‹ La révolution du 24 févrierChapitre 4 sur 32 · LITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LITRE TROISIEME

Combien peu In révolution était nécessaire.

Nous venons de voir comment la corruption, depuis cinquante ans, a successivement ruiné tous nos établissements politiques, et comment elle a notamment préparé la révolution du 24 février, comment elle l’a rendue possible. Mais, si elle l’a rendue possible, l’avait-elle aussi rendue nécessaire ? La question est assez importante pour mériter d’être examinée.

Il va sans dire que je ne fais cette demande ni aux factions diverses dont l’ambition ou la vengeance avaient depuis longtemps armé les mains, qui voulaient à tout prix une révolution et qui y marchaient par toutes les voies possibles, ni aux niais systématiques à qui nulle expérience n’a pu apprendre que les révolutions ne remédient pas à tout, ni aux esprits turbulents et enthousiastes à qui plaisent ces grands bouleversements, qui les regardent comme de magnifiques prouesses, comme des aclcs merveilleux de virilité, et aux yeux de qui toute révolution, par cela seul qu’elle est une révolution, est, en quelque sorte, excusée d’avance ; non, j’adresse ailleurs mes questions : je parle à cette masse de citoyens honnêtes, judicieux, avisés, qui savent à quel point les

révolutions sont une extrémité redoutable, à quel point il est chanceux d’y recourir, et qui néanmoins ont laissé faire et jusqu'à un certain point ont secondé celle-ci, détachés qu’ils étaient du gouvernement par les fautes qu’il pouvait avoir commises , et , bien plus encore , par les perfides excitations de ses ennemis. C’est à ces hommes que je m’adresse ; c’est avec eux et pour leur gouverne que je veux examiner s’il y avait lieu de faire une révolution, s’ils se trouvaient véritablement réduits à cette nécessité déplorable.

C’est rarement de dessein prémédité sans doute qu’une nation se laisse entraîner à faire, à seconder, ou seulement à laisser faire une révolution. Mais quand y a-t-il lieu pour un peuple qui se respecte, pour un peuple honorable et sensé, de donner les mains à une entreprise de cette sorte ? Nous avions fait une révolution contre le roi Charles X, en 1830, parce qu’il avait voulu gouverner contre la volonté légitime et constitutionnellement manifestée de la majorité du pays et des Chambres, et nous en avons fait une nouvelle, en 1848, contre le roi Louis- Philippe, quoiqu’il n’agît que du plus parfait accord avec les grands pouvoirs de l’État, et qu’il se renfermât strictement dans les limites de son autorité constitutionnelle. Je n’examine pas ici si la première était excusable : j’en dirai ma pensée plus loin, quand il faudra conclure et montrer jusqu’où doit s’étendre le mouvement réactionnaire auquel le pays est livré depuis que la seconde a été accomplie. Je demande seulement à ceux qui, dès l’origine, parlaient avec tant d'exaltation de cette dernière,

5 quel titre ils la jugeaient susceptible d’être excusée?

Il ne saurait, je l’accorde, ôtre permis à un gouvernement quelconque, et surtout à un gouvernement constitutionnel, et moins encore au gouvernement d’un pays aussi irritable et aussi impétueux que le nôtre d’essayer de river violemment et frauduleusement sa nation à un état de choses dont elle sentirait le besoin de sortir. Mais une telle faute avait-elle été commise î Peut-on dire que, par ruse ou par force, le gouvernement de Juillet eût placé la France dans une situation qui ne lui permit plus de faire prévaloir régulièrement ses justes vœux?... Je ne crois pas qu’il soit possible de faire à cette question une réponse trop nettement et trop fermement négative.

Non, il n’est pas vrai que la royauté de Juillet eût fait quelque chose de pareil. Il n’est pas vrai qu’elle eût mis notre pays dans l’impossibilité de remédier par les voies légales à ce qu'il pouvait y avoir d’abus dans son gouvernement. Il n’est pas vrai le moins du monde qu’elle l’eût réduit à la nécessité cruelle de recourir pour cela h une révolution. La liberté de la presse était entière. U faut dire tout aussi affirmativement que celle des élections l’était aussi. On aurait pu, je ne le nierai point, désirer, dans bien des cas, que les populations s’y portassent avec des pensées plus éclairées et plus pures. U n’est pas douteux que les choix des majorités électorales ne parussent déterminés assez fréquemment par des motifs peu intelligents ou peu élevés. Mais que ces choix, souvent fort tristes, fussent faits d’instinct ou par suggestion, toujours est-il qu'ils étaient parfaitement volontaires, et ils n'accusaient, hélas! que d'une façon trop naïve l'ignorance et surtout la corruption de l'esprit

public. Je ne sache pas que celte corruption, déjà bien ancienne, et qui était entretenue et fomentée par les partis non moins activement que par le pouvoir, fût l’effet de la surprise ou de la violence, ni que le gouvernement en particulier eût jamais forcé personne à se laisser influencer par lui. 11 n’y avait dans ses condescendances, ni même, à dire vrai, dans ses instigations, rien contre quoi il ne fût on ne peut plus aisé de se défendre, si on l’avait voulu. L’expérience des élections qui ont été faites depuis seize mois l’a prouvé , je crois , d’une manière irrécusable, et les chefs de la révolution de février ont pu voir, dès le mois d’avril suivant, qu’il n’était pas si aisé qu’on le pense de faire voter ce pays autrement qu’il 11e lui pluit. A quoi leur ont servi, en effet, pour cela leurs légions de commissaires, et les pouvoirs illimités de ces étranges agents, et leurs tentatives d'intimidation, et leurs destitutions en masse , et leurs fraudes éhontées, et leurs violences sans frein ni mesure? Dira-t-on que des collèges électoraux composés de l’universalité de la population majeure et virile étaient plus en état de se défendre et de faire prévaloir leur véritable volonté que ne l’avaient été ceux du précédent régime ? Je répondrai que l’indépendance des collèges électoraux dépend de l'intelligence et de la moralité des électeurs infiniment plus encore que de leur nombre , et que le vrai moyen d’empécher que le pouvoir ou les factions ne les abusent et ne les entraînent à de mauvais choix, c’est de leur parler et d’agir sur eux comme il est convenable de le faire, c’est-à-dire avec assez de désintéressement, de bon sens et de boniic foi pour leur ouvrir les yeux et

les engager à se tenir sur leurs gardes. Je rappellerai que les collèges électoraux de la Restauration, surtout après rétablissement du double vote, étaient bien moins nombreux et moins libres que ceux du régime détruit en lévrier, qu’ils étaient entourés de bien plus d’obsessions, de menaces, de séductions, et que pourtant on n’en était pas moins parvenu à les affranchir des influences ministérielles ; que , pour cela , il avait suffi , en quelque sorte, à l’opposition de cesser de les effrayer, de renoncer aux conspirations et aux entreprises violentes, de s’adresser tranquillement à leur raison, et que quelques années d’une discussion digne et paisible les avaient assez éclairés sur les tendances de la Restauration et leur avaient inspiré assez d’indépendance pour que le gouvernement, désespérant de les retenir sous sa main et de rester maître de leurs suffrages , se fût laissé entraîner contre eux au coup d’État qui avait enfin provoqué sa ruine.

Qu’essaiera-t-on d’opposer à ces laits, au second surtout ? et , s’il est vrai que , dans les derniers temps de la Restauration , on avait pu , avec une presse à moitié asservie, éclairer assez le petit nombre de privilégiés dans les mains de qui se trouvait concentré l’électorat, pour les amener à faire des élections relativement libérales, comment admettre que , sous le dernier gouvernement , avec une presse beaucoup plus libre , et des collèges électoraux infiniment plus nombreux et plus libéralement constitués, il n’y avait rien de possible par la discussion et les élections, et qu’une révolution était indispensable? Je dis qu’une telle thèse ne sc peut soutenir. Je dis que si on avait été véritablement préoccupé

du désir de faire cesser la corruption politique, on l’aurait pu sans de longs efforts et par les seuls moyens de défense dont on était en possession. Je dis qu’il suffisait pour cela de le vouloir et de s'y bien prendre, c’est-àdire de travailler avec un degré suffisant d’intelligence, de courage, de persistance à éclairer la majorité désintéressée des électeurs, à leur donner une idée vraie de la situation des choses, à leur faire comprendre comment le gouvernement, depuis son origine, n’avait cessé de se trouver placé entre l’émeute et la corruption, entre des factieux toujours prêts à lui tirer des coups de fusil, et des masses de solliciteurs toujours disposés à lui tendre la main , entre des partis finalement , divers pour la forme, mais identiques au fond, «pii, dans leur ardeur à le servir, ou à le culbuter pour prendre sa place , étaient au fond préoccupés de la même pensée, posséder et exploiter le pays , et à quel point il était essentiel de se tenir en garde contre les uns et contre les autres.

Quelle nécessité, par exemple, n’y avait-il pas de distinguer des véritables conservateurs , ceux qui se montraient résolus surtout à conserver, à perpétuer les abus; qui ne trouvaient jamais que le moment fût venu d’opérer une réforme utile ; qui , loin de voir avec désapprobation le gouvernement accaparer toujours plus de choses, étendre sans relâche ses attributions, dépasser tous les ans la limite assignée à ses dépenses, l’excitaient au contraire à tout cela et n’avaient d’autre préoccupation, en présence de ces dangereux excès, que celle d’en tirer personnellement quelque avantage , ou d’en faire

profiler leurs entours, leurs proches, leurs amis, leur endroit, leur clientèle électorale?

A quel point, d’un autre côté, n’était-il pas nécessaire de se défier de ces diverses oppositions, si vertueuses en apparence, toujours si saintement indignées, qui, n’ayant jamais à faire au pouvoir que des plaintes, lui reprochaient avec fureur des griefs sans importance réelle, et se montraient d’ailleurs pleines d’indulgence pour le maintien de graves abus ; qui se donnaient bien de garde d’en attaquer aucun au détriment de leur influence ; qui défendaient, loin de là, tous ceux que couvraient de leur puissant patronage les majorités électorales dont elles avaient besoin de se ménager l’appui, et, dans leurs déclamations quotidiennes , se livraient avec une égale ardeur au travail d’exalter les esprits et à celui de les corrompre?

Certes, une presse honorable et avisée qui se serait appliquée de la sorte à donner l’éveil sur les tendances réelles des divers partis et qui aurait entrepris d’intéresser la masse des bons citoyens à défendre , avec un égal courage , le gouvernement de leur choix contre les uns et contre les autres, contre l’obséquiosité intéressée de ceux-ci et contre la violence non moins corrompue de ceux-là , un telle presse , dis-je , aurait , en agissant ainsi , travaillé beaucoup plus efficacement à la correction des abus qu’il n’était possible de le faire en donnant les mains à une révolution , et qu’on ne l’a fait à coup sûr, en livrant le gouvernement de Juillet, par haine du parti médiocrement désintéressé, je l'avoue, qui le soutenait, à la fureur vindicative oq à l’avidité

grossière de ceux qui travaillaient depuis si longtemps h le renverser.

Il est vraiment étrange qu’une population aussi intelligente que celle de Paris, et exercée d’aussi longue main aux luttes politiques, n’ait pas senti ce qu’il V avait de dangereux à se prononcer ainsi entre les uns et les autres, et surtout à choisir comme elle l’a fait, à se déclarer pour les plus violents, sans prendre la peine d’examiner s’ils n’étaient pas aussi les moins éclairés, les moins scrupuleux , les plus avides , et à leur prêter une assez forte assistance pour leur permettre de substituer leur domination à celle du pouvoir établi.

Quoique je ne veuille pas anticiper sur ce que j’aurai à dire plus loin des suites si horriblement désastreuses qu’a eues pour elle cette grave erreur et la catastrophe lamentable qui en est résultée, il m’est impossible de ne pas faire remarquer combien elle avait de raisons solides et sérieuses, non seulement pour s’abstenir de favoriser ce bouleversement, mais encore pour le combattre de toutes ses forces.

Il y avait un manque absolu non seulement de justice, mais, il faut le dire, de prudence et de jugement à abandonner, comme on l’avait fait, aux agressions sans mesure de toutes les oppositions conjurées un gouvernement qu’après tout on ne pouvait pas accuser d’avoir manqué aux lois essentielles de sa nature, et à le laisser traiter comme eût à peine mérité de l’être le régime le plus tyrannique et le plus irrégulier. Voulons-nous donc que nos gouvernements n’aient jamais qu’une existence précaire? Qu’ils se sentent perpétuellement menacés? Qu’ils

soient sans cesse obligés d’appliquer à leur propre défense un temps et des ressources qu’il serait si désirable de les voir employer au soin des intérêts communs ? Si l’on se dispense envers eux de toute loyauté, peut-on espérer qu’ils se piquent d’une loyauté bien exemplaire ; et croiton qu’ils deviennent bien propres à maintenir la sûreté publique tant qu’ils ne pourront jouir eux-mêmes d’aucune sécurité ?

J’ai dit et je répète qu’il n’y avait pas le moins du monde, dans les maux dont on se plaignait, matière à révolution; que toutes les garanties constitutionnelles étaient intactes , et qu’en admettant qu’on eût des abus à réparer, le pays, pour en avoir raison et y mettre ordre , avait dix fois plus de moyens qu’il ne lui en fallait; que la grande affaire était de lui rendre ces abus sensibles , de lui faire comprendre à quel point ils étaient dangereux, à quel point étaient dupes, en particulier, les majorités électorales qui se laissaient entraîner à les appuyer de leur suffrage, et d’intéresser ces majorités à trouver des députés qui voulussent sérieusement les faire cesser.

J’ajoute qu’en admettant que certaines tendances du gouvernement avaient besoin d’être rectifiées, le moyen qu’on a choisi pour cela était hors de proportion avec la fin qu’il s’agissait d’atteindre; que , pour réparer un mal qui ne présentait rien d’extrême, il n’y avait pas lieu d’en venir aux dernières extrémités, et que bouleverser de fond en comble toutes les institutions pour remédier à ce qu’il pouvait y avoir , dans le pays, de corruption électorale ou parlementaire, c’était tenir une conduite à peu

près aussi intelligente que celle de cet ours de la fable qui écrase la tête de son ami pour avoir raison de la mouche qui l’empêche de dormir.

J’observe encore qu’en admettant qu’on pût dire, ainsi qu’on le faisait, que la révolution de 1830 avait livré le pays à une aristocratie nouvelle qui l'exploitait plus rudement que ne l’avait fait l’ancienne, et dont le gouvernement était d’un tiers plus dispendieux ; rien n’était moins sage, pour mettre ordre à cela, que de recourir à une révolution nouvelle, et que si c’est dans cette vue que la population de Paris s’est décidée à prêter main-forte aux révolutionnaires de février, elle n’a guère fait preuve, dans cette détermination , du sens judicieux et avisé qui la distingue. Qui ne sait, en effet, que les révolutions sont ime prime énorme offerte à certains aventuriers de la pire espèce et à toutes les espèces d’aventuriers ; qu’il n’est chose au monde qui soit plus propre à enflammer les passions cupides , à multiplier le nombre des ambitieux , à imprimer une direction déréglée à l’activité générale, à faire enfler outre mesure les attributions et les dépenses du gouvernement ? et qui devrait mieux savoir cela que la population parisienne, qui a été. depuis soixante ans , témoin de tant de révolutions , et qui , à chaque révolution nouvelle, a vu fondre sur elle et sur le pays tant de nouvelles cupidités et s’accroître dans de si lourdes proportions la masse des charges publiques ? Il faut croire que, lorsqu’elle a cédé aux détestables instigateurs du dernier bouleversement , elle n’avait pas présente à l’esprit la fable de ce certain renard blessé à la chasse et souillé de sang et de boue, à qui un hérisson de

voisinage était venu offrir de le délivrer des mouches qui le dévoraient :

Garde-t'en bien, dit l’autre, ami ne le tais pas;

Laisse-les, je te prie, achever leur repas :

Ces animaux sont saouls , une troupe nouvelle Viendrait fondre sur moi plus âpre et plus cruelle.

On verra bientôt si l’événement a justifié les prévisions du fabuliste, et s’il n’y avait pas sujet de craindre qu'une révolution nouvelle fit fondre, en effet, sur le pays de nouvelles troupes d’affamés.

Certains amis de la liberté ne doutaient pas qu’il ne suffit d’avoir culbuté la monarchie et fait surgir brusquement à sa place une république quelconque, pour que les réformes libérales les plus désirables dussent être immédiatement réalisées.

De tontes les espérances dont il était possible de se bercer, celle-ci était assurément la plus illusoire.

fl n’était pas douteux que la subversion qui venait d’étre opérée ne fût un fait matériellement très considérable; qu’elle n’eût fait subir au pouvoir une profonde transformation : elle faisait partir de beanconp plus bas le mouvement politique ; elle assignait une base infiniment plus large à l’électorat et à l’éligibilité; elle rendait électif le pouvoir suprême. Mais qu’allait-il résulter, pour l’extension et le perfectionnement des libertés privées, de cet immense et soudain accroissement de la liberté politique? La personnalité humaine en sortirait-elle plus respectée? La sécurité, la liberté, la dignité des individus allaient-elles y gagner ou y perdre ?

Il est possible, sans doute, qu’un gouvernement républicain se montre favorable à la liberté : témoin ce grand exemple de la république des États-Unis, qui laisse aux individus, dans tout ce qui n’a rien d’immoral ou d’injuste, la libre et pleine disposition de leurs facultés , et qui fait môme, du maintien inviolable de cette liberté, l’objet essentiel de son existence. Mais il est très possible aussi, et il ne serait que trop aisé d’en citer des preuves, que la fonne républicaine se montre on ne peut plus irrespectueuse pour la liberté privée. Le despotisme le plus sanglé peut se concilier à merveille avec les droits politiques les plus radicaux, et le suffrage universel n’exclut nullement l’oppression des individus par la masse. Bien loin de là , c’est à la faveur de ce grand expédient que certaines démocraties brutales essaient ordinairement de fonder leurs plus dures tyrannies , et c’est très particulièrement par ce moyen que la république socialiste de février se flattait de faire accepter son utopie spoliatrice, et de mettre les classes qui possèdent quelque chose à la discrétion de celles qui ne possèdent rien.

Ceux qui attendaient de cette république là, toute révolutionnaire et toute radicale qu’elle avait le mérite d’être , des réformes favorables à la liberté , se faisaient des illusions la plus grande. Elle venait, non pour accroître la liberté, mais pour la détruire. Elle venait interrompre le travail auquel l’humanité, au moins dans notre race , est livrée depuis les temps les plus anciens , pour soustraire les individus à toute domination injuste. A force de temps, de patience et d’efforts, elle a conquis pour tout homme une série d’inappréciables droits : le

— fil

droit d’acquérir, déposséder, dedisposcr, de transmettre; le droit d’acquérir s’entend par le travail ; le droit d’exercer toute sorte d’honnêtes travaux , et non seulement de travaux manuels , mais de travaux intellectuels et moraux; le droit d’écrire, d’enseigner, d’exercer et de professer le culte de son choix ; le droit de conserver et d’accumuler les fruits de ses travaux de toute espèce ; le droit de disposer de ces fruits; celui de les échanger et de les transmettre. La préoccupation politique la plus profonde des peuples occidentaux, depuis de longs siècles et de génération en génération, était d’étendre ces divers droits, de les perfectionner, de les affranchir de plus en plus de toute inutile entrave. On sait où nous en étions en France de ce travail, quand la révolution est venue nous surprendre, et pourquoi elle est venue. Elle est venue avec l’incroyable prétention non seulement de l’arrêter ce travail, mais de le détruire, de nous faire brutalement rebrousser chemin jusqu’à l’origine de la société et recommencer la société d'après des données nouvelles. Elle est venue avec la pensée de substituer violemment aux travaux particuliers des travaux généraux, de déposséder les individus au profit des masses , de confisquer toute liberté et toute propriété individuelles au profit de je ne sais quelle liberté et quelle propriété collectives auxquelles seraient préposés des régulateurs. Voilà les réformes li bérales qu’elle est venue apporler aux amis de la liberté. Ils espéraient d’elle des merveilles, et il a fallu qu’ils appliquassent immédiatement toutes leurs forces à lui disputer ce qu’ils avaient inis trois mille ans à conquérir. De quoi s’agissait-il pour eux la veille de son triomphe?

Vous en souvicnt-il? De la liberté de l’enseignement, je crois, du libre échange de peuple à peuple? Oubliez tout cela leur a-t-on dit ; remettez à d’autres temps ces conquêtes ; vous y pourrez songer quand vous aurez battu et rebattu la bête sauvage de février, la révolution démagogique et sociale; quand vous lui aurez arraché de6 mains l’ancienne société, qu’elle est en train de mettre en lambeaux. Il s’agit, pour le moment, de dérober à ses coups la famille, l’hérédité, la propriété, institutions primordiales contre lesquelles vous n’auriez pas cru que toutes les portes de l’enfer réunies fussent capables de prévaloir, et qu elle a l’inimaginable folie d’attaquer, et l’impudent espoir de détruire.

Mais la révolution auraitété faite dans une pensée aussi raisonnable qu’elle avait en réalité un but stupide et insensé ; elle aurait été entreprise en vue de la liberté même et ne se serait rien proposé qui n’eût pour objet son avancement, qu’elle l’aurait mal servie encore, et qu’elle l’aurait mal servie quand, par impossible elle aurait fait arriver au pouvoir les hommes qui lui étaient les plus dévoués.

Qu’y aurait-il eu, en effet, de changé dans le pays après ce nouveau revirement d'hommes et de choses ? Y aurait-il eu un bon sentiment ou une bonne idée de plus ? Les amis éclairés de la liberté s’y seraient-ils rencontrés en plus grand nombre ? Y aurait-il eu pour eux un grand avantage à se voir portés prématurément au pouvoir? Leur aurait-il servi à grand’chose de se trouver en majorité dans le ministère s’ils ne l’avaient pas été à la Chambre et s’ils l’étaient encore moins dans le pays? La révolution, par

son caractère démocratique, élevait immédiatement à l’électorat et à l’éligibilité les classes de la société les moins instruites ; y avait -il dans l’avénement de ces classes de quoi les rassurer beaucoup? Et, s’ils n’avaient pu conquérir encore la majorité dans l’esprit des classes moyennes, leur serait-il plus aisé de l’obtenir dans celui de ces masses populaires, que les oppositions les plus extravagantes et les plus haineuses travaillaient, depuis dix-sept ans, à infester de leurs idées? La révolution, quand elle eût été dans ses vues aussi favorable à la lu berté qu’elle lui était profondément hostile, ne leur eût donc encore servi à rien; et, par cela seul qu’elle les mettait en présence des classes les moins préparées à la recevoir , en présence des classes de la société les plus nombreuses et les moins instruites, il tombe sous le sens qu’elle leur rendait tout progrès plus mal aisé. Je ne sais comment ils ne l’ont pas compris à l’instant même.

Cette révolution, qui a porté le désordre dans tant de choses, l’a mis surtout dans le peu d’idées raisonnables que nous semblions avoir acquises sur la manière de procéder à des corrections d’abus et à des améliorations. Non seulement elle a imprimé une direction détestable à l’esprit de réforme, mais on dirait encore qu’elle a fait oublier à tout le monde comment et à quelles conditions une bonne réforme se peut accomplir. On a semblé croire qu’il n’était pas de changements, pour si considérables qu’ils fussent, qu’on ne pût tenter d’opérer immédiatement ; et il y a eu dans ce genre, en effet, des entreprises incroyables, ne fût-ce que le fait d’avoir voulu changer subitement la monarchie constitutionnelle en une république à laquelle

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personne ne songeait, pas môme roux qui l’ont faite, et si on en veut la preuve, la voici : t Je déclare hautement, est venu dire en pleine tribune un de ses auteurs, le 1 1 septembre dernier 1 , je déclare hautement que le 24 février, à midi, je ne pensais pas à la république. » Ce grand réformateur ne pensait pas encore, à midi, à une république qui lui a paru réalisable à une heure ! et dont il n’a pas hésité à favoriser l’établissement de tout son pouvoir!... Un autre, celui-là même qui avait eu le premier l’idée de cette soudaine transformation, ne pouvait dissimuler, dix mois après l’avoir accomplie, que la question de savoir si la république était dans les vœux de notre pays ne fût dans son esprit l’objet d’un grand peut-être. Qu’on juge par ces échantillons , — et , s’il y en a eu peu d’aussi étranges, j’en pourrais exhiber une multitude de fort singuliers, — qu’on juge, dis-je, par ces échantillons de la capacité, comme réformateurs, de nos révolutionnaires, de leur sagesse et de leur habileté.

Je ne sais vraiment sj nous sommes destinés à jamais savoir comment s’accomplissent les réformes, et s’il peut y avoir quelque utilité de dire comment doivent être faites celles au moins qu’on voudrait voir durer un peu. A tout hasard, et pour l’édification de ceux qui ont eu la bonhomie de croire que la révolution était destinée à accélérer parmi nous les progrès de la liberté , je demande la permission de répéter une chose que j’ai cent fois écrite, à savoir que les révolutions n’accélèrent rien; qu’il n’y a pas moyen de faire à une réforme la courte échelle ; qu’elle

1 Voyez dans le Moniteur te compte rendu de la séance de ce jour.

ne devient possible et ne peut être solidement accomplie que lorsque les idées sur lesquelles elle repose ont acquis une sincère et incontestable majorité; qu’elle finit toujours alors, et quelle que soit la disposition des anciennes idées à résister, par devenir inévitable ; que le vrai moyen donc de rendre possible une chose réellement désirable c’est d’y préparer convenablement les esprits. C’est ainsi, du reste, qu’en ont imperturbablement usé, depuis leur révolution de 4688, nos voisins de l’autre côté de la Manche; et s’ils n’avancent ainsi qu’à pas comptés, ils avancent au moins, d’une manière sûre et constante, et ils ne sont pas sans cesse obligés de revenir sur leurs pas. Tenons pour assuré qu’à notre place, ils n’eussent pas consenti en février à prêter main-forte à l’émeute, et surtout ils n’eussent pas souffert qu’elle les menât à une révolution. Ils n’estiment pas qu’une révolution soit jamais nécessaire, quand on a la possibilité de préparer par la discussion les réformes vraiment désirables, et de réaliser par la législation les réformes suffisamment préparées. C’est, au surplus, la réflexion que faisait, en termes éloquents, un de leurs hommes d’État les plus illustres , le ministre lord John Russell, à la suite de nos pitoyables événements de février : « Après tout ce que nous avons fait, depuis cent soixante ans, disait-il, avec une presse et une tribune libres, nous n’avons pas besoin, pour améliorer ces conquêtes, d’entrer en lutte sanglante, et nous pouvons nous reposer, pour arriver à la perfection, sur le mouvement naturel delà société et sur le progrès pacifique et constant des affaires humaines. »

Ainsi aurions- nous dû faire, et ainsi aurions-nous fait

sans doute, avec non moins de chances de succès que nos voisins, si nous avions été sincèrement préoccupés de l’introduction de certaines améliorations ou de la correction de certains abus ; s’il s'était véritablement agi , par exemple, de faire comprendre aux électeurs le danger des préoccupations intéressées qui présidaient si souvent à leurs opérations électorales, ou la sérieuse importance qu’aurait pour le pays l’acquisition de quelques nouvelles libertés ; et il n’est pas le moins du monde douteux que, pour le succès de telles réformes, la chose vraiment essentielle ne fût de procurer par d’actives discussions aux idées qui leur servaient de base une majorité qu’elles n’avaient pas encore obtenue. Malheureusement, tandis que rien ou presque rien n’était préparé dans le pays pour en obtenir ce genre d’efforts, tout y était disposé, au contraire, pour l’entraîner à une révolution. Non seulement les oppositions ouvertement hostiles ne visaient pas à autre chose, mais celles-là mêmes dont les vues n’avaient pas cessé d’être loyales y poussaient , d’une manière presque inévitable , par l’aveugle ardeur de leurs agressions.

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