I. Bulletin Lozéii', ibid., p
A LE DÉPARTEMENT DE LA LOZERE
L'assemblée municipale fut convoquée le lo décembre 1789. Le premier consul et maire dit « avoir appris que le Gévaudan était uni au Rouergue ; qu'il était impossible que la ville de Saugues pût être de ce département, à cause des deux montagnes qui la divisent de cette province : celle de la Margeride étant impraticable pendant six mois de l'année et celle d'Aubrac pendant huit » ; sur quoi il fut unanimement délibéré d'envoyer le maire Vernet de Digons et l'avocat Belledent au Puy, pour traiter de la réunion de Saugues au Velay.
Cette délibération, inspirée par les hommes d'affaires, exaspéra les paysans. Par ce temps d'anarchie spontanée, « le premier cri qui se fit entendre fut celui de l'indignation, et la première résolution prise fut d'aller châtier une ville qui avait cru pouvoir disposer arbitrairement du sort des paroisses environnantes. » La nouvelle des négociations engagées avec Le Puy acheva d'exalter les courages et Saugues courut alors un grand danger. Cependant des voix prêchèrent le calme et obtinrent des paysans irrités (Qu'ils porteraient leurs réclamations à l'Assemblée nationale, ce qu'ils firent ; avec quelle douleur, la lettre des habitants de Chanaleilles va le montrer. « Pénétrés d'effroi, en apprenant qu'il était question de réunir leur malheureux pays avec des contrées étrangères, ils se jettent aux pieds de l'Assemblée, pour la supplier d'éloigner d'eux l'infortune qui les menace et de les maintenir dans leurs premiers rapports avec le Gévaudan, tels qu'ils ont existé non seulement depuis la fondation de l'empire français, mais encore pendant toute la durée de l'empire romain *. » La démarche
1. Arch.nat., Div liis '27. Lettre des liabitants de Chanaleilles à la Constituante. '^1 jaiiv. 1790.
fut vaine ; les députés du Velay, armés de la délibération de Saugues, conquirent le territoire convoité -et eurent leur département.
Le malheureux canton ne se tint pas cependant pour battu. Le r'^ mars, le conseil municipal de Saint-Vénérand fit assembler les paroisses de Chanaleilles, Croisances, Saint-Christophe, 1 Saint-Paul, Thoras, Vabres, Vazeilles et Vereyrolles, pour protester ensemble auprès de la Constituante contre leur séparation du Gévaudan. Le i3 avril, l'abbé Romieu, curé de Saint-Vénérand, écrivit au commandant de la milice bourgeoise et à la municipalité de Mende, pour les intéresser à cette cause, et les députés des paroisses susnommées se réunirent à ceux de Grèze, Monistrol-d'Allier, Montrazon, Servilanges et Ventuéjols, pour porter leurs doléances au Puy.
Le 25, ces paroisses extraordinairement assemblées écrivirent aux commissaires du roi en Lozère toute « leur affliction de recevoir des ordres des commissaires de la Haute-Loire, pour concourir à la formation de ce département, l'impossibilité où elles étaient de consentir librement à cette réunion, et leurs instantes prières d'être admises provisoirement à concourir à la formation du département de la Lozère, persuadées que tôt ou tard l'Assemblée nationale aurait égard à leurs justes réclamations. » Enfin le r*" juillet, la ville de Langogne, sollicitée par les paroisses annexées, envoya à Paris le citoyen Toureille porteur d'un mémoire, où l'on affirmait avec raison que les gorges abruptes de l'Allier sont une limite naturelle entre le Velay et le Gévaudan, mais à tort que le seul commerce, les seules habitudes de Saugues et de ses quatorze paroisses étaient avec Langogne.
LE DEPARTEMENT DE LA LOZERE
L'auteur du mémoire n'était autre que Rivière, qui accusa l'administration départementale de n'avoir pas été assez diligente, pour sauver la situation.: « Pepuis plus de deux mois, écrivait-il à la municipalité de Mende, votre directoire a entre les mains les délibérations des communautés du côté de Saugues, qui réclamaient d'être unies au département ; depuis plus de deux mois, sur un mémoire que j'avais fait et que M. Toureilles avait présenté, l'on avait ordonné qu'on exécuterait ce qui est porté par cette instruction, que le directoire de la Lozère se concerterait avec celui de la Haute-Loire, et que, s'ils n'étaient pas d'accord, ils enverraient leurs mémoires respectifs; or votre directoire n'a donné aucune suite légale à cette pétition, malgré mes lettres réitérées à M. Mch nestier. Pendant cet intervalle, la situation a changé et je doute aujourd'hui qu'on puisse réussir '. »
Aussi bien on ne réussit pas : le mémoire resta lettre morte ; l'Assemblée nationale fut sourde auxréclamations ; Le Pu}- éconduisit les délégués des paysans, qui n'y trouvèrent pas même un notaire pour recevoir leur protestation, et un député du Gévaudan lui-même engagea ces malheureux et obstinés Cabales à se joindre au Velay. Ils furent une rançon, et grâce à leur sacrifice, le Gévaudan sauva son existence menacée par les intrigues du Puy.
Il reçut cependant quelques compensations : Meyrueis d'abord, du diocèse d'Alais, qui, dès le 3o décembre, avait exprimé « le désir d'être réuni au département du Gévaudan, s'il avait pour siège la ville de Mende » ; Villefort ensuite, grâce à son curé, Jacques Bonnet, député du clergé d'Uzès. « L'union
1. Aich. Lozère. L 10"). Lettre de Rivière, 1i novembre 1791.
de cette paroisse au département de la Lozère fut faite d'après une convention expresse avec les députés du Gévaudan que Villefort serait chef-lieu de district^ comme le seul moyen qui put indemniser cette ville de la perte considérable qu'elle faisait en abandonnant un département riche, où elle avait tout son commerce et ses habitudes, pour se réunir à un département pauvre, hérissé de montagnes inaccessibles la moitié de l'année K »
Enfin le 5 février i7<)0, l'Assemblée nationale, « d'après l'avis du comité de constitution, et du. consentement unanime des députés du pa3's, décréta le département du Gévaudan divisé en sept districts :, Mende, Marvejols, Florac, Langogne, Villefort, Meyrueis, Saint-Chély ou Le Malzieu, au choix des électeurs, qui s'assembleraient pour la première fois. à Saint-Chély; quant au chef-lieu du département, il. alternerait entre Mende et Marvejols,' en commençant par Mende ».
Dans ce bouleversement administratif de la vieille. France, le Gévaudan fut bien servi par ses députés ; tous s'efforcèrent de le sauver d'un partage, mais nul plus que Jean-Joseph Rivière, qui, par curieuse aventure, né à Pradelles en Velay, défendit victorieusement son pa3's d'adoption contre son pays d'origine. « Il est bien doux pour moi, écrivit Charrier au district de Mende, de vous certifier que sans M. Rivière nousrn'aurions point eu de département, par suite aucun établissement, ce qui finissait d'anéantir le peu de commerce qui nous reste '-. » La ville reconnaissante concéda au défenseur du pays, en i7t)i, sous la muni-
1. Arch. coin. Villefort. l'éliljératioii.s municipales, 4 nov. 1790.