L'abbé Tournemine
Jean Tournemine naquit le 29 octobre 1720, air village de Sepches iC'"^^ de Fontans), étudia à Mende^ chez les Doctrinaires, fut vicaire au Pompidou et à Florac, puis curé de cette dernière paroisse avec letitre personnel d'archiprêtre des Cévennes. En 178g, à l'assemblée de son ordre, la confiance de ses confrères en fit d'abord un des sept rédacteurs du. cahier des doléances et un des trois scrutateurs chargés de surveiller l'élection du député du clergé.
En face de la Constitution civile, sa conduite est, semble-t-il, unique en Lozère. Le très grand nombre de prêtres lozériens ne prêta pas le serment: les uns purement et simplement, les autres l'ayant prêté avec des restrictions qui furent impit03'^ablement rejetées; c'est le bloc des réfractaires qui restèrent attachés à Mgr de Castellane jusqu'à la misère, jusqu'à l'échafaud. Un très petit nombre prêta le serment; quelques-uns se rétractèrent; les autres furent les prêtres de Nogaret, fidèles serviteurs des idées nouvelles et des maîtres du jour jusqu'à la cessation du culte et à la remise de leurs lettres de prêtrise, acceptant des fonctions purement laïques et quelquefois même se mariant.
•Le curé de Florac sut trouver une voie moyenne, du moins pour quelque temps. Il ne fit pas au serment d'additions restrictives, mais il )'■ fit un préambule, sous lequel il s'abrita: il prit au sérieux la déclaration de la Constituante, qui affirmait ne pas vouloir toucher au spirituel de l'Eglise catholique et il prêta le serment demandé.
« L'an 1791 et le dimanche 6 février, à ilssue de la messe et en présence du conseil général de la commune et
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des fidèles assemblés, M. Jean Tournemine, curé de
Florac, s'est présenté et après un discours dans lequel
il a exprimé, à la grande satisfaction des assistants, des sentiments d'attachement à la nouvelle Constitution, et après avoir rappelé à l'assemblée des fidèles les déclarations réitérées de l'Assemblée nationale que, par son décret du 27 novembre dernier, elle n'avait pas entendu toucher au spirituel, mais que le serment était purement politique, il a prononcé à haute et intelligible voix k serment solennel de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui lui est confiée, d'être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout son pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi. »
Après ce serment, l'abbé Tournemine continua son ministère comme avant. A Florac, on distribua des brochures contre la Constitution civile et la protestation imprimée des électeurs du département contre l'élection de l'évêque constitutionnel ; le dimanche, 22 mai 1791, où les électeurs du district, chargés de pourv^oir au remplacement des curés réfractaires, se réunirent dans l'église, le curé se hâta d'en sortir et déclina l'invitation de paraître à l'assemblée; ce même jour, il lut au prône la lettre de Mgr de Castellane promulguant le Bref dii pape qui condamnait la Constitution civile.
« Le dit sieur curé, dit Commandré, accusateur public provisoire du district, publia, l'après-midi à vêpres, le libelle criminel sous le titre de Bulle du pape; il adressa ensuite au peuple un discours, dans lequel il dit quetout prêtre qui avait prêté le serment purement et simplement était un schismatique et un intrus séparé de l'Eglise; qu'on ne pouvait reconnaître pour légitimes pasteurs que ceux qui avaient été établis suivant les règles-
ci-devant observées; qu'on ne devait point reconnaître les nouveaux élus ni pour évèques ni pour curés...
« Les électeurs composant l'assemblée furent menacés •de mauvais traitements et le procureur syndic de la perte de sa vie par des gens obscurs de la populace, excités sans doute par les discours incendiaires du curé; enfin, dans les processions qu'il a faites pendant les trois jours des Rogations, ce curé a addressé au peuple les propos les plus dangereux, en disant que l'Eglise catholique n'avait Jamais eu en France de sujet d'affliction comme •dans les circonstances actuelles, qu'elle était menacée de schisme par les innovations qu'on y. voulait introduire ■et que la religion était en péril. »
Le 8 juin, dans la séance du directoire du district, on apporta d'autres griefs: Tournemine aurait écrit aux curés des Cévennes de refuser le serment et ce fait avait été confirmé par l'abbé Fielbar, vicaire au Pompidou ; dans une discussion avec le fils du juge Dominique Teissonnière, il dit « qu'il n'avait à répondre qu'à son évêque Jean Arnaud de Castellane, son supérieur »; en pleine place publique, il déclara sur un ton véhément au juge Vela}^, président du ■district, « qu'il ne reconnaissait que ses supérieurs ecclésiastiques, qu'il ne publierait que ce qui viendrait de leur part, qu'il ne voulait point publier les lois qui lui seraient envoyées par une municipalité ou par un Dalzan, et qu'on n'avait qu'à en faire faire la lecture par un huissier ou par le bourreau »; enfin il aurait conseillé au nouveau curé de Saint-Martinde-Boubaux de ne pas recevoir l'institution canonique de l'évêque constitutionnel, mais bien de J. A. de Castellane.
Le tribunal du district ordonna une enquête. La municipalité de Florac en profita, pour essayer de
débusquer de sa position le curé jureur, dont elle connaissait bien les idées réfractaires à la politique religieuse de la Révolution.
Le 28 juillet 1702, elle le fit comparaître, pour lui faire déclarer qu'il n'avait pas prêté de serment ou qu'il en avait fait un défectueux. Par Boyer, notaire royal, l'abbé Tournemine fit prendre acte des réponses qu'il fit à la municipalité. Après avoir protesté contre l'abus d'autorité du conseil municipal, il déclara « qu'il ne croyait devoir à personne compte de ses opinions, n'y ayant d'ailleurs aucune loi qui autorise les autorités constituées à sonder les replis du cœur d'un citoyen, et répondit qu'il persistait dans le serment qu'il avait prêté, mais il soutint que son serment ne portait que sur le temporel se réservant le spirituel etc. »
L'administration départementale rejeta le serment mentionné dans cet acte et arrêta que le sieur Tournemine le prêterait littéralement, conformément à la loi, s'il entendait en tirer avantage et être continué dans ses fonctions. En conséquence, le curé de Florac se présenta, le (3 septembre, devant le directoire du district, « réitéra le serment qu'il avait déjà prêté » ei y ajouta le nouveau serment, non condamné, « de maintenir la liberté et l'égalité ou de mourir à son poste, en les défendant. »
Comme on le voit, l'abbé Tournemine persistait toujours au « serment qu'il avait prêté ». Le trouvant insuffisant, l'assemblée électorale nomma, le lendemain, 7 septembre, un nouveau curé à Florac, quoique cette cure ne fût pas mise par le district dans la liste des cures vacantes. Tournemine fit appel devant l'administration départementale, qui « déclara nulle et comme non avenue la nomination du citoyen Soubal
faite par l'assemblée électorale à la cure de cette ville et maintint le citoyen Tournemine dans la possession de la dite cure de Florac. »
A la même époque de la même année 1792, Tournemine eut encore à se disculpera propos d'une lettre anonyme, qui lui fut adressée et qu'on attribua à l'émigré Fabre de Montvaillant, dont depuis vingt ans il gérait les affaires.
Mais l'équilibre de sa position était instable et il ne pouvait indéfiniment s'y maintenir. Pour tout ce que je viens de raconter, il était « suspect » et le comité de surveillance épuré le mit en réclusion, en septembre 1793, « comme n'ayant jamais cessé de donner des preuves de son incivisme. » L'abbé Tournemine protesta.
Citoyens
« ... Le premier comité ne m'ayant pas trouvé suspect,
je ne le suis pas devenu deux mois après. Si c'est mon
caractère qu'on punit, je réclame le témoignage public,
si, depuis plus de quarante ans que je l'ai exercé à Florac,
j'en ai abusé au détriment de qui que ce soit. Dieu m'est
témoin que j'ai fait le bien, quand je l'ai pu, et que j'ai
obligé tous ceux qui se sont adressés à moi, sans acception
de personne. Si c'est calomnie ou méchanceté contre moi
de la part de quelque ennemi, car qui n'en a pas? vous
êtes trop équitables, citoyens, pour m'en rendre victime.
Je viens donc -réclamer votre équité et votre justice, qui
ne peut m'être refusée dans l'oppression où je me trouve,
à laquelle je ne devais pas m'attendre et que je n'ai point
méritée.
« Tournemine, curé de Florac. »
Sa protestation fut vaine. Le 3o ventôse an II — 20 mars 1794, Chàteauneuf-Randon arrêta que « Tournemine, ci-devant curé de Florac, serait dénoncé à
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Taccusateur public par l'agent national du district, qui lui enverra toutes les pièces et renseigriements -convenables. » Celui-ci, en envoyant le dossier, écrivit •à Dalzan entre autres choses: «... Cet homme n'a •cessé de se jouer de la loi du serment, tantôt se ré- :iractant, tantôt se rendant ou faisant semblant de se rendre à l'exécution de cette loi, mais toujours cherchant à persuader le peuple qu'il ne l'avait prêté que -conditionnellement et par conséquent l'entretenant toujours dans le fanatisme. »
Dalzan tenait son homme ; pour que la proie n'é- ■chappât point, le 8 prairial an II — 27 mai 1794, il Texpédia de brigade en brigade au tribunal révolutionnaire de Paris. En l'annonçant à Fouquier-Tinville, il lui écrivit à propos de la lettre de l'émigré Montsaillant :
« ... Cet objet aurait été de la compétence du tribunal -criminel de la Lozère et, s'il n'y avait eu que cela contre l'accusé, je l'y aurais fait juger, si je n'avais craint que la voie du jury du jugement, par laquelle il devait être jugé, ne le fît échapper à la punition, à la faveur des récusations • que la loi lui donnait le droit de faire, et certainement tu ^eras aussi bien convaincu que moi qu'il ne doit pas y -échapper. »
La conviction de Fouquier-Tinville était facile à :faire, surtout avec la terrible loi du 22 Prairial, en vertu de laquelle le tribunal pouvait ne juger que sur -des preuves morales, sans témoins ni défenseurs, et n'avait qu'une peine à prononcer, la mort.
« Tournemine, dit-il dans, son réquisitoire, est un des ^ennemis de la Révolution, agent direct de l'infâme Castellane, évêque de Mende. Il n'a pas tenu à lui que le •département de la Lozère ne fût livré à toutes les horreurs
de la guerre civile. Tournemine ne prêta le serment exigé par la loi que pour pouvoir servir les trames et complotsde l'évêque de Rome et des autres conspirateurs, qui voulaient annuler la souveraineté et la liberté du peuple avec les armes du fanatisme. C'est lui,- en effet, qui était le distributeur,:.le colporteur de tous les ouvrages destinés à corrompre et empoisonner l'esprit public. C'est lui qui lisait au prône les prétendues lettres pastorales et les prétendues bulles du Vatican et qui défendait à tous les prêtres des cornmunes environnantes de prêter le serment. Outre ces manœuvres contre-révolutionnaires. Tournemine entretenait encore des intelligences et des correspondances avec les émigrés. »
L'abbé Jean Tournemine fut condamné à mort et exécuté le. 6 messidor an II — 24 juin 1794, heureux, dit l'abbé Guillon, « d'avoir été ainsi jugé et de périr le jour même de la fête du Précurseur, dont il portait le nom. » Il était âgé de 74 ans. Sa vieillesse lui aurait permis de se retirer dans une maison de réclusion que la loi autorisait pour les prêtres sexagénaires; mais, ayant prêté le serment dans les conditions susdites, il préféra rester à son poste et servir ses ouailles jusqu'à la fin ; cependant, sans prétendre sonder sa conscience comme la municipalité de Florac, à sa voie sinueuse,, qui finit elle aussi par aboutir à la guillotine, il faut préférer la voie droite, que prirent ses confrères purement et simplement réfractaires, après avoir envisagéfroidement l'échafaud K