LITRE QUATRIÈME
Comment, «ans être nécessaire, la révolution n’a pu être évitée.
Il est triste, mais il n’est que trop vrai de le dire, les luttes politiques qui divisaient notre malheureux pays étaient profondément personnelles. Entre les partis qui se disputaient le pouvoir, il s’agissait, en réalité, non de doctrines à faire triompher, mais de positions à conquérir ou de personnages à supplanter. Les tendances des uns et des autres étaient foncièrement illibérales, et, sous ce rapport, il n’y avait guère entre eux de différence que du plus au moins. Le parti ministériel, chose singulière et vraie , que je ne veux avoir ni l’injustice ni la lâcheté de passer sous silence, le parti ministériel était de tous évidemment le moins hostile à la liberté. Les libertés de l’enseignement et des échanges, par exemple, celles dont la discussion était plus particulièrement à l’ordre du jour, rencontraient sans contredit moins de résistance dans le ministère que dans l’opposition, et dans les oppositions modérées que dans les oppositions radicales et socialistes. Plus on avançait vers les partis extrêmes, et plus on était sûr de découvrir de passions brutalement dominatrices et d’esprit d’accaparement au
profit du pouvoir. Ce n’était donc point, il faut bien le reconnaître, pour obtenir de lui des concessions plus favorables à la liberté qu’on lui faisait la guerre. L’objet essentiel de cette guerre était de l’abattre pour le remplacer. Les partis, il est vrai, n’allaient pas à cet égard dans leurs projets aussi loin les uns que les autres. S’il ne s’agissait pour les oppositions dynastiques que de renverser le cabinet, et, pour quelques hommes peut-être, d’amener le roi à une abdication qui hâtât l’avénement de la régence et qui la fît changer de mains, les partis républicain et légitimiste , irréconciliables ennemis de la royauté de 1830, ne visaient pas à moins qu’au renversement plus ou moins prochain de la dynastie. Il y avait seulement entre eux cela de commun qu’ils en voulaient tous aux personnes infiniment plus qu’aux choses ; et, tan* dis que le ministère, placé en présence de partis acharnés à sa ruine, était naturellement entraîné à se préoccuper beaucoup du soin de sa conservation , et , malheureusement, ne se montrait pas dans le choix des moyens aussi scrupuleux et aussi éclairé qu’il aurait dû l’être, ses adversaires, d’un autre côté, ne reculaient, pour déterminer sa chute, devant l’emploi d’aucun expédient, et s’accrochaient, pour parvenir à le renverser, aux prétextes quelquefois les plus misérables.
Tous les ans, dans l’intervalle et surtout à l’approche des sessions, un plan de campagne, destiné à être mis à exécution à l’ouverture des Chambres , était préparé contre lui. On n’avait garde d’assigner à ces luttes aucun objet véritablement utile et sérieux, aucune question générale et importante. On s’attachait au premier fait
venu, politique, administratif, diplomatique, sur lequel, en abusant plus ou moins le public, il parût possible de le passionner : au recensement des portes et fenêtres, — au droit de visite, — à l'indemnité Pritchard, — à la question des mariages espagnols, que sais-je? Ces sujets venaient prendre, pendant plusieurs mois dans la presse, et, à l’ouverture des sessions , dans les premiers débats des Chambres, une place hors de proportion avec ce qu’ils offraient d’intérêt réel. On s’en occupait avec une persistance et une ardeur que pouvait seul expliquer l’usage qu’on en comptait faire, et la passion allait croissant jusqu’au moment où un vote favorable au ministère , enlevant à ses ennemis l’espoir de trouver dans la question engagée le moyen de le mettre à terre, les en dégoûtait tout à coup, la leur rendait immédiatement indifférente, et venait apprendre à tout le monde l’espèce et le degré d’intérêt que réellement ils y avaient pris. C’était une affaire manquée, voilà tout, et qu’on se hâtait d’oublier, en attendant qu’une nouvelle occasion s’offrît de courir, sur un autre sujet, les mêmes chances.
L’année dernière, celui qui avait été choisi pour défrayer cette misérable lutte périodique, était, on s’en souvient, la corruption politique, et la nécessité, comme moyen d’y remédier, d’une réforme électorale et parlementaire. Je n’examine pas jusqu’à quel point cette réforme pouvait être un moyen efficace de combattre le mal qu’il s’agissait de guérir. L’événement a prouvé, comme on devait s’y attendre, que l’usage de ce moyen, même en le poussant aux dernières limites, ne pouvait, en déplaçant le mal, faire autre chose que l’étendre et le
rendre plus profond et plus invétéré. Mais qu’importe ? Laissons là pour le moment cette question. Il ne s’agissait guère, à dire vrai, ni du mal ni du remède. Il s’agissait de continuer la guerre inexorable qu’on poursuivait contre le cabinet. Or, on ne peut nier que, pour le détruire, le moyen cette fois n’eût été plus heureusement choisi, et qu’en accusant le pouvoir de corruption, on ne l’attaquât par le point où il était le plus vulnérable. Le grief, en effet, n’était que trop sérieux et trop réel. Diverses circonstances d’ailleurs avaient contribué à lui donner un caractère fort grave. Des hommes publics , placés dans les conditions les plus élevées , avaient encouru, pour des faits de corruption de nature à appeler la répression des tribunaux , des condamnations infamantes. Tel autre encore s’était dérobé par la fuite au danger de subir un châtiment judiciaire non moins mérité. Les partis hostiles s’étaient rués avec une joie immodérée sur ces faits coupables, dont ils sentaient tout le parti qu’on pouvait tirer contre le gouvernement. Ils l’accusaient d’avoir, par son relâchement, par son indifférence sur des articles essentiels de moralité politique, par sa disposition à favoriser les passions cupides et certains moyens médiocrement honnêtes de s’enrichir, contribué à faire naître les mœurs dont ces faits odieux étaient le triste symptôme. Ils les avaient colportés partout, en en signalant dans le gouvernement la cause immédiate , et en excitant violemment les populations à avoir raison de la corruption politique, qu'ils accusaient de les avoir engendrés.
Une circonstance des plus graves rendait ce nouveau
plan d’attaque particulièrement dangereux. Tandis que, pour les raisons que j’ai dites, le gouvernement, avec tous ses moyens matériels de défense, était, en réalité, si faiblement défendu, toutes les oppositions, cette fois, s’étaient unies pour le combattre. Les diverses fractions de l’opposition constitutionnelle, qui avaient eu jusquelà la sagesse et l’honnêteté de se tenir soigneusement séparées des oppositions anarchiques, s’obstinant à ne pas comprendre que si la majorité ne leur arrivait pas , c’était qu’apparemment elles ne faisaient pas ce qui était nécessaire pour la conquérir, fatiguées de l’attendre, égarées par l’irritation, venaient d’avoir l’inqualifiable imprudence d’accepter le concours des partis révolutionnaire et contre-révolutionnaire ; et , comme ces partis , infiniment plus engagés et plus compromis qu’elles dans nos luttes politiques, étaient seuls véritablement organisés et seuls en mesure d’envahir le pouvoir, si le gouvernement venait à essuyer quelque grave échec, on peut dire qu’en acceptant leur concours, elles se plaçaient inévitablement à leur suite. Elles ne le croyaient sûrement pas : il tombe sous le sens qu’elles n’eussent pas consenti, si elles l’avaient cru, à se placer dans une situation à la fois si dangereuse, si humiliante et si peu conforme à la loyauté dont elles faisaient profession; mais c’était pourtant la réalité même, et l’événement ne devait leur faire, hélas ! que trop tôt l’affront sanglant de le leur apprendre.
En réalité, dis-je, elles ne venaient qu’à la suite des partis anarchiques conjurés contre le gouvernement. Si ceux-ci voulaient bien permettre qu’elles eussent, jusqu’à
un certain point, l’air de diriger le mouvement, c’était bon pour la montre et comme moyen d’inspirer confiance à cette partie considérable du public libéral qui, en désirant, à tort ou à raison, la chute du ministère, ne visait nullement d’ailleurs à une révolution ; mais là se bornait, en toute vérité, le rôle qu’elles jouaient dans l’entreprise; elles n’y participaient que pour en rendre le succès plus facile en servant à en masquer le véritable but, et, de fait, elles n’en étaient point maîtresses ; c’était aux partis anarchiques qu’en appartenait foncièrement la direction. Si ces partis, dans les banquets où toutes les oppositions se trouvaient si étrangement amalgamées, ne portaient pas explicitement de toasts à la république, ils ne souffraient pas non plus qu’il en fût porté à la royauté; ils exigeaient, en général, qu’on s’en tint au mot équivoque de réforme , dont chacun , dans sa pensée, pouvait, à son gré, étendre ou limiter le sens; et môme, sous ce mot de réforme , il leur arrivait fréquemment de préparer de loin les esprits à la mise en œuvre par la terreur de ces doctrines démagogico-socialistes dont nous les avons vus poursuivre plus tard l’application. L’objet même de leurs réunions et de leurs discours était d'arriver le plus tôt possible à la réalisation de ces doctrines. Ils l’ont maintes fois affirmé depuis, et il fallait vraiment aux oppositions modérées plus que de la bonne volonté pour ne le pas comprendre.
Le gouvernement le comprenait assez bien, lui, et, à l’ouverture des Chambres, le discours de la couronne avait parlé avec un sentiment de tristesse bien naturel et bien légitime de l’agitation que fomentaient des passions
aveugles ou ennemies. L’événement devait bientôt montrer si ces passions étaient ou n’étaient pas ennemies, et si les hommes honnêtes qui favorisaient, sans le savoir, les desseins abominables qu'elles recelaient étaient ou n’étaient pas aveugles. Cependant, à ces mots d’aveugles et d’ennemis, quelques hommes, dans le nombre des aveugles surtout, s'étaient tenus pour offensés, comme si on leur eût adressé le reproche le plus injurieux et le plus injuste , et , plus que jamais , ils s’étaient montrés disposés à faire cause commune avec ceux qu’on avait eu, disaient-ils, la maladresse de qualifier d’ennemis. Or, ces ennemis étaient, pour la plupart, des conspirateurs trop exercés pour ne pas chercher à faire habilement leur profit de l’émotion de leurs utiles auxiliaires, et ils s’étaient bien promis de recueillir, avec leur concours volontaire ou forcé, le fruit de l’agitation violente qui avait été semée depuis six mois. C’était de Paris que cette agitation était partie ; c’était à Paris qu’elle revenait, avec les nombreuses recrues qu’elle avait faites en route et le surcroît d’exaltation dont elle s’était animée en courant. Tout était prêt, quand on commença, à l’occasion du dixième paragraphe de l’adresse, la discussion sur la reforme, les banquets et le droit de réunion, pour en faire sortir tout ce qu’elle devait produire. Les chefs de l’intrigue révolutionnaire avaient convoqué à Paris le ban et l’arrière-ban des sociétés secrètes ; ils s’y trouvaient entourés déjà d’une multitude d’hommes dangereux, et ils ne leur manquait plus, en quelque façon, que de faire surgir du fond même du débat engagé devant la Chambre une querelle qui leur permit de pousser les
choses aux dernières extrémités. Rien ne leur fut moins difficile. Il leur suffit pour cela de provoquer à Paris même, en ayant soin de la rendre dès l’abord assez inquiétante pour que le gouvernement fût inévitablement entraîné à la prohiber, une de ces réunions sous forme de banquet qui avaient inspiré la phrase contre les passions ennemies ou aveugles , réunions auxquelles une partie de l’opposition constitutionnelle avait assisté, auxquelles elle ne pourrait se dispenser d’assister encore , et qu’elle allait être obligée de prendre sous sa protection. Leur art, en évitant de se trop produire, en poussant l’opposition constitutionnelle à se mettre en avant, en lui laissant croire qu’elle avait l’initiative du mouvement et qu’elle en resterait maîtresse, fut de l’engager de plus en plus dans leur propre voie, et de lui faire commettre, au profit de leurs desseins , toutes les fautes qu’ils avaient besoin qu’elle fit pour en assurer le succès. Elle fut assez malheureuse pour ne s’en épargner aucune.
Sa seule présence dans une entreprise où figuraient et jouaient le rôle le plus actif des partis redoutables, organisés, armés, ennemis déclarés du gouvernement, en était déjà une énorme.
Cette première faute se trouvait sensiblement aggravée par le peu de soin qu’elle avait pris de se rendre compte de sa situation et des suites que pourrait avoir sa démarche. Elle ne prenait pas garde que, quel que pût être son crédit, elle n’exerçait, en réalité, d’influence que sur des opinions désorganisées ; qu’elle ne disposait proprement d’aucune force ; qu’elle n’avait aucun moyen maté-
riel de dominer la situation , et que, dans un moment donné, il lui serait impossible d’empêcher que les partis anarchiques n’abusassent contre elle-même des passions qu’elle leur aurait aidé à soulever.
On ne peut nier qu’elle n’ait été pour beaucoup dans le développement qu’ont pris ces passions et dans le rôle qu’elles ont joué. Sa seule présence dans l’entreprise a puissamment contribué à déterminer la conduite si regrettable qu’y a tenue la population de Paris; et l’attitude de cette population , celle notamment de la garde nationale, ont eu, on le sait assez, une influence décisive sur le résultat du mouvement.
Au moment où a commencé la discussion qui devait amener ce terrible résultat , elle se serait peut-être bien passée de toute manifestation extérieure à la Chambre qui pût passionner le débat au delà de ce qui était nécessaire pour amener la dissolution du cabinet ; mais ce n’était pas le compte des partis extrêmes, qui voulaient, eux, au contraire, que les choses fussent poussées aussi loin qu’il serait possible de les conduire. Aussi le premier soin de ces partis, sitôt que la discussion sur la réforme eût commencé, fût-il d’annoncer un banquet réformiste; et, le gouvernement, qui sentait le danger qu’aurait à Paris, en un tel moment, et au point où les choses en étaient venues, une semblable manifestation, ayant annoncé qu’il serait obligé de l’interdire, l’opposition constitutionnelle, qui avait assisté à de nombreuses réunions de ce genre et qui se sentait liée par ces précédents, ne crut pas pouvoir se dispenser de protester contre la résolution que le gouvernement avait prise, et de prendre
contre lui, au profit des passions anarchiques , fait et cause pour le banquet annoncé.
C’était là une situation fort grave. Les chefs de l’opposition constitutionnelle le sentaient , et , pour éviter qu’elle ne se dénouât par un conflit violent, dont il n’était pas possible de calculer les suites, ils avaient paru consentir à ce que la manifestation annoncée se passât assez simplement pour ne donner lieu qu’à un débat devant l’autorité judiciaire. Mais ceci était encore moins le compte des partis exaltés, qui ne voulaient pas que la grande émeute qu’ils avaient mis six mois à préparer n’aboutît qu’à un misérable procès devant la police municipale ; et, tandis que maints députés de l’opposition auraient voulu qu’on se rendît individuellement à la réunion projetée, les partis anarchistes, observant qu’une telle manière d’agir ne serait qu 'une indigne comédie jouée au profit du ministère , annoncèrent avec fracas que les députés de l’opposition, des pairs de France, des magistrats, un grand nombre de gardes nationaux en uniforme et précédés de leurs officiers, les jeunes gens des écoles, etc., formant un immense cortège , se rendraient solennellement au banquet ; et, poussant ainsi le ministère dans ses derniers retranchements , ils le mirent en demeure de faire ce qu’il avait annoncé qu’il ferait , et le forcèrent à interdire formellement la manifestation. Il ne leur en fallait pas davantage. L’émeute était prête à faire explosion ; il ne lui manquait qu’un prétexte, et le prétexte venait d’être fourni. Dès lors la manifestation annoncée devenait inutile, et les meneurs y renoncèrent immédiatement. Ils ne voulaient pas (dirent-ils, au moment même où ils allaient
ensanglanter Paris, et avec une bonne foi et une innocence de cœur bien digne de l’esprit révolutionnaire), ils ne voulaient pas exposer les citoyens à des collisions certaines et sanglantes; le patriotisme et l'humanité leur prescrivaient d’éviter de telles extrémités. . . Ils laissaient au pouvoir la responsabilité des provocations et des violences, ete. Seulement , ils espéraient que l’opposition de la Chambre, touchée de tant de modération et de longanimité , voudrait bien demander sur-le-champ la mise en accusation d’un ministère qui venait de conduire la population de Paris au seuil de la guerre civile... qui excitait depuis longtemps le mépris et l’indignation du pays... Et le lendemain , en effet , au moment même où l’émeute venait d’éclater, et où le ministère avait à défendre la société contre l’entreprise révolutionnaire la plus redoutable, cinquante -deux membres de l’opposition avaient l’incroyable courage de demander à la Chambre sa mise en jugement
On sent l’effet qu’était de nature à produire cet apparent accord de l’opposition constitutionnelle avec l’émeute. Voyant des hommes honorables, appartenant à toutes les nuances de l’opposition, et quelques-uns même d’opinions relativement modérées, prendre ainsi tous ensemble, avec une sorte de concert , fait et cause contre le
* Les phrases soulignées dans cet alinéa sont extraites des documents publiés par le parti révolutionnaire, à l’approche des événements. L’un de ces documents, celui par lequel le parti fait savoir qu’il renonce au banquet au moment où va commencer l’émeute, est remarquable, entre tous, par la violence et l’hypocrisie. On peut les voir dans les journaux des 22 et 23 février.
l’opposition qui allait être le plus probablement chargé de la formation d’un nouveau ministère ; et il est encore plus avéré que , lorsque le 24 février au matin il s’agit de réprimer enfin avec vigueur une sédition qui avait pris durant la nuit des proportions si inquiétantes , il se trouva, parmi les conseillers que la couronne avait appelés, quelqu’un qui consentit à signer l’acte extraordinaire de ne pas se servir des troupes et de les faire retirer.
Cet acte , quel que fût le sentiment ou le calcul qui l’avait inspiré , n’eut pas l’effet qu’on avait pu s’en promettre. Il fut loin de calmer les esprits. Le plus populaire des chefs de l’opposition devenus ministres, s’étant présenté devant l’émeute, n’eût pas sur elle le crédit sur lequel on avait pu compter : elle lui fit connaître assez brutalement qu’il ne suffisait plus d’un changement de ministère , qu’elle voulait la déchéance du roi ; et comme la retraite des troupes , au service desquelles les légions restées fidèles de la garde nationale ne se pressaient pas de suppléer, venait de laisser entièrement ouverte devant elle la voie qui pouvait la conduire aux Tuileries , elle se dirigea vers la résidence royale avec le dessein d’en expulser le roi ; et elle mit dans l’exécution de ce mouvement, qui n’offrait plus grand péril à cette heure , assez de hâte et d’impétuosité pour que les nouveaux ministres n’eussent, en quelque sorte , que le temps nécessaire pour aller préparer l’abdication et le départ du souverain. Tel était, en effet, le devoir pénible et embarrassant que ces hommes politiques avaient dû venir remplir auprès du malheureux prince , et ils parvinrent, hélas ! à s’en acquitter à la satisfaction de l’émeute, soutenus et stimulés qu’ils furent
d’ailleurs par le siège bruyant et meurtrier qu’elle était venue établir devant le Château-d’Eau du Palais-Royal , à quelques centaines de pas de l’habitation royale.
L’opposition continuait ainsi, jusqu’au bout, et elle ne faisait qu’obéir aux dures nécessités de la situation où elle s’était mise , à servir les desseins subversifs de la sédition. C’était sous la pression croissante de ces nécessités qu’elle venait d’ètre successivement entraînée à tant de déterminations graves. Elle était sans doute de bonne foi dans tout cela. Elle avait pu croire qu’elle servait le roi lorsqu’elle l’a forcé à dissoudre son ministère. Elle avait pu croire qu’elle servait la royauté lorsqu’elle a provoqué l’abdication du roi , et si ce dernier fait de l’abdication imposée au chef de l’État, profondément douloureux pour les plus loyaux de ses membres , ne l'a pas été peut-être au même degré pour tel et tel d’entr’eux , qui pouvaient nourrir contre le vieux roi certaines rancunes , et n’ètre pas fâchés de voir le règne de la régence arriver ; au moins est-il certain qu’ils désiraient à peu près tous le maintien de la dynastie, et qu’ils croyaient fermement ne l’avoir pas compromise. Malheureusement , ils croyaient ceci sans avoir compté avec les chefs de l’intrigue révolutionnaire, qui ne doutaient pas, eux, qu’ils ne parvinssent bientôt à renverser la royauté aussi facilement qu’ils venaient de renverser le roi, et qui n’étaient malheureusement que trop fondés à avoir cette confiance. A l’heure qu’il était, en effet, il ne restait plus guère autour d’eux rien qui ne fût en pleine dissolution : le ministère était congédié ; la majorité parlementaire n’avait plus de chefs; l’armée, dispensée d’agir et autorisée à se retirer de la lutte , aban-
donnait ses armes à la sédition ; le roi avait dû abdiquer et quitter Paris. Seuls ils restaient debout , à cette heure suprême , activement et fermement unis en vue d’un but à atteindre, en présence d’un but presque atteint; et seuls , en réalité , ils se trouvaient en mesure de saisir le pouvoir. Us ne comptaient pas , sans doute , pour accomplir ce dernier acte de leur entreprise , sur le concours du parti constitutionnel; mais ils s’inquiétaient médiocrement de la résistance qu’U pourrait faire ; ils ne pensaient pas même qu’il eût le projet de résister, ni qu’il crût seulement en avoir besoin , tant il conservait au fond de sécurité et de confiance! Ils comptaient bien réussir d’ailleurs par quelque diversion habile à le distraire assez pour empêcher qu’il se préoccupât de tels soins , et qu’il songeât à semer des obstacles sur leur route. Ils nous ont appris eux-mêmes qu’ils faisaient épier ses mouvements et veillaient à ce qu’il ne fût pris aucune précaution en faveur de la régence. Ils faisaient conduire triomphalement à son ministère le premier ministre de cette régence, et, tandis qu’ils l’environnaient d’une démonstration factice {ce. sont eux-mêmes qui se sont exprimés ainsi), ils résolvaient à la hâte , dans un conciliabule secret , l’établissement de la république, et ils manœuvx-aient avec tant d’impétuosité, qu’au moment où le ministre de la régence arrivait à la Chambre, il trouvait déjà la régence désavouée, combattue, et au moment d’être supplantée par un gouvernement provisoire'. Il ne manquait, en
‘ Voir, dans le compte rendu de la séance de l’Assemblée nationale, du 2i mai dernier, les révélations singulières faites par
quelque façon , à ce revirement politique, que le fameux tour de main, qui devait le consommer. On sait avec qael soin les conjurés avaient préparé cette dernière scène. A la différence de leurs compétiteurs de l’opposition , qui ne se gardaient pas plus que s’ils n’avaient eu rien à craindre, ils avaient concerté toutes leurs mesures comme s’ils n’avaient eu que les chances les plus incertaines de succès. Leurs acteurs étaient prêts et à leur poste. Quelquesuns devaient pénétrer dans l’enceinte de l'Assemblée, à la suite de madame la duchesse d’Orléans, et, quand on proposerait la régence, protester violemment contre la proposition. D’autres, en plus grand nombre, arriveraient pendant le débat , forceraient l’entrée de la Chambre, et soutiendraient par leur présence l’énergie des orateurs de la révolution. Enfin, une dernière bande, plus nombreuse encore , et commandée par des chefs résolus, viendrait, quand il en serait temps, mettre fin à la discussion, et, faisant irruption dans les tribunes, abaissant sur l’Assemblée ses armes chargées, assurerait par cette vigoureuse démonstration une solution favorable. J'épargne
M. I.edru-Rollin. Il n’est rien dit, dans ces révélations, du conciliabule où se décidait la république, pendant que le ministre de la régence était conduit en triomphe au ministère de l’intérieur. Mais l’existence de ce conciliabule, tenu à la Chambre des députés dans l’intervalle qui sépara l’abdication du roi de l’ouverture de la séance où fut combattue et renversée la régence, est un fait historique qui n’est pas susceptible de contestation , non plus que le nom du personnage qui proposa le premier, et réussit à faire adopter, dans celte réunion, la substitution à la royauté des formes républicaines.
au lecteur le détail de ces odieuses scènes, dont j’ai été , pendant plusieurs heures , le spectateur impuissant et indigné. Tout se passa comme il avait été convenu , et avec le succès qu’on s’était promis d’avance.
Voilà donc ce que venait d’amener l’opposition dynastique, avec son animosité contre quelques noms propres et son indifférence sur le choix des moyens à prendre pour parvenir à les faire écarter. Il s’agissait de culbuter les ministres , tout au plus, pour quelques hommes , de forcer l’abdication du roi, et l’on venait de fournir à une poignée de conspirateurs le moyen de jeter la monarchie par terre.
Il faut rendre à ces conspirateurs exercés la justice de reconnaître qu’ils avaient parfaitement compris le parti qu’il y avait à tirer, pour obtenir ce grand résultat, de la situation où s’était placée l’opposition constitutionnelle, et qu’ils se sont très habilement et très puissamment aidés de son concours. Cela ne résulte déjà que trop cfafrement des choses qui viennent d’être dites. Ils ont pris eux-mêmes d’ailleurs le soin de l’en informer, et ils n'ont pas voulu qu’elle pût conserver à ce sujet le moindre doute . Ils lui ont hardiment révélé qu'il ne s'agissait pas à leurs yeux de faire preuve de probité , d'honnêteté , ce qu’elle avait soupçonné peut-être, mais d’être des hommes d'Êtat, ce que probablement elle savait moins. Ils ont voulu qu’elle apprît de leur bouche à quel point le ministère de M. Guizot avait eu raison de la semoncer, de la traiter d’aveugle, de lui dire qu’elle ne savait pas à quels ennemis elle avait l’imprudence de s’associer et où la menaient les gens qu’elle consentait à suivre. Ils n’ont pas vu la
moindre difficulté à lui confesser, en pleine Assemblée nationale, qu’ils lui avaient fait faire pendant dix-huit ans le métier de dupe, et qu’ils s’étaient particulièrement joués d’elle dans les événements de février. Il leur a paru piquant de lui apprendre comment, le 24 février, après l’abdication du roi, tandis qu’ils décernaient les honneurs du triomphe au ministre qu’elle venait de donner à la régence, ils décidaient secrètement et préparaient à la hâte, d’un autre côté, la substitution à la régence d’une république inattendue. Ils auraient pu lui dire aussi comment et à quelle fin, le 23 février au soir, pendant la longue et lugubre scène qui avait suivi le coup de pistolet des boulevards, ils avaient fait faire une ovation à un autre futur ministre ; pourquoi certains des leurs , ce même soir du 23 février, parlaient de l’avénement possible de la régence avec tant d’enthousiasme et d’exaltation ; quel art et quels soins ils avaient mis à soutenir sa confiance dans la durée de la monarchie, et à la préserver à cet égard de toute inquiétude; avec quel scrupule notamment ils avaient observé la principale règle de la théorie révolutionnaire professée à Bourges, et ils s’étaient abstenus de dire le mot de la révolution avant qu’elle ne fût achevée ; par quel heureux mélange enfin de ruse et d’audace , de violence et de fourberie, ils avaient réussi jusque-là dans leur entreprise, et ils ont tâché depuis d’en compléter le succès. Quelque explicites qu’ils aient été, il n’est pas douteux qu’ils n’eussent pu s’épancher davantage encore et dire d’une manière plus complète le secret du prodigieux triomphe qu’ils avaient obtenu.
Dans la séance de la Chambre des députés dont je par-
lais tout à l’heure, la révolution avait été accomplie; mais on n’avait pas dit le mot pour lequel elle était faite, et si l’on venait d’apprendre que réforme voulait dire révolution, on ne savait pas si révolution allait signifier république; ceci, en apparence, était rigoureusement subordonné à la décision du pays; et, en effet, tous les orateurs révolutionnaires qui avaient pris part au débat s’étaient accordés sur ce point qu’il fallait consulter le pays sur le gouvernement qu’il entendait se donner, et c’était essentiellement pour cet objet qu’ils avaient demandé et que venait d’être établi le gouvernement de fait qu’on a appelé gouvernement provisoire. Il faut être bien fixé sur ce point pour apprécier comme elle doit l’être la suite des procédés des meneurs de la révolution.
Voici de quels arguments ils avaient fait précéder l’énergique et décisive démonstration qui avait mis fin au débat de la Chambre. Je les emprunte à la relation officielle du Moniteur, en ne prenant de cette relation que le plus essentiel.
« On vient, avait dit le premier orateur, de proclamer la régence de madame la duchesse d’Orléans ! Vous avez une loi qui nomme régent le duc de Nemours; vous ne pouvez aujourd’hui faire une loi de régence; cest certain : il faut que vous obéissiez à la loi. Je demande qu'il soit constitué un gouvernement provisoire. » Sur quoi un second orateur aurait ajouté : « Nous nous sommes fort hâtés en 1830, et nous voici obligés de recommence, r en 1848. Agissons avec moins de promptitude. Procédons régulièrement, légalement, fortement. Croyez-nous unpeu, nous vous en supplions. H ne s'agit pas seulement de
changer quelques hommes. Sachons profiter des événements et ne laissons pas à nos fils le soin de renouveler cette révolution. Je deinande qu’il soit constitué un gouvernement provisoire. » Puis un troisième, insistant sur ces idées avec la fougue un peu bouffie qui lui est propre, avait protesté au nom du droit contre le projet de régence, déclaré que rien n’était possible, sans usurpation, que par un appel au pays, et il avait fini, comme les précédents, par la demande d’im gouvernement provisoire. Enfin, un quatrième, le dernier et le plus solennel de tous, examinant quelle force pouvait résulter, pour la régence proposée, des acclamations dont elle avait été l’objet, soit dans la Chambre, soit au dehors, n’avait pas admis quune acclamation spontanée pût constituer un droit solide. Il avait ajouté que ce que proclamait une acclamation, une autre acclamation pouvait l'emporter; que, pour trouver une base inébranlable, il fallait descendre dans le fond même du pays; et, comme ses collègues, dont il aurait, disaitil , devancé la proposition si on l’avait laissé parler , il articulait la proposition convenue, et demandait qu’il fût constitue un gouvernement provisoire dont la principale mission serait de prendre les mesures nécessaires pour consulte r le pays, le pays tout entier, la garde nationale tout entière, et qui ne préjugeât rien du gouvernement qu’il plairait au pays de se donner, quand il aurait été consulté
1 Voir, dans le Moniteur du 25 février 1848, le compte rendu de la séance révolutionnaire de la veille. Ce compte rendu contient quelques erreurs assez graves touchant les faits qui se sont passés
Ainsi l’argumentation des orateurs révolutionnaires et le point de départ de la révolution, touchant le gouvernement que le pays devait avoir, était qu’il fallait ne rien précipiter, ne rien décider par acclamation, ne rien préjuger sur les vœux du pays, mais connaître ces vœux, connaître les vœux du pays tout entier, et, pour les connaître, se borner d’abord à créer un gouvernement provisoire dont la mission essentielle serait de le consulter.
Ces affectations de régularité étaient excellentes tant qu’il ne s’était agi que de battre en brèche la régence de madame la duchesse d'Orléans , qui , ne s’appuyant sur aucune loi, ni sur la manifestation régulière d'aucun vœu public, général, universel, ne pouvait, en effet, être immédiatement établie que par une sorte d’acclamation. Mais ces protestatious de respect pour le vœu public allaient être infiniment moins commodes pour procéder à la subite improvisation d’une république à laquelle presque personne n’avait songé, même parmi ceux qui allaient la fonder, puisque l’un de ces illustres fondateurs a déclaré hautement que le 24 février, à midi, il n’y pensait pas encore, et qu’il allait s’agir de la proclamer surle-champ ’.
11 semble qu’une telle démarche aurait dû paraître d’autant plus difficile au gouvernement provisoire qu’elle
à la séance, mais il est, je suppose, fort exact quant aux paroles qu’on y a prononcées.
1 II n’est pas inutile de remarquer que celui des fondateurs de la république qui a fait cette célèbre déclaration qu’il n'y pensait pas encore le U février à midi, et qui n’en était pas moins devenu
jurait ouvertement avec la mission même qu’il venait de se donner, avec toutes les déclarations qu’il avait faites ; qu’il n’y aurait plus moyen de demander au pays quel gouvernement il entendait se donner, si l’on commençait par lui donner la république sans avoir pris la peine de lui adresser aucune demande, et qu’en un mot on ne pouvait passer outre à l’exécution de ce hardi dessein, sans faire, dès le premier pas, l’accroc le plus violent aux grands principes qu’on venait de proclamer en phrases si sonores et si solennelles.
Il faut rendre aux auteurs de la révolution la justice de reconnaître que leur conscience politique n’a pas vu à cela l’apparence d’une difficulté. Les grands principes furent oubliés tout net dans le court trajet de la Chambre des députés à l’Hôtel de Ville ; et les mêmes hommes qui venaient de dire, à propos de la proposition de la régence : « Un peu de patience, un moment, nous vous en supi plions, procédons d’une manière régulière; ou nepour- « rait sans usurpation rien précipiter, rien préjuger, rien « décider par acclamation touchant le gouvernement que « voudra se donner la France; il faut indispensablement « consulter le pays, le pays tout entier, la garde nationale « tout entière ; » ces mêmes hommes, dis-je, tout à coup, sans consulter le pays, sans consulter même la ville de Paris, sans prendre seulement l’avis de cette garde natio-
un de ses plus fermes soutiens à une heure, était précisément celui qui , dans la discussion de la Chambre, avait le plus dit qu’il ne fallait rien précipiter, qu'on s'était beaucoup trop hâté en 1830, qu’il fallait agir régulièrement , fortement , etc.
nalc parisienne à l’appui ou à la tolérance de laquelle l'insurrection venait de devoir tous ses succès, aux seules acclamations de quelques centaines d’hommes exaltés, adoptèrent en principe la république et affichèrent dans Paris, dès le lendemain, sinon le soir même, une proclamation où l’on trouvait ces mots : Le gouvernement provisoire veut la république, et une déclaration ainsi conçue : « Le gouvernement provisoire déclare que le gouvernement actuel de la France est le gouvernement républicain1. »
A la vérité, ces pièces ajoutaient que « la nation serait appelée immédiatement à ratifier par son vote la résolution du gouvernement provisoire; » mais, outre que ratifier une décision prise n’était pas la même chose pour la France, dans la situation donnée surtout, qu’ea: aminer et décider s’il y avait eu lieu de la prendre, ce droit de ratifier, qu’on voulait bien lui tenir en réserve, ne devait pas être respecté beaucoup plus longtemps que celui de résoudre, qu’on lui avait soufflé immédiatement après l’avoir reconnu, et, en effet, deux jours n’étaient pas encore écoulés que déjà on avait rendu toute ratification inutile, en proclamant officiellement la république et en déclarant toute royauté à jamais abolie* l
Aussi, dans tous les actes officiels où il s’agissait de cet appel à la France, qui avait dû avoir pour objet d’abord de la faire délibérer sur le choix du gouvernement qu’elle voudrait se donner, et puis seulement de lui faire ratifier
1 Bulletin des lois de la République, n° t , page 2,
5 Ibid., page t2. j
le gouvernement républicain qu’on avait choisi et proclamé sans elle, ne fût-il plus question de l’appeler désormais que pour organiser ce gouvernement; et c’est ainsi, par exemple, que, dans un manifeste du 17 mars, les membres du gouvernement provisoire, s’adressant aux électeurs du vote universel, et les entretenant de la haute mission qu’ils vont avoir à remplir, se gardent bien de leur dire : Vous allez choisir le gouvernement que vous entendez vous donner, ni même vous allez ratifier le gouvernement que nous avons choisi pour vous , car cette ratification pourrait entraîner une sorte d’examen, mais leur disant simplement : Vous allez organiser ce gouvernement, vous allez organiser la république ; ajoutant modestement : Nous n’avons fait nous que la proclamer, et oubliant sans doute qu’ils ont pris aussi le soin de la vouloir en principe, de la décider en fait, et qu’ils n’ont pas souffert que la France se donnât pour tout cela la moindre peine1.
Ainsi, la nation, qui, au début de l’entreprise, devait seule choisir son gouvernement , réduite tout à coup à ratifier un gouvernement qu’elle n’avait pas choisi, a été bientôt dispensée de le ratifier, comme elle l’avait été de le choisir, et s’est vue réduite , en définitive , au simple droit de l’organiser.
Là ne se sont pas bornés les soins qu’on s’est donnés pour elle. Non content de vouloir la république à sa place, à sa place aussi on s’est chargé de ne plus vouloir ce qui avait précédé; et les casuistes de la révolution, comme si
* Bulletin des lots de la République, n° 13, page 123.
nous n’avions pas aussi bien qu’eux le droit d’être parjures , ou si nous n’étions pas capables de nous parjurer tout seuls, même après l’éclatant exemple qu’ils venaient de nous donner, craignant sans doute qu’on ne se tînt pas pour suffisamment autorisé par cet exemple et espérant mieux d’une décision ad hoc, après avoir, autant qu’il était en eux, brisé les liens matériels qui nous attachaient au précédent gouvernement, se sont mis en devoir de délier aussi nos consciences, et ont pris la peine de décider par décret que nous étions dégagés de tout serment envers les institutions qu’ils venaient de démolir'.
Il semble que tant de précautions et de prévoyance auraient dû suffire pour rassurer les triomphateurs et leur inspirer quelque foi dans la durée de leur ouvrage. Loin d’être tranquilles, ils s’inquiétaient même de l’assentiment apparent du pays. Cet assentiment les étonnait, les irritait presque; ils ne le pouvaient croire sincère; ils n’admettaient pas que la république se pût établir sans un peu de terreur, et ils sentaient bien que celle qu’ils avaient si singulièrement improvisée devait nécessairement soulever des résistances. Ils furent au-devant de ces résistances, qu’ils prévoyaient; ils les provoquèrent, et
1 Bulletin des lois de la République, n° 1 , page 8. — Cette entreprise sur le for intérieur, cet acte par lequel la dictature de février avait prétendu dégager la conscience des hommes publics des liens où elle pouvait se croire retenue, est certainement un des traits par où s’est le plus trahie l’inexprimable impudence de l’esprit révolutionnaire de ce temps , esprit moins violent encore qu’il n’est cynique, et plus remarquable par l’immoralité que par la cruauté.
ils entreprirent de les vaincre avant même qu’elles se fussent manifestées.
Pour cela ils envoyèrent, dès les premiers moments, des commissaires politiques en grand nombre, avec la mission non dissimulée de forcer l’assentiment public, de le soumettre violemment à la république projetée, et de faire sortir des élections, par tous les moyens , une assemblée nationale qui l’appuyât , telle qu’ils le voulaient faire. Le choix des hommes fut merveilleusement approprié à la nature du mandat. Les instructions données ne le furent pas moins bien au choix des hommes. Vous avez, leur écrivait-on, des pouvoirs illimités. Agents d’une autorité révolutionnaire, vous pouvez agir révolutionnairement. Vous êtes autorisés à destituer tout le monde, préfets, sous-préfets, maires, conseils municipaux, juges de paix. Bien plus, il vous est permis de suspendre les magistrats inamovibles, depuis les juges du plus petit tribunal jusqu’aux premiers présidents des cours souveraines ; votre devoir est de ne rien négliger de ce qui peut assurer le résultat des élections. Elles sont votre grande œuvre. Non seulement vous devez agir sur elles, mais vous devez agir résolument ; vous le devez sous peine d’abdiquer et de trahir. Ne craignez donc pas de parler haut et ferme. Refusez votre appui à tout candidat douteux ; n’admettez sur les listes que des candidats de l’opinion républicaine : ni complaisance, ni transaction : que le jour des élections soit pour la révolution un jour de triomphe ! Si la vérité démocratique et socialiste ne sortait pas triomphante de cette opération, il ne resterait qu’une voie de salut au peuple qui a fait les barricades : manifester une seconde
fois sa volonté, et ajourner les décisions d’une fausse représentation nationale. Sachez obtenir de la France qu’elle n’oblige pas Paris à recourir à une telle extrémité \
Tel était le langage que le gouvernement adressait à ses commissaires.
A côté de cette organisation officielle et ostensible d’un corps d’agents politiques envoyés dans les départements avec la mission spéciale et hardiment avouée de faire vouloir à la France l’espèce particulière de république qu’on se proposait d’établir, et de lui arracher des élections qui exprimassent clairement cette volonté, les auteurs de la révolution approuvèrent qu’il en fût formé une seconde d’émissaires moins officiels, qui fussent chargés d’aller partout coopérer énergiquement à cette difficile tâche. Cinq à six cents individus choisis parmi ce que renfermaient de plus audacieux les sociétés politiques de Paris, et notamment le Club des Clubs et celui des Droits de l'Homme, avec lesquels des membres du gouvernement se trouvaient journellement en relation , cinq à six cents hommes , dis-je , munis par leurs chefs de toutes les instructions et excitations nécessaires, furent lancés de Paris dans toute la France , pour aller endoctriner les électeurs et assurer, dans les opérations électorales, le triomphe des partis violents.
Sans être ostensiblement revêtue des mêmes pouvoirs que la première, cette seconde classe d’agents se sentait assez autorisée pour n’avoir point à s’inquiéter de l’irré-
* Voir les circulaires électorales du ministre de l’intérieur sous le gouvernement provisoire.
gularité de sa mission. Ses membres recevaient sur le trésor une solde journalière de dix francs. Les instructions et les journaux que leur adressait de Paris le Club des Clubs leur arrivaient en franchise par la poste, et ils ne pouvaient douter que le gouvernement ne les appuyât. Ils étaient d’ailleurs en communication permanente avec les commissaires et sous-commissaires des départements; et, loin que leur position équivoque les affaiblit, elle leur permettait d’agir avec un surcroît de liberté et d’audace. Tandis que l’action des commissaires officiels n’arrivait aux électeurs que par l’intermédiaire des agents de l’administration , ils se mettaient , eux , en contact direct avec la population, surtout avec la population ouvrière, que leur avait livrée d’avance la formation des ateliers nationaux, créés, ce semble, tout exprès pour leur procurer un auditoire, et un auditoire comme il le leur fallait, un auditoire d’hommes disposés à l’exaltation et à l’action, et il n’épargnaient rien pour les exalter et les faire agir dans un sens ultrà-révolutionnaire. Officiels et non officiels, au surplus, les deux ordres d’émissaires dépêchés par le gouvernement rivalisaient entre eux d’ardeur, et c’est sous leur influence combinée, c’est au milieu des excitations, des menaces, des fraudes, des séductions, des violences sans noms auxquelles ils se livraient, et que la publicité a fait assez connaître, que se préparaient les élections.
Cependant les chefs de la révolution, malgré ces efforts violents et concertés de tous leurs agents , ne paraissaient pas éprouver plus de confiance, et ils étaient encore, vers le milieu d’avril et è la veille des élections, si peu rassuré»
sur l’issue de cette opération décisive qu’une révolution nouvelle fut au moment de s’accomplir alors , qui avait pour objet d’imprimer au pouvoir révolutionnaire une impulsion plus énergique encore , de remplacer le gouvernement provisoire par un comité de salut public, de composer ce comité des notabilités de la révolution les plus significatives, des noms de Blanqui, Raspail, Cabet, Kersausie, Flocon, Ledru-Rollin, et que, pour faire avorter ce redoutable mouvement , il ne fallut pas moins que l’énergie, la spontanéité et l’universalité de la manifestation à laquelle se livra à Paris la garde nationale.
Si telle était l’inquiétude avant les élections et quand il était possible encore d’avoir des doutes sur le résultat, on sent ce qu’elle dut être après l’événement, et quand il parut évident que la nation refusait son appui aux partis exaltés, qu’elle repoussait leurs projets de révolution sociale. Une violente clameur s’éleva dans leurs journaux contre les résultats du suffrage universel. 11 venait d’être institué, organisé, dirigé par eux-mêmes ; ils ne s’étaient refusé aucun moyen , maîtres qu’ils étaient de toutes choses, de le faire parler à leur gré; et, maintenant qu’il venait de s’expliquer, ils contestaient la sincérité de son langage; M. Louis Blanc, dans les réunions du Luxembourg, niait énergiquement que , dans l’état présent des choses , il pût être l’expression du vœu public , et le gouvernement provisoire , dans sa défiance de l'assemblée qui venait d’en sortir, prenait des précautions pour qu’elle ne pût mettre en question la nature du gouvernement que s’était soi-disant donné la France , et que la mission de l’Assemblée nationale devait être seulement d’organiser.
Par une disposition astucieuse et hardie du décret qu’il , s était cru autorisé h formuler pour régler ses opérations préliminaires , ils voulurent que les premières paroles qu il lui serait permis d’articuler l’enchaînassent d’avance, et de manière à rendre impossible à ce sujet toute délibération et tout vote , à la forme de gouvernement qu’il avait proclamée; et, au lieu de la laisser, comme le prescrivaient la logique et les bienséances, s’installer au nom de la nation , de qui seule eUe relevait , il décréta qu’elle se déclarerait constituée au nom et au cri de vive la République! ce qui impliquait l’admission sans discussion du gouvernement républicain. Les signataires du décret ne voulurent pas, eux qui s’étaient si hautement récriés, le 24 février, contre une régence qui n’aurait que des < acclamations pour elle, ils ne voulurent pas, dis-je, que la république pût être votée autrement que par acclamation. Bien plus, ils n’admettaient pas que les acclamations dussent rester libres et qu’elles pussent être refusées , puisque le décret les avait prévuës, puisqu’ils avaient réglé qu’aussitôt qu’elles éclateraient , il y serait répondu par le canon des Invalides. C’était d’avance comme une chose arrangée; et, en effet, \e& hommes d'État qui avaient inauguré en février la politique des tour de main et exécuté alors de si merveilleux escamotages , avaient si bien su préparer tout pour la grande démonstration qu’il s’agissait d effectuer à la séance du 4 mai ; leurs nombreux amis de la Montagne, à l’apparition du gouvernement provisoire, se trouvèrent tellement prêts; ils partirent par une décharge si soudaine et si spontanée de cris de vwe la République ! qu’ils entraînèrent naturellement le
reste de l’Assemblée, qui ne se gardait pas, qui sur ce point d’ailleurs était peu disposée à faire résistance, et que la république fut véritablement enlevée en un tour de main. La manœuvre avait si bien réussi, qu’elle fut renouvelée jusqu’à dix-sept fois, avec des succès divers, dans le cours de la même séance; et encore ne parlé -je pas de la variante remarquable que surent y joindre les inventeurs, en entraînant en masse l’Assemblée sur le péristyle de son palais, du côté du pont de la Concorde, et en la déterminant à mêler là ses acclamations en faveur de la république à celles de la foule qui l’attendait et audevant de laquelle elle avait consenti à se rendre.
Il devait peu lui servir d’avoir ainsi montré , dès les premiers inoments , dans l’exercice de sa souveraineté, des dispositions si conciliantes. Sa destruction était d’avance résolue. Elle venait d’adbérer à la révolution, peut-être avec moins de conviction que de débonnaireté, mais d’une manière non équivoque; elle avait consenti à déclarer, en termes généraux , que ses auteurs avaient bien mérité de la patrie ; seulement , elle avait fait des réserves ; elle n’avait approuvé qu’en gros, en retenant, pour l’appréciation spéciale des détails, l’intégrité de son libre arbitre; elle était véhémentement soupçonnée de modération ; il était visible enfin que ses opinions n’étaient pas au niveau de l’espèce particulière de république que la révolution avait rêvée. Or, le cas était prévu, et les chefs adhérents de la république projetée l’avaient déclaré irrémissible. Il n’était pas de menaces que n’eussent reçues à ce sujet les électeurs. Il avait été dit publiquement , par des agents électoraux, officiels et non officiels , qu’on an-
Aillerait les élections réputées hostiles , qu’on ferait passer par les fenêtres de l’Assemblée , qu’on jetterait à la Seine (je me sers d’expressions adoucies) les députés suspects de ne pas être suffisamment épris de la république ; et, pour assurer l’effet de ces menaces, il n’avait pas été élu un officier de la garde nationale de Paris à qui on n’eût roulu faire promettre de marcher sur l’Assemblée, si elle montrait la moindre tiédeur républicaine. Enfin, ces tnenaces ont été exécutées autant qu’elles ont pu l’être , . et l’on sait à quoi il a tenu qu’elles n’aient pas été entièrement réalisées. L'Assemblée nationale avait beau être issue du suffrage universel , on s’est montré infiniment jilus impatient de son autorité qu’on ne l’avait été de celle de l’ancienne Chambre; et, tandis que, de gré ou de force, on avait laissé vivre celle-ci dix-sept ans, on n’a pas su respecter celle-là dix-sept jours : installée le A mai, on entreprenait de la jeter bas dès le tS.
Enfin , vaincus dans celte entreprise contre l’Assemblée , comme ils l'avaient été dans celle du 16 avril contre le gouvernement provisoire, les chefs et adhérents de la république projetée ne se sont pas tenus pour battus. Ils ont poursuivi, à la fin de juin, par quatre jours de guerre sociale, ce qu’ils n’avaient pu accomplir le 15 mai par leur attentat contre l’Assemblée, le 16 avril par leur complot contre le gouvernement, le 1 7 mars par leur violente manifestation contre la bourgeoisie et la garde nationale, ce que la catastrophe de février n’avait fait que leur promettre, et ce qu’il s’agit toujours pour eux de réaliser. . .
Je ne pousse pas plus loin ces détails. Ils suffiront à peu près , je pense , pour remplir l’objet de ce quatrième livre,
et bien faire comprendre comraentune révolution, que rien évidemment n’avait rendu nécessaire, n’a pu cependant être évitée. Il ne faut pour cela que se rendre compte du bonheur des circonstances tout à fait nouvelles où se sont trouvé placés les partis anarchiques qui ont su l’accomplir à leur profit, et qui , après dix-sept années de crimes politiques infructueux , ont vu la longue suite de leurs tentatives d’assassinat , de leurs complots, de leurs séditions, de leurs innombrables émeutes, se dénouer enfin par le bouleversement que leur imagination avait tant rêvé, et qu’ils avaient poursuivi avec une ardeur si opini&tre. Il faut considérer que ces partis, qui jusque-là avaient dû agir seuls, ou seulement avec l’assistance présumée d’un autre, ont eu cette fois la bonne fortune inespérée de se voir secondés par tous, et non seulement par le parti légitimiste, toujours fidèle à son ressentiment, toujours acharné à la poursuite de sa vengeance, mais encore , ô crime ! ô pudeur! par toutes les oppositions dites modérées , qui n’ont su guère se montrer cette fois que plus emportées encore que de coutume, et dont la présence dans cette confusion de partis si odieusement amalgamés, bien qu’elle eût pu être déterminée, dans quelques esprits, par des intentions constitutionnelles et même morales , n’en a pas moins été la véritable cause de la révolution. Il faut considérer aussi avec quelle dextérité inattendue les partis anarchiques ont su profiter de cette circonstance, faire servir l’opposition constitutionnelle à ruiner tous les appuis de la constitution , renverser la dynastie avec le concours effectif de l’opposition dynastique, et ce qu’ils ont déployé, dans les derniers moments
surtout, et quand ils ont cru à la possibilité d’un succès, de ruse , de hardiesse , d’activité , de perversité infernale. 11 faut songer enfin que, pour combattre ces passions de l’enfer, assistées de toutes celles de la terre , le gouvernement n’a eu devant lui , après avoir commencé par se montrer faible, que le relâchement, la tiédeur, la désaffection, la démoralisation, qu’il avait semés, comme je l’ai dit ailleurs , en accordant trop aux passions cupides , en consentant à les satisfaire par des moyens qui n’étaient pas, il s’en faut, toujours dignes d’approbation, et qu’attaqué de tous les côtés avec une extrême violence, il ne s’est trouvé avoir dans les mains, au dernier moment, pour résister à toutes ces attaques, que des forces à moitié paralysées.