CHAPITRE XIII
Xes assermentés « se déprêtrisent » ; le christianisme aboli ; sort des clochers, des cloches et des meubles ecclésiastiques; les noms de saints pros crits. — La déesse Raison à Mende, à Langogne, à Saint-Chély, à Nasbinals. — La résistance catholique. - Dévouement des pasteurs à Lanuéjola, à Auxillac, à Saint-Denis, aux Salelles. au Chstel- Nouvel. à La Canourgue, à Vebron. — Conduite des fidèles : Bonnieu à Chirac ; témoignage de Meissonnier; Po-Segnat à Nasbinals. — Complicité des gendarmes, des patriotes et des autorités. — Châtiment des délateurs; un voltairien impénitent; un curé dans un cerisier. — Culte de l'Etre suprême ; la fête du 23 prairial an II.
La Convention, qui, le 18 frimaire an II, avait décrété la liberté des anciens cultes, ne tarda guère à les supprimer tous. Ministres protestants, prêtres constitutionnels, curés catholiques, tout plia devant la Terreur, mais avec des nuances.
Voici l'abdication du pasteur Gabriac :
« Je suis républicain par principe, par intérêt personnel -et par intérêt de cause. J'ai rempli les fonctions de mon
«tat dans toute l'intégrité d'une àme droite durant l'espace de quarante-cinq ans. Nous courons le troisième mois que je m'en abstiens strictement et je déclare que Je suis résolu à m'en abstenir, puisque la volonté nationale m'en prescrit le sacrifice. Je pense satisfaire à la loi et aux obligations d'un républicain vertueux par cette conduite réfléchie. En rentrant dans la classe commune des citoyens^ je mets ma personne et ma famille sous la protection de -la loi. Nous n'avons jamais démérité d'elle.
« Fait au chef-lieu de la Rivière-de-Gardon, ci^devant Saint-Michel-de-Dèze, ce 14 germinal, l'an second de la république une, indivisible et impérissable 1. »
Voici la renonciation de l'ex-capucin Breisse :
« Je soussigné déclare renoncer aux.fonctions publiques <iu culte catholique et de vicaire épiscopal de la ci-devant cathédrale de Mende, pour ne m'occuper désormais que des intérêts de la République française, trop heureux de verser mon sang pour la soutenir. Mes lettres de prêtrise sont restées entre les mains du misérable Jourdan-Cornbettes, maire en 1790. »
Et comme il est cloué au lit par la maladie, il envoie cette démission dans une lettre, qu'il signe ainsi: «J'ai l'honneur d'être votre frère Breisse, sans-culotte de la sainte Montagne ~. »
L'évêque constitutionnel Nogaret se présenta, le 21 nivôse an II — 10 janvier 1794, devant l'administration départementale et demanda acte de la déclaration qu'il fit :
« Je renonce aux fonctions d'évêque, pour ne m'occuper que de celles de bon républicain, autant que les infirmités
1. A ich. Lozère, L364-3G5. District de Villetort, procès-verbaux ■des iséances.
2. Arch. Lozère, L194. 110;;. île l'adin. cent., 21 et 11 iiivùse an IL
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de mon grand âge me le permettront. Je remettrais meslettres de prêtrise, si elles ne m'avaient été enlevées par la horde des brigands de l'infâme Charrier, qui dévastèrent entièrement ma maison en haine de mon patriotisme. »
D'autres essayèrent de « se déprêtriser », quelquesuns se marièrent ou grossirent l'armée de la Terreur. Quant aux curés catholiques, ils durent céder un ins« tant pour le culte public ; mais, ne tenant leurs pou— voirs que de Dieu, ils n'abdiquèrent pas entre les mains des maîtres du jour.
Donc le culte chrétien fut aboli et le ci-devant marquis de Châteauneuf-Randon accepta de la Convention nationale la mission d'exécuter cette dure besogne au pays de ses ancêtres.
Au nom du Peuple français (Arrêté du 22 frimaire an II, St-Chély-d'Apcher.)
(( Après avoir entendu et reçu le vœu <des différentes Sociétés populaires du département de la Lozère, pour nous engager à prendre les mesures susceptibles défaire réunir^ dans le plus court délai, toutes les dorures, argenteries, cuivre, fer, ornements et cloches attachés aux ci-devant églises etc, le Représentant du Peuple arrête :
Article I
'( Que pour fortifier le patriotisme, sans entendrejdéroger à aucun des grands principes qui assurent la liberté des cultes privés, toutes les cloches des communes de la Lozère seront descendues dans les vingt-quatre heures de la signification du présent arrêté, portées dans le délai de trois jours au chef-lieu du district, et les clochers démolis, le tout sous peine de destitution de la municipalité, d'arrestation et de séquestrage de ses biens.
« En vertu de la loi du 25 brumaire, qui accorde aux municipalités, pour l'intérêt public et le soulagement de
LA RÉVOLUTION EN LOZERE 5l9
l'humanité souffrante, la propriété des églises et des presbytères, si elles abdiquent tout exercice de culte public dans leurs communes, elles seront invitées de faire part de leur vœu à cet égard dans le délai de trois jours.
(I Les argenteries, dorures, cuivre, fer et autres ornements des églises seront portés et réunis aux chefs-lieu.v des districts dans les vingt-quatre heures.
« Les commissaires, nommés par canton pour l'exécution du décret, passeront sur les lieux un marché pour la démolition du clocher à hauteur du bâtiment de l'église et spécifieront le délai le plus court, ainsi que pour la vente
des matériaux.
(( Si quelque municipalité encourrait la peine portée dans l'artick I, les commissaires la feraient mettre sur-le-champ en état d'arrestation et conduire dans la maison de réclusion du chef-lieu du district, et il sera envoyé, dans la dite commune, des compagnies de l'armce révolutionnaire a discrétion. »
Dans la plupart des communes, surtout des communes rurales, les officiers municipaux étaient des chrétiens, que le « patriotisme « de bon aloi de 1789 avait engagés dans l'engrenage politique et que la nécessité ou le désir du moindre mal ou l'amour-propre qui ne veut pas avouer la désillusion y avait maintenus. Pris entre l'apostasie et la résistance, ils distinguèrent subtilement en eux l'homme privé du magitrat : l'homme privé abrita sa conscience sous des lois qui, permettant le culte catholique privé, envoyaient cependant les curés catholiques à l'échafaud^ et le magistrat signa sur le registre des délibérations l'officielle apostasie.
Le 25 frimaire, « le conseil général de la commune de Mende, sans entendre déroger à la liberté des cultes
privés, assurée par les lois bienfaisantes de la Convention nationale, par la Déclaration des droits île l'homme et par la Constitution républicaine, déclara ^uthentiquement et unanimement qu'il abdiquait tout exercice du culte public et extérieur ^ »
Dans la petite commune de Rimeize, un homme prit la parole devant le conseil général et le comité de surveillance assemblés.
« Citoyens, dit-il, la Convention nationale défend d'inquiéter qui que ce soit sur les opinions religieuses ; en -conséquence, comme nous sommes nés et élevés dans le sein de la religion catholique, apostolique et romaine, notre devoir est de désirer toujours de pouvoir y vivre et mourir librement et de reconnaître en tout la souveraineté de notre Etre suprême; cependant, si le culte public pouvait servir de prétexte aux malveillants pour exciter des troubles, je serais d'avis de consentir dans la crise actuelle -que la solennité soit suspendue, afin d'ôter tout sujet de mécontentem.ent aux ennemis de la chose publique. » Sur .quoi l'assemblée déclara unanimement qu'elle avait fait toujours profession de la religion catholique, apostolique «t romaine, dans laquelle elle voulait vivre et mourir. Si ■cependant les offices publics et solennels pouvaient servir de prétexte de division et de querelle dans ces temps <lifficiles, la commune consentoit qu'ils fussent suspendus pour le moment, afin d'éviter toute discussion ». »
La commune du Pont-de-Montvert, en majorité protestante, « entendit conserver, à l'unanimité des suffrages, son culte public toutes les fois que les lois •de la République ne s'y opposeraient point •^. »
1. Arch. com. Mendo, D. Délibérations municipales, 2') frimaire II.
2. Arch. Lozère, L 474. Rimeize, Délibérations, 7 pluv. an II.