Semaine roligieuse du diocèse de Mende, 8 décembre
l'Etre suprême que les ridicules momeries d'une aveugle superstition. » Puis ces bois, que la communion des saints avait, depuis des siècles, saturés d'oraisons, de repentirs et de sacrifices, furent dévorés par les flammes, qui projetaient leurs lueurs sur les maisons voisines, où des chrétiens fidèles pleuraient derrière leurs fenêtres.
La Société entra ensuite dans le temple, escortant sous les nefs latérales la jeune femme du vicaire Pauliac, dit-on, Madeleine Fontibus, qui incarnait la déesse Raison, pendant que l'orgue étonné accompagnait sur l'air de la Marseillaise un cantique de Tarteron, directeur de l'enregistrement.
La Révolution s'achève,
Les droits de 4'homme sont vengés ;
Un plus digne culte s'élève
Sur les débris des préjugés, (bis)
Le religieux esclavage
Souilla trop longtemps ce saint lieu ;
Le peuple n'y voit plus que Dieu
Qui soit digne de nos hommages.
Amis, éga^lité, raison et liberté.
Voilà ' bisj les plus beaux dons de la Divinité.
Dibon, ci-devant moine et vicaire épiscopal, eut le front de faire le discours de cette inauguration sacrilège et se félicita de ce que la tribune, appelée chaire de vérité par les prêtres imposteurs, ne retentirait plus de monotones et effrayantes déclamations etc. « Il n'y aura plus d'enfer, s'écria-t-il, que pour les aristocrates ! »
On délibéra ensuite que « les bustes des grands hommes, dont le citoyen Châteauneuf avait fait cadeau à la Société, remplaceraient dans l'enceinte de la salle les ridicules idoles des ci-devant saints. Les commis-
saires furent surtout chargés de chercher à placer, dans l'endroit le plus apparent, le buste du bon et sage J.-J. Rousseau, qui, toujours guidé par son amour pour le peuple, ne vécut que pour le peuple et n'écrivit que pour le peuple. On fit la motion de faire un appel nominal, pour connaître ceux des membres qui n'avaient pas eu le courage d'assister à l'autodafé de leurs ci-devant saints. »
Voilà donc des citoyens qui font partie du groupe révolutionnaire le plus avancé et qui n'assistent pas à cette cérémonie !
Cette abstention permet de mes|irer la foi que mérite le rédacteur du procès-verbal officiel, quand il ose parler « du plaisir et des applaudissements avec lesquels tout le peuple a vu brûler les antiques objets de son absurde vénération. »
Quant à la cathédrale, un membre du conseil municipal, prévoyant qu'elle ne servirait plus au culte, demanda qu'on livrât « à l'industrie des sans-culottes^ le lieu où se rassemblaient des hommes inutiles. » La chose était aisée : « abattre la partie qui forme le cul-de-four au levant », — c'est de l'abside qu'il veut parler - « abattre le mur qui se trouve au couchant, convertir en un magasin chacune des ci-devant charpelles de l'intérieur et fermer symétriquement toutes les baies des arceaux. » Si on ajoute à ce projet de cathédrale-marché la proposition d'un membre de la Société populaire qui voulait « ététer » les clochers et mettre une statue à la place des flèches élégantes et les emblèmes de la Liberté aux quatre coins de chaque plateforme, on aura quelque idée du style jacobin K
1. Arch. Lozère, L 532. Société populaire Mende; 18 frimaire H., Arch. coin. Mende, D. Délibéralions municip. 26 ventôse II.
A Langogne, comme ailleurs, « tout le mobilier religieux fut déposé dans un vaste magasin, où vint s'entasser aussi le mobilier des églises du canton, pour alimenter les feux de joie des fêtes républicaines. »
A Saint-Chély, « les statues furent traînées, la corde au cou, dans toutes les rues de la ville et brûlées au milieu du champ de foire avec accompagnement de vociférations et de farandoles »; puis dans l'église on servit un banquet.
A Sainte-Enimie, les dragons, furieux d'avoir manqué le curé, s'aftublèrent des ornements sacerdotaux et parcoururent le bpurg,en blasphémant et en oignant d'huile sainte et de saint-chrême les oreilles de leurs chevaux. A cette vue, la femme du maire Paradan, chez qui logeait le capitaine Négri, poussa un cri de douleur. « Qu'est-ce qui t'a effrayée? demanda le capitaine. — Les abominations de tes dragons )); répondit-elle en larmes. Négri fit aussitôt cesser la sacrilège parodie.
Au Malzieu, Chaleil, ci-devant seigneur de Vareilles, Civeyrac et Ortizet, se fit apporter les ornements et ^es vases sacrés par la femme de Fosse, maire de Saint- Pierre-le-Vieux. « Tu n'as rien gardé pour habiller tes enfants ? lui demanda-t-il. — Je me garderai bien, dit-elle, de le faire avec des étoffes qui sont saciées pour tous, excepté pour les impies. » Cette fière réponse n'empêcha pas le hobereau voltairien de profaner dans ses festins les coupes de l'Eucharistie '.
Sur les déesses Raison, les renseignements sont très rares et l'on ne connaît guère que celle de Langogne. « Jeune fille fort belle, Catherine Jourde était portée dans les processions sur un riche brancard;
1. Arch. Evêché de Meiide. Conférences de 1852: Saint-Chély, fiainte-Enimie, Saint-Piei're-le-Vieiix et Langogne.
53o LE CULTE SOUS LA TERREUR
puis de retour au club, dans la chapelle des Pénitents, elle y recevait les hommages des révolutionnaires et des trembleurs. Elle ne se prêtait d'ailleurs à ce rôle qu'avec répugnance. » Elle mourut plus tard à Marvejols, déformée par un rhumatisme aigu.
A Nasbinals, la chose tourna au tragique. La déesse, une étrangère, parée aux couleurs nationales, fut promenée en grande pompe dans le bourg et conduite à l'église. Mais les organisateurs de la fête avaient compté sans les âmes de fer de ce canton. Averti, le père de l'abbé Avit part de Montgros avec les hommes du village, trouve ceux de Rieutortet sur la place, va chercher dans Nasbinals des gens déterminés et tous envahissent l'église, renversent chaises et bancs et dispersent à coups de bâton la déesse et ses adorateurs K
Cependant, que devenait l'Eglise catholique devant ces saturnales, que Robespierre lui-même fit cesser? Prééminence politique, dotation territoriale, temples, liberté, lumière du jour même, en quatre ans elle avait tout perdu ; malgré tout elle subsista. La loi condamnait les prêtres valides à s'expatrier sous peine de mort et obligeait, sous la même peine, les sexagénaires à se rendre dans les maisons de réclusion. En Lozère, les premiers, retenus par leur devoir de pasteurs et le dévouement de leurs ouailles, ne sortirent pas ; les'seconds ne se firent guère reclure, soit pour continuer leur ministère, soit par peur d'être massacrés.
Curés et vicaires restèrent donc la plupart dans leur paroisse, vivant d'abord à la lumière du jour, coiffés du bonnet rouge, travestis en bouviers, « veste grise et tablier de cuir », comme l'abbé Bazalgette à