‹ La révolution en LozèreChapitre 137 sur 191 · L'abbé Jacques Rouffiac · texte numérisé non relu

L'abbé Jacques Rouffiac

Messidor — juillet 1794 vit la grande rage de la Terreur, qui allait s'épuiser par son excès même le 9 Thermidor; mais la chute de Robespierre n'en

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marqua pas chez nous la fin immédiate, et le sang, de prêtre continua à couler.

Le 1 1 thermidor — 29 juillet 1794, le juge de paixda canton de Chirac, accompagné de son huissier et d'un ci-devant capitaine de la levée en masse, en quête de malveillants, déserteurs et prêtres réfractaires, entrèrenirdès l'aube, au village d'Alte3Tac, dans la cour du paysan Meissonnier. Sur le seuil de la porte, un homme était debout, en tenue de chasseur : c'était l'abbé Roufïiac.

Né à Pratbinals, il étudia au petit séminaire de Chirac, essaya un temps de la grande Chartreuse, revint au village, partit au régiment, fut ensuite vicaire à Sainte-Colombe-de-Peyre, puis à Saint- Roman dans le Gard, se réfugia dans ses montagnes en 1791 et coucha dehors pendant la Terreur. Son odyssée allait finir d'une façon sanglante. Arrêté, on trouva dans son sac un bréviaire, une tasse d'étain, une mauvaise écritoire, un bonnet de laine, une poire à poudre et trois couteaux. La descente du village au bourg de Chirac dut être rude pour le proscrit, car la tradition écrite est dure pour « les trois léopards », ses conducteurs. Le 12, il parut à Mende, devant les juges, dont un, Pierre Rastoul, était un apostat. Ses réponses furent laconiques et graves.

« Quels sont tes nom, surnom, âge, profession et demeure?

— Jacques Rouffiac, âgé d'environ quarante-trois ans, prêtre sans domicile, errant dans les bois, originaire de Pratbinals,ci-devant vicaire de Sain t-Roman-de-Candières, diocèse d'Alais.

— Gonnais-tu les causes de ton arrestation? En quel lieu, quel jour et par qui as-tu été arrêté?

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Abbé DliLON, Lii Rh'oliitioii ni Lozhr. Musée de la Société lies Lettres de la I,i'/ère.

— Je les ignore ; je fus arrêté hier matin à Alteyrac^ sur la porte de la maison de Meyssonnier, par le juge de paix du canton de Chirac.

— Depuis quand avais-tu quitté la commune de Saint- Roman?

— Il y a eu deux ans à la Pâque dernière.

— Tu n'as donc pas obéi aux lois de la nation ?

— La loi de Dieu nous oblige premièrement.

— Où as-tu habité depuis que tu as quitté Saint-Roman?

— Dans les bois.

— Comment y as-tu vécu ?

— Comme j'ai pu.

— Q^ui te procurait des aliments?

— Les bergers, quand je pouvais les rencontrer. -^ Où était ta retraite pendant la nuit?

— A l'ombre d'un buisson.

• — Où te retirais-tu au temps des pluies, des neiges ou des frimas?

— Sous des rochers.

— N'avais-tu pas des compagnons dans les bois?

— Personne.

— N'as-tu pas rencontré des prêtres réfractaires comme toi ?

— Jamais.

— N'as-tu pas fait nombre dans l'attroupement de l'infâme Charrier?

— Jamais.

— N'as-tu pas été dans les campagnes entretenir le peuple dans les opinions religieuses ?

— Je n'avais aucun pouvoir dans ce pa)'s-ci. u Et plus avant n'a été procédé. »

L'abbé Jacques Rouffiac fut exécuté à Mende, le 3f juillet 1.

1. Arcli. Lozère, Iwlô. Contre J. Rouffiac, prêtre réfractaire. Arch. Evèché de Mende. Conférences de 185?, Volmaniéres.

î29 — Le P. Mazoyer et Gabrielle Privât

Le 12 août, moururent à Langogne le P. Mazoyer et Gabrielle Privât. Originaire du Monastier en Velay, Honoré Mazoyer était bénédictin sécularisé du couvent de Cluny. N'étant pas fonctionnaire public, il n'avait pas eu à prêter fidélité à la Constitution civile ; mais il avait refusé le serment de la liberté et de l'égalité, et, de ce chef, il avait dû vivre en proscrit, d'abord chez son oncle, puis dans les bois limitrophes du Velay et du Gévaudan. Le 2 ou 3 août, dans la nuit, une large boîte de hêtre sur le dos, il alla au village de Surgeyres frapper à la porte d'une pauvre fileuse, originaire de Serverette et âgée de 35 ans. Le 9 Thermidor avait fait luire l'espoir et germer la confiance dans les âmes assombries et comprimées par la Terreur ; aussi Gabrielle Privât recueillit-elle le religieux, qui, caché pendant le jour, sortait toutes les nuits. Une femme le reconnut et en parla imprudemment à son mari; celui-ci, pour cent francs, vendit misérablement le P. Mazoyer. Le 7 août, dès l'aube, Jean, membre du comité de surveillance de Langogne, à la tête de quelques gardes nationaux, cerna la maison, et Mazoyer fut pris derrière un grenier. Le premier qui le découvrit, touché de ses prières, ferma les yeux ; un second le trouva à son tour: « Mon ami, dit le proscrit à genoux, sauvez-moi la vie et Dieu vous bénira. » Crainte ou patriotisme, l'homme in- Hexible le livra au détachement.

Gabrielle Privât avait pu fuir. Le soir, au soleil couchant, Jean revint à sa recherche et la prit au mas du Cheylaret. Interrogée par le juge, elle essaya de défendre sa vie. « Un homme de belle taille vint frap-

per à sa porte, lui demandant asile pour trois ou quatre jours; à quoi elle répondit que, n'étant point maîtresse, elle ne pouvait le retirer; mais le dit homme ayant insisté et ne l'ayant point reconnu pour prêtre, elle le laissa entrer. » Les deux prisonniers furent traduits, le lo août, devant le tribunal.

(( Quels sont tes nom, âge, profession et demeure?

— Honoré Mazoyer, ci-devant religieux de. l'ordre de saint Benoît de Cluny, âgé de cinquante ans, vaguant dans les bois.

— Connais-tu les causes de ton arrestation ?

— J'ai été arrêté à Surgeyres, pour ne m'être pas conformé à la loi.

— Qui t'a nourri dans cette maison pendant le séjour que tu y as fait ?

— J'avais apporté du pain dans mes poches ; on m'y a fourni de l'eau.

— D'où avais-tu eu le pain que tu avais dans tes poches?

— Le hasard me l'a procuré de personnes inconnues.

— Comment vivais-tu dans la campagne et dans les bois?

— Je vivais avec du pain et de l'eau.

— Comment te procurais-tu ce pain?

— Par des personnes toujours à moi inconnues.

— Quelles campagnes tenais-tu? Quels bois?

— Entre le Velay et Langogne.

— Lorsqu'il neigeait, qu'il pleuvait ou au temps des frimas, où habitais-tu ?

— Dans la campagne ; j'étais resté quelque temps chez un oncle qui est mort, ce qui m'obligea à regagner les bois.

— Où résidait l'oncle qui te donnait la retraite?

— A Masclaux, commune d'Arlempde.

— Comment t'es-tu présenté à la maison de Gabrielle Privât?

496 LES EXÉCUrrONS

— Par compassion ; j'étais malade.

— Avais-tu prêté le serment de la liberté et de l'égalité prescrit par la loi du i5 août 1792. ?

— Non. »

Le tribunal condamna à mort, avec confiscation de biens, Honoré Mazoyer et Gabrielle Privât, convaincue de l'avoir recelé. On les ramena à Langogne, le 1 1 août. Voici d'après un témoin oculaire les détails du supplice.

« Vers trois heures du soir, le convoi- partit de la tour qui sert encore de prison. Le P. Mazoyer était habillé en paysan et portait sur la tête un chapeau à larges bords. Gabrielle Privât, qui par piété filiale avait voulu laisser à sa mère la plupart de ses habits, parut pieds nus en simple jupon assez court. Le P. Mazoyer lui en fit doucement le reproche et la jeune fille s'affaissa en marchant, pour dérober le bas de ses jambes nues. Le fossoyeur portait deux bières devant eux ; mais il dut les enlever devant les murmures de la foule indignée de ce raffinement barbare. Le prêtre priait, la jeune fille récitait son chapelet. Arrivés au Pré de la foire, ils se mirent à genoux, A la première décharge, le P. Mazoyer tomba sur la face: il était mort ; mais Gabrielle Privât se débattait dans son propre sang ; à la seconde salve, elle ne bougea plus. »

Quant à celui qui avait livré ces deux victimes et prolongé la Terreur après la mort des pires terroristes, en proie au remords, il se brûla la cervelle quelque temps après K

1. Arch. coin. Langogne. Interrogatoire de Gabrielle Privât et acte mortuaire des deux suppliciés, 25 thermidor an II.

Abbé Fourcher, op. cit., III, p. 114. Procès-verbal d'arrestation de G. Privât et interrogatoire du P. Mazoyer.

Arch. Evéché de Mende. Conférences de 1852, Langogne.

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