Arch. Lozère, L 519. Comité de surveillance de Mende
et la rareté des espèces; parce que de tous côtés il vient de pauvres habitants de toutes les paroisses -circonvoisines. Précédemment les pauvres recevaient des secours considérables, principalement des ecclésiastiques, qui ne peuvent plus leur en donner; le nombre de ces pauvres a si fort augmenté qu'on est obligé de leur refuser même l'entrée de l'hôpital, -qu'ils sollicitent en foule. Il y avait aussi un bureau de M iséricor de, ^qui faisait de grandes charités surtout ,-aux malades et aux infirmes 1. »
Mais tous ces établissements de bienfaisance furent emportés par la tempête et la misère augmenta avec la Terreur. En janvier 1794, le peuple est continuellement aux trousses des officiers municipaux, pour réclamer du maïs, faute de blé. En février, l'hiver rigoureux continue et le chômage aussi avec la faim. Les boulangers cachent leur grain ou mêlent des fèves noires à la farine ou rognent sur le poids, pour se rattraper des pertes sur le crédit ou les assignats et faire honneur à leurs affaires. Ce n'est pas l'avis d'un orateur de la Société populaire, qui demande contre eux la confiscation des farines ou même la destruction du four. <( Et que les boulangers, s'écrie-t-il, n'aillenc pas invoquer la liberté en leur faveur, car elle n'est pas dans l'infralction aux lois naturelles ; qu'ils ne se
1. Arch. Lozère, L 190. Etat de^ revenus du clergé. « L'objet de cet établissement est d'assister les pauvres de Mende et du Chastel (succursale), vieux, infirmes, honteux et mariés. Ils sont divisés «n quatre catégories ; on donne aux uns du pain blanc seul, quatre livres : aux autres le pain his seul ; à dautres du pain et de la viande crue pour bouillons ou du bouillon, du pain et de la viande -cuite ; enfin des cl>emises, des linceuls, des couvertures et des «tofîes pour habits. — Les 1. 100 livres de revenu sont insuflisantes pour des dépenses, qui s'élèvent à 4.676 ou même à 5.906 livres ; deux filles se sont vouées au soin des pauvres sans aucun salaire. — « On doit cet hospice si utile à M. Cogoluenhes, ci-devant précenteur et chanoine de l'église cathédrale de cette ville, qui en a été l'administrateur pendant plus de trente ans, et 1 on peut assurer avec certitude que les trois quarts de ses revenus y ont été confondus, pour soutenir cette œuvre de bienfaisance. »
LA RÉVOLUTION EN LOZERE SqI
récrient pas sur la sévérité de ces peines, car alors, les prenant par le bras et les traînant à Tunis, je leur dirais en leur montrant un four : « Cette entrée, que vous voyez cimentée, ne le fut qu'après qu'un Turc, boulanger comme vous mais moins dur que vous, y eut été jeté vivant au milieu des flammes, et cependant ce n'était que sa troisième faute '. »
Tant d'éloquence ne chassa pas la faim, car voici la plainte que pousse un conseiller, le 4 germinal an II: « Citoyens, depuis quatre jours, nos frères malheureux n'ont reçu que quatre onces — cent trente grammes — de pain ; depuis quatre jours, l'épouse maudit l'instant où elle devint mère ; depuis quatre jours enfin le pauvre ne se nourrit que de ses larmes ! » Vraiment c'est grande pitié que de feuilleter ce registre de frimaire, nivôse et germinal an II, où l'on voit ces pauvres gens terrorisés se débattre entre la famine et l'apostasie 2.
Pour remédier à tant de misère, la Convention n'avait qu'un moyen, la Terreur, et le levier terrible pesa sur les agriculteurs et les commerçants, comme il avait pesé sur les fanatiques et les aristocrates : une loi fut votée, fixant un prix maxhnum pour chaque denrée et punissant de mort tout accapareur. Voter n'est pas trop difficile, exécuter l'est un peu plus. En voici une preuve.
Avant le maximum. (Délibérations municipales de La Canourgue, 21 février 1793'.
(( L'avare cupidité des cultivateurs est poussée à son comble : eux qui sont si favorisés de la Révolution par la suppression de la gabelle, de la dîme, des lods, censives,
1. Arcli. Lozère, h 321. Extrait d'un discours prononcé à la Société populaire le 19 février 1794.
2. Arch. coni. Mende, D. Délibération.s, frimaire-germinal an II.
champarts et autres droits ; eux, qui devraient être les premiers à soulager le peuple, sont les premiers à le fouler ; peu de blé au marché et prix exiorbitant ; la plupart des citoyens se voient à la veille de mourir de faim ; soixante-cinq à soixante-dix livres est le prix du septier, qui en valait dix-huit à vingt autrefois. »
Après le maximum. Comité de surveillance de La Canourgue, sextidi de la troisième décade de ventôse ah II).
« Aristocrates et égoïstes, les b...de paysans voudraient voir s'allumer parmi nous la guerre civile ; le peuple est déjà alarmé sur les subsistances ; plus nous userons de moyens de douceur à l'égard des cultivateurs, plus nous serons leurs dupes. » Le comité arrêta unanimement que dix ou quinze hommes de la commune des plus pauvres seraient répartis par le commandant de la garde nationale sur les récalcitrants les plus aisés de la campagne, qui Jusqu'à nouvel ordre seraient obligés de les entretenir U »
Ailleurs ce ne sont pas les propriétaires détenteurs que poursuit le comité de surveillance, mais bien les acheteurs ou les vendeurs. Le 20 germinal an II, deux paj'^sans de Chassagne c"^' de Ribennes), en quête de blé, finirent par en trouver un peu, après une quarantaine de kilomètres, à Soulages près d'Auroux. On leur en vendit huit « quartelières » pour quatrevingts livres. Arrivés au Tribe, le maire de St-Jeanla-Fouillouse les arrêta et confisqua le blé. Nos pay-;; sans portèrent plainte au comité de surveillance d'Auroux, qui distribua le blé aux pauvres et fit payer lès frais de garde aux deux malheureux.
Vers la même époque et aux mêmes lieux, un fait se passa dans les mêmes circonstances.
1. Arch. Lozère, L 50'i. Comité de surveillance de La Canourgue.
LA RÉVOLUTION EN LOZERE SqS
« Deux paysans de la commune des Laubies, déclara plus tard Jean Valentin, de St-Jean-la-Fouillouse, se rendirent chez moi et m'invitèrent, les larmes au yeux, à vouloir bien leur vendre un peu de blé, pour nourrir leurs familles, qui manquaient absolument de pain et •étaient réduites à la dernière misère. Touché de leur ■demande, je me déterminai à leur en vendre quatre quartelières à chacun, qu'ils me payèrent et emportèrent à leur col. Je leur donnai une bonne pièce de pain à chacun, pour les sustenter pendant leur route, tant ils avaient excité ma compassion.
« Ces deux malheureux furent arrêtés aux environs de la baraque de Beauregard par Roudil, membre du comité de surveillance de Saint-Jean, armé d'un fusil à deux coups. Il leur fit déposer le blé dans la baraque, le confisqua à son profit, sous prétexte que ces malheureux n'étaient pas munis d'un certificat à caution, et de suite, son fusil toujours armé, les conduisit chez moi avec un autre surveillant, qu'il recruta au Villaret. Interpellé de dire si j'avais vendu du blé à ces deux malheureux, je répondis affirmativement et, voyant que les deux surveillants me menaçaient de sévir contre moi, si je ne rendais à ces deux hommes le prix du blé vendu, je m'y déterminai de suite. Quant à Roudil, il mangea le blé sans le payer et sans la décision de la municipalité. »
C'est du moins l'accusation portée au comité de Langogne par le plaignant Valentin i.
. A Mende, c'est encore un vendeur qui est victime. Le maxiyiiuT)! d'une pièce de serge en toile était fixé à cent dix livres. Un pauvre tisserand, nommé Clavel, ■€n vendit une à Bécamel cent vingt-trois livres. Dénoncés au conseil municipal, ils avouèrent tous les 4eux.
1. Arch. Lozère, L 513. Comité «le surveillam-e de Langogne^ 49 phiv. an III.
5g4 LE GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE
« Bécamel, interpellé sur le prix qu'il avait voulu mettre à cette serge, répondit que c'était le maximum ; qu'à la vérité, Clavel lui en avait demandé cent vingt-trois livres et qu'il lui avait répondu qu'il la prenait , mais bien décidé à ne la payer qu'au maximum; on demanda de voir le livre d'achat du citoyen Bécamel et on trouva la pièce portée à cent dix livres, conformément à la taxe. » L'agent national conclut justement â la punition des deux; mais « unanimement le conseil délibéra qu'il n'y avait de coupable que le vendeur et le condamna à la confiscation de sa marchandise, seul objet que l'on pouvait réclamer de lui, à raison de sa grande misère ; quant à l'acheteur, ayant porté sur son journal cette pièce au maximum, « il n'était pas dans le cas de supporter aucune peine 1» !
Bécamel était riche, Clavel était pauvre; l'un était de la Société populaire, l'autre n'en était pas. Tous les efforts et tout l'arbitraire n'empêchèrent pas en Lozère le viaxim.um « d'être aux abois », comme on l'écrivait de Saint-Alban, et d'être bientôt aboli par la Convention.
Reclure des suspects et appliquer la loi du maximum, furent donc les grands soucis des comités de surveillance; celui de Langogne se signala par des violences, dont, les victimes se plaignirent après le 9 Thermidor devant le comité renouvelé. Pages, Durand armurier, Gauthier Barthélémy et Médoc, sachant que Mazaudier avait de l'huile à vendre, exigèrent chez lui, d'un ton impérieux, la vente de l'huile dans la journée. Durand se permit d'en vendre lui-même cinquante-deux livres. La femme Mazaudier eut beau protester qu'ils n^avaient pas le
1. Arch. com. Mende. Délibérations municipales, 12 prair an II,
LA RÉVOLUTION EN LOZERE SqS
droit de venir chez elle sans officier municipal et -qu'elle n'avait pas besoin d'eux, pour débiter sa marchandise, Durand lui dit de se retirer, si elle ne voulait pas tâter de la réclusion comme suspecte. Terrorisée, elle sortit et à son retour son fils lui remit trente-neuf livres quinze sous pour cinquante-deux livres d'huile.
Le même jour, deux paysans, Labilherie et Bertrand, conduisirent un veau chacun au marché. Médoc, Durand, Gauthier et Pages attachèrent les veaux au pied de l'arore de la Liberté, puis les firent égorger dans des maisons particulières et payèrent les paysansau prix du maximum avec l'huile de Mazaudier.^ D'autres paysans ardéchois, ayant essu5'^é le même traitement, ne se plaignirent pas aux officiers municipaux, « mais devant les menaces de prison, ils se retirèrent bien vite, résolus à ne plus rien porter au marché, tant qu'y régnerait le désordre et l'anarchie. »
Ce samedi de la rafle des veaux, les' surveillants mis en' goût allèrent dans une maison, où une cidbvant religieuse de Saint-Joseph, autorisée par la municipalité, avait déposé des hardes chez sa sœur. Deux garde-robes furent enlevés et portés dans la cour du district. « Une locataire fut violemment insultée par les surveillants, qui lui dirent que, dansmoins de huitaine, il y aurait plus de huit cents têtes coupées à Langogne et qu'ils voulaient dans ce même instant commencer par la sienne. » L'un cassa un bénitier d'un coup de pelle et prit une hache, pour éventrer l'armoire, mais il fut désarmé par les femities du quartier.
Dans une autre perquisition, chez Jeanne Chaze, ayant trouvé un vieux meuble à la grange : « C'est le coffre des assignats de son frère, dit Pages à Médoc ;
attache cette lille ; prends la hache, qui est à la grange, et coupe-lui la tête, » Médoc prend Jeanne Chaze, lui lie les bras derrière^le dos, la jette à terre devant la porte, face au sol, et lui met la hache sur le cou. La malheureuse s'évanouit, puis on lui délia les bras et on partit ; revepue à elle-même, elle alla traire les vaches ; mais Gauthier revint furieux, la prit par le bras, renvo3'a violemment vers la porte avec la jarre pleine de lait et la retint en prison jusqu'au lendemain soir.
Vers la même époque, dans l'hiver de 1794, Oddes, membre du comité révolutionnaire, à la tête de quarante soldats, frappa de nuit à la porte de Mialet, de Bessettes, commune de Chastanier, le fit lever, pour assister à des perquisitions, et lui dit avec colère : « Va ■de suite mettre la table chez toi et qu'il y ait de quoi manger^ car tu es un f... aristocrate, qu'il faut faire guillotiner. » La fête dura de sept heures à midi. <c Adieu, lui dit Oddes, en partant; sois tranquille, je te ferai payer; la nation est plus riche que toi. » L'autre naïvement se tranquillisa et, voyant plus tard son hôte à Langogne, il alla vers lui, pour avoir des nouvelles de la nation; ce fut peine perdue: Oddes ne le vit pas.
Mais l'exploit le plus odieux fut fait le jeudi de l'Ascension 1794. Durand, Pages et Médoc allèrent à la recherche du mobilier dans rabba3^e de Mercoire. Entrés dans la ferme, ils trouvèrent le bouvier Malaval. « C'est un coquin, dit Pages à ses collègues, il est prudent de l'attacher. » Ce qu'on fit, en lui liant les bras à un banc ; puis Pages déposa ses deux pistolets sur la table, prit une hache, la leva en l'air et dit : « Si tu bouges, tu es mort. — Tu peux faire •ce que tu voudras », répliqua tranquillement Mala-
val. Pendant que Pages gardait le bouvier, Durand •et Médoc perquisitionnèrent sans fruit.
Furieux, ils trouvèrent sur la terrasse l'ancienne domestique des religieuses, Claudine Fabre, âgée de quatre-vingt-dix ans. Ils la prirent par le bras et la menaient grand train, lorsque une autre femme, témoin de la scène, leur fit observer que cette vieille fille, vu son grand âge, ne pouvait monter les escaliers de front avec eux. Elle la prit et la conduisit à l'aise dans sa chambre. Là on lui demanda où les religieuses avaient caché leur mobilier. Peu satisfaits de ses réponses, les deux bandits pillèrent son armoire et la firent mettre à genoux. « Tu es perdue, si tu ne parles », dit l'un, en lui portant le tranchant ■de son sabre sur le col; l'autre lui mit sur le visage le canon de ses deux pistolets. « Vieille b..., vieille g..., crià-t-il, tu as assez vécu; tu vas mourir; fais ton acte de contrition. »
Cependant Pages, au rez-de-chaussée, avait délié Malaval, pour lui permettre de goûter un peu, avant •de partir pour Langogne. Le bouvier mangea un morceau chez le fermier, feignit d'attendre tranquillement son sort et profitant du moment où Pages rejoignit ses complices, s'enfuit à Grosfau, où il se cacha demi-heure chez un paysan; puis, à la vue des trois commissaires galopant vers le village, il changea de retraite, ayant toujours les limiers à ses trousses. « Feu sur lui ! » criait Durand à Pages, qui répondait : « Le pistolet ne prend pas. » Malaval, bientôt atteint, reçut un coup de sabre sur la tête et fut conduit chez sa mère.
« Tu nous l'as nié tout-à-l'heure, dirent les forcenés, le voilà maintenant; nous voulons lui couper la tête et le mettre en pièces devant toi. » Puis, après
598 LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTHDNNAIRE
réflexion, ils se décidèrent à l'emmener à Langogne; mais non loin du village, un notable les pria de le lui donner. « Tiens, dit l'un, tu ne le mèneras pas loin; je ne donnerais pas deux liards de sa vie.» Malaval fut bientôt remis, mais sa mère en eut pour plus de six mois de frayeur; quant à la vieille Claudine, elle s'alita le jour même et perdit la tête, répétant dans son délire : « Dimanche, ils doivent revenir! » Le dimanche, elle mourut '.
Enfin un mois plus tard, juin 1794, Pierre Roudil, gendarme en résidenre à Grandrieu, tomba près du village des Salles (c'^"' d'Auroux), sous les coups d'un déserteur, qu'il poursuivait dans les gorges boisées du Chapeauroux. La garde nationale d'Auroux alla chercher le cadavre et le déposa dans l'église du bourg. Le lendemain, 26 prairial, un détachement, aux ordres de deux surveillants et de deux municipaux de Langogne, arriva à Auroux en quête de l'assassin. La vue du cadavre sanglant alluma dans leur cœur la vengeance. « Il faut brûler les' meubles », dirent-ils. L'église fut aussitôt dévastée; ils enfoncèrent le tronc des offrandes, qui contenait beaucoup de numéraire" en sols, pièces de six et de trois deniers et des écus de^trois et de six livres et obligèrent ensuite cinq femmes de transporter processionnellement les tableaux sur la place. La femme du cordonnier Gauy et Toinette Paulet, vieille fille de soixante-dix ans, s'évanouirent en route ; loin de s'attendrir sur leur triste situation, ils les' traînèrent jusqu'au moment où elles eurent perdu' tout sentiment de vie. La femme du cordonnier fut bientôt remise ; mais Toinette Paulet traîna pendant
1. Areh. Lozère, L 013. Coiuilc de sur\'oillance de Langogne, passini.
un mois et vingt jours, sans pouvoir manger ni se remettre de l'agitation que la frayeur lui avait inspirée, et elle mourut deux mois après, des suites de cette insulte K »
Voilà quelques gestes odieux des terroristes de Langogne. Pour ceux de Villefort, en l'absence des registres du comité, une dénonciation nous livre quatre noms et quelques renseignements. La plainte portée à la municipalité, le i'*' messidor an III, par une vingtaine de citoyens dénonce comme terroristes :
« André;père et fils. Chas, ex-prêtre, et Génuer, son beaufrère, pour avoir prêché le carnage en pleine Société populaire, en disant : i" qu'il était bon d'instruire le peuple qu'il y avait des lois qui l'autorisaient à tomber sur des honnêtes citoyens, qui s'étaient soustraits à la persécution ; qu'il fallait se défaire d'eux à coups de fusil, de bâton et de pierre ; qu'il n'était pas plus fait d'égorger ces aristocrates que de tuer un chien et un chat enragé; 2° ils ont fait la motion de regarder comme suspects tous ceux qui parleraient des reclus autrement que pour les envoyer à la guillotine ; 3° d'avoir empêché la Société populaire de faire une adresse à la Convention, pour la féliciter de son énergie au sujet de la révolution du 9 Thermidor, disant qu'il n'était pas encore bien assuré que la Montagne eût le dessous ; que, pendant tout le règne de la Terreur, ils occupaient la tribune et ne cessaient de prêcher la loi agraire, en disant que l'intention de la Convention était de faire beaucoup de propriétaires et de partager aux patriotes indigents les biens des aristocrates ; Alexis Thibaud, pour avoir dit qu'il était montagnard ; enfin Génuer, l'abbé Chas et André fils ont dit plusieurs fois que Villefort devait être mené par la terreur et que, si
1. Arch. Lozère, I, 133. Pièces diverses, proclamation de Borie. » L 513. Comité de Langogne. 7 vent, an 111.
Arch. Evêché de Mende. Conférences de 1852, Auroux.
•on ne guillotinait pas, on ne parviendrait pas à faire quelque chose de ses habitants. »
Le conseil municipal, le même qu'avant Thermi- •dor, utilisant un arrêté du représentant Jean Debry, « après avoir pris d'autres renseignements et enfin d'après ses convictions particulières, fit désarmer, comme terroristes : Jean André fils, ci-devant secrétaire au district et en mérne temps membre du comité révolutionnaire, pour les griefs n° i, 2 et 3 de la dénonciation de la Société populaire ; André père, cidevant administrateur au directoire du district, pour propos et actions terroristes, abusant de sa charge pour « molester les aristocrates » ; Chas, ex-prétre, ■ci-devant membre du comité révolutionnaire, pour avoir applaudi publiquement aux massacres commis sous Robespierre,' pour avoir déclaré à l'assemblée populaire, même après le 9 Thermidor, que les habitants de Villefort ne pouvaient être gouvernés que parla terreur et pour avoir excité à violer les lois conservatrices des personnes et des propriétés, n'ayant à la bouche que le mot de guillotine; Génuer, administrateur du district, pour avoir prêché la loi agraire et la nécessité de la terreur pour Villefort, a3'ant abusé de sa charge, afin de violenter les opinions individuelles etc ; enfin Alexis Thibaud, serrurier, x:omme mouchard des terroristes. »
Le district, frappé dans un de ses membres, suspendit les opérations de la municipalité, lui repro- ■chant de s'être attaquée à un fonctionnaire supérieur ^t d'avoir méconnu la hiérarchie. La municipalité répondit fièrement : « Parce qu'un individu serait fonctionnaire public, faudrait-il qu'il fût exempt de désarmement, quoiqu'il eût participé par ses actions ou
LA RÉVOLUTION EN LOZERE 6oi
ses discours à la tyrannie exercée avant le 9 Thermidor ? Ce serait le bouleversement du gouvernement républicain et nous ne sommes plus au temps des privilèges. Le cit03-en Génuer est habitant de notre commune ; nous l'avons désarmé comme simple citoyen et non comme administrateur ; nous avons respecté ses fonctions, mais nous avons condamné le terrorisme, dont nous avons cru qu'il était partisan. »
La municipalité rappelait, en finissant, la pureté de ses intentions et la douceur de sa manière. « Ce n'est pas la vengeance ni l'animosité particulière qui ont dirigé nos démarches. Impassibles comme la loi, nous n'avons suivi que l'opinion publique et les sentiments de notre conscience. Qu'ils disent eux-mêmes si nous n'avons pas exécuté la loi avec douceur, en évitant l'éclat des visites domiciliaires, pour faire la visite de leurs armes. Chargés depuis près de trois ans du pesant fardeau des fonctions municipales, nous avons traversé le sentier couvert d'épines que nous avait ouvert la tyrannie décemvirale, et nos concitoyens ne se plaindront pas d'avoir été opprimés par nous K »
Génuer, à qui ses collègues du district avaient délivré un certificat « de justice et d'équité » pour ses fonctions d'administrateur, en appela au directoire départemental, qui suspendit provisoirement les poursuites contre lui. Le maire de Villefort, qui avait refusé aux inculpés une expédition légale des dénonciations, fut mandé aussi, pour fournir tous les rensei-
1. Arch. Lozère, L 365. District de Villefort, messiilor an 111.
» L 489. DélibérîitiGns municipales de Villefort,
1 messidor an 111.
Bulletin Lozère 188i. 111, p.. 484—189 et Arch. nat., Fiu 11 Lozère 2.
gnements nécessaires. Génuer fut destitué par Lozéran-Fressac.
D'une longue procédure du greffe du tribunal de Mende se détache la silhouette d'un maire terroriste de La Canourgue : Antoine Alcais, 60 ans, « cinq pieds trois pouces, cheveux gris, yeux roux, gros nez, bouche moyenne, visage plein et rouge, menton rond », aubergiste et chef du parti populaire, ami des pauvres qui le soutenaient, et dur aux aristocrates et aux prêtres réfractaires.
Pour l'élection du maire, Paradan était le candidat des bourgeois et Alcais le candidat du peuple. Il y eut des cabales ardentes, pour écarter certains électeurs. Paradan ayant été élu par acclamation, Alcais cria qu'il ne fallait pas nommer des aristocrates et protesta que l'élection devait se faire au scrutin secret: les deux partis en vinrent aux mains ; Quarante, qui présidait, fit arborer le drapeau rouge; l'assemblée fut dissoute et, le dimanche suivant, Alcais obtint la mairie convoitée.
« D'humeur presque toujours farouche, écrit le procureur de la commune au district, n'ayant en bouche que des propos menaçants, se disputant souvent avec ses collègues et avec les gendarmes, la vie avec lui était un véritable enfer. » Le désintéressement ne fut pas ^a vertu principale. Après des perquisitions à la cure de Salmon, pour mettre la main sur l'abbé Batifol, il en rapporta cinq ou six chars de bois, qu'il garda chez lui, et, quand en plein conseil on en lui fit des reproches, il dit une fois que c'était par bon ordre et une autre qu'il avait l'autorisation d'un adminitrateur du district.
Un soir, un homme du village de Lescure, nommé Touniou dit Boussugues, passait au Portai de
LA RÉVOLUTION EN LOZERE 6o3
La Canourgue avec deux chevaux, en se dirigeant vers le moulin de Malepeyre. « Cet individu est suspect d'emporter du blé, dit Alcais à deux hommes ; il faut le surveiller et le suivre. »
Arrivés à Malepeyre, Alcais et ses acolytes s'atta- ,l)lèrent avec Boussugues. Alcais lui demanda s'il ne portait point de lettres pour émigrés ou rélractaires et il ajouta: « Tu es suspect de voyager de nuit. » Boussugues aussitôt de vider ses poches et de sortir du numéraire et des assignats. Alcais dit alors qu'il ne faisait pas de différence entre l'argent monnayé et le papier; pour le prouver, il prit dans sa poche un écu de trois livres et le jeta à Boussugues, en lui disant de l'échanger pour trois livres en assignats, -ce que Boussugues fit.
« Si tu es bon républicain, lui dit alors Alcais, échange-moi en argent un assignat de cinquante livres. » Boussugues examina quelques instants et finalement dit à Alcais de prendre l'argent qu'il voudrait. « Non, répliqua l'autre, tu me le compteras toimême. » Un des buveurs prit alors l'argent et donna quarante-cinq livres à Alcais en échange de l'assignat ; puis Boussugues ajouta qu'il remettrait plus tard les cinq livres qui manquaient. Mais le lendemain, il alla se plaindre au conseil municipal et Alcais dut rendre le numéraire et reprendre son écu de trois francs.
Dans une recherche de suspects, Alcais arrêta Caplat de Pomeyrols et sa femme, qui s'étaient réfugiés chez leur parent Monestier, du Rauzas, guillotiné plus tard à Florac. De retour, il fit voir une montre en or, en'disant: « Voici la mienne ; ceux qui voudront en avoir, n'ont qu'à faire comme moi. » Mais, Caplat -ayant été acquitté, Alcais dut encore rendre la montre.
6o4 LE GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE
Pour la levée de 3oo.ooo hommes, en avril 1792, les communes où le recrutement souffrait des dificultés devaient payer les frais : indemnité de déplacement et nourriture de la force armée. Le commissaire du district de Marvejols taxa la commune de Salmon à 3.000 livres payables par intérim par Grousset, d^e Booz, dont la maison était le refuge de prêtres réfractaires. Or après le 9 Thermidor, Grousset se plaignit au représentant Olivier Gérente et Alcais fut nommé dans sa plainte.
(( Le 17 avril 1793, cent hommes armés de la ville de Marvejols, dont Bombernat était le commandant, enveloppèrent ma campagne, entrèrent dans ma maison et sans aucun prétexte me sommèrent de leur compter sur-lechamp mille écus (3. 000 francs) ; tout refus ou tout retard devait me coûter la vie ; je demandai grâce ; on se soûla de mon vin et j'en fus quitte pour 2.000 livres.
« Trois jours après, Alcais, maire de La Canourgue, vint avec quarante homms armés n — descente autorisée par le district de Marvejols, pour désarnier les personnes suspectes — ; « il n'y eut sorte d'outrages que je n'essuyai ; toutes les menaces me furent faites, mes lits furent coupés à coups de sabre et cet homme, qui était mon débiteur de 2.000 francs, emporta tous les papiers qu'il trouva, dans l'idée, je crois, d'enlever son obligation.
« Dans le mois suivant, ces hommes de Marvejols et de La Canourgue enlevèrent les chevaux des cultivateurs, pour faire plus commodément leurs courses ; j'eux deux fois la visite de cette cavalerie ; après avoir fait rivière de mon vin, elle faisait litière de mon blé à ses chevaux.
« Après l'affaire de Charrier, mes ennemis, en possesion de ma maison, la pillent et y mettent le feu ; elle a été dévorée par les flammes. Celui qui commandait l'incendie était Gardés, du Mazel de Mort ; mais j'ai été toujours persuadé qu'Alcais le lui avait conseillé, parce que
p. L. MOXESTIER Député de la Lozère à la Convention
Abbé DEI.ON, La Rholutioii en Loihf. Musée de la Société des Lettres de l.i Lozère.
LA RÉVOLUTION EN LOZKRE 6o5
Gardés, allant à La Canouri^uc avec sa troupe, n'avait fait aucune menace et que ce ne fut qu'en revenant de La Canourgue qu'il ordonna l'incendie. Un meunier, touché de compassion à l'aspect de mon épouse obligée de fuir à pied avec trois enfants, dont le plus âge n'avait que six ans, lui offrit deux juments ; il fui maltraité, les juments, enlevées et n'ont pas été rendues. »
Dur pour les aristocrates, Alcais fut acharné contre les prêtres réfractaires. A cette poursuite il était vivement stimulé par un jacobin de plus haute envergure : voici la lettre qu'il reçut de Dalzan, le 7 octobre 1792, « l'an I de la République et de l'Egalité. »
« Je laissai dernièrement; citoyen frère, au curé de votre paroisse une réquisition de ma part, que je le chargeai de vous remettre, pour faire arrêter et conduire dans la maison de justice du tribunal criminel de Marvejols Cavalier, curé de Banassac, accusé du crime de conspiration contre la patrie...
(( Userait très important qu'il fût arrêté. S'il était jugé en présence du public, ce serait un très grand et très im— portant exemple dans le département, en faveur du patriotisme contre le fanatisme et l'aristocratie ; au lieu que s'il est jugé par contumace, c'est-à-dire par défaut, étant en fuite, cela ne donnera aucun exemple et ne fera aucune impression.
« Il faut donc, mon cher citoven frère, que vous fassiez,, avec ceux de vos collègues et de vos concitoyens qui sont bons patriotes, les plus grands ertorts et tout ce qu'il peut être possible de faire, pour arrêter cet homme ; il faut veiller et trotter nuit et jour jusqu'à y être parvenu. Je vous prie, citoven frère, de me répondre tout de suite ladessus.
« Dalzan »
(Jo6 LE GOUVERNEMENT REVOLUTIONNAIRE
Alcais, invité le 2() avril 1793 par Commeyras, maire de Saint-Saturnin, à lui prêter main forte pour faire la visite de plusieurs maisons suspectes, partit . de La Canoûrgue avec un détachement à 1 1 heures du soir. Après avoir fouillé quelques maisons inutilement, en passant au village de Tartaronne,on aperçut un homme qui fu3-ait ; « n'ayant pu l'arrêter, dit Alcais en son procès-verbal, ils trouvèrent dans un champ un sac, qu'il aima mieux livrer que sa personne ; ce sac, contenait une soutane, un surplis, un habit noir et du linge marqué B. C», initiales de Barthélémy Cavalier.
Dans un « Mémoire des prises faites par le citoyen Alcais étant toujours à la tête », le maire de La Canoûrgue énumère ses états de service de jacobin eï déclare « avoir été à la poursuite du rebelle curé de Banassac, n'a^^ant pu l'attraper ; avoir fait arrêter le 'citoyen Malaval, prêtre ; avoir été à la poursuite de Batifol, vicaire de Salmon, n'ayant pu l'attraper ; avoir fait arrêter le rebelle Causse, de Busses, prêtre réfractaire, dans un bois. »
Mais, au temps de la réaction thermidorienne, le maire jacobin fut arrêté à son tour.
Au nom du Peuple français « Olivier Gérante, considérant que le nommé Alcais père, officier municipal de La Canoûrgue, est accusé par la voix publique d'abus d'autorité, d'avoir été dans le temps de la Terreur un des principaux soutiens de ce système, d'avoir tenu des propos incendiaires à l'époque du i"" prairial et notamment d'avoir dit à de bons citoyens, •qui se réjouissaient du triomphe de la Convention, que <lans peu ils viendraient lui demander la vie à genoux • arrête qu'il est destitue de ses fonctions et sera mis sur-le- -<hamp en état d'arrestation.
« Mende, le 2? thermidor an III. »
Traduit devant le tribunal criminel, Alcais fut acquitté par le Jury '.
Des comités de surveillance, il n y a pas loin aux maisons de réclusion. Le directoire départemental n'en désigna d'abord que deux à Mende: l'Union et les Doctrinaires ; mais devant l'activité du comité de surveillance, qui « lança des mandats d'arrêt contre un nombre considérable d'individus de cette même ville », il vit l'insuffisance de ces deux locaux, pour recevoir les suspects, que les comités commençaient aussi à arrêter dans les autres districts, et, un mois après le vote de la loi du 17 septembre, il leur affecta en outre le couvent des Bénédictines de Marvejols, le monastère de Sainte-Marie à Langogne, les Pénitents -et les Miramiones de Saint-Chély et le couvent de Saint-Dominique au Malzieu.
A Mende, les prêtres du département étaient reclus au couvent des Ursulines ^aujourd'hui l'Adoration"; ; ceux de la ville, grâce à des certificats justes ou complaisants, furent généralement reclus chez eux. Les hommes et les femmes furent d'abord enfermées à r Union ; mais le 24 avril 1794, un arrêté de Borie transféra les hommes à la maison de Lescure, n° 2, rue de la République.
Quant aux enfants des reclus, ils furent laissés à leur famille, si elle avait donné des preuves de son . amour pour la Révolution et reçu un certificat de civisme ; sinon confiés à des patriotes, tout comme Louis XVII au cordonnier Simon. Et le sort de certains d'entr'eux, même laissés à leur mère, n'était guère plus enviable que celui du malheureux dauphin.