Arch. Evéclié de Mende. Conférences de 1852, Nasbinals
LA RÉVOLUTION EN LOZÈRE 53 f
Chaudeyrac; connus sous leur prénom, comme à Inos, quelquefois sous le nom « d'oncle », comme à Lavaldu-Tarn; puis, à la première alerte ou aux jours de la grande Terreur, se terrant dans des caves, disparaissant dans un mur évidé ou sous un plancher dans une trappe, s'enfonçant dans des grottes naturelles, où ils pouvaient longuement méditer « comme le passereau solitaire sur un toit ou comme le corbeau de nuit dans son trou. » (Ps. loi).
Surpris quelquefois en rase campagne, la peur, loin de les paralyser, les rendait promptement ingénieux. Passant un jour près du moulin de Bukingham, dont le nom a été laissé là par les Anglais, comme un souvenir de la guerre de Cent ans, le chirurgien Fournier, grand patriote de Marchastcl, aperçoit le jeune abbé' J.-B. Mestre, qui fuit vers le ruisseau. Il lui tiré un coup de fusil; l'abbé tombe aussitôt et fait le mort jusqu'à ce que Fournier ait disparu.
L'abbé Avit, son ami, allant en plein jour voir un oîicle au village de Baboyère, vit venir des soldats à ses trousses. D'un saut il fut dans un torrent grossi par la fonte des neiges ; il se dissimula à travers l'oseraie jusque sous la passerelle, et, la tête émergeant entre deux grosses pierres, il resta dans l'eau assez de temps pour sauver ses jours, mais pour prendre aussi le germe d'un rhumatisme qu'il garda toute sa vie.
' C'est à ce dur expédient qu'eut encore recours l'abbé Bazalgette, vicaire de Chaudeyrac. Surpris sur la lande de Villeneuve, dans la région de Mercoire, il n'eut d'autre ressource que de se coucher complètement dans l'eau, « oii il disparut si subitement que la troupe, lancée au galop, passa près de lui sans le
voir et s'arrêta ensuite étonnée, se demandant s'ils n'avaient pas poursuivi un fantôme K »
Outre les diverses paroisses abritant leurs curés, les conférences de i852 signalent plus particulièrement, <:onime lieux de refuge des prêtres lozériens ou étrangers, les gorges, du Tarn et de la Truyère et les villages perdus dans la Margeride et l'Aubrac.
On peut aisément s'imaginer les jours d'angoiâse et de mJsère, qu'ils vécurent dans les cavernes ou dans les bois. La vie n'était pas gaie non plus même chez des receleurs fidèles, CjUi couraient les mêmes risques de mort. Qu'on en juge d'après un témoignage contemporain.
L'abbé Gigot, ex-rcctcur de l'université de Paris et chanoine de Montpellier, s'était réfugié à Mende et lié d'amitié avec l'administrateur Valentin.
« Je crus prudent, écrit celui-ci, de me retirer à la campagne la Laubert', en avril 1791. Notre ami M. Gigot n'était pas mohis embarrassé de sa personne. Nous lui offrîmes de partager notre asile ; il accepta. Nous y passâmes un temps affreux, en proie à des frayeurs et à des alarmes, qui n'étaient pas sans fondement, pour ainsi dire -dans les angoisses de la mort, que nous avions continuellement sous les yeux.
« Le règne de la Terreur continuant avec la même violence, il devint nécessaire que M. Gigot se privât de la lumière du jour et qu'il s'ensevelît dans l'obscurité d'un réduit immonde et malsain, pour soustraire sa tête à la rigueur du décret qui condamnait à mort tout ecclésiastique qui ne se rendrait pas, à bref délai, dans une maison de réclusion.
<< Le danger d'être découvert dans sa retraite, la crainte peut-être qu'il eut de nous compromettre, détermina M.
Aroh. EvêchJ de Mende. Conférences de 18)2: Nasbinals, Chaui-leyiiic, etc.
"Gigota se choisir ailleurs un autre asile, sans qu'il y fût engagé par nos conseils ou par nos procédés, car nous étions résolus à le garder, s'il eût voulu. Il sortit de chez nous en avril 1793. Sa nouvelle retraite était dans la paroisse de St-Julien-du-Tournel,qui relevait du chapitre de Montpellier. Il me fut permis de profiter de la nuit pour l'aller voir quelquefois, pendant un an qu'il y resta. Privé durant si longtemps de jouir de l'air et de tout exercice, sa santé en fut considérablement altérée. Une toux opiniâtre, qu'il lui était impossible de contenir entièrement, pouvait découvrir sa retraite, surtout au cours d'une perquisition, et compromettre l'hôte généreux qui l'avait accueilli. »
Bref l'abbé Gigot se décida à demander la maison de réclusion. L'administration l'envoya à Montpellier, pour y être reclus ; mais là il fut remis à l'accusateur public et traduit au tribunal criminel. Condamné à mort, il baisa la guillotine et livra sa tête au bourreau '.
L'abbé Gigot, n'étant que diacre, ne faisait aucune fonction du ministère ecclésiastique et se contentait « de prier Dieu et de se préparer à son dernier moment », comme il le répondit à l'accusateur public. Mais les curés sortaient de leur retraite et s'exposaient pour le service des âmes.
A Auroux (c'était ainsi un peu partout), l'abbé Jarrousse, quittant son gîte des bois ou des cavernes, paraissait la nuit dans une grange, où l'attendait un groupe de paroissiens. Là, les larmes aux yeux, il leur traçait leurs devoirs et leur donnait des paroles d'espérance, baptisait les nouveau-nés, entendait les confessions, disait la messe et distribuait la sainte
1 . Le Courrifr de la Lozère. Mémoires d'un Bourgeois de Mendb pendant la Terreur.
Wallon. Les repi'ésrnliinl^ du peuple eu iuissio)i, II, p. i45.
Eucharistie ; puis à l'aube, il rentrait dans les bois^. comme un fauve qui fuit la lumière dangereuse du jour.
A Lanuéjols, l'abbé Bonhomme, prieur de Cham— borigaud, retiré dans son village de Vareilles, affrontait tous les périls. Quand on lui recommandait de ne pas s'exposer, il répondait tranquillement : « Je suis déjà' vieux, il me reste peu à vivre et une mort violente^ soufferte pour Jésus-Christ est chose à désirer. »
A Auxillac, l'abbé Batifol avait coutume de dire r «J'aime mieux, au péril de ma vie, prêter mon ministère à un grand nombre d'hypocrites que de le refuser, sur un simple doute, à une seule âme qui y recourrait sincèrement. Soyez tranquilles, ajoutait-il : Dieu garde ses prêtres tant qu'il veut les employer au salut des âmes ; dès qu'il jugera à propos de sauver celles-ci par d'autres que par moi, je suis prêt à lui rendre ma vie. » Et il 'écrit sur les feuilles d'état-civil de sa paroisse : « Ce registre a été écrit en mon particulier à cause de la persécution, ne voulant pas prêter le serment exigé par l'Assemblée. Je fais profession de foi catholique, apostolique et romaine, et je demeure attaché au Saint-Siège, résolu à mourir plutôt que de trahir ma foi '. »
La nuit venue, des ombres se glissaient dans le village vers une messe furtive, pendant qu'aux avenues des sentinelles veillaient. « Je les ai visites, dit en i852 le curé de Saint-Denis, ces lieux respectables malgré leur malpropreté; je les ai vues ces tables vermoulues, où l'on offrait le saint sacrifice, et, en contemplant ces
1. Arch. EvcVclîé de Mende. Conférences de 1852 : Lanuéjols et Auxillac. Reclus, l'abbé Batifol apprit sans joie l'annonce de la mort de Robespierre et de sa délivrance. « Quelle triste nouvelle l » dit-il, en voyant échapper la grâce du martyre. L'abbé Valéry, rédacteur de la conférence, dit qu'il tient ce détail de Marie Gély, de Marijoulet, servante de l'abbé Hatifol et recluse avec lui.
autres étables de Bethléem, mes 3^eux n'ont pu s'empécher de se remplir de larmes. « Ici, me disaient ncs vieillards, le prêtre s'habillait ; là, il entendait les confessions; c'est bien là, ajoutait en pleurant une vieille femme, c'est là que j'ai fait ma première communion à côté de ma mère '. »
D'ordinaire c'étaient les maisons les plus religieuses^ qui étaient choisies pour le culte ; parfois aussi les maisons des patriotes. Aux Salelles, le curé Jarrousse, qui allait administrer des mourants jusqu'à Marvejols, passant hardiment devant des corps-de-garde ennemis, affectait de célébrer plus souvent chez les patriotes que. chez les autres, disant « que c'était le véritable moyen de les ramener et qu'un père n'avait rien à risquer au milieu de ses enfants même les plus dénaturés -. »
Cette confiance hardie réussit encore à l'abbé Brouillet, curé du Chastel-Nouvel. Il n'y avait dans la paroisse qu'un seul individu, qui passât pour lui. être hostile : c'était un ancien militaire, appelé Savaric d'Alteyrac. Le curé voulut l'éprouver. Un jour donc que Savaric blâmait publiquement les partisans des prêtres, un assistant lui dit : « A la mort, tu auras d'autres pensées ; notre curé ne nous a fait que du. bien et nous avons besoin du ministère qu'il exerce secrètement. Tu as beau dire, nous ne te croyons pas capable de lui faire tort ; lui-même le croit si peu que je te dis de sa part que demain, sans plus tarder, il viendra dire la messe chez toi. » Déconcerté, Savaric ne dit mot et se retira les larmes aux yeux. L'abbé Brouillet lui tint parole, fut reçu avec grand respect et le conquit pour toujours.
t. Arch. Evéché de Monde. Conférences de 185*2, Saint-Denis. 2. Arch. Evéché de Mende. Conférences de ISôî, Les Salelles.
Voici un trait plus hardi encore de l'abbé Bichon, vicaire à Saint-Germain-du-Teil. l'n jour, on vint lui dire qu'à La Canourgue, une jeune fille gravement malade désirait se confesser à lui et on l'avertit en même temps que le père — Alcais, selon toute apparence— était le plus grand jacobin du canton. N'écoutant que son zèle, l'abbé Bichon, habillé en paysan, alla frapper à la maison désignée. Ce fut le père qui vint ouvrir. Sans se troubler, le prêtre l'appelle par son nom et lui dit : « Je viens confesser ta fille ; le veux-tu ? » Et l'autre, tout interdit, de répondre : « Fais ce que tu voudras » et ils entrent dans la maison. « Je ne compte pas sur toi, dit l'abbé au patriote ; si tu veux que je confesse ta fille, il faut que je te ferme à clef dans une chamore, pour que tu ne puisses aller me dénoncer. » Le père consent à tout ; le prêtre remplit son ministère, délivre son prisonnier et lui laisse cet adieu : « Et maintenant, enragé, vadire à tes amis que j'ai confessé ta fille. »
A Vebron, paroisse de religion mixte, l'abbé Dupuy parut toujours publiquement en soutane, défendu par une garde puissante, sa charité : protestants et catholiques en avaient eu des preuves et plus d'une fois il ^vait donné sa soutane, pour couvrir les membres nus de Jésus-Christ K
Les paroissiens méritaient cette confiance: ils avaient tourné le dos aux curés constitutionnels; à la voix de Charrier, ils s'étaient armés pour la foi et ils allaient donner un peu partout de nouveaux témoignages de leurs convictions religieuses.
1. Arch. Evéché deMende. Ooiifércnces de 1852 : Le Chastel-Nouvel, Sl-Geimain-du-Teil et Vebron.
LA RÉVOLUTION EN LOZERIi; 53/
Lors d'une incursion dans la commune de Servières, quelques patriotes mendois plantèrent des arbres de la Liberté et voulurent forcer les gens à se prosterner devant eux. Se heurtant à un refus, ils prirent un homme, nommé Savajols, et le jetèrent de force devant l'arbre, pendant que le paysan têtu répétait : « Vous me tenez par terre, mais je ne me prosterne pas i. »
Le 1 1 messidor an II — 29 juin 1794, quatre ou cinq patriotes rencontrèrent, entre LaCanourgue et Chirac, Jacques Bonnieu dit Saoucet, de Moriès, domestique dans la famille de Retz, à Marvejols. Le gendarme Hugonnet, à cheval, lui donna un léger coup de badine, en disant: «Vive la république! » Surpris et trouvant la plaisanterie mauvaise, Bonnieu ne dit mot et continua son chemin. Hugonnet descend alors de cheval et va vers lui: « Vive la république ! » Silence de Saoucet. Le gendarme lui donne un soufflet. « Tu ne veux donc pas, dit-il, que la république tienne?
— Je ne m'y oppose pas », répond le paysan. Hugonnet furieux le menace de mort ; alors un des
voyageurs, qui ne veut pas qu'on le batte, descend aussi de cheval et prenant lui-même Saoucet par les cheveux : « J...F., s'écrit-il, tu ne veux pas crier « Vive la république? »
— Je ne veux pas le dire, répond Bonnieu, attendu que je ne sais pas si elle tiendra ou si elle ne tiendra pas.
— Si, ça ira !
— Je n'en sais rien », répond l'autre tranquillement. On lui lie les poignets avec une courroie de la selle et on le traduit devant deux officiers municipaux de Chirac.