‹ La révolution du 24 févrierChapitre 7 sur 32 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

Résultats de l’essai de république démagoglco-soelallste qui a été tenté par la révolution.

L’effet le plus immédiat de cette tentative n’en a pas été, à beaucoup près, l’effet le plus grave.

Sans doute la désertion des ateliers particuliers, provoquée par l’ouverture des ateliers nationaux et par l'offre d’un salaire sans travail sérieux, a été par ellemême un grand mal. Elle a, en effet, déterminé sur-lechamp la dislocation , au moins partielle , d’un assez grand nombre d’établissements , et commencé cette désorganisation générale du régime économique établi, que les novateurs regardaient comme un préliminaire indispensable de l’exécution de leurs projets.

Mais cet effet, quelque désastreux qu'il fût, ne saurait être comparé à celui qui s’est manifesté bientôt après, à mesure que la désertion s’est accrue dans les ateliers particuliers, que se sont peuplés les ateliers nationaux, et que s’est dévéloppée cette armée de politiques désœuvrés et violents, que sa position, sa nature, son organisation livraient tout entière à l’influence de la démagogie et du socialisme , et qui allait devenir dans leurs mains un instrument si dangereux.

A la vue de celte force redoutable et croissante, évidemment destinée à appuyer les desseins monstrueux qui s’annonçaient, et dont le gouvernement se montrait à moitié complice, l’alarme est entrée dans les esprits; on a cru à la possibilité d’immenses désordres, de sauvages tentatives de spoliation, de confusion, de guerre, de dissolution sociale; et ces craintes, chaque jour plus accréditées par les faits dont on était témoin, ont produit des effets chaque jour plus graves.

Quand les entrepreneurs d’industrie n’auraient pas été amenés à suspendre leurs travaux par la désertion des ouvriers, par la violence et l’exagération de leurs demandes, ils s’y seraient déterminés d’eux-mémes et par la seule appréhension de ce qui semblait devoir arriver. Mais ils y ont été forcés bientôt par une cause plus impérieuse encore , par la nécessité, c’est-à-dire par la rapide cessation des demandes et par l’interruption presque soudaine du mouvement commercial.

Cette interruption a été la suite de la terreur que l’on venait de faire naître. Sitôt que cette terreur d’un nouveau caractère a commencé à se propager, les étrangers opulents établis dans le royaume, et ceux, en beaucoup plus grand nombre, qui le visitaient seulement en qualité de touristes, ont songé immédiatement à le quitter, et ont pris, de toutes parts, le chemin des frontières. En même temps, les familles riches ou aisées du pays se sont mises en devoir de réformer leur maison et de couper court immédiatement à la partie la moins nécessaire de leurs dépenses. Non seulement on a renoncé immédiatement aux dépenses de luxe, qui, dans l’état de trouble

où venait de tomber la société, et au milieu de l’invasion barbare qu’elle était menacée de subir, ne pouvaient plus avoir le moindre attrait , mais on a songé même à se réduire sur les plus nécessaires. Chacun, par un sentiment de prudence peut-être exagéré, mais naturel, a voulu réserver ses ressources pour les cas extrêmes. Loin de céder au besoin d’acheter, on a réalisé ce qu’on a pu de sa fortune , et visé à faire argent de tout. Un bon nombre de maisons riches renvoyaient une partie de leurs gens et se défaisaient à vil prix de leurs chevaux et de leurs équipages. Une multitude d’autres portaient à la Monnaie leur argenterie et l’échangeaient au poids contre du numéraire. L’Hôtel des Monnaies, pour suffire aux demandes de cette nature, n’a pas eu à livrer, pendant quelque temps, moins de deux cent mille francs par jour. Au milieu de la stupeur qui régnait, on a vu, en quelques instants, la circulation s’arrêter et l’argent monnayé disparaître.

On sent quel a dû être l’effet de ce mouvement général et presque subit. La demande s’arrêtant, la vente a dû forcément cesser, et, avec la vente des produits créés, la création de produits nouveaux. Le marchand, gardant en magasin ses marchandises, n’a plus eu de commandes à faire au fabricant , le fabricant au producteur de ma-

tières premières ni à l’ouvrier qu’il chargeait de les façonner. Non seulement il a fallu renoncer à tenter des affaires nouvelles, mais on a commencé par ne pouvoir faire honneur aux affaires anciennes. La vente et le travail s’arrêtant, il est devenu presque impossible de réaliser les rentrées sur lesquelles on avait compté, et de

faire honneur par suite aux engagements qu'on avait pris. Le marchand a manqué au fabricant, le fabricant au banquier, le banquier à ceux qui lui avaient confié leurs épargnes, et ainsi de suite, presque sans fin. Il n'y a pas eu, à vrai dire, un ordre de travailleurs, à commencer naturellement par ceux dont les services ou les produits étaient le moins indispensables, qui, de proche en proche, n'aient été atteints, et dont la souffrance n’ait immédiatement été ressentie par toutes les industries enchaînées à la sienne, surtout par les agents directs de son propre travail, et, en particulier par ceux dont les ressources étaient le plus limitées et le plus précaires, par les ouvriers. Les familles innombrables dont l’exi-

stence se liait à quelque branche du travail universel ont vu disparaître ainsi subitement les sources de leur bienêtre. Le sort des capitalistes a suivi celui des travailleurs ; f la condition des propriétaires n’a pas été plus digne d’envie que celle des possesseurs de capitaux; il n’y a guère eu personne qui n’ait senti dans ses mains ses ressources se fondre, et la crise a été marquée surtout par une dépréciation immédiate de toutes les valeurs, des terres, des capitaux, des rentes, des offices publics, des professions , des talents , des facultés de toute espèce. L’État, à son tour, n’a pas tardé à ressentir le contrecoup de cet appauvrissement universel ; et , tandis qu’il avait à pourvoir à des besoins nouveaux beaucoup plus étendus, aux exigences de nouvelles et innombrables ambitions, à l’alimentation de l'armée d’ouvriers que le socialisme et la démagogie recrutaient sous ses yeux pour procéder à une rénovation sociale, il a vu tarir

rapidement ses sources de revenu les plus abondantes; il s’est laissé entraîner à manquer aux engagements les plus sérieux, et il a finalement recouru, pour remédier aux maux de la situation, à des expédients qui ont été une extrême aggravation du mal pour tout le monde.

Il n’est pas une de ces énonciations générales que ne justifient des masses de faits particuliers.

Veut-on, par exemple, se faire une idée des réductions qu’avait subies partout le travail? 11 n’y a qu’à se rappeler les nouvelles que les journaux, au fort de la crise, donnaient de tous nos grands foyers d’industrie. Il n’en était pas un d’où l’on n’annonçât la fermeture complète ou partielle d’une multitude d’établissements. Une enquête industrielle faite dans les départements de l’est a appris qu’en Alsace il avait fallu renvoyer la moitié des ouvriers de presque toutes les fabriques, et, en ne gardant que la moitié de son monde, réduire de douze à neuf les heures de travail, dans un certain nombre d’établissements, et, dans d’autres, ne travailler que quatre jours par semaine. 11 résulte des premières données fournies par une autre enquête industrielle, que la chambre de commerce de Paris exécute en ce moment avec les soins les plus minutieux, que, dans certains quartiers de la capitale, le nombre des ouvriers occupés avait baissé de moitié. D’autres supputations ont conduit à penser que la masse du travail parisien et des produits de ce travail avait subi dans le cours de l’année une réduction des sept onzièmes. A Lyon, l’interruption du travail a été telle que presque tout ce qu’il y avait eu ville de soies teintes a été expédié à l’étranger, au lieu d’être employé sur place, et que, dans le

cours de mai, par exemple, il en a été exporté autant qu’on en exportait, précédemment, dans le cours d’une année entière. Veut-on un autre indice des réductions que le travail avait subies ? Tandis que Lyon a exporté ses matières premières au lieu de les travailler, d’autres matières importantes, employées par l’industrie du pays, ont été importées, en 1 848, dans une quantité infiniment moindre que les années précédentes. Il résulte des relevés de la douane que, dans les six premiers mois de celte année 1848, il n’a été importé pour le travail intérieur que S, 221 quintaux métriques de bois d’acajou, tandis qu’on en avait importé 23,696 quintaux dans les six premiers mois de 1847, et 25,221 dans les six premiers mois de 1846; qu’il n’a été importé que 182,685 quintaux métriques de coton ou laine, tandis que, dans les six premiers mois de 1847, il en était entré 220,813, et, dans les six premiers mois de 1846, 326,139; qu’il n’a été demandé au dehors que 284,123 quintaux métriques de fonte, tandis que, dans le premier semestre de 1 847 , il en était entré 51 2, 1 55 quintaux. D’autres documents officiels ont fait connaître depuis que , dans le cours entier de cette même année 1848, la masse de la houille importée pour les besoins de l’industrie nationale est tombée de 21 millions de quintaux métriques à 1 7 millions ; la masse de la fonte de 959 mille quintaux à 456 mille; la masse de bois d’acajou de 46 mille à 8 mille ; la masse de laine de 138 mille à 80 mille ; celle du fil de chanvre et de lin de 1 9 mille à 4 mille ; celle de la soie de 15 mille quintaux à 7 mille. Enfin un dernier témoignage plus éclatant encore de l’extrême proportion dans laquelle a été réduit le travail est dans la masse

des ouvriers qui ont dû sortir des ateliers , et qui se sont trouvés sans ouvrage. La désertion, il est vrai, avait commencé par être calculée et volontaire ; mais elle a bientôt fini par être forcée, et il résulterait de certaines observations qui ont été faites à la tribune par un ancien ministre des finances du gouvernement provisoire qu’il n’y avait pas hors des ateliers, au plus fort de la crise, moins de cinq cent mille ouvriers désoccupés. Les ateliers nationaux de Paris n’en comptaient pas à eux seuls, un moment a été, moins de cent vingt-cinq mille.

Les suspensions de payement et les banqueroutes indéfiniment multipliées qui ont suivi cette interruption du travail et de la vente n’ont pas été un fait général moins notoire et qu’aient justifié des faits particuliers moins nombreux. Si l’impression de ces faits a pu s’affaiblir dans quelques esprits; si elle n’y est pas suffisamment entretenue par le discrédit qui règne encore et par la difficulté qu’il y a toujours d’être payé, il ne faut, pour l’y ranimer, que rappeler ces terribles bulletins de la Bourse de Paris, qui, du commencement de mars à la lin d’avril 1848, n’avaient cessé d’annoncer des catastrophes commerciales. Dès le 10 mars, les caisses Gouin, Baudon, Ganneron avaient succombé. La chute de ces comptoirs avait été précédée de celle des maisons de banque les plus importantes, et, chaque jour, cet ordre capital d’établissements avait eu à enregistrer quelque désastre nouveau. Après les faillites des banquiers, étaient venues celles des négociants et des chefs de fabrique. On avait vu, à Paris, les maisons livrées à certaines branches de commerce, jusqu’alors des plus fructueuses et des mieux établies.

donner l’exemple d’une liquidation presque générale; et, dans beaucoup d’autres genres de négoce, les maisons les mieux famées, obligées de s’arrêter dans la voie de sacrifices auxquels elles ne voyaient pas de terme, entrer également en liquidation. La débâcle était devenue à peu près universelle; et, quoique le marché de Paris fût de tous le plus bouleversé, les nouvelles qu’on y recevait des autres grands centres manufacturiers et commerciaux n’étaient guère plus satisfaisantes. Pour se faire une idée de l’étendue de cette subversion et de cette généralité de l’état de faillite où était tombé le commerce, il suffit de remarquer qu’il commençait à peine, au bout de douze mois, à se relever du discrédit qui l’avait frappé alors; que, très récemment encore, il ne se faisait, pour ainsi dire, d’affaires qu’au comptant ; qu’il n’y avait pas de maisons assez sûres pour voir accepter au loin leur papier, et que , pour faire loucher une somme à l’étranger ou sur quelque point éloigné du territoire, il fallait l’y envoyer en argent, comme aux époques les plus barbares et les plus reculées.

La profonde dépréciation des valeurs n’a pas été un résultat général, moins frappant, ni moins bien établi que les précédents, du discrédit soudain qui a suivi l’essai de république démagogico-socialisle. Cette dépréciation était inévitable, et il serait permis de croire que les auteurs et fauteurs de l’essai l’avaient fait entrer dans leurs calculs : puisqu’ils s’élaient réservé d’exproprier pour cause d’utilité publique, et au profit des classes ouvrières, les ateliers dont la désertion des ouvriers aurait fait tomber la valeur. Mais elle devait s’étendre à tout. Elle était la conséquence nécessaire de l’état d’inaction où l’on était tombé

et qui venait de frapper, jusqu’à un certain point, de stérilité les fonds productifs de quelque espèce qu’ils fussent. Elle est également résultée des projets subversifs qui sont venus menacer plus ou moins toutes les propriétés. Elle est venue enfin de la nécessité où tant de gens se sont trouvés de vendre et de réaliser le plus qu’ils pouvaient de leurs ressources. Les besoins pressants des uns ; l’inquiétude , la peur, le désespoir des autres , leur faisant successivement lâcher pied, ont amené l’avilissement des prix de toutes choses, des meilleures valeurs, comme des plus mauvaises, et les ont fait descendre à des taux où elles n’avaient pas été depuis la chute de l’Empire et le temps de nos plus grands revers. On n’avait peut-être jamais vu les effets publics subir des oscillations si brusques et si violentes. En moins de sept semaines, les rentes 5 p. cent avaient subi une dépréciation de 67 francs, et étaient tombées de 1 17 francs à 50 fr. Les actions de la Banque, une des valeurs du pays les plus accréditées et les plus fermes -étaient tombées de 3,200 francs à 990 fr. Les propriétés foncières de toute nature perdaient la moitié de leur prix ; elles n’avaient, pour ainsi dire, plus de cours et avaient absolument cessé de se vendre. On a calculé, à la date du 12 avril, quarante -sept jours après la révolution, que la perte éprouvée à la Bourse sur les rentes, les actions de la Banque et les chemins de fer s’élevait à peu près à 4 milliards, à 3 milliards 749 millions. Il a été fait, vers le même temps, sur la dépréciation des valeurs immobilières, des supputations qui, tout exactes qu’il y avait lieu de les croire, semblaient fabuleuses, tant elles étaient élevées. On peut affirmer hardiment que la double inva-

sion que la France eut à subir, en 1814 et 181 S, de la part de toutes les armées de la coalition, que les innombrables déprédations qui purent être commises alors sur son territoire, que la rançon énorme qu’elle eut à payer pour son affranchissement n’avaient pas attaqué sa fortune , n’avaient pas altéré ses ressources au point où l’a fait, en quelques semaines, après février, la prise de possession du pays par la république démocratico-socialiste. Mieux eût valu pour elle , sans contredit, l’irruption de nouvelles hordes de cosaques. Ces populations à demisauvages n’auraient pas été poussées sur son sol par des instincts aussi anti-sociaux, par des passions aussi destructives ; elles n’y auraient pas à ce point ruiné toutes choses ; elles ne s’y seraient pas attaquées avec cette fureur stupide à tous les principes vitaux de la société.

Ce que l’appauvrissement général, résultat presque immédiat de l’invasion du démagogisme socialiste, a produit pour tout le monde d’embarras , de gêne , de souffrance, est un autre fait , hélas ! qui , pendant longtemps , n’a été que trop justifié pour chacun de nous par l’expérience de chaque jour. Tandis que l’ouvrier, même en se contentant d’un salaire réduit, ne trouvait plus d’ouvrage, et se voyait obligé, s’il ne voulait périr, d’opter entre l’humihation de l’aumône et les douleurs cruelles de l’expatriation , le marchand ne vendait pas pour se nourrir et payer le loyer de sa boutique ; le fabricant travaillait à peine le nombre d’heures nécessaires pour conserver ses meilleurs ouvriers ; le capitaliste se voyait remboursé en monnaie de faillite des fonds qu’il avait confiés à l’industrie , et laissait chômer ceux qu’il s’était

abstenu de placer pour échapper au danger de les perdre. On a vu les banquiers tomber, les mains pleines de valeurs qui étaient de l’or la veille , et qui n’ont plus été le. lendemain que du papier. Il a fallu que l’État subventionnât extraordinairement les théâtres et distribuât à une multitude de gens de lettres et d’artistes des secours en argent, qu’en des temps moins déplorables la dignité de leur profession ne leur eût pas permis de recevoir, et surtout de solliciter. Les propriétaires enfin ne pouvaient ni toucher leurs loyers ou fermages , ni vendre leurs propriétés , ni emprunter sur première hypothèque à un intérêt de 9 ou 10 p. 100. Souffrir était devenu l’occupation universelle. C’était là, surtout, le travail forcé, la dure tâche de la portion de la classe ouvrière dont l’égarement et les prétentions violentes avaient amené cette situation , qui n'avait gâté celle de ses chefs qu’en aggravant surtout la sienne, et qui était réduite à expier plus cruellement que personne, comme une inexorable justice le voulait, des maux qui étaient surtout son ouvrage, et dont elle ne pouvait accuser, après elle-même , que les fous dangereux et les pervers dont elle avait consenti à accepter les directions.

Complice de ces directions fatales, au moins tant que le gouvernement provisoire a duré, l’État ne pouvait manquer de ressentir, comme les particuliers , l’effet de la détresse qui a suivi l’essai de république démocratique et sociale , et si , faute de lumières ou de courage , il a pu souffrir que des insensés troublassent l’action naturelle du travail et des transactions , le châtiment ne s’est pas fait attendre. Les preuves de ce châtiment sont venues se

dérouler, en chiffres éloquents et sévères , dans les livres de perception du fisc. Le travail et les transactions s’arrêtant, les perceptions indirectes auxquelles donne lieu leur activité ont dû immédiatement se ralentir. Dès le premier mois qui a suivi l’essai d’organisation socialiste, dès le mois de mars, les perceptions du timbre, de l’enregistrement , des droits réunis et de la douane , ont baissé de plus de quatorze millions. Le mois suivant, elles ont baissé de plus de 1 7 . En mai , la baisse a été plus forte encore, et telle a été , dans les neuf premiers mois de l’année, l’inactivité du travail, des transactions et des relations commerciales , que le Moniteur, rendant compte, à la date du il octobre, de l’état des revenus indirects, pendant les trois premiers trimestres et les comparant aux perceptions de 1847, durant la période correspondante, a dû avouer une perte de plus de 102 millions. La réduction sur le seul produit des droits d’enregistrement a été de près de 38 millions. Elle a été de près de 8 sur le timbre, de très près de 20 sur les douanes. Le surplus de la perte est venu de réductions dans le produit des impôts de consommation , du sel , du sucre , des tabacs, des boissons. Obligé de prévoir que cette décroissance des revenus indirects continuerait encore , on a estimé que le déficit , à la fin de l’année , ne serait pas de moins de 1 40 à 145 millions, et, comme il y avait tous les ans une augmentation régulière de 25 à 30 millions , qui ferait également défaut , il a fallu porter la perte entière à environ 175 millions , et elle n’a guère, en effet, été inférieure que de bien peu à cette forte somme 1 . D’un autre

1 Le rapport du comité des finances de l’Assemblée constituante

côté, on a dû prévoir qu’il y aurait dans le produit des contributions directes, des patentes surtout, des surcroîts de non-valeurs, que le comité des finances de l’Assemblée nationale n’estimait pas à moins de 20 millions ; plus, dans le produit des forêts , une réduction supérieure à 12 millions De sorte que le résultat pour l’État de l’essai de république démocratique et sociale allait se trouver, à la fin de l’année , et au milieu de l’accroissement de toutes les dépenses , une réduction totale , dans les recettes ordinaires, de plus de 208 millions. C’était là la part de l’État dans les effets ressentis par tous de la morne inaction qu’il avait eu l’habileté de produire, et de la détresse universelle qui avait immédiatement suivi cette inaction.

Ajoutez que ces maux , déjà si grands , ont été fort aggravés par la nature des expédients dont on a usé pour y porter remède.

En présence des pertes énormes qu’éprouvait le Trésor et de la rapide décroissance de ses perceptions indirectes, ce qu’il y avait, financièrement, de mieux à faire, c’était, sans contredit , d’agir sur les causes qui tarissaient ainsi les sources jusqu’alors si abondantes de ces perceptions, de renoncer au système qui venait d’arrêter si brusquement et avec un si déplorable succès la marche des affaires, et, en s’appliquant de toutes ses forces à restituer aux personnes, à la propriété, aux transactions , aux entreprises industrielles , la sécurité et la liberté qu’elles

sur le projet du budget rectifié de 1848, fixe cette perte b 173 millions 540 mille francs. Voir la page 74.

1 Voir le rapport précité, pages 70 et 75.

avaient perdues, de rendre au travail son activité et aux perceptions du fisc leur ancienne abondance. Mais qu’a* t-on fait, au lieu de suivre une marche si clairement indiquée? On n’a pas pris une mesure qui n’abondât plus ou moins dans le sens des inventions socialistes qui étaient en train de tout perdre. On a demandé à l’impôt direct ce que ne donnaient plus les contributions indirectes , et on a empiré par de nouvelles charges l’état d’une population ( dont, en arrêtant le travail, on venait de réduire tous les revenus. En haine de la propriété, on s’est attaqué surtout à la propriété foncière, la moins féconde et la plus maltraitée de toutes, et on a accru de 45 p. 100 les charges dont elle était déjà grevée. On a décrété d’aliéner des biens domaniaux qui, dans l’état de dépréciation où l’on avait fait tomber toutes choses, ne pouvaient être vendus qu’à vil prix. Ou a imaginé, contre tout droit, de faire payer à qui la demanderait la permission de défricher des bois, et l’on s’est attribué 25 et 50 p. 100 de la plus value qu’un homme donnerait à son bien en en transformant ainsi la culture. On a conçu l’idée de mettre la main, sous prétexte d’utilité publique, et , en réalité, dans un but de fiscalité et de pure spéculation financière, sur de certaines classes de propriétés, telles que mines, canaux, chemins de fer, entreprises d’assurances , dont on se réserverait d’indemniser comme on pourrait les possesseurs, et, en menaçant ainsi ces propriétés, déjà fort amoindries par la dépréciation qu’avaient subie toutes choses, on a contribué d’une manière toute spéciale à en faire baisser encore la valeur. On a, le plus qu’on a pu, grevé les capitaux, comme les propriétés , de nouvelles charges , et , par

exemple, on a imaginé de frapper d'une taxe de 1 p. 100 les placements d’argent sur hypothèque, ceux qui, d'ordinaire , donnent l’intérêt le plus bas et le plus mal servi. Au crédit naturel, qu’on avait détruit, on a entrepris de suppléer par un crédit factice , dont les contribuables devaient faire les frais ; et, aux banques particulières, qu’on avait réduites à la douloureuse nécessité de faillir, on a substitué des comptoirs d’escompte, dont la dépense a été mise, pour les deux tiers, à la charge des villes et du Trésor, c’est-à-dire des contribuables, et l’État, pour sa part, et tout obéré qu’il était, n’a pas affecté à cette dépense moins de 60 millions , qu’il a dû prendre sur le surcroît de 43 p. 100 qu’il venait d’ajouter aux quatre contributions directes. Au lieu de ranimer le travail réel, qui ne demandait , pour reprendre son activité, que d’être rendu à ses conditions naturelles , on a multiplié, à grands frais, le travail apparent, et un ministre des travaux publics a avoué naïvement qu’il avait accru le plus qu’il avait pu , ne croyant sans doute pouvoir mieux faire, le nombre de ces ateliers nationaux , dont le nom rappelle tant de souvenirs sinistres. Plutôt que de ne pas pourvoir à la dépense de ces ateliers de trouble et de sédition, on a failli à des engagements sacrés, on a fait une banqueroute partielle aux porteurs de bons du Trésor, on a manqué aux dépositaires si intéressants des caisses d’épargne, et, en compromettant ces établissements aux yeux des classes ouvrières, on a couru le risque de ruiner dans * leur esprit un des moyens les plus féconds de moralisation et de bien-être qui leur eût jamais été offert. Par une infidélité d’un autre genre , on a mis la main sur les fonds

versés dans les établissements lontiniers, et, quand les statuts de ces établissements leur prescrivaient, de la manière la plus impérieuse, de convertir immédiatement en rentes les dépôts qu’ils recevaient, on a prétendu se faire de ces dépôts une ressource , et on a contraint les établissements dépositaires à en verser le montant dans les caisses de l’État. Pour soulager le commerce de la détresse où on l’avait fait tomber, et qui le mettait dans l’impuissance de faire honneur à ses engagements , on n’a vu rien de plus simple que de le dispenser, par des ajournements successifs, de remplir ses obligations ; on a multiplié les décrets de surséance, on les a généralisés, et on n’a pas paru comprendre qu’en soulageant ainsi les débiteurs, on ne faisait que transporter à leurs créanciers les embarras cruels dont on voulait les affranchir, on mettait ceux-ci dans la dure nécessité de faillir à leur tour à leurs promesses, et l’on autorisait tout le monde à demander d’ètre dispensé de tenir ses engagements. U y a eu, pour venir au secours des gens en souffrance, un feu croisé de propositions, qui n’avaient toutes pour résultat que de déplacer le mal , de l’aggraver en le déplaçant, de le faire tomber surtout sur la masse des contribuables, et de rendre, en définitive, tout le monde plus malheureux. Loin de réussir par ces artifices violents à remplacer les ressources détruites, celles qui résultaient auparavant de l’activité naturelle de la société, on les a diminuées • encore ; on a accru l’appauvrissement universel, et les perceptions du Trésor s’en sont tellement ressenties, qu’à une certaine époque, un des ministres des finances de la révolution, M. Goudchaux, a dû convenir que les recette»

journalières étaient inférieures d’un million aux dépenses à effectuer. Voilà ce qu’on a obtenu des expédients employés pour corriger l’effet des premières entreprises socialistes. Loin de remédier aux désastreux résultats de ces entreprises, on n’a fait, on le voit assez, que les aggraver et accroître notablement les pertes et les souffrances de tout le monde.

Enfin, pour qu’il ne manquât rien à ces maux, pour en perpétuer la durée et les rendre, s’il se pouvait, irrémédiables , ceux qui les avaient provoqués, les promoteurs de la démagogie et du socialisme, se sont efforcés d’en fausser l’explication, d’en détourner la responsabilité de leurs doctrines et de les rapporter à des causes qui n’étaient pas les vraies.

C’est ainsi, par exemple, qu’ils se sont appliqués à les représenter comme un des effets qui accompagnent nécessairement tout changement violent de régime, et comme n’offrant rien qui les distinguât de ceux qui s’étaient manifestés à la suite de la révolution de Juillet; — qu'au lieu de les attribuer, comme le bon sens prescrivait de le faire, à la subversion du régime économique établi, on a voulu les faire considérer comme un effet naturel de ce régime, et on a soutenu effrontément qu’il n’y avait dans la crise dont nous étions les témoins et les victimes rien qui ne fût le résultat lamentable et forcé de la constitution actuelle du travail ; — qu’ enfin on a prétendu prouver, d’un autre côté, que celte crise déplorable avait été léguée par la monarchie à la république et qu'elle était le résultat du mal qu’avaient fait à la France dix-sept années de dilapidations.

Heureusement il n’y avait là rien sur quoi le public le plus inattentif et le moins avisé pût consentir à prendre le change, et l’on a facilement saisi le côté faux et insidieux de ces misérables explications.

Comment, en effet, et en premier lieu, aurait-on pu admettre que les désastres éprouvés étaient la suite de l’inquiétude et du trouble que traîne à sa suite toute révolution, si personne, en effet, ne faisait rien qui pût troubler la révolution nouvelle, et d’où eût-on pu dire que le trouble lui venait? Était-ce de dehors? Les puissances étrangères avaient manifesté dès les premiers moments la ferme intention où elles étaient de ne la point inquiéter, et d’ailleurs elles étaient entourées chez elles d’assez graves difficultés pour qu’elles ne pussent pas songer à lui susciter des obstacles. Était-ce de dedans ? Elle avait été faite, sinon avec le concours ostensible, au moins à la très grande satisfaction du parti légitimiste. Elle obtenait les bénédictions du clergé. Le parti conservateur et en général les amis de la dernière dynastie, loin de la combattre, se résignaient, si elle voulait être libérale et modérée, à accepter le régime qu’elle fonderait, et lui donnaient les signes les moins équivoques de tolérance et de bonne volonté. Les seuls troubles qui l’ont suivie sont donc ceux qui lui ont été suscités par elle-même, par ses entreprises anarchiques et anti-sociales, par sa subversion et les ruines qu’elle a causées ; et, loin de pouvoir attribuer ces désastres aux résistances qu’elle a rencontrées, il est de notoriété universelle qu’elle n’a commencé à rencontrer de résistance que lorsqu’il a été visible qu’elle tendait à tout bouleverser.

Il n’est pas plus aisé d’attribuer les maux qui nous ont assaillis depuis qu’elle est faite au travail individuel, à l’émulation des travailleurs, à la concurrence, et en général à la constitution naturelle de la société. Ce n’est pas d’hier, en effet, que cette constitution existe ; elle s’est développée avec notre état social ; elle en a suivi les phases ; elle en a fomenté les progrès, et c’est à mesure qu’elle s’est perfectionnée que la société est devenue puissante et prospère, et que s’est accru le nombre des familles heureuses et aisées. En Angleterre, aux États-Unis, où elle est beaucoup plus parfaite qu’en France, où le travail et les transactions jouissent d’infiniment plus de liberté, la prospérité commune est infiniment plus grande. Il a suffi chez nous que son existence fût menacée pour que la richesse et le bien-être de tous subissent une altération immédiate et profonde ; et ç’a été seulement à la suite de la révolution et depuis les essais de république démagogico-socialiste qu’on a vu notre prospérité, jusque-là croissante, arrêtée tout à coup et remplacée par l’appauvrissement universel. Comment, en présence de ces faits , avoir la hardiesse d’attribuer, avec l’espoir de tromper quelqu’un, la misère qui, après février, est venue nous assaillir à la liberté économique et de fonder sur le socialisme de légitimes espérances de prospérité?

Enfin, bien que l’extension, déjà exorbitante, qu’avaient prise sous la monarchie les dépenses publiques pût être l’objet d’un blâme sérieux et fondé , il n’est pas plus possible de trouver dans ce fait que dans les précédents une explication tant soit peu raisonnable de la crise que nous subissons. Si la monarchie avait mis infiniment trop de

choses à sa charge et donné à ses dépenses beaucoup trop d’extension, il est juste de reconnaître que la paix solide, que la sécurité profonde, que la liberté relativement étendue dont elle nous faisait jouir avaient imprimé à tous les travaux une activité et fait prendre à la richesse publique un développement qui avaient fort élevé le chiffre de ses perceptions ordinaires, et qui lui avaient permis par cela même d’accroître beaucoup celui de ses dépenses sans ! excès de témérité. Je sais bien qu’elle aurait pu laisser le pays dans une situation plus simple, et le Trésor public grevé de services moins déplorablement multipliés et infiniment moins dispendieux. Il eût été sans contredit fort à souhaiter, pour sa sûreté , comme pour la nôtre , qu’elle n’assumât pas sur elle la responsabilité de tant de choses, et qu’au lieu de prendre à son compte et de constituer en régies publiques, pour se procurer des moyens d'influence proportionnés à l'étendue des agressions et des sollicitations dont elle était assaillie, tant de travaux et de services qu’elle aurait dû laisser dans le domaine de l’activité universelle et privée, elle tendit sagement à se décharger sur cette activité de ces services exorbitants qu’elle s’était attribués contre toute raison et toute prudence, qu’elle avait usurpés contre toute honnêteté et toute justice. Mais enfin, quelles que fussent les attributions qu’elle s’était données, et les dépenses qui s’en étaient suivies, elle était, par les raisons que j’ai dites, à peu près en mesure de pourvoir à ces dépenses. C’est un fait que les hommes les plus compétents en matière de finances ont établi de manière à fermer la bouche à ses détracteurs les moins scrupuleux; et si le pouvoir qui lui a succédé avait su

main tenir, comme elle, les conditions d’activité et de prospérité sociales à qui elle était redevable de l’étendue de ses ressources- s’il n’avait pas , par une lâche adhésion aux entreprises de la démagogie et du socialisme , commis la double extravagance de tarir la source des revenus du trésor et tout à la fois d’augmenter beaucoup les dépenses publiques, il ne se serait pas mis aux expédients, ainsi qu’il l’a fait, et il ne se serait pas vu réduit, au milieu de la profonde stagnation où il venait de plonger les affaires et de l’énorme décroissement qu’il avait fait subir à ses revenus indirects, à la nécessité de faire ce que n’avaient fait, depuis plus de quarante ans, aucune des monarchies qui l’avaient précédé , c’est-à-dire à essayer de grever le pays d’une série de taxes nouvelles, et à le charger, en effet, de nouveaux impôts très durs.

Encore un coup, ce n’est donc pas aux dépenses de la monarchie, quelque abusivement exagérées qu’elles pussent être, qu’il faut attribuer les maux de toute espèce que nous avons soufferts depuis seize mois, et l’interminable crise financière et commerciale que nous traversons : c’est au régime que nous avons subi d’abord, qui s’est efforcé de se maintenir ou de se relever ensuite, et qui, en exagérant encore ces dépenses, déjà outrées, en s’évertuant à pousser plus loin le système d’accaparement et de concentration qui les rendait inévitables, n’a su déployer d’habileté que pour détruire les moyens naturels que la monarchie avait d’y pourvoir, et pour ruiner le peu de principes libéraux qu’elle avait le bon sens de maintenir et auxquels elle était redevable de ses immenses ressources. Tous les résultats désastreux qui viennent d’ètre signalés n’ont eu

pour cause, en réalité, que l’essai de république socialiste qui est venu, systématiquement et de propos délibéré, s’attaquer à ces principes et battre en brèche toutes les défenses naturelles de la société, tous ses moyens de conservation, de prospérité et de puissance.

Ce que cet essai a causé de mal à tous, et non seulement aux classes contre lesquelles il était dirigé , mais à celles particulièrement en faveur desquelles on le prétendait fait, et même aux auteurs et complices de l’entreprise , est évident à tous les regards et de notoriété profondément sentie pour tout le monde. Qu’on me cite , je ne dirai pas une classe de propriétaires et de capitalistes, cela est tout simple et peut être pour les auteurs un sujet de satisfaction, mais une classe de travailleurs quelconque à laquelle il n’ait affreusement nui ! Qu’on veuille bien considérer à quel point il a nui surtout à la classe de travailleurs la moins heureuse, à celle, dont il devait, disait-on, relever la condition et adoucir le sort ! Qu’on fasse le dénombrement des malheureux ouvriers qu’il a fait périr dans d’odieuses luttes ! Qu’on voie la masse de ceux qu’il a fait condamner à la transportation ; la masse plus grande de ceux qu’il a mis dans la cruelle nécessité de s’expatrier, de se déporter eux-mêmes, et celle plus grande encore de ceux dont il a détruit le travail ou qu’il a forcés de se résigner à de dures et inévitables réductions de salaire ! Qu’on cherche enfin, pour les placer en présence de tant de maux , ceux qui en ont été les principaux artisans , et qu’on leur demande ce qu’ils ont recueilli de leur entreprise, je ne dirai pas de gloire, mais seulement de considération et d’honorable notabilité !

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