Société populaire de Meyrueis,27 germinal an II
« On lit les papiers nouvelles, ensuite unelettre du montagnard Servière, qui annonce à la Société un présent des bustes de Marat, luiepelletier, Chalier et Brutus, martyrs de la Liberté. »
La vive boutade ; Mon cœur de nos succès plein L'exhale dans ce refrain :
La bonne aventure, ô gué !
La bonne aventure.
Les nouveaux Sociétaires recevaient, en signe de bienvenue, après le serment d'usage, le baiser du président. Dans une séance présidée par Châteauneuf- Randon, un membre prononça un petit discours de sensibilité. « Partout, dit-il, on rend hommage à la vieillesse ; mais c'est surtout chez un peuple libre que les vieillards ont toujours reçu des marques de respect. La Société possède dans son sein une bonne femme âgée de quatre-vingts ans, qui, malgré le poids de la vieillesse et le fanatisme qui infecte son village, a eu le courage de venir s'instruire des vrais principes de la liberté. Je demande que la Société lui témoigne sa satisfaction sur sa conduite. » Châteauneuf-Randon se dévoua aussitôt, quitta le fauteuil et donna à la vieille « le baiser fraternel. »
. Après le couplet civique, lecture des « papiers nouvelles » : le Bulletin de la Convention nationale, V Antifédéraliste, le Républicain et autres journaux montagnards, car l'esprit jacobin le plus pur animait la Société. Le 19 novembre 1793, elle députa à la Convention un de ses membres, pour venger le département des bruits qui couraient sur lui, après l'aventure de Charrier, et lui montrer « les progrès de l'esprit public ». Le député fut encore expressément chargé d'affilier la Société à la Société-mère des Jacobins, « afin de puiser dans la correspondance les moyens de repousser les atteintes de la calomnie, les lumières et le véritable esprit des sans-culottes
56o LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE
montagnards. » La correspondance était presque du luxe, car le club possédait à Mende deux des quarantehuit commissaires de la Convention, Voisard et Louchard, qui pouvaient suffire à souffler l'esprit jacobin. Cette correspondance fut négligée quelque temps; mais, peu avant le dernier accès de la Terreur, on voulut paraître terroriste bon teint et on renoua les relations.
Le 25 mai 1794, « un membre fit la motion de reprendre la correspondance trop longtemps interrompue avec la Société-mère. Le citoyen Louchard, qui connaissait le prix de cette correspondance, invita la Société à l'entretenir avec soin, et il fut arrêté que désormais on mettrait à la tête de tous les diplômes Société affiliée à celle des Jacobins. »
Aussi tous les coups d'état du club parisien furentils applaudis : applaudie la proscription des Girondins « aux journées mémorables des 3i mai, i et 2 juin » ; applaudie la commune de Paris, calomniée « parce qu'elle a fait toutes les révolutions »; applaudie la proscription de Danton, Fabre d'Eglantine, Lacroix et Camille Desmoulins, «qui conjuraient pour absorber la Révolution française dans un changement de dynastie »; applaudie enfin, le 6 prairial an II, La Société-mère, qui, grâce à son active et salutaire surveillance, avait en dernier lieu déjoué les nouvelles conjurations formées à Paris. Et c'est encore avec dé vifs applaudissements qu'elle reçut Châteauneuf-Randon, Borie, Solon-Reynaud et autres députés, « qui n^'étaient jamais descendus de la Sainte Montagne et qui par leur fermeté avaient sauvé la République '. »
1. Société populaire de Meyrueis, 6 germinal an II. « Cade, délégué du montagnard Châteauneuf-Randon, obtient la parole ; il parle avec cette éloquence mâle qui lui est si naturelle
LA RÉVOLUTION EN LOZERE 56l
Naturellement une fille si authentique ne laissa pas d'imiter sa mère: hardiment elle dénonça. Déjà, -en 1791, le club mendois des Amis de la. Constitution avait dans ses statuts « que tout membre pourrait dénoncer quiconque s'opposerait à l'exécution des lois.»
La Société populaire dénonce au dehors et au dedans ; la plaie s'étale partout. On dénonce au Comité de Salut public le tribunal criminel de l'Aveyron, - • coupable d'avoir adopté des .« formes évasibles »,H^ pour sauver Laporte, le jeûne lieutenant de Charrier; ^^'^'f**^ ' on dénonce au représentant du peuple, avec prière de les renouveler, tous les membres des districts de la Lozère, Mende excepté, pour n'avoir pas fourni le contingent des subsistances militaires ; on dénonce auprès de Châteauneuf-Randon les autorités de Marvejols au sujet du maximum ; on dénonce en général « les égoïstes qui ont l'inhumanité de faire des provisions immenses de bois, tandis que les vrais sansculottes ont à peine deux ou trois bûches », et on nomme quatre commissaires pour les surveiller.
Après les étrangers, « les frères » ont leur tour. Les citoyens Bécamel, qui ont un approvisionnement
au sujet de l'évasion de François (Samuel). Il avance, dit-il avec regret, qu'il est convaincu qu'il existe dans la commune des citoyens instruits du lieu de sa retraite ; il démontre avec fermeté le crime de la récélation et propose de faire une adresse au peuple pour l'éclairer de son devoir. A ces mots, la Société ;?ar un mouvement spontané se lève et jure de révéler tout ce qu'elle pourra découvrir de relatif à la reiraite de cet homme pervers, (|ui a ten- .të. mais en vain d'avilir la représentation nationale et d'égarer le peuple sur ses véritables intérêts. Vignolles et Maret sont désignés, pour faire l'adresse au peuple. »
Après la chute des terroijistes, à la séance du 21 ventôse an III, Samuel François ne fut plus« un homme pervers coupable d'avoir voulu égarer \(i peuple >< mais bien « un honnête citoyen, dont tout le crime était d'avoir osé défendre les droits du i)euple. L'assemblée, pénétrée depuis bingtemps des vertus énergiques de Hamuel François, l'a admis })ar acclamation, et l'accolade fraternelle, qu'il a reçue des membres du bureau, est un sûr garant de la joie que ressentait la Société du recouvrement d'un membre dont l'absence ■n'avait pu que se l'aire sentir vivenuMit dans son sein et dans l'administration du département, dont il était membre. »
de sel dans l'église des Carmes, sont dénoncés, pour avoir différé de le vendre à cause du bas prix ; informations prises, les Bécamel s'étaient conduits d'après kl loi. Bonnel, maire de Mende et un des présidents de la Société, est dénoncé, pour avoir fait tourner à son avantage l'entreprise de la démolition de l'ermitage ci-devant appelé Saint-Privat, et d'avoir exigé une somme de six cents livres, tandis que les seuls matériaux lui procuraient un bénéfice assez considérable. » Pour confondre les délateurs, Bonnel déclara que, sur les six cents livres accordées, il en pourrait avoir cinq cents de quittes, mais qu'il en faisait remise à la Nation. » Rebeyrolles est dénoncé pour cumul d'emplois.
Le 2 mai 1794, « le citoyen Rebeyrolles, officier municipal, demande la parole pour se justifier ; il fait une longue énumération des charges qu'il a occupées depuis i/t Révolution, s'est fort élevé contre les inculpations et a offert de prouver qu'elles sont une pure calomnie. Làdessus un membre observe que le citoyen Rebeyrolles^ ayant une place à l'hôpital militaire qui lui donne quinze cents livres d'appointements, il la fait occuper par un commis à qui il donne un salaire quelconque, et le même membre demande qu'il soit tenu de faire son option. »
Pauliac lui-même, commissaire pour la destruction des clochers du Valdonnez, accusé d'avoir vendu la ferrure d'une cloche à Lanuéjols, fut, après discussion^ dénoncé à Borie, qui le suspendit provisoirement de ses fonctions de juge au tribunal, pour avoir outrepassé son mandat dans l'exercice d'une mission confiée et avoir trop consulté ses intérêts dans cette circonstance. Dalzan enfin, tout zélé accusateur public qu'il fût, n'avait qu'à se bien tenir : on le lui fit bien voir, lors de l'évasion de onze prisonniers.
Le 29 janvier 1794, « après lecture d'un arrêté du représentant du peuple relatif à cette évasion, il fut demandé à l'accusateur public pour quelles raisons le jugement rendu contre Mijret, convaincu de correspondance avec les ennemis de la République, n'avait point sorti, depuis tant de temps, son exécution. Le citoyen Dalzan répondit d'abord qu'il avait appelé de ce jugement au ministre et qu'en attendant la réponse, il avait jugé de maintenir Muret en prison ; que celui-ci n'étant pas condamné à la déportation mais seulement à un bannissement perpétuel de la République, tout se résumait à lui donner la clef des champs et à le laisser retirer tranquillement dans la partie du globe qu'il se serait choisie.
«... Après une discussion très longue et très sérieuse, il fut délibéré qu'il serait écrit au citoyen ministre de l'intérieur, pour savoir si vraiment l'accusateur public avait réclamé auprès de lui contre le jugement du traître Muret.»
Après quoi plusieurs membres du comité de surveillance assurèrent que le fait de la réclamation était constant.
Quant à Châteauneuf-Randon, patriote, général, représentant du peuple et, en dépit de l'égalité, cidevant marquis, il avait bien des titres à l'affection des jacobins mendois. Mais, dans un conflit qu'il eut, avec le député Solon-Reynaud, le puissant proconsul dut lui aussi se défendre et publia un rapport. Qu'allait faire la Société populaire ?
« Le 18 avril 1794, un membre voulut qu'elle prît part à cet événement et s'occupât des moyens de le disculper. Un autre prétendit qu'on ne devait nullement s'immiscer dans cette affaire, par la raison que Châteauneuf, étant innocent, saurait bien trouver les moyens de prouver son innocence. Un troisième s'éleva avec force contre cette motion : il rappela les services multipliés et importants-
rendus à ce département; il demanda que la Société fît une. adresse, où l'on récapitulerait toutes les actions glorieuses, civiques, utiles, dont la Lozère avait été le .témoin et qui l'avaient préservée de tant de malheurs; il proposa de nommer des commissaires, pour la porter il la Convention nationale. »
Le tout fut adopté au pisd levé et une souscription produisit sur l'heure cent cinquante livres, dont cent furent versées immédiatement par le maire Bonnel. Puis, lorsque le 16 iioréal on lut à la Société une lettre de Châteauneuf-Randon, contenant l'envoi d'un imprimé, « qui marquait être une réponse aux inculpations faites au département de la Lozère et aux calomnies contre lui, cette lecture excita la joie la plus vive et la sensibilité de tous les assistants, qui se manifesta par des applaudissements soutenus pendant un long intervalle. » Ce frère-là n'était point suspect et on l'aimait de cœur.
La Société populaire, qui savait si bien surveiller, savait aussi commander ou conseiller d'un ton plus ou moins impérieux, avec un succès divers, suivant qu'elle abordait les services administratifs, la municipalité, le district, le département ou même la Convention.
Le i3 juin 1794, trois gendarmes du district de Marvejols arrivant à Mende furent mis en prison par le capitaine, « sous prétexte, dirent-ils, qu'ils avaient demandé leur prêt avec humeur. » Naturellement ils eurent recours à la Société populaire, où leur défenseur demanda « quç le citoyen capitaine fût invité à faire connaître les motifs qui l'avaient déterminé à infliger cette peine et à mettre ia Société à portée de se prononcer si elle devait ou non émettre
un vœu pour leur élargissement. » Beaucourt, blessé <le la démarche, répondit par une fin de non-recevoir, se référant au procès-verbal de l'affaire remis au général Lamarque.
Un membre intelligent demanda l'ordre du jour, <( motivé sur ce que les Sociétés populaires ne devaient pas s'immiscer dans la discipline militaire. » Mais tout le monde ne fut pas de cet avis. Comme la discussion commençait à s'échauffer, on proposa, pour y mettre fin, de faire au citoyen Beaucourt une invitation fraternelle de dire la cause de l'arrestation des trois gendarmes. Le représentant du peuple, Borie, appuya la motion. « Le citoyen Beaucourt, dit-il, ne peut pas se refuser à donner des explications ; car, s'il arrivait que d'autres militaires fussent vexés par leurs supérieurs, les Sociétés populaires doivent être leur appui. »
Devant tant d'instances, Beaucourt céda. « Le 24, dit-il, ces trois gendarmes sont venus chez moi, à 9 heures du soir, m'ont insulté gravement, m'ont porté le poing sur la figure, en menaçant de m'assassiner. J'ai fui, en appelant au secours. Des témoins accourus ont entendu les menaces et j'ai dressé mon procès-verbal. » Un assistant nia le fait et combattit Beaucourt. Le lendemain, la femme du capitaine rouvrit la discussion, en inculpant le secrétaire de n'avoir pas tout mis au procès-verbal de la séance ; « mais, comme elle s'échappa en mots durs, elle lut censurée. »
On fit motion sur motion; finalement la Société, qui s'était engagée dans une impasse, « décida: i*» que le citoyen Beaucourt serait provisoirement suspendu comme membre de la Société, jusqu'à ce qu'il se fût purgé de l'inculpation dirigée contre lui; 2**
que la dénonciation serait remise à qui de droite pour en poursuivre le jugement; 3° que la Sociétèattestait le civisme pur du citoyen Beaucourt.
.Les Jacobins furent encore moins heureux avecr l'enseignement primaire qu'avec la gendarmerie.
Le 3o avril 1794, « un membre fit la motion d'inviter les instituteurs des Jeunes gens à ne plus se servir, dans. leurs instructions, de livres qui tendaient à renouveler le fanatisme et la superstition. Cette motion fut adoptée et il fut arrêté de brûler les livres au pied de l'arbre de la Liberté. »
Mais, le 2 mai 1794, « le représentant du peuple dit?' que les institutrices n'avaient pas voulu déférer à l'invitation qui leur avait été faite de brûler leurs livres, en disant que la Société n'avait pas le droit, et que, quand les enfants entrèrent, on leur fit lire dans les livres an-^ ciens. Sur quoi la municipalité demeurerait invitée à les renvoyer. »
Le lendemain, 3 mai 1794, « le citoyen Domergue rendit compte de sa mission auprès des instituteurs. Ua membre fit la motion pour que les anciens instituteurs fussent remplacés dans leurs fonctions, à raison de leur incivisme et de leur attachement à leurs anciens modes d'instruction, trop contraires aux vrais principes de la morale et de la philosophie, qui forment les véritablesrépublicains. » 1-
Plus docile que ces « fanatiques », la municipalitése laissa mener au doigt et à l'œil.