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Arch. Lozère, L i05 e Bulletin Lozère 1884. IH, p

Chùteauneuf-Ranclon, préfet des Alpe.s-Maritiuies sous le Consulat, fut exilé par Napoléon, pour son opposition à la création de TKnipire, et mourut à Epervans (S.-et-L.), en \Sîl .

« Le commissaiie du Pouvoir exécutif près le tribunaf criminel, mande Dalzan à Merlin, le 2 vendémiaire an VI^ écrivit, sans signer sa lettre, à Bénézech, ministre de l'intérieur, pour lui annoncer que tout allait fort mal en LjDzère par la connivence de l'administration centrale. Cette lettre fut transmise à André, député de la Lozère, et par celui-ci à l'administration centrale, qui la fit imprimer, en y ajoutant une note par laquelle elle annonçait que le vil délateur, auteur de cette lettre abominable, était connu, et elle fît répandre avec la plus grande profusion, dans tout le département, des exemplaires de cet imprimé, en faisant circuler également que Tarteron était l'auteur de cette lettre. Elle ne craignait pas d'être démentie par une déclaration contraire de la part de celui qui en était véritablement l'auteur, parce qu'il était mort six mois auparavant. I »

Si l'administration se trompait en attribuant cette lettre à Tarteron, elle ne se , trompait pas en le démasquant comme délateur, car, à Paris, on avait fini par reconnaître son écriture. Aussi le directeur de l'enregistrement dut-il fuir, le 2 messidor, devant le flot de colère qui montait. Dans la nuit, une troupe de royalistes chanta des vers malsonnants aux oreillesdu chansonnier officiel de la Révolution ; des pierres furent lancées à ses fenêtres et on afficha sur sa porte [11^6 boulevard du Palais de Justice') un placard, où figuraient un sabre, une potence et une tête de mort^ sous laquelle on avait écrit Mors tibi rerla. Pareille affiche fut apposée le lendemain à la porte d'un autre républicain, nommé Chazalette, et l'on disait dans le peuple : « Nous avons fait partir celui-là ; il faut les chasser tous jusqu'au dernier ! »

1. Arch. naf., F7 7IGÔ s. B1. LttU-c de Dalzaii à Merlin ; leUre de Boissicr, U Ihernàdor an V.

68o LA POLITIQUE SOUS LE DIRECTOIRE

Après le coup d'Etat du i8 Fructidor, Tarteron reprit ses fonctions de directeur de l'enregistrement; mais en l'an IX il dut quitter Mende pour toujours.

« Ce citoyen, écrit le préfet Jerphanion au ministre de l'intérieur, n'a cessé d'être le dénonciateur de ceux qui fixaient l'attention publique par leur moralité, qui excitaient la cupidité des Nivcleurs par leur fortune ; enfin il animait de son souffle impur les comités révolutionnaires, les Sociétés populaires et les sicaires obscurs de la Terreur... A l'instant où son changement fut connu, les citoyens (de Mende) manifestèrent spontanément une satisfaction qui donne la juste mesure de l'opinion sur son compte 1. »

Dalzan, le sanglant accusateur public, qui depuis le 9 Thermidorne signait guère plus que Delapierre, pour faire oublier un nom difficile à porter, trouva aussi un matin sous, sa porte, à Saint-Germain-de- Calberte, un billet le menaçant du sort d'un patriote qu'on venait d'assassiner et un mannequin pendu à un arbre de son jardin. Aussi se disposait-il à quitter la France, pour aller, suivant son expression, <• se transplanter en Amérique », lorsqu'il apprit les événements du iSJEjuctidor.

Les élections de l'an V (1797) avaient envoyé aux Anciens comme aux Cinq-Cents une forte majorité de modérés ou de royalistes. Les jacobins du Directoire et des deux Conseils voulurent se maintenir au pouvoir malgré la volonté nationale. Traçant la route à Bonaparte pour le 18 Brumaire, ils employèrent pour la première fois l'armée au coup d'Etat, et, renouvelant contre le Corps législatif le coup de la commune de Paris contre les Girondins, ils déportèrent cinquante-

1. Airh. i)at.,FiMI I . Lettres Je Jerplianion, lOiiiv.el 5i>rair. an IX.

LA RÉVOLUTION KN LOZERE 68 I

trois députés de l'opposition, parmi lesquels André, de la Lozère, et invalidèrent les élections dans quarante-neut départements. Chez nous, la journée terroriste n'abattit pas l'audace desroj^alistes. « AMende écrivait un anonyme, le 29 fructidor — 15 septembre 1797, « la garde nationale a été organisée par les émigrés ; un d'eux, nommé Borel, disait hier au citoyen Guyot, commissaire, que dans dix jours ils comptaient proclamer la roj^auté et qu'ils étaient venus pour cela K Au moment où c^s hommes pervers devaient paraître, on a fait partir une centaine d'hommes, dont la présence pouvait les gêner. Cette lâche perfidie de l'administration centrale a indigné tous les républicains '. »

Ceux-ci furent bientôt vengés, car le Directoire exécutif destitua l'administration par arrêté du 2 complémentaire an V, comme « suspecte d'incivisme et pour la sûreté de la république ». Au reste, il en fit autant pour quarante-huit autres départements. De plus, le 26 ventôse an VI — 1() mars 1798, le Directoire décerna un mandat d'arrêt contre Fressac, Vincens, juge au tribunal civil, et Brun père, homme de loi au Malzieu, « prévenus de provoquer et de diriger des réunions secrètes, où se tramaient des complots contre le gouvernement républicain. »

On produisit contre les accusés des témoins qu'un écrit royaliste de l'époque nomme « l'écume révolutionnaire » : l'un déclara qu'il avait ouïdire au chanoine Bessière, de Ste-Colombe-de-Peyre, que, lorsqu'il arrivait une loi contre les prêtres réfractaires, Lozéran s'appliquait de son mieux à l'adoucir ; un autre dit

1. Borel mourut prisonnier d'E(at à l'île d'Elbe, le 20 mai 1803. (Arch. Château de La Grange).

2. Arch. nat., FicIII Lozère 1. Lettre anonyme, 29 fructidor an V.

qu'aux élections de l'an V bon nombre d'électeursnon patriotes se rendaient successivement et en secret chez le président de l'administration et que, dans ces réunions nocturnes, on préparait les listes des candidats à la députâtion et aux fonctions administratives' ; un troisième affirma que Lozéran fra3^ait publiquement avec les émigrés Rivière, La Rochenégli, les frères Lescure, Corsac, Chapelain et les trois frères Borel, qui tous lui devaient leur radiation ; Tarteron enfin déposa que Lozéran avait dit de lui : « Que cet infâme ne reparaisse jamais devant moi ! »

Tout cela n'était pas bien grave, mais Lozéran- Fressac n'avait pas attendu la fin. N'ayant pas trouvé de preuves positives, on lui proposa l'ostracisme: «s'il voulait vendre sa maison de Mende et sortir du département, on abandonnerait la procédure ; Fressac, qui craignait qu'un jury de leurs créatures ne le sacrifiât à leurs fureurs, consentit à tout. »

La nouvelle administration centrale était composée de patriotes avérés. Pour plus amples renseignements, voici sur chacun d'eux le son de la cloche républicaine et celui de la cloche ro3'aliste.

Domergue-Beauregard, ancien capitaine de grenadiers et collègue de Lozéran-Fressac à la Législative, fut nommé président. « Choix fort bon, dit une note de Dalzan à Merlin ; réputation méritée de droiture et d'honnêteté ; propre à se concilier les gens à intentions républicaines. » Après le i8 Brumaire, le préfet Jerphanion parlera de « ses moj'ens violents et exaspérés », et sous l'empire, en 1807, une Statistique raornh du personnel dira de lui : « Partisan de la Révolution, très attaché au gouvernement actuel et à son auguste chef ; beaucoup de talents et beaucoup d'influence, en est digne sous tous les rapports. «

« Ce fut lui, dit par contre le rapport anonyme des Hahitants de la Lozère en l'an VIII, qui fit la motion, en pleine Société populaire, de transporter les reclus de la Lozère dans le Cantal et réciproquement ceux du Cantal dans la Lozère, afin de se délivrer, disait-il, des criailleries éternelles des parents de ces misérables <et de prévenir les évasions moins faciles à des étrangers. Ce fut lui encore qui inventa les abat-jour, sorte de machine avec laquelle on privait les maisons de réclusion de la lumière et de la circulation de l'air ; le féroce Borie lui en témoigna publiquement sa satisiaction. »

Lafont, ex-administrateur de Marvejols, était, d'après le même rapport, « le digne chef de la famille la plus immorale, la plus corrompue et la plus dangereuse du département. Ils étaient quatre frères, et la terreur qu'ils avaient su inspirer dans la commune de Marvejols, lieu de leur habitation, était telle qu'ils pouvaient tout entreprendre. Aussi l'aîné fit-il un trafic de biens nationaux; il les achetait à vil prix, parce que personne n'osait enchérir sur lui ; il les revendait ensuite avec bénéfice, affermant les biens fonds, exigeant qu'on le payât en espèces sonnantes et payant en assignats. » Voici par contre comment Châteauneuf-Randon et Barrot parlent de lui, le 25 germinal au VIII : « Le reproche qu'on lui fait de dureté dans le caractère pourrait bien n'être fondé que sur la haine que les factieux portent toujours à ceux qui ont assez de force pour les comprimer. »

Alla, ex-administrateur de Marvejols, est coté par Dalzan « très faible dé moyens » et le rapport anonyme, après avoir dit qu'il avait été « laquais d'un vieux garçon », ajoute qu'en 1793 il alla faire requisi-

tionner pour les volontaires chez le marquis de Brion. Celui-ci offrit six cents francs. « Ce n'est pas assez, dit Alla; il nous faut mille écus ou ta tête », et on lui compta les mille écus.

Servière fut maintenu commissaire du Directoire, mais il mourut à Mende, le i3 floréal an VII, — 2 mai 1799, après « deux jours d'une agonie désespérante », suivant la lettre d'un patriote au député Guyot. Il fut remplacé par Cade, ex-administrateur de Florac, sur qui tous les sons de cloche sont pleinements concordants.

« Originaire de l'Ardèche, dit le rapport anonyme, il ne marqua point dans la Révolution jusqu'au commencement de 1793. Mais, à l'époque du 2 juin de cette année, qui fut celle de la funeste révolte de Charrier, il marcha contre les rebelles. Vers la fin de la même année, il se rendit à Paris pour une affaire particulière ; à peine y futil arrivé que cet homme, étranger dansles rangs de§ patriotes, qui n'avait rempli aucune fonction publique, se hâta d'écrire a la Société populaire de Florac des lettres brûlantes du plus dévorant patriotisme. Si ce changement subit étonna beaucoup, on ne fut pas moins surpris, lorsqu'à son retour on le vit assidûment assiéger la tribune publique, n'y porter que des dénonciations, n'y proférer que des paroles de sang ; incarcérer, détruire, guillotiner était la substance de ses discours; il parcourait les cantons de son arrondissement non en simple missionnaire, mais comme revêtu de l'autorité d'une mission secrète.

« D'une voix de stentor, il disait dans ses discours : « Propriétaires, vos biens ne vous appartiennent pas,, mais au peuple, qui peutvous les réclamer à son gré; fonctionnaires, f... tout en arrestation ; vous n'avez pas besoin de preuves ; le sentiment de votre conscience vous suffit. » Il fut le bras droit de Boric pendant l'horrible mission ; atterré par le «j Thermidor, il accompagna Boric à Saint-Chély et ils y 1 passèrent une nuit à brûler des papiers. »

De son côté, Dalzan dit de lui :

« Il y a celui de Florac, dont le choix est mauvais. Ce n'est pas un patriote de 89 ; il avait^ au contraire, de l'accointance avec la prètraille mal disposée et l'aristocratie ; il ne devint patriote que lors du terrorisme. Ayant été à Paris dans ce temps-là, il en revint dans le système de Robespierre, et, depuis la réaction, il a des affinités et des liaisons avec des réacteurs et des réfractaires. » Bachery confirme brièvement tous ces renseignements dans sa lettre au Premier Consul ; « Jadis bras droit du robespierriste Borie, Cade a du talent, mais c''est un de ces hommes à tout vent de doctrine 1. »

Brolissoux, de Florac, avait été « an furieux démagogue et un éternel déclamateur de la Société populaire ». Leyris enfin était un étranger. Tels étaient les administrateurs nommés par les fructidoriens.

Dalzan, qui demanda vainement la place de commissaire près l'administration municipale de Florac, offrit aussitôt au directeur Merlin, l'auteur de la loi des suspects, ses lumières de jacobin proscripteur : c'était, suivant l'adage populaire, porter del'eau à la mer.

'( Il faut, dit-il, priver du droit de surfrage et d'éligibilité tous les citoyens qui n'auraient pas prêté le serment de haine à la royauté et d'amour ardent pour la République; il faut en priver jusques à l'expiration d'un intervalle de vingt ans, à compter de la conclusion de la paix générale, non seulement tous les parents d'émigré jusqu'au troisième degré, tous le^ proches parents des prêtres

i. Arcli. nat., Fib II LnztM-e 1. Lettre <lo Pachéiyau rrcniier Consul, î'i fructidi)ran VIII.

» l'ib II Lozère 2. Obsei\ ations sur lo choix des su-

jets iHiimnés par le Directoire exécutir (Dalzan à Merlin).

1^ Lettre de Valette à Guyut (mort de

Serviére). \1 iloréal an VII.

réfractaires, tous les ci-devant nobles et tous les membres des anciennes compagnies de robe et de finance, ainsi que des anciennes corporations monarchiques, chevaleresques et religieuses, mais encore ceux dont la conduite présente quelque acte d'opposition aux nouvelles lois ou à la Révolution ; tous ceux qui, ayant été mis en justice pour des délits contre-révolutionnaires, n'ont pas été acquittés par un jugement judiciaire et légal ; tous ceux qui ont été condamnés à des peines quelconques, même d'amende et d'emprisonnement en fait de police, pour des actes contraires à la Révolution ou aux lois, et tous ceux qui ont ■été mis en réclusion pour causes inciviques ou contrerévolutionnaires autres que le fédéralisme.

« Il faut que les citoyens aient le droit de s'assembler paisiblement et sans armes, en formant des sociétés, pour s'occuper des discussions politiques ; les Sociétés populaires sont l'aliment de la liberté et de l'égalité ; elles sont un feu vivifiant ; parce que le feu brûle, il ne faut pas renoncera la chaleur et à la clarté qu'il donne, il faut seulement aviser à se garantir d'être brûlé...

« Sans les fautes très graves que le fantôme du robespierrisme fit faire à la Convention nationale et qui ont ■€u des conséquences si funestes, nous n'aurions pas eu de réaction... Le peuple est prodigieusement las des tergiversations et de la variation continuelle des choses; cela fait perdre la confiance au gouvernement. J'avais informé le traître Carnot des machinations des mal intentionnés et des mauvaises dispositions des fonctionnaires publics. Il les fit instruire que je lui avais donné cette information ; ce fut par l'entremise de l'un des députés actuellement déportés et j'ai couru les plus grands risques d'être assassiné. Voilà à quoi m'a exposé mon attachement au but important de la Révolution, tandis que je me trouve Tuiné par les rachats et les payements des assignats 1 .,»

(1) Arch. 7iat., F7 71tij s IVi. Lettre do Dalz;in à Mei-liii, 2 vonde-

niiaire an VI.

» ,» m 5259. I.ettn- do Sorvière à l;i

l'olico. i;oiK'ralo, 4 frimaire an IV'.

Dalzan ne paraît pas avoir appris grand chose pendant les années terribles ; on ne put satisfaire son vaste appétit et l'on se contenta de remettre en vigueur les vieilles lois contre les prêtres et les émigrés. Traqués à nouveau comme en 179$, les prêtres furent hardiment défendus par les paysans, ainsi que le lecteur le verra au dernier chapitre. Quant aux émigrés rentrés, ils prirent bien des passeports pour la frontière, mais tous ne la franchirent pas ; les uns se cachèrent à Lyon et d'autres dans le département.

« Je ne dois pas vous laisser ignorer, écrit Servière à la Police générale, le 4 frimaire an VI — 24 novembre 1797, la marche que les vrais émigrés ont adoptée, pour se faire mettre par le gouvernement sous la surveillance de leur canton. Ils achètent à prix d'argent des certificats d'infirmité, que quelques officiers de santé complaisants et peu délicats leur délivrent, portant qu'ils sont dans un état à ne pouvoir voyager ; ils surprennent le visa des administrateurs et vous le transmettent ensuite. »

Cependant les élections de l'an VI approchaient ; tous, royalistes et patriotes, se préparèrent à la bataille ardente. Le rapport de la commission électorale signale, en bon style « patriote », la tactique des royalistes dans le choix de leurs candidats : u Ici, des hommes pourris d'aristocratie ; là, des rebelles et des chefs les plus marquants de la horde de Charrier ; dans un autre canton, des patriotes modérés et nuls, qu'ils étaient assurés de diriger à leur gré ; dans certains même, des patriotes mélangés avec des royalistes, pour se préparer une première entrée dans les fonctions publiques ' . »

1. Arch. nat., C 532. Procès-veilnil de l'élection de la Lozère jiuur les Cinq-Cents (an VI).

Les troubles commencèrent aux assemblées primaires. Les royalistes, qui avaient appris à leurs dépens et à l'école de leurs adversaires le secret de faire des élections, ne s'arrêtèrent pas à une illégalité près, pour inscrire des partisans que la loi excluait, tandis que cette même loi était candidement invoquée par les soutiens d'un régime qui ne comptait plus ses coups d'Etat. Etonnés de trouver devant eux des adversaires résolus et plus forts, les républicains formèrent, en plusieurs endroits, des assemblées « scissionnaires ».

Voici de source patriote quelques renseignements sûr ce qui se passa à Mende, le 2 germinal.

« Dans nos assemblées primaires, écrit le commissaire Beaujean au ministre de la police, les fidèles agents de la royauté et les bons amis des prêtres rebelles avaient tout employé, pour élever aux fonctions publiques des individus notoirement reconnus pour ennemis de la libejlé. L'argent, l'intrigue, les violations de la Constitution, ks infractions aux lois, tout leur paraissait devoir être impunément employé pour arriver à leur but. Mais les républicains, sans égard a leur nombre, ont tout sacrifié à leur tour pour le triomphe de la république. S'ils demandaient l'exécution de la loi, leur voix était étouffée ; s'ils persistaient, on les traitait de terroristes ; ils étaient menacés, et, pour ne pas devenir complices des menées criminelles des ennemis du gouvernement républicain, ils ont fait scission et se sont réfugiés dans une enceinte séparée, où la Constitution et les lois ne trouvassent que de zélés défenseurs. Cet acte énergique a fortement étonné les cqnspirateurs royaux et dans leur rage ils ont tout osé pour prévenir leur chute.

« C'est alors, citoyen ministre, qu'on les a vus se précipiter hors la salle désignée pour la tenue des assemblées primaires et parcourir les rues, en proférant avec furie les cris séditieux de guerre « A bas les terroristes ! mort

aux buveurs de sang! » et porter la sédition à un tel point que la moindre rixe eût inévitablement embrasé la commune du mouvement le plus funeste. »

Beaujean ne dit pas tout sur les motifs de la scission. « A Mende, dit le rapport anonyme, les exclusifs, lorsqu'ils virent qu'ils ne pouvaient s'emparer du bureau, firent eux-mêmes élever occasion de déclarer qu'ils étaient opprimés et conséquemment de s'assembler séparément '. »

A Saint-Germain-de-Calberte, discussions, injures et voies de fait pendant trois jours. Le piésident Sommer requit une garde de dix hommes, pour assurer la tranquillité autour de l'assemblée; mais il dut la renvoyer devant les menaces que firent plusieurs citoyens de s'armer, pour la repousser; il suspendit alors les opérations et demanda un détachement, pour protéger le scrutin -.

A Saint-Alban, un patriote fit observer que deux membres du bureau devaient en être exclus comme parents d'émigrés ; qu'au reste il n'y avait pas lieu de faire voter sur une question déjà tranchée par le Directoire. Vincens, qui présidait, persista à la mettre aux voix ; mais les patriotes se retirèrent alors au fond de la salle, pour ne pas prendre part à cette délibération ; puis, sur l'intention manifestée par le beau-père de Vincens, Atrazic-Lapeyrouse, de rester scrutateur quand même, ils quittèrent la chapelle des Pénitents blancs et allèrent à la mairie procéder à un autre scrutin.

1. Arch. nat., l'ib II Lozère 1. Les Habitants de la Lozère au ministre de i'init'rieur.

Arch. com. Monde. Registre de corres|)ondance de Beaujean,

17 germinal an VI.

'2. Bulletin Lozère 1884. IV, p. 20).

La lutte se poursuivit huit Jours plus tard à l'assemblée communale, où le président patriote, pris de vin, s'oublia jusqu'à frapper un jeune royaliste, qui s'obstinait à réclamer la parole, pour répondre aux injures qu'on lui adressait. Un citoyen s'écria : « Je proteste, au nom de l'assemblée, qu'on va se retirer, pour former une réunion moins orageuse. » Mais les quatre Mathieu, père et fils, barrèrent la porte, saisirent Vincens au collet, en lui disant : « B..., J... F..., tu ne sortiras pas », et ils faisaient mine de lui lancer l'urne au travers du visage. Les citoyens sortirent pourtant en grande partie et il ne resta dans la salle que les Mathieu avec une quinzaine de leurs partisans, qui, en moins de demi-heure, finirent l'élection.

Les autres se réunirent dans la salle basse de la maison commune et procédèrent à l'élection du bureau définitif. Un membre alors se leva, pour exiger le serment préalable de haine à la royauté et à l'anarchie. « Ceux que vous choisirez, dit-il, doivent assurer le maintien et l'exécution des lois ; ils ont besoin d'être animés d'un patriotisme pur et ardent, qui se soit également soutenu depuis le commencement de la Révolution. De vrais républicains ne doivent pas craindre de jurer leur haine pour les tyrans, les rois et les anarchistes, et leur amour pour une constitution qui les a délivrés pour toujours de l'oppression des nobles et du clergé et leur assure à jamais l'exemption des corvées et de tous droits féodaux. » Sur soixante-quinze citoyens, il y eut cinquante-cinq votants K

L'asselnblée électorale du département eut lieu à Mende, le 27 germinal. « Les élus des assemblés mè-

1. Arch. Lozère. L 117. Assemblée primaire de St-Alban, 2 — 10 germinal an VI.

LA RÉVOLUTION EN LOZERE 69 f

res, dit le rapport anonyme, en furent écartés avec des hurlements qui annonçaient plutôt une assemblée de loups qu'une assemblée d'électeurs. » Une lettre de Servière nous apprend qu'elle était « composée de vrais républicains et que presque tous les commissaires de canton, nommés par le gouvernement en remplacement des anciens, en étaient membres. » Elle maintint à la tête du département les administrateurs choisis par le Directoire et envoya aux Cinq-Cents Guyot, l'ancien président du tribunal criminel '.

Pourtant les royalistes ne perdirent pas cœur et Servière écrivait au ministre de l'intérieur, le 1 1 prairial, deux mois après les élections :

«1 Nos royalistes ont des émissaires a Paris, qui intriguent avec force ; il est prétendu même qu'ils ont des protecteurs puissants et un libre accès d-ans vos bureaux. S'il faut les croire, bientôt les fonctionnaires publics vont être frappés de destitution; déjà les ennemis de la chose publique relèvent audacieusement la tête et leur eft'ronterie semble annoncer la réussite de leurs projets. »

t. Arch. nat., C 532. IM-ocès-verbal de l'élection delà Lozère pour les CiiKj-Cfiits laii VI). Après le coup d'Elat du 18 Brumaire, le député (iuyot redevint président du tiùbunal criminel par nomination du Premier Consul.

« A peine arrivé dans cette commune, écrit Jcrphaniftn le 15 nivô.se an IX, il se hâta de .se rendre dans les cafés et cai)arels, lieux qu'il fréciuc te exclusivement, lorsque les inlirmités dont il est atteint lui en. laissent la possibilité. Là. il tint les propos les plus séditieux : « Le Premier Consul était un usurpateur ; il se félicitait de ce que, i)ar sa place, il n'avait aucun rapport direct avec un semblable gouvernement. »

« Il racontait avec complaisance là conduite qu'il tint au ISPrumaire. « J'étais épuisé de crier « Hors la loi !» et, si meseoUénues n'eussent été des âches, Bonaparte eût vécu. » Depuis lois il n'a cessé, par des propos tenus publiquemiMit, dechercher à atténuer la force morale dont le V'onvernement doit être investi i;! de meconnaitre en moi celui qui dans ce déparlemenla l'honneur de le repréS'-nter. « Dernièrement encore, à un diner, le 28 dernier, cet inditrne fonctionnaire a (lualilié de tyrannie le gouvernement actuel, s'est vanté d'avoir colleté le Premier Consul et qu'il l'eii'étoulïé, si lui ne 1 eut dégagé. Ayant chanté unechanson prétendue patrioti([ue, un (ionvive dit ; (( Je vais enchanter une des Tuileries. » Le président répondit d'un ton de forcené : " Je déteste plus les Tuileries que Versailles ! »

(Arch. nat., Fib II. Jt.rphanion à Ghaptal, ministre de l'intérieur),-

La Vendée était une seconde fois en armes et la Lozère essaya de lui faire passer du secours. Il 3^ eut •dans ce but à Sainte-Eulalie, village perdu sur la Margeride, une réunion, qu'il faut laisser conter à l'abbé de Siran, qui en fit partie.

« Là, dit-il, devaient se trouver plus de cinquante émissaires de divers cantons, pourconcerter cetteentreprise. Ce qui m'en plaisait le plus, c'était l'espoir que je concevais de voir par là Lyon et les environs débarrassés de ces pillards qui déshonoraient le parti, auquel ils se disaient attachés, par l'arrestation des diligences et la contriBution à laquelle ils mettaient tout ce qui s'y trouvait, enviais pirates...

(( Nous nous rendîmes à Sainte-Eulalie en deux bandes, au nombre de dix à douze, partis de Lyon ou pris en chemin, non sans avoir beaucoup soiifîert et couru des dangers en route, retardés par le mauvais temps. Nous n'acrivâmes que le lendemain du jour donné et cependant il n'y avait en'core aucun de ceux de l'Ardèche. Ils parurent enfin au bout de quelques heures, en même nombre à peu près que nous, mais en armes. Trois seulement, que j'avais vus déjà à Lyon, se trouvèrent être de ma connaissance.

«L'on mourait de faim et celui qui s'était chargé d'aller un jour à l'avance pourvoir à ce que cinquante personnes ne prissent pas, au dépourvu le cabaretier d'un mauvais village fut le dernier qui parut. Fort heureusement il n'y en eut pas la moitié et l'on se divisa quelques croûtes. Ji'jurius vanter non audil vt-rba libenter; chacun ne parlait que de repartir et pas un mot n'avait été dit encore au sujet d'une convocation aussi mal concertée. L'on entra cependant enfin dans une grange, où l'on se jeta sur le foin, en criant tumultueusement: d Faisons vite, car quelque troupe plus forte que la nôtre pourrait bien venir nous gober ici, notre rassemblement faisant déjà sensation dans le villase. »

LA RÉVOLUTION EN LOZERE ÔqS

« Ainsi pressé, le meneur prit donc la parole, pour demander à chacun combien d'hommes il se faisait fort de conduire, sous une quinzaine de jours, au même lieu, armés et équipés pour se mettre en route. Le recensement n'en donna guère que trois mille, dont l'on convint, pour n'être pas trompé, de retrancher un tiers. Ce corps parut insuffisant pour percer jusqu'en Vendée. Mais ayant été observé que ceux qui manquaient étaient ceuxlà précisément qui disposaient véritablement de leurs contrées, l'on conclut à se rassembler, lorsqu'ils auraient fait donner parole sûre de venir, et l'on se sépara aussitôt par pelotons, pour suivre différentes routes.

« Telle fut à la lettre la formation, tel fut le résultat de ce grand congrès, auquel, dans mes vives plaintes sur cette extravagance à son promoteur, j'appliquai la fable de la montagne en grand travail. Je ne fus pas le seul qui, à la vue d'une pareille folie, dont la dépense inutile et ruineuse pour plusieurs, quoique modique pour chacun, était le moindre inconvénient, en tançai d'importance l'instigateur. Presque tous ceux du Vivarais, dont était un noble châtelain qui fut massacré bientôt après dans une foire du côté de Largentière, lui reprochèrent aussi vivement de les avoir mis en évidence et qu'ils en seraient les victimes 1... »

Les roj'^alistes lozériens furent plus heureux dans l'organisation des gardes nationales, destinées à remplacer les troupes de ligne, que réclamait la frontière envahie: c'était en 1799, l'époque des succès de l'archiduc Charles sur le Rhin et de Souvarof en Italie. Pour la foi du lecteur, il vaut mieux laisser les députés patriotes, Guyot et Barrot, raconter naïvement au ministre de la police générale les manœuvres des patriotes aux abois.'

t. Ari;h. Evèché de Mciide. Lettre de l'abbé de Siraii a hairut. Al)rés ia Révolulio , Siraii se retira à Thines (Ardéclie) «J m uru(. en 1811) cliez son frère, à Montpellier.

« On venait, écrivent-ils le 11 fructidor an VII, de retirer le peu de forces avec lesquelles l'administration centrale avait contenu les rovalistes depuis un an. Livrée à sa seule énergie dans les moments les plus critiques, elle voulut essayer de s'entourer d'une force républicaine par le moyen de l'organisation de la garde nationale ; elle espérait diriger cette organisation et trouver par là le moyen de mettre les armes aux mains des bons républicains. Mais le parti contre-révolutionnaire fut beaucoup plus audacieux qu'elle ne l'avait pensé: il s'empara de toutes les élections et mit entièrement à sa dévotion la garde nationale. Dès lors il n'y avait plus à balancer: il fallait que l'administration centrale anéantît son propre ouvrage ou qu'elle le laissât opérer la contrerévolution sous ses yeux.

« La loi qui à la même époque ordonna l'organisation de la garde nationale lui en fournit heureusement un prétexte suffisant. C'est en vertu d'un arrêté de l'administrât on que la garde nationale avait été organisée ; or elle devait l'être en exécution de la loi. Il n'en fallait pas davantage, pour autoriser l'administration à suspendre une organisation qui lui était propre. Elle le fit et dès lors les royalistes de la Lozère n'ont pas pu agir de concert avec ceux de la Haute-Garonne, du Gers etc.. Les colonnes mobiles, avec lesquelles l'administration centrale a remplacé la garde nationale, les ont contenus.

« Cependant l'administration centrale soumit son arrêté a votre approbation ; on assure que les royalistes l'ont attaqué pour quelque vice de forme. Les autorités constituées attendaient votre réponse avec une impatience mêlée d'inquiétude : le moindre retard pouvait faire concevoir aux malveillants l'espoir d'être soutenus par le gouvernement et redoubler leur audace. La députation n'a cessé de vous faire à cet égard les instances les plus pressantes, et cependant, citoyen ministre, ce n'est qu'après le délai de plus d'un mois que l'administration

LA RÉVOLUTION EN LOZERE 6g9

centrale a reçu une réponse sur cet objet et encore se borne-t-elle à demander les procès-verbaux de Florac. n

Barrot et Guyot avaient raison de parler « d'impatience mêlée d'inquiétude » ; Cade leur écrivait en effet, dans une lettre désespérée, de parer à tout, soit aux Cinq-Cents, soit aux Anciens, soit auprès des ministres :

X Si l'arrêté de Tadministration n'est pas approuvé, disait-il, c'en est fait des patriotes en Lozère ; il ne leur reste qu'a s'armer isolément et à combattre pour vendre chèrement leur vie. Déjà on se flattait que, sitôt que les officiers de le garde nationale seraient installés, on mènerait les terroristes haut la main ; qu'il était honteux que les premières places fussent occupées par des hri-^ ga.nds\ que les prêtres n'auraient plus rien à craindre du département.,. Voyez, mes amis, de faire tout ce qui dépend de vous, pour que ces mesures soient approuvées ou du moins pas désapprouvées. Nous ne nous sommes pas dissimulé que nous avons beaucoup pris sur nous '. »

L'arrêté fut enfin confirmé. L'audace des roj'^alistes était la même qu'avant le i8 Fructidor; mais, pas plus qu'alors, la fortune ne la voulut seconder ; car, si le i8 Brumaire allait, suivant le calembour du moment, '/f^/)ar/-a.';.ser la France de Barras et de son régime, il ajournait aussi à quinze ans les espéranceâ de la royauté.

1. Arch. liât., F7 7592. Arrêté de l'administration ce fraie suspe (lant les officier- de la garde nationale.

» Letire de Cade à Guyot et à Ba rot,

23 messidor an \'II.

j> Letire de Guyot et Barrot à la Po-

lice générale, 11 frimaire an VIII.

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