LIVRE CINQUIÈME
Régime étrange qne la révalntlan a tenté d'établir.
Nous venons de voir à la faveur de quelles circonstances les partis anarchiques avaient réussi à s’emparer du pouvoir, et par quelle série de ruses, de fourberies, de surprises et de procédés irréguliers de toute espèce, ils s’étaient efforcés tout à la fois de s’en assurer la jouissance et de le bien mettre à leur disposition.
Cependant que voulait au fond toute cette violence, et quel était le régime qu’elle prétendait substituer à celui que la révolution venait d’abolir?
S’il y avait eu l’ombre de sincérité dans les déclarations originaires des hommes par qui la révolution avait été faite, on aurait dû s'en tenir au moins aux usurpations, déjà bien assez hardies et assez nombreuses, que je viens de relater ; et , après avoir, sans aucune participation régulière du pays , qui devait être appelé à décider de tout, décidé de la forme de son gouvernement et de celle des élections d’où devait sortir l'assemblée destinée à la constituer ; après avoir tout combiné comme on l’avait voulu , tout arrangé , tout préparé sans le moindre scrupule pour avoir une assemblée précisément comme on la souhaitait, il semble qu’on aurait au moins
ilù réserver à celle assemblée le soin de remplir sa propre tâche et de faire elle-môme ce qu’elle seule pouvait régulièrement accomplir. On n’a pas même eu la discrétion et la patience de l’attendre. Non seulement on s’est cru permis de toucher immédiatement à tout, non seulement on a pris l’initiative de réformes très graves qu’il 11’appartenait qu’à elle seule d’opérer ; mais, sans savoir dans quelles limites sa sagesse lui prescrirait de renfermer le travail de rénovation qu’elle avait à faire, on a prétendu décider d’avance que ce travail ne serait pas politique seulement et qu’elle aurait à accomplir une révolution sociale ; que la situation des classes les moins avancées et les plus nombreuses serait radicalement changée, et qu’on aviserait aux moyens de les placer dans une situation qui, en leur demandant moins d’efforts, leur permît de faire plus rapidement, et en quelque sorte d’improviser, leur éducation et leur fortune.
Il faut comprendre comment on avait été amené à concevoir et à formuler de tels projets.
Le gouvernement qui venait d’être détruit avait vu , presqu’à sa naissance, se dresser contre lui deux redoutables classes de rivaux : celle des fonctionnaires de l’ancien régime , qu’il avait dépossédés pour ainsi dire collectivement et en masse, et celle des ambitieux de nouvelle origine dont il ne lui avait pas été possible de satisfaire les prétentions. Ces deux ordres d’adversaires, classés sous les noms de légitimistes et de républicains, et animés contre lui d’uhe haine à peu près égale, quoique inspirée par des sentiments très différents, étaient pour lui, sans aucun doute, des ennemis fort dangereux.
Cependant’, réduits à leurs seules forces, ils n’auraient pas été assez puissants pour détruire un régime qui donnait aux grands intérêts de la société une satisfaction plus réelle que ne l’avait peut-être fait aucun des établissements politiques précédents , et qui trouvait un large et solide appui dans l’affection intéressée des classes moyennes. Il fallut donc lui chercher des adversaires dans les rangs inférieurs de la population ; et, de même qu’en 1789, les ennemis de l’ancien régime avaient pris contre les hautes classes leur point d’appui dans cet ordre moyen de la société qui était également désigné alors par les noms de bourgeoisie et de tiers-état, de même, après 1830, les adversaires du gouvernement que les classes moyennes venaient d’introniser imaginèrent, pour réussir à le renverser, de s’appuyer sur les masses populaires.
Le travail de dissolution à faire consistait donc essentiellement à soulever les rangs inférieurs de la société contre les classes intermédiaires et contre le gouvernement que ces classes avaient fondé, de tâcher d’exciter dans l’esprit des masses ouvrières quelque chose d’analogue aux sentiments de jalousie et d’animosité que le tiers -état, à une autre époque, avait éprouvé contre la noblesse et le clergé. L’entreprise, inspirée par un de ces conseils pervers que l’irritation et la haine ne cessent de souffler aux oreilles de l’esprit de parti, était, au fond, pleine de sottise et d’injustice, et il ne semblait pas qu’elle dût avoir le moindre succès. Rien, en effet, n’était, en général, moins motivé que l’aversion qu’il s’agissait d’inspirer aux rangs inférieurs de la société entre les classes moyennes. Ces classes n’avaient jamais séparé leur cause
de celle du fond de la nation. Dans les courageux efforts qu’elles avaient faits en 1789 pour l’abolition des privilèges, il s’en fallait bien qu’elles eussent négligé l’intérêt des classes les plus nombreuses et les moins heureuses de la société. C’était dans l’intérêt de celles-ci qu’elles avaient fait effacer de notre législation les derniers vestiges de la servitude de la glèbe, prononcer l’abolition de la taille et des corvées, généraliser et égaliser les charges publiques, proportionner celles des citoyens pauvres à l’exiguité de leurs moyens; c’était dans leur intérêt aussi qu’elles avaient fait abolir le régime des corporations et des jurandes, rendu accessible à tout le monde l’exercice des divers métiers, proclamé la liberté de l’industrie et du commerce, etc.
Il ne semblait donc pas qu’il pût être humainement possible aux ennemis du gouvernement d’opposer les classes inférieures de la société aux classes de l’ordre moyen, à des classes qui étaient issues d’elles, qui, en s’élevant, leur avaient sans cesse tendu la main, et qui, dans la grande révolution de 1789 notamment, leur avaient rendu les plus signalés services. De folles sectes d’utopistes, qui s’étaient formées dans les derniers temps de la Restauration , celles notamment des saint- simoniens et des fouriéristes, vinrent leur en offrir le moyen. Ces sectes avaient imaginé de mettre en doute la réalité du service que la révolution avait rendu aux classes laborieuses en proclamant la liberté du travail et en le livrant à la concurrence universelle ; et elles soutenaient, au contraire, que ces grandes réformes, qui n’ont jamais été que très imparfaitement accomplies, avaient eu pour ré*
sultat d'empirer de la manière la plus grave et la plus re* grettable le sort de la grande masse des travailleurs.
Rien n’était, au fond, plus extravagant que ces remarques; mais on ne pourrait nier qu’elles ne parussent spécieuses par certains côtés , et les adversaires du gouvernement ne furent pas longtemps à comprendre le parti qu'on en pouvait tirer contre lui. Ils virent qu’elles leur offraient un énergique moyen de l’attaquer auprès des classes inférieures, et de ruiner, dans l’espritdeces classes, celles sur lesquelles il paraissait plus particulièrement s’appuyer, à savoir les capitalistes, les financiers, les chefs d’entreprises industrielles, les hommes voués à l’exercice des professions libérales, et, en général, tout ce qui avait constitué autrefois la bourgeoisie. On entreprit de prouver que tout était arrangé dans la société pour le plus grand avantage de cette partie considérable de la nation, à qui, de fait, appartenait depuis longtemps le pouvoir; qu’à elle arrivait tout le profit du travail exécuté, sous sa direction et au moyen de ses capitaux, par les classes plus particulièrement appelées laborieuses ; que la situation de celles-ci allait au contraire s’empiraut toujours, et qu’on voyait baisser leurs salaires, à mesure précisément qu’augmentait la fortune publique et que s’accroissait notamment celle des capitalistes et des entrepreneurs d’industrie.
Or, on conçoit ce que ces idées, que les ennemis du gouvernement propageaient dans tous les grands foyers de population avec une ardeur pleine d’animosité , devaient exciter d’irritation et de jalousie dans l’esprit des classes ouvrières. Déjà, à Lyon, dès 1831, elles avaient assez profondément troublé l’intelligence de ces classes pour les
pousser à une violente sédition. Induites par les prédications du saint-simonisme, à croire qu’elles étaient habituellement lésées dans leurs transactions avec les entrepreneurs d’industrie, elles avaient voulu forcer l’autorité administrative à approuver des tarifs qui fixaient d’une manière uniforme le prix de leur travail au taux qu’cllesmêmes avaient jugé convenable de régler, et n’avant pu obtenir du gouvernement qu’il confirmât l'approbation que l’autorité locale avait eu la faiblesse d’accorder à un réglement si contraire à la liberté des transactions commerciales, elles s’étaient constituées en état d’insurrection à main armée, et s’étaient livrées, pendant plusieurs jours, aux plus déplorables désordres.
Depuis, et sous l’excitation permanente des fausses doctrines du socialisme, exposées tour à tour dans des livres, dans des journaux, au théâtre, dans des romans publiés en volumes ou en feuilletons, et exploitées souvent avec autant d’habileté que de perfidie par les hommes de désordre, les classes laborieuses n’avaient cessé de s’exalter. Cette exaltation était surtout entretenue dans les grandes villes du royaume, à Paris, à Lyon, à Lille, à Rouen, et dans tous les principaux foyers de production manufacturière. 11 y avait comme un parti pris de se livrer, sur le sort de ces classes, à une sorte d’appitoiemcnt théâtral , à des lamentations sans fin comme sans mesure, à des démonstrations de philanthropie aussi dépourvues d’intelligence que de vraie charité. On leur faisait de leurs maux des peintures hideuses; et, non content d’en outrer et d’en envenimer la description , on les rapportait, dans ce qu’ils avaient de vrai, à des causes qui
n’étaient pas les véritables. On n’avait garde de leur dire à quel point elles seraient fondées à se les reprocher, etquelle part en pourrait être justement imputée à leur propre conduite. On prenait à tâche, loin de là, de les détourner de la considération de leurs torts personnels , de les rendre indulgentes pour elles-mêmes et pleines de complaisance pour leurs passions. On s’appliquait à leur inspirer des désirs immodérés et des besoins hors de proportion avec leurs ressources. On leur insinuait que si elles ne pouvaient satisfaire ces besoins , c’était, non pas leur faute, mais la faute des classes aisées, c’est-à-dire de celles-là même qui les faisaient vivre, et dont les entreprises intelligentes et fructueuses ouvraient sans cesse de nouveaux débouchés à leur activité. On les représentait comme foulées, comme spoliées par ces dernières classes, à qui souvent elles devaient tout; et, chose étrange! si celles-ci avaient le pouvoir de les opprimer ainsi, c’était à la faveur de la liberté même que chacun avait de disposer, comme il l’entendait, de ses facultés et de ses ressources. Tout le mal, suivant les utopistes, venait de la liberté du travail , de celles des transactions et des échanges, de l’accumulation des capitaux, de la sécurité trop grande de ceux qui les possédaient, de la trop grande extension donnée au droit de propriété et d’héritage, et enfin de l’organisation sociale qui couvrait tout cela de sa garantie. On demandait, à grands cris, le changement de cette organisation ; on menaçait la société, si ce changement n’était concédé, de soulèvements plus dangereux et plus terribles que les anciennes guerres serviles, que les anciennes irruptions de barbares; et, rappelant des paroles célèbres adressées
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autrefois , dans les plus mauvais temps de la domination romaine , aux barbares des bords du Danube, on criait aux populations laborieuses : Levet-tous, races opprimées !
J’ajoute que, de leur aveu ou contre leur gré, les prédicateurs de ces doctrines étaient devenus, vers le milieu du règne du roi Louis-Philippe, les théoriciens de l’émeute et de l’insurrection . Les conspirateurs de profession avaient enrichi le répertoire de leurs déclamations habituelles des formules du socialisme les plus usuelles et les plus accréditées. C’était sur les principes socialistes que s’appuyaient les sociétés secrètes pour exalter le fanatisme et affermir le dévouement de leurs affiliés1. On enseignait dans ces associations ténébreuses que les ennemis du peuple aujourd’hui, c’était moins l’ancienne aristocratie, c’était moins le clergé, dont la première révolution, observait-on; avait plus ou moins ruiné le pouvoir, et avec qui d’ailleurs on faisait jusqu’à un certain point cause commune contre la royauté de Juillet, que ce n’étaient les adhérents de cette royauté, les hommes de la bourgeoisie, les gens à argent, les banquiers, fournisseurs, propriétaires, agioteurs, et, en général, les riches. On ajoutait que le peuple devait être riche, à son tour, et (comme si les riches étaient, en général, redevables de leur fortune, non à leur travail , mais à des artifices d’organisation sociale), qu’il était temps d’organiser la société de manière à assurer au peuple une plus large part dans les biens de ce monde, dé l’intéresser directement à tous les travaux
‘ Voir les pièces h l’appui du rapport fait k la Chambre des pairs sur l’émeute du 12 mai 1830; affaire Barbés et consorts.
et de substituer l’association à la concurrence; qu’un bon arrangement de la société devait lui assurer à la fois le travail, les instruments de travail, une part dans le capital, une accession facile à la propriété, l’instruction professionnelle, l’éducation, les droits politiques, etc. On estimait enfin que la destruction de la monarchie et l’avénement de la république devaient lui procurer tous ces biens, et c’était avec la confiance de les voir se réaliser qu’on se lançait dans cette suite d’agressions et d’entreprises factieuses qui toutes avaient pour but la ruine de l’ordre politique établi.
Lors donc que la révolution, après dix-sept ans de luttes, est venue à bout de réaliser ses projets de subversion , il était à peu près inévitable , on le sent assez , que l’esprit socialiste et communiste, dont elle s’était fait depuis longtemps une arme contre la royauté, qui avait profondément pénétré dans les sociétés secrètes, qui avait inspiré la plupart des toasts portés dans les banquets politiques qui l’avaient immédiatement précédée et préparée, qui animait enfin une bonne partie des hommes qui venaient de la faire, entrât avec elle dans le gouvernement, pénétrât aussitôt dans ses actes, et essayât de réaliser les projets de rénovation sociale dont j’ai parlé.
Aussi, à peine était-elle accomplie qu’il lut pris sur-lechamp un petit nombre de mesures qui, à elles seules, auraient amplement suffi pour bouleverser defond en comble l’ordre économique établi, et pour amener, si elle n'avait pas été naturellement impraticable, la rénovation sociale extravagante dont on avait l’audace de risquer l’essai.
La monarchie venait d’être renversée le 24 février. Le
lendemain 28, le gouvernement qui l’avait supplantée, s’adressant aux populations ouvrières, avait pris par écrit cet engagement : « J’assure du travail à tout le monde. Je garantis l’existence de tout homme travaillant. Je reconnais que les ouvriers, au lieu de se faire concurrence, doivent s’associer pour jouir du bénéfice de leur travail 1 . » Le lendemain 26, le gouvernement fit un second acte : il décréta, pour quiconque voudrait lui demander du travail, l’ouverture immédiate des ateliers nationaux 2. Cet acte, quelque grave qu’il fût, n’était qu’une réponse bien misérable aux promesses du premier; mais il en était la consécration et la conséquence. Enfin, quatre jours après, le 2 mars, le gouvernement prit une mesure destinée à compléter les premières, et qui était bien propre à faire déserter les ateliers particuliers et à achalander les ateliers publics : il décréta, d’autorité, et sans admettre une ré-
* Bulletin des lois de la République, n® 1, page 10. Voici les termes mêmes du décret :
« Le gouvernement provisoire de la république française s’en- « gage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail ; il s’engage « à garantir du travail à tous les citoyens; il reconnaît que les « ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice de « leur travail.
« Paris , 25 février 1&48.
« Les membres du gouvernement provisoire,
« Dupont (de l’Eure), Lamartine, Crémieux, Arago, Ledru-Rollin , Garnier -Pagès, Marie, Marrast, Louis Blanc, Flocon, Albert, ouvrier. »
* Ibid., page 13.
duction proportionnelle dans le salaire, la réduction des heures de travail1.
Il n’y avait pas à se tromper sur le sens de ces mesures. Elles disaient clairement aux ouvriers : a Ne vous gênez plus désormais avec vos maîtres. S’ils vous offrent un salaire qui vous paraisse insuffisant, quittez-les : le gouvernement vous donnera les moyens d’attendre; il garantit du travail à tout le monde, et un salaire à tout homme travaillant ou ayant l’air de travailler. La vieille société a été pour vous jusqu’ici bien injuste. Le gouvernement, en vous ouvrant des ateliers où vous recevrez un salaire, pour ainsi dire sans travail, vous offre un moyen irrésistible de la faire venir à composition et de la rendre plus équitable : vous n’aurez qu’à vous croiser les bras et à vous abstenir de retourner dans vos ateliers. Ces ateliers, abandonnés et vides, perdront nécessairement une grande partie de leur valeur. Nous les exproprierons alors, sauf à indemniser, quand nous pourrons et comme nous pourrons, les propriétaires ; nous vous les abandonnerons ; et au lieu d’y rentrer comme salariés, vous y rentrerez comme associés, et vous vous partagerez entre vous les bénéfices de 1 entreprise , sans autre charge que celle de 1 intérêt au taux légal des capitaux que vous pourrez avoir à emprunter pour la faire marcher*. »
1 Bulletin des lots de la République, n“ 4, page 37.
* Celle ^duction des actes capitaux relatés dans le précédent alinéa est, au surplus, et d’une manière à peu près littérale, celle qu’en a faite le premier ministre des finances de la révolution , M. Goudchaux. Voir au Moniteur, dans le compte rendu de la séance du iS juin 1848, le discours de cet orateur.
Ajoutons que, pendant qu’on prenait ces mesures, et pour s’assurer qu’elles auraient toute l’énergie dissolvante qu’on avait eu l’intention de leur attribuer, une commission fut instituée, dite commission de gouvernement pour les travailleurs', dont la mission fut précisément d’amener, sous le nom à’ organisation du travail, la dislocation de tout l’ordre économique de la société. L’institution fut fondée sur la supposition même que cet ordre était radicalement injuste, et qu’il ne permettait pas au peuple de recueillir le prix de ses pénibles labeurs de chaque jour. « Considérant, était-il dit dans le préambule, qu’?7 est temps de mettre un terme aux longues et INIQUES souffrances des travailleurs;... considérant qu’z/ faut aviser sans le moindre retard à garantir au peuple les fruits de son travail;... le gouvernement de la république arrête... » La commission eut pour président un membre du gouvernement, ardent socialiste, adversaire systématique, ennemi furieux de tout ordre social fondé sur la liberté du travail et la concurrence naturelle des travailleurs. Ce personnage, dont les proportions extérieures répondaient assez mal à l’immensité du rôle qu’il s’était attribué, solennellement installé dans le palais du Luxembourg, après s’être entouré d’adeptes de son choix, convoqua près de lui des délégués de toutes les professions industrielles, et, dans des conférences tenues dans l'enceinte même de l’ancienne Chambre des pairs, conférences où la contradiction n’était pas admise, il se mit à leur étaler, dans des discours insidieux et violents, les
1 Bulletin des lois de la République, n° 3, page 22.
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griefs qu’ils avaient contre celte société, qu’il qualifiait habituellement <ï inique, quelquefois d’infâme, et contre laquelle , étant presque enfant, il avait, leur disait-il un jour, faille serment d’Anriibal. En même temps qu’il déblatérait ainsi contre la société existante, et qu’il accusait de tous leurs maux celte société, qui, à beaucoup d’égards, n’en pouvait mais, il exaltait devant eux, outre mesure, l’arrangement économique qu’il s’agissait d'y substituer, et leur en faisait espérer des biens immenses. « Sachez-le, disait-il, vous serez non seulement puissants, vous serez non seulement riches, vous serez rois, car tous les hommes sont égaux, tous les hommes sont rois. » Il ne mettait, pour ainsi dire, pas de borne à ses promesses, et un jour, escorfé par ses auditeurs jusqu’à sa voiture : * Je veux, leur dit-il, faire que les choses s’arrangent de si bonne sorte que vous soyez tous un jour en mesure d’avoir un équipage comme moi. »
Tels furent les actes par lesquels s’annonça, dès les premiers moments, la république étrange qu’il s’agissait de fonder, et à laquelle on n’avait garde d’abord d’imposer ses noms véritables. Il se peut bien que, dans l’intérieur du gouvernement, ces actes n’eussent pas, au même degré, l’assentiment de tout le monde; mais les hommes qui le composaient avaient tous consenti à les revêtir de leur approbation ostensible, et la signature d’aucun d’eux ne manque malheureusement au Moniteur, ni au Bulletin des Lois. J’ai même le regret de remarquer que la fin déplorable où tendaient ces mesures insensées a été plus tard, de la part de l’un des membres les plus considérables du gouvernement, l’objet d’une sorte d’apologie publique,
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qui, bien qu’assez confuse et assez embarrassée dans se» formes, ne laissait pas d’être fort explicite au fond, et qu’à vrai dire il avait été d’abord très permis de craindre que les mesures en question ne fussent de la part du gouvernement tout entier l’objet d'une approbation sincère. Au moins était-il évident qu’il visait à s’en servir comme d’un épouvantail, comme d’un instrument de salut révolutionnaire, et qu’à la moindre crainte de contre-révolution, il était tout prêt à permettre, sinon à favoriser, les manifestations démagogico-socialistes les plus faites pour épouvanter l’esprit public.
D’abord le public , que rien n’avait préparé à ces audacieuses folies , et qui , bien que déjà fort abasourdi de la soudaine apparition d’un gouvernement républicain qu’on n’avait eu garde de lui annoncer, ne regardait pourtant pas comme impossible de s’accommoder de ce régime; qui voyait ailleurs, en Suisse par exemple, et surtout aux États-Unis, des exemples de républiques laborieuses, honnêtes, paisibles, prospères , heureuses, et qui ne regardait pas comme absolument impraticable l’implantation en France de quelque chose de pareil ; d’abord, dis- je, le public s’était montré assez disposé à se rallier à l’établissement de la république ; et si les auteurs les moins insensés de ce hardi changement n’avaient pas eu la conscience si troublée de ce qu’ils venaient de faire , s’ils n’avaient pas senti qu’ils n’étaient que les honteux artisans d’une conspiration inopinément réussie, et non les chefs d’une révolution honorable, préparée de longue main et arrivée à maturité ; s’ils avaient cru à la république et 9’ils l’avaient comprise , s’ils
avaient compris qu’eu transformant le pouvoir, en en élargissant la base et en en remplaçant le chef héréditaire par un chef électif, la république ne pouvait d’ailleurs avoir d’autre objet que celui qui est naturellement assigné à tout gouvernement raisonnable; que sa tâche essentielle était de procurer au pays, avec la plus grande somme de sécurité possible , la plus grande étendue possible de liberté ; que son principal mérite , son véritable titre à l’adoption du pays devait être de lui procurer ces avantages plus complètement et à moins de frais que la monarchie n’avait réussi à le faire ; s’ils avaient compris cela , dis-je , et s’ils s’étaient mis avec bonne foi , avec confiance , avec courage , en devoir d’ajuster le gouvernement de leur création à ces lins honorables et sensées, je ne doute pas que la population n’eût adhéré avec passion à leur entreprise , sans même avoir besoin d’y être aidée par la mobilité ordinaire de ses impressions et par le laisser-aller de ses affections un peu banales. On l’a pu voir, au surplus, par ses premières manifestations, par la libéralité de ses dons patriotiques, par l’empressement qu’elle a mis h solder d’avance ses contributions , et , en un mot , par tout ce qu’elle a montré d’abord de bon vouloir aux auteurs de la révolution , sur la simple espérance qu’ils allaient faire quelque chose de pareil , et donner au pays cette république intelligente , libérale , modérée, qu’on s’était mis tout à coup à croire possible. Jamais, il faut le dire , révolution moins désirée , moins prévue , moins nécessaire, moins légitime, n’avait été acceptée, au moins en apparence, avec une si singulière facilité.
Mais on sent combien ces dispositions, beaucoup trop
débonnaires, beaucoup plus débonnaires qu’elles n 'étaient avisées , et au fond desquelles on aurait voulu sentir plus de noblesse, durent changer rapidement à l’annonce, peu comprise d’abord , des desseins subversifs du démagogisme socialiste , et , quand on commença à se rendre compte de la fin qu’il s’agissait d’assigner à la révolution ; quand on vit qu’au lieu de songer à mettre une justice plus complètement exacte dans les rapports des diverses classes, et de leur procurer à toutes plus de sécurité et de liberté , il s’agissait tout uniment de rançonner du mieux qu’on pourrait, et par toute sorte de voies , celles qui possédaient quelque chose, dans l’intérêt de celles qui n’avaient pris encore la peine de rien acquérir, et de placer celles-ci, par la violence, dans une situation en réalité aussi préjudiciable pour elles qu’elle serait injuste et tyrannique pour les classes qu’il s’agissait d’écraser à leur profit.
Chaque jour on vit ces desseins se manifester avec moins de réserve, et les premières mesures qu’on avait prises conduire plus ouvertement aux effets qu’on en avait attendus. Il s’établit, comme on le voulait , parmi les travailleurs des divers métiers, des grèves systématiques. La désertion se mit rapidement dans les ateliers. Les ouvriers les plus habiles et les plus estimables recevaient de leurs camarades les moins laborieux l’injonction d’entrer en lutte avec les chefs d’entreprise, et de se placer à leur tète pour les conduire hors des établissements particuliers. En même temps qu’on désertait ces établissements, on se portait en foule dans les ateliers nationaux. Le nombre des ouvriers qui s’y était fait inscrire , et qui d’abord n’avait été que de quelques milliers, s’était élévé, en qucl-
ques mois, à plus de cent mille. La contagion avait gagné, et l’exemple des ouvriers de Paris avait été imité partout, à Rouen , à Lyon , à Marseille , à Lille, dans tous les grands foyers de fabrication. Et notez que, si l’on fuyait ainsi les ateliers particuliers , ce n’était pas toujours, il s’en fallait, par la difficulté d’y trouver du travail et d’y obtenir de bons salaires. Il a été parfaitement notoire à Paris, dès les premiers temps de la crise , qu’il y avait un bon nombre d’ateliers où le travail ne manquait pas, et qui n’en étaient pas moins déserts, dont les chefs avaient des commandes importantes, qu’ils auraient voulu pouvoir remplir, et qu’ils n’exécutaient pas faute d’ouvriers ; que beaucoup d’ouvriers avaient abandonné des ateliers où on leur offrait des salaires de 4, 5,6 fr. par jour, et qu’ils les avaient quittés pour aller se faire inscrire dans les ateliers nationaux , où ils ne gagnaient que de 1 à 2 fr. Il est donc bien certain qu’ils étaient déterminés par d’autres motifs que la difficulté de trouver de l’ouvrage, ou d’obtenir une suffisante rémunération , et ces motifs , où pouvaient ils être, sinon dans les folles espérances dont on les avait bercés, et dans celle, entre autres, qu’on leur avait fait concevoir d’être bientôt mis en possession , comme propriétaires et comme associés , de ces établissements qu’ils avaient quittés avec tant de hâte comme ouvriers salariés et dépendants. Ces espérances déshonnêtes et irréalisables étaient chaque jour surexcitées par le socialisme officiellement enseigné au Luxembourg , devant les délégués des corps de métiers : enseignement artificieux et violent, que ces délégués allaient colporter ensuite dans les ateliers nationaux ; que propageaient , avec des addi-
tions et des variantes sans fin, les clubs et les journaux démocratiques et socialistes ; qui étaient transmis aux populations ouvrières des départements par les courtiers électoraux et les nombreux émissaires politiques du ministère de l’intérieur ; et que le ministre de l’instruction publique, à son tour, s’efforçait d'accréditer par des livres élémentaires et familiers qu’il faisait distribuer gratuitement et par milliers aux instituteurs des campagnes , et dans lesquels on enseignait que l’État pouvait limiter comme il T entendait l'usage du droit de propriété , — imposer toute sorte de conditions aux détenteurs de la terre , — les grever d'assez lourdes charges pour les contraindre à l’aliéner et lui permettre d'en disposer en faveur de plus dignes , — restreindre le droit d’héritage beaucoup plus qu’il ne l’a fait, — intervenir dans les conditions du travail et régler le taux des salaires , — borner la libre disposition des capitaux , en réduire T intérêt au taux le plus bas, et faciliter ainsi aux pauvres gens le crédit dont ils avaient besoin pour s’enrichir, etc
Tandis qu’on parlait ainsi, on mettait, du mieux qu’on pouvait, les actes d’accord avec les paroles. C’était à qui imaginerait, et toujours, bien entendu, aux frais des contribuables , des travaux publics susceptibles de remplacer les entreprises particulières , et d’ètre livrés à des
■ Je n’ai pas sous les yeux, au moment où j’écris, le pelit livre officiel publié sous les auspices du ministre de l'instruction publique d’où sont extraites ces incroyables propositions ; mais je les prends dans les longs extraits qui en ont été lus k la tribune de l’Assemblée nationale, le 5 juillet 1848. Voir le compte-rendu de la séance de ce jour.
agglomérations d'ouvriers, qui en recueilleraient le bénéfice comme associés. Il en était proposé de toutes les sortes : travaux d’irrigation , de dessèchement , de reboisement; fabrications; créations d’ateliers; établissements de comptoirs ; avances de capitaux à toute réunion d’ouvriers associés pour une entreprise , etc. Il était surtout convenable, pensait-on, de faire main basse sur les divers ordres de propriétés particulières qui paraissaient le.plus susceptible d’être exploitées en commun et de se prêter à des combinaisons socialistes, — sur les banques , par exemple, — sur les assurances, — les canaux, — les mines , — les chemins de fer; et l’on avait commencé, sans la moindre vergogne , en s’attaquant d’abord aux chemins de fer et aux banques , à en, opérer la dépossession forcée. En attendant qu’on eût fait la fortune des classes au profit de qui, soi-disant, ces spoliations étaient proposées et en partie entreprises, on déclarait l’État obligé de mettre , sous tous les rapports , leur éducation au niveau de celle des classes les plus élevées , et , seulement pour leur instruction primaire , il était immédiatement proposé d’inscrire au budget une somme de plus de 47 millions. En tout cas , et supposé que des misères pussent survivre encore à tant de libéralités, on annonçait qu’il serait fondé dans les départements un certain nombre d’hospices pour les invalides du travail, avec une dotation suffisante pour leur procurer une vie aisée. On parlait encore d’instituer un nouveau système de salles d’asile , où les enfants , qui jusqu'alors n’avaient été qu’instruits et gardés, recevraient le vêtement et la nourriture...
Et la population de Paris , à la vue de ce débordement de projets et de mesures, qui ne tendaient à soulager les classes pauvres que par la dépossession de celles qui avaient , se laissait-elle prendre de quelque effroi et manifestait-elle quelque velléité de résistance , aussitôt une contre-manifestation anarchique venait l’avertir de la témérité de telles démonstrations. En provoquant la dislocation des entreprises particulières et la désertion des ouvriers des établissements qui les occupaient; on ne s’était pas contenté de les faire sortir de ces établissements, on avait eu soin, avons-nous dit, de les réunir dans les ateliers nationaux ; et la formation de ces ateliers avait eu pour objet , dès les premiers moments , la déclaration en a été faite par un ancien ministre du gouvernement provisoire dans les bureaux de l’Assemblée nationale, de créer une armée qu’on eût constamment sous la main 1 , et dont on pût se servir à tout moment pour l’exécution même des projets du socialisme. Or cette armée s’était continuellement accrue. Non seulement il y affluait sans cesse de nouveaux déserteurs du travail salarié , mais elle s’était recrutée , d’une manière presque ostensible, d'une multitude de malfaiteurs, de réclusionnaires, de forçats libérés , accourus , sinon officiellement appelés , des départements ; et c’était par l’exhibition de cette force qu’on avait soin de réprimer les velléités de réaction que Paris laissait percer contre la rénovation
1 Voir dans les Débats du 16 juin 1848 des réflexions de ce journal sur ce qui s’est passé dans les bureaux de l’Assemblée nationale, a l’occasion d’un projet de décret tendant à accorder au gouvernement 3 millions pour les ateliers nationaux.
sociale entreprise. Ce fut notamment par la convocation en masse de cette armée , où des éléments qui étaient destinés à la former bientôt, qu’il fut répondu le 17 mars à la démonstration que la garde nationale avait faite la veille ; l’homme qui remplissait alors les fonctions de préfet de police a dû avouer depuis qu’il avait concouru à celte c onvocation , et les membres du gouvernement
p roc isoîre qui haranguèrent les ouvriers, sur la place de l’Hôtel de Ville, s’exprimèrent de façon à permettre de croire que, si le gouvernement n’avait pas ordonné la convocation, il ne la désapprouvait pas.
Cependant, malgré des marques si multipliées et si peu équivoques de l’adhésion du gouvernement à ces lugubres folies, de la molle condescendance de la majorité de ses membres et de la franche complicité de plusieurs d’entre eux , le gros du parti révolutionnaire ne trouvait pas qu’on fit, à beaucoup près, assez pour la révolution, et que scs chefs poussassent avec un degré suffisant d’activité les affaires de la république démocratico-sociaüstc. Aussi , à côté du travail ostensible et plus ou moins officiel qui s’opérait sans relâche au profit de cette républiquelà, y avait-il, pour la pousser au dénouement qu’elle cherchait , un travail souterrain permanent et infiniment plus redoutable encore; travail dont l’infernale activité s’est manifestée par les explosions successives du i 7 mars, du f6 avril, du 15 mai, par les quatre sanglantes journées de juin, et dont l’objet, annoncé par d’audacieux placards , où la société était mise en demeure de s’exécuter spontanément, si elle ne voulait l’être de vive force, s'est révélé avec un sinistre éclat dans les pièces saisies
chez Sobrier à la suite du 15 mai, comme dans la motion faite ce jour-là , par Barbés , au sein de l’Assemblée nationale.
C’est dans ces deux documents que s’est manifestée, sous sa forme la plus brutale et la plus claire, la pensée fondamentale de la révolution ; pensée de déprédation et de violence, qui s’est annoncée, dès le premier jour, par la proclamation du droit au travail , et par le fol engagement d’assurer à la fois la vie de tout ce qui était né et; de tout ce qui voudrait prendre la peine de naître; qui a été développée et confirmée par une série d’actes et de projets plus injustes et plus extravagants les uns que les autres ; dont l’exécution a été poursuivie par une succession graduée d’intrigues, d’excitations, de manifestations désordonnées , d’entreprises sanglantes , et qui a fait craindre par moments à la société contemporaine quelque chose d'analogue aux irruptions et aux asservissements du moyen âge ; qui lui a donné une réminiscence et comme un arrière goût de ces temps affreux, et qui a constitué la terreur de 1848 , comme l'échafaud avait caractérisé celle de 1793.
Il reste à montrer les effets qu’a eue cette terreur nouvelle, à mesure qu’elle est entrée dans les esprits, ceux qu’elle a exercés notamment sur la fortune publique, et ceux en particulier qu’elle a produits sur le bien-être des classes dont il s’agissait surtout d’améliorer la condition.