Aroh. nat., F7 3G81 13. Mémoire du sieur François Dalzan
LA REVOLUTION KN LOZERE
<et vagabonds, exploitant la différence des opinions religieuses et l'extirpation des abus K »
A la fermentation révolutionnaire s'ajouta la misère 4e l'agriculture. Les récoltes de 1789 furent compromises un peu partout.
« Nous éprouvâmes, écrit l'administrateur Valantin dans ses Mémoires, au milieu de juin, pendant trois jours -consécutifs, qui furent les i3, 14 et i5, un froid aussi vif -et aussi rigoureux que si nous avions été au centre de l'hiver. La neige qui tomba à Laubert, où je me trouvais pour lors, ne disparut qu'au bout de ces trois jours. Elle fut accompagnée d'une forte gelée. Les productions de la terre en souffrirent beaucoup. Les feuilles des arbres, mortes et desséchées par la glace, présentaient le plus triste aspect. La vue de la campagne imprimait dans l'àme un sentiment pénible, dont on ne pouvait se défendre ; pendant le resic de Tannée la nature ne put jamais reprendre parfaitement son premier éclat -. »
Le désastre fut très considérable dans la partie basse du département. « Les gelées de 1789 tuèrent le tiers des arbres châtaigniers, et les deux autres tiers souffrirent de manière à ne pouvoir porter du fruit de longtemps. Les neiges tombées dans le même hiver coupèrent la moitié des branches des mûriers, et c'est cependant là presque toute la récolte ^. »
Le district de Villefort fait aussi entendre sa plainte. « La partie montagneuse qu'il comprend dans son territoire n'a pas recueilli de seigle, soit parce que l'herbe appelée crête-de-coq et vulgairement « tartaliège », qui dévore la plante du blé, a été abondante
1. Arch. Lnzén^ L 30i. District do Villofoit, Prdcc-.s-verliaux des séances, 25 sept. 17'J0.
• 2. 'Courrier de la Lozère; Mémoiros d'un l>ourge»)is do Monde.
3. Arcii. eoni. yt-Andro-Capcéze. Délibérations niun , 11 jiiil. 179(J.
5o TROUBLES DK I 789 A I 792
cette année ; soit à cause des inondations, de la grêle et de la sécheresse, qui ont ravagé les champs. Dans les Cévennes, la récolte du ver à soie a manqué totalement 1. »
La petite industrie lozérienne fut ruinée. A Saint- Alban, « qui n'avait d'autre commerce que la filature des cadis, ce commerce étant absolument tombé, les pauvres se trouvèrent en si grand nombre, qu'on les vit mourir de faim, sans avoir aucun moyen de les soulager '2. »
A Mende, le 22 juin 1790, plainte du procureur de la commune sur « la misère extrême où se trouvent réduits les deux tiers des citoyens, presque tous fabricants ou artisans, que l'anéantissement du commerce et la disette et cherté des grains font réellement souffrir. Ils murmurent hautement et la plupart sont décidés à faire des incursions, pour forcer ceux qui sont en état, à soulager leur misère 3. »
Ces menaces étaient d'autant plus sérieuses que,, quelques jours auparavant, Mende avait eu son épisode de la jacquerie, qui éclatait alors en France un peu partout.
Le chef en fut Xoseph Ra3^nal, jeune boucher de vingt-huit ans, violent et inconsidéré. Le samedi 5 juin,, vers six heures du soir, il commença par le bureau de l'équivalent. Armé d'une hache et suivi de quelques bouchers, portant la moitié d'un veau, Raynal entra dans le bureau, dont les employés avaient fui, en emportant les registres ; il monta sur l'établi, pendit la viande, la perça de son couteau , y passa une carte,^
1. Arch. Lozère, T. 367. Di.strict de Villefort. 1' session, p. Gî.
2. Arch. coin. Saint-Alban. Délibérations, 2* cahier, 6 déc. 1790,
3. Arcli. com. Mende D. Délibérations municipales, 22 juin 1790,
LA RÉVOU'TIOX E.\ LOZERE Sf
qu'il cacheta à la cire, et dit : « Je veux que la viande ne se vende qu'un sou la livre et je la marquerai moi-même pour quatre sous par bête. »
Le même soir, vers dix heures, un groupe de femmes, dont une portait un falot allumé, s'entretenaient avec mystère sur la place de l'église des Carmes ', épiant si on sortait du blé de chez l'avocat Boutin, juge à la juridiction du chapitre. Au bout de quelques instants, la Chatte et Rose Castan vinrent avec une foule d'hommes et de femmes du quartier du Chastel; la Castan criait que, si elle n'avait été chercher tout ce monde, personne n'aurait bougé, Boutin étant un riche. On éventra un sac de blé dans la rue ; Rose Castan et d'autres se mirent à ramasser le grain, tandis que la Chatte cousait le sac, disant que le blé -était trop cher pour le répandre ainsi.
Boutin descendit sur la porte de sa maison, avec une lanterne, et dit au peuple bruyant : « Si j'ai délivré du blé à mon muletier, c'est parce que je lui dois du vin et que je n'ai pas d'argent pour le payer. » Le peuple trouva la raison mauvaise et cria qu'il fallait pendre Boutin. Cependant parurent le maire, Domergue de Beauregard, et de Borel, commandant de la garde nationale. Le maire, pour calmer la foule irritée, lui dit qu'on allait faire des perquisitions chez Boutin et que le blé, si on en trouvait, serait porté le lendemain sur la place, à condition qu'on serait sage. Tous alors de crier : « Vive M. le maire ! » et de promettre qu'on resterait tranquille.
Mais la colère fermenta de nouveau pendant la nuit. Le lendemain matin, dimanche, au sortir de
1. C'est aujourd'liui la place de la Réptibliciuc ; elle lut agiandie postérieurement, grâce à un incendie.
52 TROUBLKS DE I 789 A I 792
la messe de la garde, celle-ci étant rangée en bataille sur la Place centrale et dans la rue d'Aiguespasses, il s'éleva une grande clameur dans la foule et dans les rangs, surtout parmi la compagnie du Ghastel^ où Ra3^nal criait avec d'autres qu'on amenât Boutin et qu'on le pendît. Le commandant voulut faire arrêter un jeune homme, mais plusieurs gardes sortirent des rangs et dirent qu'il n'irait pas en prison.
Pour calmer le peuple, Borel et Domergue de Bessière, suivis de quelques fusiliers, allèrent dire à Boutin que le public le réclamait, qu'il fallait aller à la Place et qu'il n'eût point peur. Accueilli par des huées, Boutin offrit de donner l'argent qu'on exigerait et le blé qui avait été remis aux mains du maire, pour êt^e distribué aux pauvres. Ce fut en vain ; le peuple exigea la prison. Domergue de Bessière, feignant de l'y conduire, le fit passer par une rue de traverse et le ramena chez lui ; mais là, pendant qu'on lui offrait un cordial, pour le remettre de sa fra3'eur, Borel et Beauregard survinrent, disant que la foule irritée le voulait absolument en prison, qu'il fût sans crainte et qu'eux mêmes iraient avec lui. Boutin fut conduit aux prisons de la porte d'Aigues-passes, où il fut retenu le reste du jour et toute la nuit, gardé par Talon, Lauraire et Raynal. Celui-ci criait qu'il fallait le pendre, et il refusa l'entrée au maire et au commandant de la garde nationale, disant qn'on ne voulait plus de maire et qu'on n'en reconnaissait pas.
Le lundi matin à 7 heures, Ra3'nal et ses complices allèrent boire et manger à l'auberge. « Tu ne nous compteras pas trop la viande, dirent-ils à leur hôte, car tu vois que nous travaillons bien. » Sur ces entrefaites, arriva Desfonds, neveu de Boutin, qui demanda
à parler à Raynal. Renouard, capitaine de la garde, entra aussi. « Il ne faut pas faire ce que tu fais, dit-il à Raynal. — Je le fais pour les pauvres et non pour moi, répondit le boucher, qui fit apporter de la viande et du vin au factionnaire et consentit à laisser voir le prisonnier. On traita alors de la rançon. Raynal exigea d'abord cinq cents livres, puis se contenta de trois cents, disant que c'était pour les pauvres, dont il se disait le maire. L'argent fut confié à Randon-Laroche, qui le remit à un officier municipal.
Dans la journée, le chevalier de Borel, major de la ^arde nationale, rencontra à la porte du Chastel, Raynal, Lauraire, Aimard et Charles Bouchitté, boucher, qui se battait avec un autre. Borel sépara les combattants. « B..., dit Bouchitté, il faut venir boire avec nous », et il entraîna Borel à l'auberge d'Hébrard A mmi plaisir. Il y fut question des événements de la veille et Borel les engagea à ne ■plus faire du train ; que cela finirait mal pour eux.
Dans le même temps, passa Randon-Laroche, que l'on força à boire aussi. Le jeune Aimard lui dit : « Vous n'avez encore reçu que cent écus, mais demain matin, on vous portera cinquante louis. — Tu es un coquin, reprit Raynal, en essayant de lui donner un soufflet; nous en avons assez fait et nous allons rester tranquilles. » A un autre, 'qui lui disait de ne plus faire du train, Raynal dit aussi d'un air égaré -qu'il finissait ce jour-là ses opérations.
Tout semblait donc fini de la part des émcutiers. D'autre part, le conseil de guerre, réuni chez son ■•^résident Domergue de Bessièrcs, et le -conseil municipal, à la mairie, délibérèrent dans la soirée sur l'émeute et la distribution de l'argent. Le conseil de
54 TROIBLKS DE I 789 A I792
guerre députa Bessière et les deux Borel auprès de la municipalité, pour se concerter avec elle.
Apprenant toutes ces réunions, Raynal court à la. maisôn commune ', suivi d'une grande foule, entre en coup de vent dans la salle du conseil, et réclame avecviolence et jurements les cent écus, disant qu'il en est le maître, qu'il les veut distribuer personnellement aux pauvres, et même qu'il est le maire de la ville^. parce que, parmi ceux qui l'ont accompagné, on: disait publiquement qu'il fallait le faire maire et commandant de la garde nationale.
Beauregard lui imposa silence et lui représenta^ qu'il ne devait pas entrer. Raynal ne voulut pas sortir sans les cent écus, ajoutant qu'il voulait mettre d'autres personnes à contribution, qu'il lui fallait mille écus dans la semaine, qu'il s'était présenté le matin même chez Grasset et qu'il irait bien ailleurs.
Borel dépêcha alors son frère au conseil de guerre, pour faire armer la garde, et l'officier municipal Rebeyrolles courut chercher main forte à la maréchaussée. Cependant au dehors, la foule criait qu'on lui rendît Raynal, sinon il arriverait malheur-
On disait en effet que dans la maison de Jourdan boucher, attenante à la maison de M. de Montesquieu -, séparée seulement de la mairie par la rue, il y avait six fusils prêts à tirer sur ceux qui emmèneraient Raynal.
Quand le chevalier de Borel rentra avec le lieutenant de Beaucourt et ses gendarmes, le boucher était aux prises avec un officier municipal et le commandant de la garde, qui essaj^aient de le retenir. A la vue de