Arch. Lozère, L 871; lieyisiic deeruii, 1-2 juin
Sophie au Puy-en-Velay. Un nombre considérable d'écoliers du diocèse de Mende, après avoir fait leurs humanités aux collèges de Saint-Flour, de Rodez et de Mende, allaient étudier la philosophie et la théologie au Puy ou a Montpellier. »
• Ordonné en 1786, l'abbé Gigonzac fut d'abord
vicaire à Quézac, puis à Fontans, joignant à un grand
zèle une grande générosité.
« Il était, dit Meynier, un de ses paroissiens, charitable au-delà, de ce qu'on peut imaginer ; il donnait tout ce qu'il avait aux pauvres et ne se réservait que ce qui lui était nécessaire pour vivre. Ma femme ayant été malade pendant longtemps, M. Gigonzac venait la voir plusieurs fois par semaine et lui apportait du vin et tout ce dont elle avait besoin, ou, pour mieux dire, tout ce qu'il avait dans sa maison. La durée de la maladie, loin de ralentir son zèle, ne fit au contraire que l'augmenter. »
Pendant la crise révolutionnaire, l'abbé Gigonzac resta quelque temps dans sa paroisse, au village de Sepches, chez Nurit et chez Rousset, puis se retira dans sa maison natale et chez Marques, de Courbejarret, où il vécut, comme saint Paul, de son métier de tisserand. Au milieu de mai 179^, Nurit, de Bigose, qui voulait fuir la conscription, envoya prier l'abbé Gigonzac de venir le marier. Le messager fut Jean Meynier, qui, âgé de quatre-vingt-quatorze ans en i852, fit la déclaration suivante :
« Je me rendis à Belviala, où j'appris que M. Gigonzac était à Espinouse, de Fenestres. Je l'y trouvai occupé à tisser et ayant un costume d'ouvrier. En me voyant, il me sauta au coup et me tint longtemps serré dans ses bras ; il me témoigna avoir un grand attachement pour moi et pour tous les habitants de la commune ; il s'efforça
surtout de me persuader qu'il avait bien du plaisir de me voir. Je lui lis coniraître le motif qui m'avait amené auprès de lui, et le grand dévouement qu'il avait pour ses paroissiens ne lui permit pas d'hésiter un instant ; il déclara sur-le-champ être prêt à se rendre à mes désirs, malgré la crainte qu'il avait d'être arrêté. »
« A son départ, écrit à son tour l'abbé Taulemesse d'après des témoins oculaires, quelques confrères, qui se trouvaient là, lui firent observer que probablement il allait être la victime de son zèle et puisqu'il ne s'agissait que d'un mariage qu'on pouvait différer, il ferait peut-être bien de ne pas sortir. Mais il leur répondit que les fiancés appartenaient à des familles trop chrétiennes pour leur refuser ce service et il ajouta avec une émotion qui frappa tous les assistants : « La grâce du martyre n'est pas donnée à tout le monde; si vous entendez dire que j'ai été arrêté, priez Dieu pour moi. »
« Il avait en effet la conviction, poursuit Meynier, que ce voyage donnerait lieu à son arrestation ; car il me disait, en partant de Belviala, où il s'était rendu, soit pour voir ses parents, soit pour dire la messe: « Quoiqu'on nous enlevât tout ce que nous avons, cela ne serait rien ; mais du moins devrait-on nous laisser la vie. »
« Etant pauvre, il me fallait servir les deux partis ; aussi avais-je le renom d'un bon patriote, ce qui faisait que M. <}igonzac se méfiait de moi. Aussi apercevant en chemin deux individus, qui s'avançaient vers nous, il m'abandonna sans mot dire, pour se diriger vers un bois. M'apercevant de sa crainte, je le rassurai de mon mieux, tâchant de lui persuader qu'en ma compagnie deux hommes ne l'arrêteraient pas. Il avait en effet besoin d'être encouragé, car il était tout tremblant de frayeur et se serait laissé arrêter par un enfant. Quant aux deux individus, que nous avions aperçus, ils prirent à leur tour la traverse, pour éviter notre rencontre.
« Nous arrivâmes à Bigose vers le soir et Nurit épousa sic). pendant la nuit. Or cette même nuit, une bande de scé-
^l8 LES EXÉCUllONS
lérats vinrent entourer sa maison, pour s'emparer de M, Gigonzac. Comme je connaissais la plus grande partie d'entre eux, il me fut facile de leur faire croiTe qu'il n'était pas dans la maison. La troupe fut donc dissoute et chacun se retira chez soi. »
L'abbé Gigonzac fut arrêté peu après au village de Chabannes par Trincal, maire de Fontans, Favier^ aubergiste, du Gros, et une patrouille de Mendois^ qui surveillaient la route de Mende à Saint-Ghély. « Ecce homo », dit Favier, en le voyant près d'une haie, et aussitôt on se saisit de lui.
Ecroué à Mende, le 22 mai 1 798, « il reçut, dit l'abbé Rieusset, quelque consolation par la visite d'une ancienne religieuse, madame Gayla, à qui l'on voulait bien permettre d'exercer cette bonne œuvre envers tous les prisonniers sans]distinction ; d'autres personnes charitables lui firent parvenir par cet intermédiaire les aliments dont il avait besoin et les secours que réclamait son état d'épuisement. »
Un des motifs de l'insurrection de Gharrier fut certainement le désir de délivrer Gigonzac, Ghardon et Mouret. De leurcôté, les patriotes tenaient tant à cette prise de prêtres réfractaires que, malgré la hâte du départ de Mende, ils ne laissèrent pas de les emmener avec eux à Florac. Ils attachèrent l'abbé Gigonzac ■malade à un cheval et refusèrent nettement d'échanger ces prêtres contre des prisonniers patriotes. Au reste, la noble attitude des Malénais et l'héroïque refus du jeune Jacques, de Montredon, furent les fruits du ministère « in extremis » exercé par les prêtres captifs.
Ramené à Mende, l'abbé Gigonzac écrivit à sa sœur une lettre admirable de foi et d'humilité.
LA REVOLUTION EN LOZERE ^l^.
« Des prisons de Mende, le 14 juin 1793. « La Providence m'a délivré des prisons de Florac, pouf me conduire dans celles de Mende, où nous ne sommes pas hors de danger. Je crois que je ne serai pas immolé, parce que je ne suis pas digne d'une si belle mort. Je suis cependant certain que je ne retournerai pas dans le pays. Je me recommande aux prières de ceux qui peuvent se souvenir de moi. Je souffre avec la plus grande soibmission.
« Aujourd'hui on a guillotine sept hommes qu'on avait conduits avec moi. Le 1 1, on en fit périr trente-neuf, qu'on avait tous pris du parti de Charrier. Tous ont donné les marques les plus honorables de la religion. Je croyais qu'on me ferait la grâce de me mettre à leur tête, mais je vois que le Seigneur ne m'a pas jugé digne d'une si belle mort. La déportation sera ma punition.
« Nous sommes six prêtres, v compris le vicaire de Saint-Pierre-de-Nogaret. Une telle punition le fait trembler ; c'est pourtantune mort bien douce et bien glorieuse. La divine Providence veille sur tous ses enfants. Je laisse tout ce que j'avais entre les mains de la personne qui nous a rendu service, crainte d'être assassiné. Vous savez, ma chère sœur, toutes mes affaires. Faites de tout l'usage que vous jugerez.
« Rappelez-vous de moi, ma chère sœur, dans vos prières. Soyez certaine que je ne vous oublierai pas dans les miennes et j'espère que, si nous ne pouvons plus nous voir dans ce misérable monde, nous aurons le bonheur de nous voir pendant toute l'éternité dans notre aimable patrie. Je suis toujours votre bon frère.
« Gigonzac. »
Le soir même du 14 juin, le tribunal prononça le jugement. L'ex-chartreux Mouret, qui avait prêté le serment de la liberté et de l'égalité, fut mis hors de cause ; l'abbé Vors, sexagénaire, fut reclus ; quant aux
trois vicaires: Chardon. Jourdier et Gigonzac, dont l'interrogatoire est perdu, le tribunal, jugeant en dernier ressort et sans recours à cassation, déclara <( qu'en leur qualité de fonctionnaires publics, étant sujets à la déportation, ils avaient été arrêtés sur le territoire de la République, après les délais fixés par la loi du 19 mars 1793, et les condamna en conséquence à être punis de mort et livrés dans les vingt- <]uatre heures à l'exécuteur des jugements criminels. »
L'abbé Gigonzac écouta silencieusement la sentence et ajouta « Deo gratias ! »
La foire et les troubles politiques avaient amené à Mende une foule considérable. Le i5, les trois prêtres sortirent de la tour d'Aigues-Passes, les mains liées âu dos et en toilette de guillotine. Présidant à ses |)ropres funérailles, l'abbé Gigonzac entonna le Miserere.
« Des personnes qui l'ont vu et entendu, écrit l'abbé Rieusset, m'ont rapporté que son chant avait quelque chose de surnaturel, en ce que sa voix auparavant très faible était alors très forte et contrastait avec le morne silence qui régnait dans la ville. La consternation y était à son comble depuis plusieurs jours, parce qu'à chaque instant l'image de la mort se présentait à tous ses habitants, mais ils purent en ce moment oublier leurs propres malheurs. »
Et la voix suppliante montait des rues étroites vers les fenêtres, où pleuraient bien des yeux.
Le cortège suivit la rue d'Aigues-Passes. la place au Beurre, la rue Droite et déboucha enfin sur la place extérieure d'Angiran, où le bois du supplice était dressé. Un instant, la chair frémit à cette vue, mais la volonté maîtresse commanda à la peur;
' Vabbé Gigonzac demanda à passer le dernier, baisa la guillotine, remit son âme à Dieu et sa tête alla rejoindre dans le panier les tètes de Gratien Jourdier
--et de Jean Antoine Chardon.
Sa mort ne porta pas bonheur à ceux qui l'avaient livré. Il faut user«de grande prudence h recueillir les rumeurs populaires ; mais comment l'histoire n'enregistrerait-elle pas la déclaration de Jean Meynier, témoin désintéressé et oculaire, qui avait trente-cinq ans en 1793 et habitait le même village que les deux délateurs ?
« Favier et Trincal, dit-il, périrent misérablement. Favier fut dévoré par les fourmis dans son lit, malgré tout <:e que l'on put faire pour l'en défendre; on alluma du feu sur le chemin que ces insectes s'étaient frayé, afin de le leur couper, et, au même instant, ils s'en furent fait d'autres 1. Favier donna dans tous les excès de cette triste époque; mais surtout il persécuta cruellement les prêtres, €t cela pour avoir le pré de la cure de Fontans, qu'il eut en effet.
« Sa femme le surpassait en scélératesse. Un jour que j'étais à boire avec plusieurs patriotes dans sa maison, un d'entre eux me demanda : « Qui sait où est notre coquin de curé ? » (c'était après l'exécution de M. Gigonzac]. Un autre répondit : « Il doit être vers Saint-Alban. — Celui-là mériterait bien qu'on lui fit sauter la tête, ajouta le premier ; ne le plaindriez-vous pas, Marie-Jeanne ? » continua-t-il, en s'adressant à la femme de Favier. — « Moi ? oh ! non certes ; je voudrais bien lui faire cuire son foie, comme celui qui est dans ma poêle, » répondit-elle, en montrant le foie d'un mouton, qu'elle nous faisait frire.
« Trincal fut tué d'un coup de « bigot » dans une querelle, où il se battit en désespéré contre quatre ou cinq
1. Cette tradition est encore vivante dans toule la paroisse de Fontans.
individus. Il était très orgueilleux et pourtant très charitable envers les pauvres. Il aurait peut-être protégé les prêtres, s'ils eussent eu recours à lui ; mais, aveuglé par son oxgueil et poussé par Favier, il se distingua beaucoup pour le mal '. »