CHAPITRE XVI
Mission d'Olivier Gérente. Lozéran-Fressac ; désorganisation des municipalités ; « esprit public vacillant » ; rentrée des émigrés. — Conflit de Châteauneuf-Randon avec Olivier Gérente et Lozéran- Fressac. — Tribulations de Tarteronet de Dalzan.
— Destitution de l'administration centrale après le i8 Fructidor ; notes sur les nouveaux administrateurs; projet de proscription de Lapierre-Dalzan.
— Elections de l'an VI ; assemblées « scissioniiaires » à Mende, à Saint-Germain-de-Calberte et à Saint- Alban. — Réunion de conspirateurs royalistes à Sainte-Eulalie. — Elections de la garde nationale cassées; lettre de Guyot et Barrot au ministre de la police.
Le 9 Thermidor an II — 27 juillet 1794, la chute de Robespierre mit fin au régime de la Terreur ; mais « la Lozère, dit un rapport anonyme adressé au ministre de l'intérieur après le 18 Brumaire, ne se ressentit que fort tard des heureux effets de la fameuse journée, et, lorsque dans les autres départements tous les reclus avaient été mis en liberté, les maisons de réclusion étaient encore pleines dans celui-ci. Quelle
fut la cause de ce retard ? C'est que deux de ses députés faisaient tous leurs eftorts, pour détourner de lui l'œil bienfaisant de la justice, et que l'autre était trompé par ses collègues. Il fallut que chaque reclus écrivît ou fît écrire ses amis au comité de Sûreté générale, pour obtenir sa liberté.
« Restaient des abus à corriger; des représentants furent envoyés dans les départements ; celui-ci en fut longtemps privé, parce qu'un de ses députés, qui jusqu'alors n'avait jamais pfaru à la tribune de la Convention » — un autre rapport anon3'me nomme Châteauneuf-Randon — « y monta, pour déclarer que la Lozère n'avait pas besoin de délégués i. »
Enfin on envoya Olivier Gérente, député de la Drôme, et Chazal, député du Gard, qui prirent des mesures réparatrices : les condamnés pour crime de contre-révolution, les prévenus de troubles et de brigandages, sauf les émigrés, furent amnistiés, à condition de signer leur soumission aux lois de la république ; quelques autorités constituées, composées de terroristes, furent renouvelées et le directoire départemental fut composé de la façon suivante : Eymar de Jabrun, président, Bardet, Chevalier, Hermet, Pagézy, Paradan, Daudé-Lacoste, Lozéran de Fressac et Pierre Guj^ot, procureur général syndic. Mais le nouveau président ne resta pas longtemps en charge, car la loi du 5 complémentaire an III exclut de toute administration les parents et les alliés d'émigré.
Il fut remplacé par Lozéran de Fressac, sur qui nous avons des renseignements fournis au ministre de l'intérieur, le 19 ventôse an IV, par Servière, exconventionnel et commissaire du Directoire exécutif
1. Arch. nat., l'ibll Lozère 2. Les habitants de la Lozère au mi ministre de l'intérieur, 19 nivôse an VIII,
« Le citoyen Lozéran-Fressac, dit-il, était ancien militaire avant la Révolution. En 1789, il fut nommé commandant de la garde nationale ; en 1790, maire de sa commune, électeur, membre du conseil général de l'administration du département et juge de paix. En 1791, il fut appelé au directoire et après nommé à la première Assemblée Législative. De retour, il fut agent national de sa commune ; Olivier Gérentejle nomma à l'administration du département ; il fut électeur et président de la dernière assemblée électorale et contirgjé par la dite assemblée a la place qu'il occupe dans ce moment.
(( Telle est, Citoven ministre, la carrière qu'il a parcourue. « Je vais vous faire connaître la marche qu'il a tenue, les principes qu'il a développés et la réputation qu'il a. De tout temps, il a été reconnu pour un citoyen rempli de probité et honnête homme, riche, marié, sans enfants. On assure qu'il avait une grande influence dans l'administration qui vient d'être remplacée. Je n'en suis pas étonné, après les grandes connaissances qu'il a. aimant le travail et très assidu à ses occupations.
u Les ardents amis de la liberté l'ont regardé, jusqu'à son retour de l'Assemblée Législative, comme un chaud partisan de la Révolution : à l'époque du 9 Thermidor, il était en arrestation (mal à propos, je crois;. La députation de la Lozère, nous nous empressâmes de lui faire obtenir sa liberté ; du depuis, il a manifesté quelques petites vengeances, il a rompu avec ses meilleurs amis. Sa coterie n'est plus la même : la société qu'il fréquente à présent était des partisans de la réaction ; les patriotes qui ont resté, malgré les orages, fermes dans leurs croyances, ne vivent plus avec lui. Enfin on lui reproche d'avoir renvoyé de ses bureaux quatre pères de famille, excellents citoyens, et de les avoir remplacés par des parents d'émigrés ou par des jeunes gens de la réquisition.
« Je dois cependant vous dire, pour éclairer votre religion, que depuis mon installation il n'a manifesté.que
<Ies principes républicains. J'ignore si ma présence l'a fait prononcer de cette magnière (sic) ; depuis longtemps, il connaît ma façon de penser, l'attachement que j'ai au nouvel ordre de choses et le désir bien prononcé de faire exécuter les lois, punir ceux qui s'en écartent et de faire respecter le gouvernement et ceux qui sont à sa tète 1. »
Une pareille tâche allait être rude. « Servière est patriote, écrivait un patriote anonyme ; ses intentions sont bonnes ; avec des administrateurs républicains il ira bien ; mais ses moyens médiocres ne peuvent lutter contre ceux d'un président astucieux et instruit. » De plus un vent de réaction soufflait violemment en Lozère. On a déjà vu les représailles des « brigands » et l'on verra ci-après les troubles religieux. Quant à l'esprit public républicain, il était aux abois. La cocarde nationale était rejetée.
« Hier, 6 prairial an III — 25 mai 1795, raconte l'administrateur Bardet à ses collègues, revenant de chez moi sur la route du Pont-de-Montvert a Mende, Je rencontrai sur le bas de la cote de Bassy, à environ six cents toises du village de Saint-Etienne-du-Valdonnez, cinq individus vêtus à l'usage du pays. Les ayant abordés, ils m'ont adressé quelques paroles brusques et annonçant de l'humeur; ce qui m'aurait étrangement surpris, si je n'avais attribué le ton avec lequel ils me parlèrent à la grossièreté eî à la rusticité des habitants de ce pays.
« Les voyant tous sans cocarde, je leur ai demandé par quels motifs ils n'étaient pas dans l'usage d'en porter ; ce qui m'a plus spécialement déterminé de faire cette demande, c'est qu'un particulier, que j'avais rencontré à peu de distance, m'avait dit qu'on l'avait forcé à quitter la sienne au village de Saim-Eiienne. Ils m'ont répondu:
1. Arch. nat., Tib II T.oZ'TC 1 . Lettre dr- Servièro, 10 niv. an I\'.
« C'est f...; plus de nation, plus de cocarde! »; qu'au surplus ils voulaient savoir qui avait donné l'ordre d'en porter. Je leur répondis que la loi imposait ce devoir à tout Français ; alors ils me demandèrent de la leur faire voir; je les renvoyai à leur municipalité pour en prendre connaissance; je m'étendis a ce sujet d'une manière amicale, pour établir leur devoir et l'avantage que tout Français trouvait en exécutant la loi.
« Ces mêmes individus parurent recevoir avec plaisir mes instructions, me suivirent vers le susdit village, en me donnant dans leurs propos une entière confiance, au point que je me laissai entourer d'eux, sans éprouver aucune crainte, quoique, dans le principe, il m'eussent parlé brusquement et avec colère. Je fus. dupe de ma confiance.
« Au moment que nous allions aborder le village, l'un d'eux, qui était à ma droite, me saisit le fusil, que je portais pour la sûreté de ma personne, et me donna de l'autre main un rude coup à la figure, en même temps que d'autres me saisissaient au corps. Je fis alors un mouvement, pour me tirer de leurs mains et enlever moa fusil ; je réussis et, en me retirant des mains de ces furieux, je me trouvai dans une foule d'individus, femmes, enfants et plusieurs hommes, l'un desquels m'enleva mon chapeau, en signe de menace, parce qu'il y avait une cocarde nationale, me le jeta par terre et le foula aux pieds ; en même temps, deux des premiers et surtout celui qui m'avait saisi le fusil me faisaient des menaces et s'armaient de pierres, pour me les tirer dessus.
« Un individu, vêtu de noir, chercha à les retenir, sans y mettre tout le zèle que les circonstances exigeaient d'un bon citoyen qui voit la sûreté d'un voyageur compromise. On me donna mon chapeau et je repris mon chemin. Les mêmes hommes continuèrent leurs propos injurieux pour la cocarde nationale et me firent des menaces de se détacher de la foule, pour me courir sus ; mais ils furent bientôt intimidés par rnon arme. L'un d'eux me criait :
« Tu te souviendras, b... d'administrateur, que je suis déserteur et que je ne crains rien '. »
Il n'y avait pas qu^à Saint-Etienne qu'on méprisât les Couleurs nationales, puisque l'administration centrale se plaignit, le 23 pluviôse an IV, « que dans certains cantons des citoyens négligeaient de porter la cocarde tricolore, que d'autres bien plus coupables osaient insulter à ce signe éclatant et chéri de la liberté et poussaient le crime jusques à menacer les républicains qui mettaient leur gloire à le porter. »
Les arbres de la Liberté n'étaient pas en plus haute vénération : coupés un peu partout ou maudits pêlemêle avec les autres insignes de la Révolution.
Arbre de misère, Bonnet de galère, Drapeau de brigands, Tu )ie dureras pas longtemps '-.
Les autorités, après le renouvellement qu'en fit Olivier Gérente, étaient composées de royalistes, de paysans religieux ou de patriotes de 1789, dont la Terreur avait assagi le « patriotisme » ; mais en certains endroits, même avant le coup d'Etat du 18 Fructidor, il était très difficile d'avoir des agents nationaux, représentants du gouvernement près des municipalités.
« Je vous ai déjà plusieurs fois fait part, écrivait a Servière le comniissaire du canton de Châteauneuf-Randon, le 27 messidor an IV, de Timpossibilitc ou nous avons été jusques aujourd'hui de faire nommer des agents municipaux dans tes communes de Chaudeyrac et de Pierretiche ; ceux d'Arzenc et de Saint-Sauveur me témoignent assez