Arcli. coin. Monde I). D.lib jrations, 23 vontose an IIJ
qui en ferait lademande. Passant outre à toute formalité, un attroupement se porta dans la nuit du 22 au 23, à Saint-Chély, vers l'église des Cordeliers, où étaient déposées les cloches, et, brisant fers et fenêtres, en enleva plusieurs appartenant à diverses paroisses. Les femmes de Saint-Pierre-le-Vieux avaient passé la nuit sur pied dans Tattente de l'événement ; quand elles virent enfin la cloche dans le village, « elles la couvrirent de leurs baisers '. »
Sorties de réclusion, les cloches ne chantaient pas encoi^e dans leur cage aérienne ; les prêtres n'officiaient pas non plus dans les églises; mais, quittant leurs souterrains, ils parurent enfin librement en public. « On les regarde, écrit Valantin en ses méiuoires, comme des ressuscites et des confesseurs de la foi» Les dangers .qu'ils ont courus, les maux qu'ils ont soufferts intéressent en leur faveur les âmes honnêtes. »
Les représentants Olivier Gérente. de la Drômc, et Chazal, du Gard, leur adressèrent des proclamations d'un style tout nouveau : « Ministres du culte, disaientils le 19 thermidor an III — 6 août 1790, l'influence que' votre ministère vous donne sur vos concitoyens vous fait un devoir de leur montrer l'exemple. 11 s'agit simplement de déclarer au greffe de votre municipalité que vous êtes soumis aux lois de la république. » Et le i*"^ fructidor, Gérente arrêtait que tous les citoj^ens connus sous le nom de prêtres, qui avaient été mis en liberté et s'étaient soumis purement et simplement aux lois de la république, rentreraient à l'instant en possession de leurs meubles ou, en cas de vente, en recevraient le prix.
1. Airh. Kv»;ché de Monde. Confér; de l8â-2, Sf-I»iorrc-le-Vieux.
742 RENAlSSANeK DU CULTE CATHOLIQUE
De son côté, Chazal donnait des arguments pour la soumission demandée : « La loi du 20 fructidor^ écrivait-il, qui l'exige sans réserve, ne porte pas l'ané-antissenient de la religion. Elle veut uniquement,ainsi que celle du 11 prairial, c,ue les ministres du culte, dans une république, soient républicains. « Rendez à César '^e qui est à César » ; César, que Jésus-Christ reconnaissait, était un tyran aussi lâche, aussi féroce que Robespierre, et ce tjran était païen *. »
Cette soumission fut une semence de division pour le clergé de la Lozère. « Les uns, dit Valantin, sont d'avis de la faire, pour ne pas laisser périr la religion, n'y trouvant au fond rien d'illicite; les autres offrent de la faire avec certaines restrictions, qu'ils jugent indispensables; les derniers la rejettent absolument.» En voici un de la seconde catégorie, dont la déclaration est remarquable de prudence et de fière dignité :
« Aujourd'hui, septième fructidor de l'an troisième de la République, a comparu Louis Etienne Fielval, prêtre de la commune de Florac, lequel a déclaré qu'il se propose d'exercer le ministère du culte connu sous le nom de culte catholique, apostolique et romain, le même qui était publiiQuement exercé en France avant 1789, dans l'étendue de cette commune, et a requis qu'il soit donné acte de sa soumission aux lois de la république, sous la réserve qu'elles ne porteront aucune atteinte aux lois de Dieu et de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, et qu'il n'aura aucune communication avec ceux qui ont adopté la Constitution civile du Clergé ni avec aucun ministre d'aucun autre culte ; laquelle déclaration a été reçue en ces termes, en exécution de l'arrêté du représentant du
1. Ai th. Lozère, L 125. Proclamation d'O. Gérento et de P.ChazaL
peuple, Olivier Gérente, et dont lui a été donné acte conformément a la loi du ii prairial dernier.
(i Fielval, prêtre insermenté 1. »
A Mende, une trentaine de prêtres demandèrent aussi acte de leur soumission aux lois de la république^ mais seulement après avoir considéré « que les lois garantissaient la liberté du culte et que, d'après la déclaration du gouvernement, la soumission ne portait que sur les objets civils ». Domergue, procureur de la commune, protestacontrecesconsidérantscomme illégaux ; mais la municipalité, moins hargneuse, ayant passé outre à sa protestation, il démissionna et eut le déplaisir de voir l'administration centrale approuver la municipalité -.
Enfin il y eut des curés qui dédaignèrent les formalités et les considérants.
« Quoique tous les prêtres de ce département, dénonce Placide Mathieu, juge de paix à St-Alban, aient fait leur soumission, à la vérité avec quelque restriction, il n'a jamais été possible d'y soumettre ceux de Saint-Alban. Ils chantent à haute voix impunément, dans les églises ci-devant paroissiales, des grand'messes et prêchent du matin au soir ; en quoi ils sont favorisés par la municipalité, qui les exhorte à continuer leur infraction aux lois, en leur promettant qu'elle paiera l'amende en pareil cas ï^.»-
On ne se gêna pas davantage ailleurs pour fêter le i5 août. « Hier, 28 courant, jour dit de Notre-Dame^ (vieux style), écrit Servière au ministre de la police générale, la messe fut célébrée à Bagnols par le prieur
1. Arch.com. Florac. Délibêralioris municipales,? fructidor an III*
2. Arch. com. Mende 1). Délibérations, 'J'.tiruct. et 17 vend, an IV'
3. Arcli.nat.. FI9 1011. Dénonciatiniide PlacideMathieu, U)l)runr an IV.
réfractaire ; il sortit à la fin, revêtu des ornements sacerdotaux, un aspérsoir à la main, autour de l'église, sans que personne ne lui dît rien. » Et le même écrit encore, le 2 fructidor, au ministre de l'intérieur:
« Dans plusieurs communes, la même cérémonie qu'à Bagnols a eu lieu, et, dans la moitié des campagnes, la messe s'est dite publiquement ; les administrations municipales qui sont organisées, les membres qui les composent n'osent rien dire, et la plus grande partie ne demanderaient pas mieux que d'être suspendus. Leur destitution serait prononcée, si on eût connu quelqu'un pour les remplacer... Les vexations, qu'ont éprouvées les anciens fonctionnaires publics avant mon arrivée, ont tellement alarmé les citoyens que personne ne veut accepter aucuneplace... Malgré la grande publicité que ces cérémonies ont eue^ on ne parviendra pas à avoir des témoins, pour les constater juridiquement 1. »
La loi du 3 brumaire an IV — 25 octobre 1795 rembrunit l'horizon et ramena les alarmes, en faisant revivre les lois de 1792 et de 1793 contre les prêtres sujets à la déportation ou à la réclusion.
« Nous voilà de nouveau, dit le Bourgeois de Mende-, sansculteetsans autels. Les églises sont refermées. Chaque fidèle manque où assiste, comme il peut, à la sainte messe, qu'on célèbre secrètement et sans foule dans quelques maisons particulières. Les campagnes jouissent cependant d'un peu plus de liberté, grâce à M. de Fressac, qui, quoique protestant, ferme les yeux et feint d'ignorer ce qui se passe sur cet article. »
A Mende, d'anciens terroristes, qui rongeaient leur frein, ne laissèrent pas de dénoncer les complaisances
1. Arch. nat., F7 3081 15» Servièrc au ministre de l'intérieur, 2 fructidor-an IV.
LA RÉVOLUTION EN LOZÎùRE 745-
de radniinistration. Semoncée de Paris par le Directoire, celle-ci présenta des ■ Obser Dations : «Nous nions, dit-elle, que les prêtres et surtout ceux de Mende fanatisent le peuple. Ils se sont constamment montrés modérés et tolérants ; ils ont prêché la paix, le pardon des injures, l'oubli des haines et de tout désir de vengeance. Le ci-devant prieur de Ribennes est le seul dont la conduite ait été dans le temps répréhensible ; on a fait une descente chez lui et il a été déféré à l'accusatejjr public. »
Et la « mouche » anonyme d'apprécier ainsi cette mesure et d'autres prises pour « sauver la face ».
« On lit bien une descente chcv. Estaniol, prieur de Ribennes, mais le secret fut si bien gardé qu'il fut prévenu deux jours à l'avance et qu'on trouva l'oiseau déniché et son repaire démeublé. On a dérisoirement désigné les Ursulines de Mende pour maison de réclusion aux prêtres, et, par des arrêtés multiples, on a permis à ceux q€ii l'ont demandé de rester dans leur domicile 1. On a présenté ces prêtres comme des citoyens paisibles et soumis aux lois, tandis qu'ils abusent de cette indulgence funeste, en disant la messe à quatre-vingts, cent et cent cinquante personnes. Dans Mende, elle se dit^ dans plus de vingt maisons et jusque dans une, dont le mur est mitoyen avec celle qu'habite le citoyen Servière, commissaire près le département.
« Comment le peuple, à qui l'on veut persuader que sa religion va refleurir, ne le croirait-il pas, quand il voit l'impunité de ses prêtres; quand il voit des fonctionnaires
1. < erlaiiis do ces prniros aviiieiil dioit à (inoliiiu's (''viirils d'iiuluaniti'. — Cf. Arch. com. Mcndo I>. Délibérations, bruni ;iire aii I\ .
Avis favorable est donné pour la péiiliun du cito.Nen VilltM. « prêtre de cette commune, ootofrénaire, vu ses infirmités et J .s .souffrances endurées dans sa précédente réclusion, soit à Mende soit au fort de Nîmes » ; du cit.oy(!n Uesfouds I)omini(iue, . prêtre de celte commune, sexagénaire, accablé d'iMlii-milcs, (pii lui .sont, survenues depuis lon.q^temps et notamment par une lonpue détention, .soit à Mende, .sf>it dans la citadelle de Nimes, où Horie le fit traduire, et vu en même temps l'état de .sa misère. »
publics, des citoyens éclairés, jadis athées, maintenant pieux comme des cénobites des premiers âges, ne pas manquer une messe et dévorer desyeux d'énormes missels? Comment croirait-il à la réclusion de ses prêtres, quand il voit la maison destinée à cet usage soumise à une adjudication ; quand il voit le seul prêtre qui s'y est renfermé, pour gagner les frais de son loyer, se promener audacieusement et braver les regards des patriotes indignés? 1 »
La loi du 14 frimaire an V rapporta celle du 3 brumaire an IV et les prêtres réfractaires purent de nouveau exercer librement leurculte. Le peuple 3' accourut avec avidité.
« Hier, écrit, le 29 frimaire, au Directoire exécutif le citoyen Rutteau, qui cumulait les fonctions de commandant et de délateur, hier les églises ont été ouvertes à Mende. La métropole n'a pas désempli de nuit ni de jour ; je ne sais si cette activité se continuera ; mais, quoique ce ne soit aujourd'hui ni f.ête ni dimanche, la foule ne laisse pas d'y être fort nombreuse. Le malheur est qu'aucun des ministres du culte ne s'est conformé à la loi du 7 vendémiaire sur l'exercice et la police extérieure du culte, ayant tous ajouté ou diminué à leur soumission. Je suis surpris que l'administration municipale ait pu prendre sur elle de recevoir de pareilles soumissions. Je dénonce toujours cette administration, parce qu'elle est toujours dénonçable 2. »
Un autre délateur, anonyme celui-là, comme il convient, fournit encore quelques détails intéressants au président du Directoire exécutif.
1. Cette maison était le monastère .les Ursulines, aujourd'hui, de l'Adoration.
2. Arch. nat., F7 71(35 s. Bî. Rutteau au Directoire exécutif, 29 frim. an V.
Mende, le 8 pluviôse an Y « Citoyen président, voici un nouveau traita ajouter au tableau alarmant des maux occasionnés par les prêtres réfractaires.
« Le citoyen Malaval, fils du receveur général du département, vient de se marier ; il n'a pu obtenir la bénédiction «uptiale qu'après s'être confessé, et l'absolution qu'après avoir promis de rendre les biens nationaux acquis par son .père, une fois qu'il en serait possesseur, à ceux qui lui seraient indiqués, et de faire passer le montant présumé des revenus perçus par son père à un nommé Martignac, ci-devant cordelier à Mendc et réfugié à Lyon, où il est trésorier des compagnons de Jéhu et de la boëte à recette," destinée aux prêtres réfractaires et aux émigrés, dont Lyon est inondé. Tous ces faits sont connus dans Mende, et le citoyen Lacoste fils, administrateurdu département, beaufrère de Malaval, les a racontés à quia voulu les entendre.
« Dans les campagnes, les prêtres déclament contre la République ; mais ceux qui se distinguent le plus dans cette lutte scandaleuse entre le fanatisme et la loi sont : "Gauthier, curé de Quézac, et Bouteille, curé d'Ispagnac. lisent été dénoncés à Servière, commissaire du Directoire exécutif ; mais ce dernier fait si peu de compte de tout cela qu'il encourage au contraire le culte réfractaire, en assistant aux grand'messes célébrées par des prêtres insoumis ; il y assiste quoique protestant, en sorte que les prêtres réfractaires en conçoivent une audace étonnante.
« Mais ce qui pervertit le plus l'esprit public, c'est la manière dont on se joue ici [de [la loi. On avait d'abord permis le culte dans toute sa publicité, c'est-à-dire avec ^and'messes, orgue etc. Quelque temps après, on défendit les grand'messes ; aujourd'hui, les grand'messes soni revenues et l'on dit publiquement que c'est du consentement du gouvernement. Où en sommes-nous donc et ou arriverons-nous?... Je suis vieux, infirme ; le tombeau s'ouvre sous mes pas ; mais mes enfants seront-ils encore
748 RENAISSANCE DU CULTE C:aTHOLIQUE
esclaves ? o doute affreux ! Daignez, citoyen Directeur^ daignez le dissiper et me garder le secret. » ...
Une lettre de Beauregard donne à Servière, sur un autre ton, de semblables détails.
Mende, le 3o prairial an VI « L'esprit public, citoyen, est toujours le même ; il règne une plus grande liberté dans le culte. Le 27 courant^ on célébra la Fête-Dieu dans l'enceinte de l'église cathédrale avec beaucoup de décence et autant de luxe qu'ils ont pu substituer. Dix-neuf ou vingt prêtres étaient habillés de neuf ; beaucoup d'enfants, vêtus en anges, pèlerins» grand-prêtre, escortaient le très Saint-Sacrement, et le tout était précédé par trois ou quatre bannières, qui annonçaient l'espèce des corps et métiers. Cela pourrait bien flairer la confrérie et la Constitution n'en souffre plus. Mais ces artisans ont cru sans doute pouvoir hasarder cela dans l'église, en présence des émigrés du canton et de leurs parents, qui sont, depuis leur retour, d'une dévotion exemplaire. Au reste le bruit avait couru la veille que quatre gentilshommes émigrés porteraient le dais, droit bien féodal appartenant à la maison des Morangié ; mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que quatre des plus vieux ecclésiastiques l'ont porté et le tout s'est terminé à la plus grande gloire de Dieu. « L'ex-abbé de Servières et l'ex-abbé de Borel furent, un de ces jours derniers, chez un nommé Claret, tailleur, acquéreur d'une maison nationale, appartenant à l'Eglise. Après lui avoir fait bien des compliments sur la manière dont il s'était arrangé dans son nouveau domicile, 1 abbé de Servières lui dit que cette maison lui appartenait et qu'il vînt chez lui, pour prendre des arrangements. Clarei y fut le Icudemain ; Tabbé lui dit, entre autres propos, qu'il avait acheté cette maisim avec du papier, qui n'avait jamais rien valu, et il lui fit l'offre de trois louis d'or, pour rembourser la somme de 3.600 livres, qu'il avait donnée en 1791..
Pierre Abbon BONNHL vie. gén. de Mende pei)dant la Révolution Evêque de \'iviers
Abbé l)l-:i,ON, La Rhvhilwn eu [.<>;,■
Tiers-Ordre de St-Doniiiiique à Mendc.
« Cet homme se récria fortement et lui dit qu'il n'avait rien à faire avec lui et que, s'il venait une loi qui lui ordonne de rendre sa maison, alors il obéirait. Je l'ai maintenu dans cette bonne opinion et il m'a dit que l'abbé de Borel ne lui avait rien dit ; mais il m'a observé que tous les voisins avaient témoigné la plus grande joie de la visite qu'il avait reçue et l'avaient berné, en lui observant qu'il faudrait bien que les gros rendent ce qu'ils ont acquis^ après que les petits auraient dû.
« La tranquillité la plus parfaite régne cependant dans tout le canton. Salut et fraternité '. »
Un mois plus tard, messidor an V, la paroisse de Rimeize fêtait la reconstruction de son église, écroulée de fond en comble, le i5 janvier 1791.
« Les tyrans impies ayant péri en grande partie par les mains de leurs propres complices, alors nous, Campredon, cure, après avoir resté trois ans caché dans les bois ou dans des caves secrètes, pratiquées par des Hdeles charitables, c]ui nous donnaient asile, quoiqu'il y eût peine de mort ct)ntre eux, j'ai pu approcher peu à peu de mon troupeau languissant et presque désespéré. Pendant assez longtemps nous célébrâmes l'oflRce divin dans des granges et des écuries. Mais, une tranquillité moins chancelante étant survenue, j'invitai mes fidèles brebis à reconstruire la maison du Seigneur : grands et petits y travaillèrent sans relâche, pendant plus de neuf mois ; après bien des dépenses,' des traverses et des ^ fatigue^, notre église fut bénie, le 16 juillet 1797, par M. Bonnel, vicaire général de la ville de Mende, en présence des confrères des environs et d'un grand concours de peuple, qui fit éclater sa joie par mille chants d'allégresse et de réjouissance rcliuieuse "^. »
1. Arcli. liât., l'7 71G5 s. 132. Bu.iuregard au commissaire du Directoire, 30 prairial an V'i.
■J. Abbé Pourcher, op. cil. II, p. \11.
y5o RENAISSANCE DU CL'I,TE CATHOLIQUE
, Que devenait cependant le culte constitutionnel au milieu de cette résurrection du culte catholique ? Servière va nous l'apprendre. « Cit03^en, écrit-il au ministre de l'intérieur, le 23 floréal an V, l'esprit public €st généralement fanatisé ; les prêtres réfractaires, ■qui officient publiquement dans les églises, le nourrissent dans ces idées, au point que l'es prêtres constitutionnels sont obligés de dire leurs offices dans des chambres ; il n'y a que quelques cit03^ens, ardents -amis de la Constitution et du gouvernement, qui assistent à la messe de ces derniers -. «>
Donc les assermentés se gênaient et les insermentés, ne se gênant plus, pratiquaient le conseil que recevait de Paris à cette époque, le grand vicaire Bonnel : « Allez toujours votre train ; ne faites aucune soumission et célébrez le culte à la barbe des autorités, qui ont l'air de se fâcher et laissent couler l'eau. »
Non seulement le peuple accourait aux cérémonies ■ûont il avait été si longtemps et si durement privé, mais il tâchait encore d'etïacer la trace des gestes que lui avait arrachés la Terreur. Dans les registres de la •commune de Grèzes, une main raya de noir la séance où le conseil municipal avait «abdiqué » officiellement le culte public. Le 7 nivôse an III — 27 décembre 1794, un attroupement de rilles et de femmes se porta à la mairie de Langogne et l'une d'elles, Catherine Toutoine, dit à la municipalité « qu'on leur avait fait prêter le serment au commencement de germinal an II, à la Société populaire, et qu'elles se présentaient, pour s'en faire rétracter. » Grande sensation aussi à Meyrueis, le 3o vendémiaire an V — 21 octobre 179^). « Il
1. Arch. r)at.,'Fic III Lo/ért;5. ScM-vii'-if au miiiisf re de l'inl(''rieiir,
2!i IloréMl an v.
LA REVOLUTION EN LOZERE ''Ôl
y eut à la grand'messe, écrit Servière, une fameuse rétractation du serment civique de la part de la cidevant municipalité et du ci-devant curé de Lanuéjols 1. »
Le coup du i8 Fructidor arrêta cet élan pour un temps et le culte public cessa. « Depuis la publication de la loi du 19 fructidor, écrit Servière, les prêtres réfractaires ont cessé d'officier dans les églises. Aucun n'a prêté le serment prescrit. La ci-devant cathédrale -de Mende est ouverte, mais il n'y a que le peuple qui s'y rende, pour faire ses prières. » — « Les tidèles, écrit de son côté le Bourgeois de Mende, ne peuvent se procurer les secours spirituels ni même entendre la sainte messe qu'avec beaucoup de difficultés et de précautions, en secret et dans le plus grand mystère. «
Dans les campagnes, prêtres et fidèles se gênèrent un peu moins et résistèrent hardiment à ce retour offensif de la Terreur. Le 14 vendémiaire an VI, l'administration centrale signalait à la Police, comme très influents et extrêmement dangereux, les neuf prêtres suivants :
Bouteille, curé d'Ispagnac, Dalmas, curé d'Aumont, Brun, curé de Saint-Chéh-, Gros, curé de Saint-Alban, Chaleil, vicaire vie Mende, Estaniol, prieur de Ribennes, Amblard, curé de St-Jean-Chazorne, Cavalier, curé de Banassac, Peyronnet, curé de Saint-Sauveur.
1. Arch. naf., Fie 111 Lozère 8. Lotlio de Servière, 11 frimaire ;ii) V. Arch. Lozire, L 513. Comité rovolutionnniir Ao. Langoi;rn', 7 nivôse an 111.
« Le dévouement des habitants des campagnes, ajoutaitelle, est si grand à leur égard qu'après qu'ils leur ont dijla messe, où toute la commune assiste, tantôt chez un particulier, tantôt chez un autre, il est impossible d'en obtenir une seule preuve, et malheur au particulier qui auraitle courage de le révéler !... Il est dans le nord de ce département des cantons entièrement vendus aux prêtres, où l'on ignore entièrement le régime républicain; aucun fonctionnaire n'y fait son devoir ; on y chante publiquement les messes dans les églises ; les processions et les autres offices s'y font à l'extérieur ^. »
A Aumont, l'abbé Dalmas, « loin de chercher à fuir^ écrit le patriote Cayla à Servière, (28 brumaire an VI), a osé faire ses fonctions à découvert sur une hauteur la plus apparente de la commune ; sans doute les autorités constituées auraient rempli leur devoir, en le faisant arrêter, si l'ascendant qu'il a sur le plus grand nombre de ses paroissiens n'eût exigé des précautions, sans lesquelles les républicains, qui sont en petit nom-^ bre, couraient le plus grand danger. »
' A Mende, « les prêtres n'obstruent plus nos rues et nos places publiques, écrit encore Servière, le i*^' frimaire an VI. Il en parut cependant un grand nombre à la foire de Marvejols. Les autoritées constituées n'osèrent pas les faire arrêter, crainte que le sang ne fût versé par une émeute populaire ~. »
A Saint-Alban, les autorités étaient toujours de connivence avec les réfractaires ; aussi, après avoir considéré « que les personnes frappées par la loi du 19 fructidor y avaient trouvé protection et asile; que trois messes avaient été dites publiquement le 22 brumaire,
{. Arch. nat., F7 368115. L'administration de la Lozère au ministre do l'intérieur, 14 vend an VI.
■2. Arch. nat., Tic III Lozère 5. Servière au ministre de l'intérieur, 1" frimaire an VI.
^ LA RÉVOLUTION EN LOZERE j53
ci-devant dimanche, au vu et au su des administrateurs et sous leurs auspices, au mépris des lois ; que depuis plusieurs mois, un atelier de fonderie de cloches y avait été établi pour cette commune et pour les communes avoisinantes et qu'on y avait levé à cet effet des contributions », l'administration centrale suspendit la municipalité.
A La Canourgue, on se moqua, comme ailleurs, du coup d'Etat fructidorien, témoin l'intéressante lettre écrite, le i8 pluviôse an VI, par quelques individus, qui avaient ci-devant terrorisé le canton.
« Les citO}'ens Thédenat, Alcais, Aimeras et autres au citoyen Sotin, ministre de la police générale.
<(... Nous osons vous le dire, citoyen ministre, avec toute l'énergie que nous inspire notre dévouement à la chose publique: la licence est ici à l'ordre du jour, le mépris des lois à son comble, le républicanisme proscrit, le fanatisme seul préconisé, protégé même, qui le croirait '. par toutes les autorités, depuis l'arrivée d'Olivier Gérente dans ce département. L'on dénonça des patriotes des plus énergiques mais purs; nous devons vous le dire: la populace, passez-nous l'expression, a toujours été du plus ardent patriotisme, tant les femmes que les hommes; nos Me.-^&ieurs, ont perdu l'esprit public ; aussi des titres de noblesse, est-il dit, leur étaient promis.
« Dès ce moment, les nouvelles autorités avec nos Messieurs appelèrent, au mépris des prêtres soumis, les ennemis déclarés et éternels, les réfractaires, qui les ont secondés dans leurs projets contre-révolutionnaires ; ils -sont bras dessus, bras dessous ; tous promènent (sicj ensemble, au grand scandale de la loi, avec ces ennemis irréconciliables, décorés du rabat, de la ceinture et de la soutane flottante, surtout depuis que M. Brunel est commissaire du Pouvoir exécutif.
y54 RENAISSANCE DU CULTE CATHOLIQUE
(( Les Messieurs et les réfractaires nommèrent, pour, instituteur, un individu ci-devant enfant de chœur, qui les seconde au parfait ; il est leur bras droit, leur quêteur,^ leur chantre, leur factotum ; il fredonne affectueusement les versets consacrés aux rois. Depuis la loi du 19 fructidor, il chante vêpres, ou assistent les prêtres sans costume d'église ; ne sont-ce pas là des fonctions du culte qui exi-' gent la prestation du serment? C'est ainsi que l'on élude-' la loi.
« Quel a été le résultat tant de l'intrusion scandaleuse, des mauvais prêtres que de la suppression des autorités, élues par le peuple? Le voici. Les constitutionnels, patriotes de 178g, ont été et sont encore rassasiés de douleur et l'opprobre de ceux dont ils étaient honorés ; l'entrée de l'église leur est interdite ; ils seraient lapidés, s'ils tentaient de profiter de la loi relative au libre exercice du culte dans le temple ; mais, pour éviter l'effusion du sang, ils attendent l'exécution des lois depuis trente mois.
(( Autre résultat : les formalités des mariages, naissances et décès, méprisées ; la désertion des défenseurs de la' patrie, presque totale ; la cocarde nationale, foulée aux pieds: les hommes en place n'en sont pas même décorés; l'opinion publique, si exaspérée qu'il n'est point de ma-^ iédiction ni d'imprécation qu'on ne profère contre le' gouvernement républicain ; les écoles primaires, organi-sees d'après l'ancien régime; la jeunesse, élevée dans la" haine du républicanisme ; la division dans les familles, pour ne pas dire l'anarchie, etc.
« Q.uel a été le résultat de la destitution des autorités légitimes? Plus d'affiches ni de publication de lois, pas même la paix de la Sardaigne ni l'alliance avec l'Espagne * plus de police ni le jour ni la nuit ; les Muscadins avec les déserteurs, les Benjamins des réfractaires, se sont livrés aux excès les plus criants: effraction des portes,, fracas de vitres, démolition des murs, chansons prohi-' bées, menaces atroces, mascarades bruyantes, coups defau tirés à toute heure de la nuit, arrachement et noyé--»
ment de l'arbre de la Liberté deux fois exécuté, etc ; plus -de justice pour les patriotes, plus d'emploi pour eux : nos MesicHi-s ne veulent que des ouvriers qui pensent et parlent comme eux ; plus de fêtes civiques, quoiqu'ordonnées, plus d'hymnes, plus d'enthousiasme patriotique!
.( L'on s'atten<îait, citoyen ministre, que la loi salutair^ du 19 fructidor rappellerait tout a l'ordre; mais tout. va à l'ordinaire : les réfrac taires fanatisent plus que jamais ; ils portent partout le front audacieux ; ils célèbrent publiquement, soit dans l'église, soit dans les maisons des Messieurs: if Barbot, grand-père, ci-devant aubergiste, chez lequel on a érigé. un autel dans une grande salle, où l'on reçoit, les jours de travail, environ cent personnes, et où les cafards baptisent et marient ; le même Barbot a hébergé trente mois, et il continue, le plus furibond réfractaire, nommé Chardon, la boussole de ses consorts, vieillard qui a fait de grands ravages par son hypocrisie j 2*^ les jours religieux, tout le peuple assemblé dans l'église, M. Durand, frère d'un émigré, percepteur des impôts,, prête aux réfraciaires sa maison, qui est vis-à-vis l'entrée d'icelle, à deux toises, et où l'on dit la messe ; son frère aîné fait de même ; M. Claret, ex-procureur, aussi. Les autorités ont des yeux et ne veulent pas y voir.
<i Nous comptions, citoyen ministre, que, les autorités devant être renouvelées, l'on ferait un choix selon l'esprit de la loi et le vœu du gouvernement ; mais notre calcul est faux ; nous avions même donne, a cette fin, une liste de candidats au département ; celle de Brunel, commissaire du Directoire, a eu la préférence, liste très conforme à ses principes ; en vérité le cabinet de Blanquenbourg n'eût pas mieux fait le choix...
« M. Brunel dit à l'ancien maire — Alcais — d'un ton menaçant : a Tu as trop régné, mais ton règne est fini » ; en effet, le lendemain, le maire reçut un Venlatisdu susdii; Olivier Gérente, lui enjoignant de se rendre à Mende, où' il fut reclus trois mois. M. Grégoire, juge de paix, le germain du petit .*\ndré, ex-représentant atteint par la loi du
y56 RENAISSANCE DU CIXTE CATHOLIQUE
i() fructidor, est royaliste aussi, Tintinie ami des réfractaires ; illeurdonne,commeauxdames,le bras publiquement. « Je megarderai bien, dit-il, de faire prendre un réfractaire. >► Bonnemayre, ex-agent, a réorganisé, avant le 18 Fructidor, le couvent des Dames noires enseignantes, qui sont des __plus furieuses contre le régime actuel.
« Enfin nos Mess/ewrs se sont coalisés, pour mettre notre curé à la rue, à l'effet de le contraindre à déserter le pays, parce qu'il a toujours été d'un civisme pur et prononcé. (3n le fait sortir de la maison qu'il habitait, pour y loger le soi-disant vicaire rétracté et inscrit sur la liste des émigrés ; l'on a suscité un procès au premier, à l'effet de l'en déloger dix-huit mois avant l'expiration du bail de ferme, mais en vain ; enfin nos Messieurs ont employé, pour le priver de sa maison, tous les moyens possibles, qui ont obtenu le succès attendu : promesses, menaces, tout à été mis en oeuvre.
■ « Meunier, boulanger, cordonnier etc, vous n'aurez plus nos pratiques, si vous affermez votre maison au curé. » La maison que celui-ci habitait appartient à un prêtre plus -cfu'octogénaire, que l'on fit rétracter et qui n'est pas d'ici. Nous vous prions, citoyen ministre, si la chose était conforme aux lois, défaire continuer la dite maison au citoyen •curé par autorité de justice ; nous en paierions le loyer, quoique nous n'ayons d'autre fortune que notre travail, le voyant dénué de tout et ayant notre seule confiance en lui.
« Tel est, citoyen ministre, l'abrégé, quoique très long, *des désordres qui ont désolé les bons citoyens, depuis environ trente mois ; telle est la situation politique du canton ; c'est la pure vérité ; nous n'en voulons pas aux per- -f onnes, mais aux abus.
<i N. B. que nous ne dénonçons pas, mais que nous e.vposons les faits, afin que, s'il y avait enquête, nous puissions -être témoins.
« rhédenat, Alcais, Aimeras, Maury, Bonafoux, Cavalier. »
LA RÉVOLUTION KN LOZKPK "jSj
Vingt jours plus tard, le curé Laurent confirmait une partie de ces détails dans une lettre, qui ne man- -que pas de grandeur d'âme mêlée à de singulières illusions. Après s'être plaint de dommages qu'on lui a causés, il ajoute :
« Je ne les répéterais pas, cito\-en ministre, si j'étais à mon aise ; mais, n'ayant absolument pour subsister que la pension de la nation, qui a été et est encore presque nulle par le discrédit du papier, je me trouve dans une si grande pénurie qu'après avoir vendu presque tous mes effets, pour subvenir à mes besoins pressants, et cela depuis quatre ans, je fus nécessité de travailler, pour avoir un peu de pain, et d'aller chercher sur mon dos le bois, pour faire mon petit potage... Rien ne m'eût manqué, citoyen ministre, mais il eût fallu renoncer à mes principes de fidélité à la nation et aux lois de l'Etat. Pouvais-je devenir infidèle, trahir les devoirs d'un bon citoyen, sacrifier l'honneur, mentir à ma conscience et me rendre parjure ? Non, plutôt mille morts ; aussi ai-je préféré les rigueurs de l'indigence à des promesses flatteuses.
« Le besoin m'assiège de tous côtés ; je suis presque sans secours, sans crédit, sans maison. La coalisation de nos Messieurs m'en prive ; j'eusse été à la rue, si deux tisserands, recommandables tant par leur civisme que parleur probité, ne m'eussent hébergé : jecouchechez l'un, presque à la belle étoile, et j'habite chez l'autre, parmi lesembarras et le tumulte d'une famille ; vous voyez, citoyen ministre, combien est déplorable mon sort ! Quel contraste ! avant la Révolution, je possédais vaste prairie, censives tant en argent qu'en blé, une bonne dotation de cure, obits, un logement etc ; oui, je perds tout: place, fortune, confiance, réputation ; mais, quand la loi parle, tout doit obéir ; l'intérêt privé doit se taire et céder au général 1. »
1. Arch. liât.. 1-7 7i07. Lettrés dt- J'iRilenat. Alcais ptc, 8 i)lii« vidse an VI, cl du cura Laurent, "28 |)luviose an VI. ini ministre «le la police ■rénéialf.
jSS RENAISSAN'Cl' Dr CILTE CATHOLIQUE
L'ex-curé constitutionnel n'était pas au bout de sestribuiations. Le mardi-gras de cette année, les femmes s'attroupèrent, pour l'empêcher d'aller célébrer^ « C'est un coquin et un damné ! criaient-elles; il faiït aller danser à l'église plutôt que de la lui laisser! ■»■ On lui jeta desboulesde neige; « il tut hué, menacé et même maltraité, écrit Servière ; on assure qu'une femme portait son effigie, à laquelle on donna un coup de fusil, en donnant à entendre qu'on en ferait autant aux prêtres assermentés » ; et un homme dit de lui et de l'évêque Nogaret : « Ce ne sont point des prêtres; ils n'ont pas plus de pouvoirs que moi! »
Au reste, l'évêque et sa sœur, qui vivaient retirés h La Canourgue, ne pouvaient guère sortir sans être inquiétés parles enfants, qui jetaient encore des pierres a leurs fenêtres ou dévastaient quelquefois leur jardin- Le 3 messidor, Madeleine Nogaret, passant dans la rue en compagnie de son frère et de l'abbé Laurent, entendit à son adresse des propos discourtois : « Arrêtela, cette chatte grise, cette chatte noire, cette « pelaude ))i » ; et' le menuisier Gêniez dit aux femmes, qui filaient sur leur porte: « Allons, levez-vous toutes; faite la révérence à la Chatte grise. Pourquoi ne faitesvous pas la révérence à ces messieurs? » Et Madeleine de répondre, en se retournant: «Nous n'avons pas besoin de vos coups de chapeau ni de vos révérences, linpertinent, f... assassin! » Sur quoi Gêniez poursuivit Madeleine pour insultes devant le tribunaL L'administration centrale destitua l'agent municipal Àrlabosse et envoya vingt-cinq soldats, pour protéger les patriotes et arrêter les prêtres réfractaires '.
Jl . Arch. nat., Fie III Lozère 3. Servière au ministre de l'intérieur, "" 1 et 15 ventôse an VI.
Arcii. Marvcjols, Greffe du tribunal civil. Procédures diverses: Plainte du citoyen Cîeniez contre Madeleine Nogaret,
LA RÉVOLUTION EX LOZERE j5g
Elle en envo3^a un peu partout avec mission pareille sans grand résultat. « Les prêtres, écrit Servière, trouvent asile chez les cultivateurs des campagnes, qui en général sont tous fanatisés. Plusieurs descentes ont. été faites chez eux par les gendarmes sans aucun succès. » Et lorsque, d'aventure, ceux-ci mettaient la main sur un prêtre, les paysans leur faisaient voir beau jeu.
Le 17 ventôse — 7 mars i7c)8, jour de foire à Saint- Chély, les gendarmes surveillaient le foirail, quand, vers trois heures, ils aperçurent l'abbé Jarrigion, qui; venait de visiter un malade. Se voyant filé, le vicaire entra dans la maison Chastang, au bout de la Place, où le gendarme Ladet fut consigné, pour le garder, p.endant que ses collègues allaient prendre leurs armes et requérir l'agent municipal. N'a3^ant affaire qu'avec Ladet, l'abbé Jarrigion s'enfuit vers le « couderc »,f mais ne tarda pas à sentir à ses trousses toute la maréchaussée. Arrivé près de Chassignoles, il vit une masure, où une paysanne filait sur le seuil ; il s'y cacha ; la fileuse, maîtrisant son émotion, continua à tourner son rouet, et les gendarmes passèrent sans soupçon, devant la maisonnette paisible, où les cœurs battaient pourtant bien fort.
Ayant ainsi perdu la piste du fugitif, « au-dessous de la côte de Chassignoles, dit leur procès-verbal, ils se virent tout à coup assaillis par une foule de personnes de tout sexe et de tout âge, parmi lesquelles il y avait nombre de paysans à cause du marché de ce jour, les uns armés de bâtons et les autres de pierres, qui couraient de toutes parts et criaient « Aux voleurs t aux coquins ! il faut les tuer tous ! » Cette troupe, dont la plupart s'étaient couvert la figure avec un rnouchoir, courut sur les gendarmes et' leur jeta des
pierres. Ladet s'étant séparé du brigadier Bastide et du gendarme Blanquet, pour prendre la fuite à travers champs et bois, quelques émeutiers se mirent à sa poursuite; mais beaucoup d'autres continuèrent leurs menaces et leurs excès contre les deux autres gendarmes, qui, fatigués déjà de leur première course contre Jarrigion, dirent aux attroupés qu'ils n'avaient pas besoin de les assommer à coups de pierre, mais que, s'ils voulaient les tuer, ils pouvaient le faire, attendu qu'ils ne pouvaient fuir ni opposer de résistance. Parmi le nombre des assassins et des attroupés, il s'en trouva plusieurs qui exhortèrent et empêchèrent les .autres à cesser leurs mauvais traitements. » Un quatrième gendarme, qui survint, eut aussi sa part de pierres et d'injures, pendant que Ladet, harcelé par de bons limiers jusqu'au pont de la Gardelle, arpentait la plaine* vers les Clauzes et entrait haletant dans les bois d'Apcher, oîi la poursuite cessa '.
Devant pareil attroupement, que le bruit public portait à huit cents hommes, l'administration centrale, considérant les délits sans nombre commis dans presque toutes les foires de Saint-Chély-d'Apcheret restés impunis, « la grande influence des prêtres, qui du sein de leurs retraites dirigeaient l'opinion publique et prenaient la part la plus active aux prochaines élections », arrêta d'envoyer à Saint-Chély un détachement de cinquante soldats précédemment destiné à Serverette ; mais là aussi, elle dut mettre une garnison, et Servière, dans sa lettre du i germinal an VI, va nous dire pourquoi.
1. Arch. nat., F 7 7410. Kxirait du rcfiistre de la gendarmerie de la Lozère.
» r7 3G81l5. l'rocé.s-vcrbal de St-Chély, 17 ventôse
an VI.
)i FicIII Lozère 5. Lettre de Servière, 21 ventô.se an VI.
LA RÉVOLUTION EN LOZERE 76 î
« L'attroupement du 17 à Saint-Chély n'était que le prélude d'événements plus conséquents, que le royalisme et le fanatisme avaient préparés aux approches des assemblées primaires. Le 22, deux prêtres réfractaires et émigrés, ayant été arrêtés dans la commune de Fontans, furent enlevés à la gendarmerie par des habitants de cette contrée, réunis en armes au nombre de plus de mille. Un rassemblement autant conséquent que subit ne permet pas de douter qu'il n'eût été prémédité et que ces prédicants fanatiques ne se fussent jetés exprès dans les filets de la gendarmerie, pour jouir du spectacle de ce rassemblement et voir avec un cruel plaisir les malheurs qui pouvaient en résulter. »
Servière abuse vraiment de la crédulité du ministre son chef : les deux prêtres réfiactaires n'étaient pas émigrés et ils furent surpris.
« Le 22 ventôse an VI — 12 mars 1798, les gendarmes de la brigade de Serverette, aperçurent deux individus, qui marchaient par un chemin de traverse et sortaient de Fontans, et un troisième, qui conduisait un cheval devant eux. Ils reconnurent Rousset, ex-curé, et Tournemine, ex-vicaire, et les arrêtèrent. Mais quelques individus crièrent à l'alarme ; en même temps la populace de Fontans et des villages voisins, hommes, femmes et enfants, entourèrent les gendarmes, en criant: « Il faut les tuer, ces coquins ! » et on leur lança des pierres.
« Alors les gendarmes furent obligés de faire feu, pour écarter la populace ; en même temps les deux prêtres profitèrent de cette occasion et s'évadèrent dans des pays escarpés, dont les gendarmes n'ont pu les poursuivre, voyant le danger de périr, en s'exposant. Ils arrêtèrent Jean Valentin, Jacques Garrél, Jean Pougnit, Jean Bout, Jacques Gaillard, Antoine Pérou, Marianne Gaillard, Isabeau Valentin, Marie Gaillard, Jeanne Savajol. Marianne Rieutord, tous du village de Vialcvillet. »
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Cependant à Serverette, à la nouvelle de cette arrestation, les habitants couraient s'ur la route, en disant : « Il faut tuer ces coquins de gendarmes, lorsqu'ils arriveront, et jeter leurs femmes à la rivière ! ' »
« Le 27, continue Servière dans sa lettre au ministre, un détachement de la force armée s'étant mis en marche, pour se rendre à Prinsuéjols, à l'effet d'arrêter quelques prêtres réfractaires prévenus d'émigration, qu'on croyait réunis dans la maison curiale, prit un guide ^ui retarda sa marche, le fit égarer et l'abandonna de nuit dans les neiges. Il s'en procura un second par le plus grand hasard, qui chercha encore a le quitter, en prenant précipitamment la fuite par un chemin détourné. La nliit était très avancée ; la force armée, craignant avec raison de s'égarer de nouveau et de coucher dans la neige, somma le guide de s'arrêter ; à quoi n'ayant pas déféré, on lui tira sus ; le commandant envoya de suite quatre hommes après, qui, l'ayant rencontre blessé à la tête, furent avertir les habitants du premier village qu'ils purent découvrir, afin qu'on lui prêtât les secours nécessaires. Nous ignorons s'il a péri des suites de sa blessure -.
« Ce ne fut qu'à onze heures que le détachement arriva à Prinsuéjols. La maison curiale fut cernée et des sentinelles placées à toutes les issues, crainte de surprise. Ce ne fut qu'après avoit heurté a plusieurs reprises à la porte de cette maison isolée q^fon parvint à y pénétrer. On y trouva sept individus, vêtus en paysans, qu'on soupçonna être des prêtres ou des émigrés. On les garda à vue pen-