L'abbé de Borel
Condamné par contumace le 29 juin 1793, l'abbé Hippolyte François Urbain de Borel erra de solitude en solitude, forcé par de fréquentes descentes de police au château de La Grange de vivre nuit et jour dans les champs et les bois, travaillé d'infirmités contractéesdans sa vie de proscrit. Après le 9 Thermidor, il se présenta au tribunal criminel, pour purger sa contumace.
1. Aitli. iiat.,T'7 7'iiô. Lettre du citoyen Marchand, "27 thei-m. an VI. Arch. Lozère, L 807. Attroupement nocturne aux environs de
La Canourgue.
Arch. Greffe du tribunal Marvejoi.s, Informations contre
Bonnemayre, fils, propriétaire du Muscadel. Arch. Evcché do Mende. Conférences <le 1852, Aliène. Bulletin Lozère 1884. IV, p. 27G— 282. Interrogatoire de Jourdan.
5lO 'les EXECUTIONS
De l'enquête ordonnée alors et où ne «déposent guère <jue des témoins favorables, il ressort que l'abbé de Borel était sans enthousiasme pour la prise d'armes -de Charrier. « Je suis venu à Mende, dit-il à un témoin, pour changer de linge, car j'ai les bas et la chemise pourris ; mais vous verrez qu'on me mettra dans la bande de Charrier. » A un autre, qui lui demandait son avis sur l'entreprise, il répondit : « Charriera fait une Charrieyrade ; il est impossible qu'il réussisse ; il fera écraser le pays. » Chez Jourdan-Combettes, une femme le voyant s'appitoyer sur un patriote blessé de j'Aveyron : a Comment ! M. l'abbé, dit-elle, vous regardez ce coquin de patriote ! — Taisez-vous, réponditil ; ceci ne va pas mieux pour les aristocrates que pour les patriotes », et comme Renouard voulait faire mettre le blessé en prison : « Il vaudrait mieux, repartit l'abbé, le faire mettre à l'hôpital. »
Avec de pareils témoignages, l'abbé de Borel gagna facilement sa cause. 11 fit le commerce des serges jusqu'au i8 Fructidor an V : mais le nouveau coup d'état terroriste le força à reprendre sa vie errante. Il fut enfin arrêté le ii germinal an VI — 3i mars 1798. Au cours d'une visite dans la maison Pigeyre, à Chabrits {c""-^ de Mende), les gendarmes aperçurent un homme iirmé d'un fusil de chasse, qui semblait vouloir se cacher. « Vous n'avez pas d'individus suspects ? » demanda-t-il àla maîtresse. Celle-ci de répondre aussitôt: <( Ma maison n'en reçoit pas. » Les gendarmes allèrent à l'-écurie et y trouvèrent l'abbé de Borel désarmé.
Conduit à Mende, ses amis essayèrent de l'enlever de la tour d'Aigues-Passes, qui servait de prison. « Sur les neuf heures du soir, écrit le commissaire Beaujean à Servière, à la faveur des ténèbres, plusieurs individus osèrent forcer la sentinelle postée sous les
LA RÉVOLUTION EN LOZÈRE 5ll
prisons, et, après Tavoir assaillie à coups de pierre, sans pouvoir la débusquer, finirent par l'attaquer avec l'arme à feu. Cinq à six coups de fusil furent tirés sur lui. Mais celui-ci, aussi hardi que brave, riposta par deux coups de fusil et cria sur-le-champ à la garde. » En entendant ce bruit, l'abbé de Borel aurait dit au concierge de la tour : « Ce ne sont pas des amis qui €n agissent ainsi ; ce sont mes ennemis, qui veulent ma perte », afin d'engager l'autorité à le faire traduire sans délai devant la commission militaire de Nîme}--, qui remplaçait, depuis le coup d'état de Fructidor, le tribunal révolutionnaire.
Des amis fidèles suivirent l'escorte de trente hommes, qui le conduisait à Nîmes, mais ne réussirent pas à l'enlever. Sa mère et ses soeurs firent une pétition, qui fut rejetée. « Borel, écrit Servière, est un ennemi juré des républicains, les ayant poursuivis dans la réaction ; il serait à désirer pour le pays et les patriotes qu'il ne revînt plus dans le département. Je serais cependant bien fâché de le voir périr, ayant véritablement en horreur toute effusion de sang. Je laisse à votre sagesse de prendre un moyen intermédiaire, qui remplisse les vues des amis du gouvernement^en éloignant Borel du département, si les lois le permettent. » Le 4 germinal an VII — 24 mars 1799, la commission militaire de Montpellier condamna l'abbé de Borel à la déportation en Guyane française, d'où il revint '.
1. Arch. nat., VI 5'257. Procés-vorbal irarrestation ; lettre de Servière, 17 prairial an VI etc.
Arch. coin. Meiule, Jugements an III — an IV. Knqurte.
» Rof^i.stro de correspondance de Beaujean,
15 genn. an VI.
Arch. (Iroffe du Tribunal de Mende. Justice de paix, enc[u<'le. .\bb('' Pourchcr. op. cit., III, p. 'i30. Ju!j:ement contre Borel..
5l2 LES EXÉCUTIONS