Arch. Evêché de Mende. Conférences de 1852, Servières
. « Nous VOUS amenons cet homme, dit un des patriotes, parce que, sommé de crier « Vive la république ! », il s'y €st constamment refusé. »
Un officier municipal le somme à son tour de crier « Vive la république ! »
— Je ne veux pas le dire, répond l'entêté.
— Tu peux bien dire que çà ira: il ne t'en coûte pas grand'chose.
— Je ne sais pas si ça ira ou si ça n'ira pas.
— Tu veux donc aller à la guillotine ?
— On en a bien guillotinés qui valaient mieux que moi. »
De guerre lasse, on le fouille et on le conduit à Marvejols devant un officier municipal.
« Reconnais-tu pour t'appartenir ce chapelet, qui t'est présenté, un scapulaire, un petit crucifix en cuivre et un assignat de quatre cents livres ? Que signifient ces signes de superstition, que tu portes sur toi ?
— Ces effets que tu me présentes, répond Bonnieu, m'appartiennent ; je porte le scapulaire depuis que Guilhon, missionnaire, était ici; ne sachant pas lire, j'ai un chapelet pour faire ma prière ; je n'ai jamais ouï dire que ce fût un mal K »
Ces exemples donnent raison à Meissonnier. Dans une dénonciation déjà citée, il écrit aux administrateurs:
<( Voulez-vous que je vous redise la véritable cause de nos maux? C'est le prétexte de la religion abolie. Les gens des montagnes, semblables aux Machabées, aimeraient mieux être hachés que de goûter la Constitution avec cette tache du serment. Ce prétexte une fois levé, jamais la na-
1. Arch. Lozère, L 707. Contre Jacques Bonnieu, de Moriès, pour incivisme.
LA RÉVOLUTION EN LOZERE SSç
tion n'a eu de pareils défenseurs. Ce ne seraient pas des soldats contre leurs ennemis internes et externes, mais des lions en fureur, et les tentations du royalisme, de la tyrannie, des privilèges et de la noblesse n'auraient pas plus d'effet sur eux que celle du démon à Dieu sur la haute montagne 1. »
Oui, mais le serment restait, et parmi ces populations affamées de Dieu, sauf quelques impies ou les volontaires étrangers, tous: enfants, femmes, patriotes, gendarmes même et magistrats, étaient soutiens €t complices du pasteur.
A Trélans, un enfant de dix ans, tilleul du curé, •est surpris tout seul dans la cure abandonnée ; un gendarme le soulève par les cheveux, tire son sabre et fait mine de le percer. « Allons, laisse cet enfant, dit un camarade ; et toi, petit, sors-nous donc du village. » Le guide est obligé de passer devant la vicairie entr'ouverte, où le vicaire vient de se réfugier précipitamment.
« Quelle est cette maison ? » demande un des gendarmes. Et l'enfant de répondre en un rapide mensonge: « C'est la maison d'une infirme, qui laisse nuit et jour la porte ouverte, pour qu'on lui fasse la charité. » Le gendarme y passe la tête, mais, sous le coup de cette suggestion, il la retire brusquement: « Au diable! s'écrie-t-il, il y a la peste dans cette maison », et il part aussitôt. Ainsi l'ours de la fable, croyant mort le chasseur malin, s'en alla, en se bouchant le nez: « Otons-nous, dit-il car il sent !»
A Booz, un détachement de Cévenols perquisitionnant chez Grousset, père de plusieurs prêtres
1 . Arch. Lozère, L 100. Cupio des lettres de Cliàteauiieuf-Randon.
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réfractaires et partisan de Charrier, voulaient savoir dela domestique la retraite des calotins. Marie Caplat leur répondit avec liberté: « Je sais où ils sont.
— Si tu le sais, il faut que nous le sachions aussi; sinon tu périras à leur place.
— Je sais souffrir et mourir », répondit l'héroïque servante. Impuissants à savoir, les patriotes mirent le feu à la chapelle, et. du plateau de La Rouvière, Grousset put voir son beau domaine flamber.
Plus héroïque encore que Marie Caplat, fut une femme de La Védrinelle, paroisse de Sainte-Colom— be-de-Peyre. Rencontrée au moment où elle venait d'apporter le repas à ses enfants et soupçonnée de fournir des vivres à l'abbé Bergon, aumônier de La Baume, caché dans un monticule, la femme Charrier refusa de trahir le proscrit et tomba sous les balles des soldats.
Les patriotes n'avaient pas toujours affaire avec de pauvres femmes. Un jour, des cavaliers stationnés à Nasbinals passaient près de Rieutortet, en quête de réfractaires. L^n paysan, au joli surnomde Po-Segnat ou Pain-bénit, travaillait à son champ, quand les soldats lui firent part de leurs recherches infructueuses. Le bonhomme était intrépide et rusé. « Mes amis,, leur dit-il, vous n'y entendez rien : ce n'est pas dans ce village, près de votre garnison, que viendront se faire prendre les calotins; ils sont sur la montagne. » Puis, regardant le couchant enflammé : « Il est déjà tard, poursuit-il ; pourtant, si vous voulez me suivre... » Les cavaliers acceptent et d'aller. Le guide les conduit à travers les Places-Basses et la montagne des Salhens ; enfin ànuit tombante, on arrive au village de Fontanille. « N'y serons-nous pas bientôt ? » demandèrent les ca- •valiers. — Dans quelques instants », répondit Po-
Ségnat ; puis au-delà de marécages insoupçonnés, il montra dans l'ombre le bois noir de Ginestoux. « Traversons rapidement la plaine, dit-il ; c'est là-bas qu'ils passent la nuit. »
Partis au galop et s'enfonçant bientôt dans la vase, les cavaliers appelèrent leur guide ; mais Po-Segnat avait disparu. Pestant et jurant contre le uaitre, ils durent descendre dans le marécage, pour dégager leurs chevaux, et tous, bêtes et gens, rentrèrent à Nasbinals dans un état piteux. C'était coup double pour le malin paysan : il avait joué un mauvais tour aux patrioteset sauvéles prêtres réunis ce soir-là à Montgros '.
Dans la même région, Marc Antoine Boussuge, du Bouchet, commune de Prinsuéjols, ayant été dénoncé comme receleur de gens suspects, le district de Marvejols détacha contre lui trois gendarmes avec l'ingénieur Belmas, commandés par Aimeras, aubergiste à Marvejols et lieutenant de la garde nationale. Celui-ci plaça les trois gendarmes sur les portes de derrière et entra avec Belmas dans la basse-cour, Boussuge et son frère le prièrent d'entrer et de se rafraîchir. « Nous ne sommes pas venus ici pour boire, répondit Aimeras, mais pour chercher chez toi des gens suspects. » A ce moment, il entendit crier «Alerte! » derrière la maison. Aimeras sort de la basse-cour et voit deux hommes armés d'un fusil,^ un havre-sac au dos, poursuivis par les gendarmes sans fusil. L'un des fu3'ards saute dans un pré ; Aimeras et les gendarmes le suivent. Mais l'autre se retourne vers Aimeras, qui n'est qu'à vingt-cinq pas et le couche en joue. « Si tu avances, dit-il, tu es f... » Aimeras n'avança pas. Plus tard, lors de la