail. C’est la gloire de la civilisation moderne d’avoir compris et mis en lumière la valeur morale et l’importance sociale du travail, de lui avoir restitué l’estime et le rang qui lui appartiennent. Si j’avais à rechercher quel a été le mal le plus profond , le vice le plus funeste de cette ancienne société qui a dominé en France jusqu’au seizième siècle, je dirais sans hésiter que c’est le mépris du travail. Le mépris du travail, l’orgueil de l’oisiveté sont des signes certains, ou que la société est sous l’empire de la force brutale, ou qu’elle marche à la décadence. Le travail est la loi que Dieu a imposée à l’homme. C’est par le travail qu’il développe
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et perfectionne toutes choses autour de lui , qu’il se développe et se perfectionne lui -même. C’est le travail qui est devenu , entre les nations, le gage le plus assuré de la paix. C’est le respect et la liberté du travail qui, malgré tant de raisons de sollicitude, peuvent nous faire beaucoup espérer de l’avenir des sociétés humaines.
Par quelle fatalité le mot travail, si glorieux pour la civilisation moderne, est-il aujourd’hui, parmi nous, un cri de guerre, une source de désastres?
C’est que ce mot couvre un grand, un déplorable mensonge. Ce n’est point du travail , de ses intérêts et de ses droits qu’il s’agit dans l’agitation suscitée en son nom. Ce n’est point en faveur du travail que se fait et que tournerait cette guerre qui le prend pour drapeau. Elle est dirigée au contraire, elle tournerait infailliblement contre le travail luimême. Elle ne peut que le ruiner et l’avilir.
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Comme la famille, comme la propriété, comme toutes choses en ce monde, le travail a ses lois naturelles et générales. La diversité et l’inégalité entre les travaux, entre les travailleurs, entre les résultats du travail , sont au nombre de ces lois. Le travail intellectuel est supérieur au travail manuel. Descartes en éclairant la France, Colbert en fondant sa prospérité, font un travail supérieur à celui des ouvriers qui impriment les œuvres de Descartes ou qui vivent dans les manufactures protégées par Colbert. Et, parmi ces ouvriers, ceux qui sont intelligents, moraux, laborieux, acquièrent légitimement, par leur travail, une situation supérieure à celle où languissent ceux qui sont peu intelligents, paresseux, licencieux. La variété des tâches et des missions humaines est infinie : le travail est partout dans ce monde, dans la maison du père de famille qui élève ses enfants et administre ses affaires, dans le cabinet de l'homme d’Ëtat qui prend part au gouvernement de son pays, du ma-
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gistrat qui lui rend la justice, du savant qui l’instruit, du poëte qui le charme, dans les champs, sur les mers, sur les routes, dans les ateliers. Et partout, entre tous les genres de travail, dans toutes les classes de travailleurs, la diversité et l’inégalité naissent et se perpétuent : inégalité de grandeur intellectuelle, de mérite moral, d'importance sociale, de valeur matérielle. Ce sont là les lois naturelles, primitives, universelles , du travail , telles qu’elles découlent de la nature et de la condition de l’homme, c’est-à-dire telles que les a instituées la sagesse de Dieu.
C’est contre ces lois que se fait la guerre dont nous sommes les témoins. C’est cette hiérarchie féconde, établie dans la sphère du travail par les décrets de la volonté divine et par les actes de la liberté humaine, qu’il s’agit d’abolir pour y substituer quoi? L’abaissement et la ruine du
travail par le nivellement des travaux et des tra-
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vailleurs. Regardez de près au sens que porte habituellement le mot travail dans le langage de cette guerre antisociale. On ne dit pas que le travail matériel et manuel soit le seul travail véritable. On rend même de temps en temps au travail purement intellectuel de pompeux hommages. Mais on oublie, on laisse dans l’ombre la plupart des travaux variés qui s’accomplissent à tous les degrés de l’échelle sociale; c'est du seul travail matériel qu’on se préoccupe , c’est celui-là qu’on présente incessamment comme le travail par excellence, celui devant lequel s’effacent tous les autres. On parle enfin de manière à faire naître et à entretenir, dans l’esprit des ouvriers adonnés au travail matériel, le sentiment que c’est leur travail seul qui mérite ce nom et en possède les droits. Ainsi , d’une part, on abaisse le niveau des choses; de l’autre, on enfle l’orgueil des hommes. Et, quand il s’agit des hommes eux-mêmes, quand on parle non plus du
travail, mais des travailleurs, on procède de la
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même façon, toujours par voie d’abaissement. C’est à la qualité abstraite d’ouvrier, indépendamment du mérite individuel , qu’on attache tous les droits du travail. C’est ainsi le travail le plus commun, le dernier dans l’échelle, qu’on prend pour base et pour règle, lui subordonnant, c’est-à-dire lui sacrifiant tous les degrés supérieurs, et abolissant partout la diversité et l’inégalité au profit de ce qu’il y a de moindre et de plus bas.
Est-ce là servir , est-ce là seulement comprendre la cause du travail? Est-ce là avancer, ou seulement persévérer dans cette voie glorieuse de notre civilisation où le travail a grandi et reconquis son rang? N’est-ce pas, au contraire, mutiler, avilir, compromettre le travail, et lui enlever ses beaux titres et ses vrais droits pour y substituer des prétentions absurdes et basses malgré leur insolence? N’est-ce pas enfin méconnaître grossièrement et torturer violemment, dans la sphère du travail, les
faits naturels, les éléments réels et essentiels de notre société civile , qui , en se fondant sur l’unité des lois et l’égalité des droits, n’a certes pas prétendu abolir la variété des mérites et des destinées, loi mystérieuse de Dieu dans ce monde et résultat indomptable de la liberté de l’homme?
Je quitte la société civile. J’entre dans la société politique, celle que forment entre les hommes leurs intérêts, leurs idées, leurs sentiments dans leurs rapports avec le gouvernement de l'État. Là aussi je veux reconnaître avec précision quels sont aujourd'hui en France les éléments réels et essentiels
de la société.
Dans un pays libre ou qui travaille à le devenir, les éléments de la société politique sont les partis politiques. Je prends le mot parti dans son acception la plus étendue et la plus élevée.
Légalement, il n’y a aujourd’hui en France point
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d’autres partis que les partis inhérents à tout régime constitutionnel : le parti du gouvernement et celui de l’opposition. Il n’y a point de légitimistes. Il n’y a point d’orléanistes. La République existe. Elle interdit toute attaque contre le principe de son existence. C’est le droit de tout gouvernement établi. Je ne le conteste point et n’entends point y déroger.
Mais il y a des faits si profonds que les lois qui leur interdisent de paraître ne les détruisent point, même quand elles sont obéies. Il y a des partis qui ont pris leur origine et poussé leurs racines si avant dans la société qu’ils ne meurent point, même quand ils se taisent.
Le parti légitimiste est autre chose qu’un parti dynastique, autre chose même qu’un parti monarchique. En même temps qu’il est attaché à un principe et à un nom propre, il tient, par lui-même et pour
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son propre compte, une grande place dans l'histoire, une grande place sur le sol de la patrie. Il représente ce qui reste des éléments qui ont longtemps dominé dans l’ancienne société française. Société féconde et puissamment progressive, car c’est dans son sein que s’est formée et qu'a grandi, à travers les siècles, toute cette France qui a éclaté, en \ 789, avec tant de force, d’ambition et de gloire. La révolution française a pu détruire l’ancienne société française; elle n’a pu en anéantir les éléments. Ils ont survécu à tous les coups; ils ont reparu au milieu de toutes les ruines. Et non-seulement ils subsistent encore; non-seulement ils sont présents et considérables dans la France nouvelle; mais évidemment, de jour en jour, de crise en crise, ils acceptent plus décidément, plus complètement, l’ordre social et le régime politique que la France a cherchés. Et, à mesure qu’ils les acceptent, ils y entrent et s’y relèvent , se transformant sans se désavouer.
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Et le parti qui a voulu fonder la monarchie de 1830 et qui l’a soutenue plus de dix-sept ans, pense-t-on qu’il ait disparu dans la tempête qui a renversé son édifice? On l’a appelé le parti de la bourgeoisie, des classes moyennes. C’est en effet ce qu’il était, ce qu’il est encore aujourd’hui. L’ascendant des classes moyennes, incessamment alimentées et recrutées par la population tout entière, est, depuis 1789, le fait caractéristique de notre histoire. Non-seulement elles ont conquis cet ascendant, elles l’ont aussi justifié. A travers les graves erreurs où elles sont tombées et qu’elles ont payées si cher, elles ont possédé et déployé ce qui fait, en définitive , la force et la grandeur des nations. A toutes les époques, pour tous les besoins de l’État, pour la guerre comme pour la paix , dans toutes les carrières sociales , elles ont amplement fourni des hommes, des générations d’hommes capables, actifs, dévoués, qui ont bien servi la patrie. Et lorsqu’elles ont été amenées, en 1830, à fonder une
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monarchie nouvelle, les classes moyennes ont porté, dans cette difficile entreprise , un esprit de justice et de sincérité politique dont aucun événement ne peut leur enlever l’honneur. En dépit de toutes les passions, de tous les périls qui les assaillaient, en dépit de leurs propres passions, elles ont sérieusement voulu et pratiqué l’ordre constitutionnel ; elles ont effectivement respecté et maintenu , au dedans et pour tous, la liberté, la liberté à la fois légale et vive, au dehors et partout, la paix, la paix active et prospère.
Je ne suis point de ceux qui méconnaissent et méprisent la puissance des affections dans l’ordre politique. Je n’admire point, comme de grands esprits et des âmes fortes , les hommes qui disent : « Nous ne tenons point à telle ou telle famille ; nous ne faisons nul cas des noms propres; nous prenons ou nous délaissons les personnes selon les nécessités et les intérêts. » Il y a, selon moi, dans
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ce langage et dans ce qu’il couvre, bien plus d’ignorance et d’impuissance politique que de hauteur d’esprit et de sagesse. Il est très-vrai cependant que ce seraient des partis politiques bien faibles, bien vains, que ceux qui ne s’attacheraient qu’à des noms propres et ne puiseraient leur force que dans les affections que les personnes peuvent inspirer. Mais pense-t-on que le parti légitimiste et le parti de la monarchie de 1 830 soient des partis de cette nature ? N’est-il pas évident au contraire que ce sont des partis issus du cours général des faits bien plus que de l’attachement aux personnes, des partis sociaux en même temps que politiques, et qui correspondent aux éléments les plus profonds et les plus vivaces de la société en France?
Autour de ces grands partis flotte la masse de la population , tenant à l’un ou à l’autre par ses intérêts, par ses habitudes , par ses instincts honnêtes
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et sensés , mais sans adhésion forte ni solide , incessamment assaillie et travaillée par les communistes, les socialistes et toutes leurs nuances. Ceuxci ne sont point des partis politiques, car ce n’est point un principe, un système spécial d’organisation politique qu’ils poursuivent et veulent fonder. Attaquer, détruire toutes les influences, tous les liens, moraux ou matériels, qui rattachent aux classes politiques, anciennes ou nouvelles, la population qui vit du travail de ses mains; séparer profondément cette population ici des propriétaires , là des capitalistes, ailleurs des ministres de la religion, ailleurs des pouvoirs établis, quels qu’ils soient; l’attirer à eux et la dominer, au nom de ses misères et de ses appétits, c’est là tout leur effort, toute leur œuvre. Un seul nom leur convient, le nom de partis anarchiques. Ce n’est pas tel ou tel gouvernement, c’est l’anarchie, l’anarchie seule qu’ils fomentent au sein du peuple. Un fait cependant est frappant. Sincères ou pervers, utopistes aveugles
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ou anarchistes volontaires, tous ces perturbateurs de l’ordre social sont républicains. Non pasqu’ils aiment ou supportent mieux le gouvernement républicain que tout autre. Républicain ou monarchique, tout gouvernement régulier et efficace leur est également antipathique. Mais ils espèrent , sous la République, des armes plus fortes pour eux, des digues moins fortes contre eux. C’est là le secret de leur préférence.
Je parcours en tous sens la société française; je cherche et je constate partout ses éléments réels, essentiels. J’arrive par toutes les voies au même résultat : je reconnais partout, dans l’ordre politique comme dans l’ordre civil , des diversités , des inégalités profondes. Et ni, dans l'ordre civil, l’unité de lois et l’égalité de droits , ni , dans l'ordre politique, le gouvernement républicain ne peuvent détruire ces diversités , ces inégalités. Elles se perpétuent ou se reproduisent au sein de toutes les
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législations, sous l’empire de tous les gouvernements.
Ce n’est point là une opinion , un raisonnement , une conjecture; ce sont les faits. /
Quel est le sens , quelle est la portée de ces faits? Y retrouverions-nous les anciennes classifications de la société ? Les anciennes dénominations de la politique y seraient-elles applicables? Y aurait-il là une aristocratie en présence d’une démocratie? ou bien une noblesse , une bourgeoisie et la multitude? Ces diversités , ces inégalités des situations sociales et politiques formeraient-elles, tendraient-elles à former une société hiérarchiquement classée, analogue à celles qu’a déjà vues le monde?
Non certainement. Les mots aristocratie , démocratie, noblesse, bourgeoisie, hiérarchie ne correspondent point exactement aux faits qui constituent
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aujourd’hui la société française, n’expriment point ces faits avec vérité.
N’y a-t-il, en revanche, dans cette société, que des citoyens ég\ux entre eux, point de classes réellement diverses , ou seulement des diversités , des inégalités , sans importance politique? Rien qu’une grande et uniforme démocratie, qui cherche sa satisfaction dans la République, au risque de ne trouver que dans le despotisme son repos ?
Pas davantage : l’une et l’autre assertion méconnaîtraient également l’état vrai de notre société. Il faut secouer le joug des mots et voir les faits tels qu’ils sont réellement. La France est à la fois trèsnouvelle et pleine de passé. Sous l’empire des principes d’unité et d’égalité qui président à son organisation , elle renferme des conditions sociales et des situations politiques profondément diverses et inégales. Il n’y a point de classification hiérar-
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chique, mais il y a des classes différentes. 11 n’y a point d’aristocratie proprement dite, mais il y a autre chose que de la démocratie. Les éléments réels , essentiels et distincts de la société française , tels que je viens de les décrire , peuvent se combattre et s’énerver; ils ne sauraient se détruire et s’annuler les uns les autres ; ils résistent , ils survivent à toutes les luttes où ils s’engagent , à toutes les misères qu’ils s’imposent mutuellement. Leur existence est un fait qu’il n’est pas en leur pouvoir d’abolir. Qu’ils acceptent donc pleinement ce fait. Qu’ils vivent ensemble et en paix. La liberté comme le repos, la dignité comme la prospérité, la grandeur comme la sécurité de la France sont à ce prix.
A quelles conditions cette paix peut-elle s’établir?