CHAPITRE IV
Religieux et religieuses ne veulent pas sortir de leurs couvents. — Mgr de Castellane refuse le serment ; une vingtaine de jureurs ; rétractations.
— Election de Nogaret à révêché de la Lozère ; sa lettre pastorale. — L'abbé Cavalier, curé de Banassac, type du curé lozérien. — Tribulations du clergé assermenté. A Mende. chansons contre Jïogaret et ses vicaires; enterrement du P. Trémolet; « Cacalaca ! »; grève des collégiens. — A Marvejols, le itnaire monte en chaire. — Installation mouvementée de Tabbé Richard; un dimanche à Ispagnac. — Lettre de Pécoul. curé de Chauchailles.— Résistance de Saint-Sauveur-de-Peyre.
— Vexations de Pélegri à Termes, de Conort au Faù et de Bastide au Malzieu.
La Révolution apportait plus que des réformes nécessaires dans le régime politique et dans l'ordre social ; elle avait aussi sa doctrine anticatholique et elle porta à l'Eglise romaine des coups droits et rapides: le 2 novembre 1789, « nationalisation » des biens ecclésiastiques; le 11 février 1790, suppression des ordres religieux: le 12 juillet, Constitution civile du Clergé et le 27 novembre, serment schismatique déféré à tous les ecclésiastiques fonctionnaires publics.
C'est le sujet de la plainte du chapitre cathédral ■de Mende dans un mémoire adressé à l'Assemblée Constituante.
« Quelle étrange révolution va, dans peu de jours, changer la face de l'Eglise? Le clergé régulier anéanti, les monastères abandonnés, les solitaires rendus au monde, les vierges consacrées à Dieu quittant le cloître, pour rentrer dans le siècle, les vœux méprisés, les chapitres menacés de destruction, les biens de l'Eglise confisqués ; voilà le spectacle que va bientôt présenter à l'Europe étonnée l'Eglise gallicane si florissante et si célèbre depuis l'établissement du christianisme. De quel crime s'estelle rendue coupable, pour mériter un traitement si rigoureux? 1 »
• Sur le sort des biens d'Eglise en Lozère, quelques rapports généraux envo3'és aux archives nationales et les restes de l'incendie de 1887 ^^ permettent pas de faire une étude complète ; d'autre part, on ne peut pa.s toujours distinguer, parmi les acheteurs de biens nationaux, les patriotes, qui travaillaient pour euxmêmes, des personnes interposées par les anciens propriétaires ; d'ailleurs le pourrait-on, la discrétion empêcherait de publier les résultats acquis.
Mais sur la lutte menée contre le clergé catholique, les documents ne manquent pas. L'Asseniblée Constituante, commençant par le clergé régulier, supprima les vœux reconnus par l'Etat et ouvrit la porte des couvents toute grande. En Lozère, sauf exceptions, on refusa de sortir.
Le II août 1790, les sept religieuses de Mercoire, « requises de déclarer si elles étaient dans l'intention de vivre dans la communauté avec leurs anciens en-
- l. Arch. nat., Dxix. .Comité ècclésiaslfcqtié; n* 5Ô. Mémoire-duchapitre cathédral de Meude. ■ .
gagements, déclarèrent unanimement qu'elles vôu-^ laient vivre et mourir sous les vœux contractés '. »
Le 2 mai 1791, eut lieu l'inventaire du couvent des Bénédictines de l'abbaye du Chambon, transférée à Marvejols. De quatorze religieuses, cinq étaient nobles, cinq, de bonne bourgeoisie et quatre, sœurs converses.
« Madame la prieure, Josùphe de Retz de Bressoles de Pélamourgues, âgée de 34 ans, interpellée sur ses inten-tions de soriir de sa maison ou d'y rester, répondit vouloir rester ; dame Marie de Valette, âgée de 70 ans, répondit vouloir rester ; dame Victoire d'Aldin du Born, âgée de 70 ans, répondit vouloir rester; dame Marie-Rose Gahuzac, âgée de 43 ans, répondit vouloir rester ; dame Marie Blanquet, âgée de 3i ans, répondit vouloir rester; dame Marie-Jeanne Ollier d'Oinville, âgée de 38 ans, répondit vouloir rester ; dame Agathe de Retz, âgée de 3o ans, répondit vouloir rester ; dame Marie-Marguerite. Quinsart, âgée de 3i ans, répondit vouloir rester; dame Marie-Félicité Poiverel, âgée de 3i ans, répondit vouloir rester ; Françoise Rodier, sœur converse, âgée de 36 ans,
1. P. Fourcher : Le Clergé de la Lozère pendant la Révolution. III, p. 137.
Pour apprécier la valeur morale de cette fidélité, il n'est pas inutile de.connaitre l'âge et les moyens d'existence des religieuses en dehors du cloître. Les dames de Mei-coire étaient fuies de nobles gévaudanais: Marie de Treille, abbesse, 53 ans ; Anne de Florit de Latour de Clamouze; Henriette de Belvezet île Ligeac, 52 ans; Françoise et Rosalie de Fayet de Chabannes, 38 et 23 ans; Anne de Vergèze du Mazel et Jeanne Duniont, 23 ans.
Sur la nature et les bienfaits de cette maison religieuse, voici une délibération instructive de la municipalité de Langogne ; «... Considérant que l'abbaye royale de Mercoire. ordre de Citeaux, avc<-. des secours médiocres vient néanmoins en aide à un canton, dont les habitants seraient réduits à la misère par le peu de lacilité qu'ils ont de vivre par leur travail ; . . . que cette abbaye, si chère au canton, où elle est située, par les bienfaits Journaliers qu'elle y répand, est précieuse à tout le reste du pays par l'exemple de piété active et bienfaisante, par la ressource qu'elle ofîn: aux jeunes pensonnes, qui y trouvent tous les moyensd'instruction et d'éducation, l'assemblée a unanimement délibéré de supplier No.sseigneurs de l'Assemblée nationale de conserver au Gévaudan la seule abbaye que ce pays a dans son sein. » (Arch. corn. Langogne. Délibérations mun., 30 déc. 1790.)
répondit vouloir rester ; Jeanne Bonnieu, soeur converse, âgée de 26 ans, répondit vouloir rester; Marguerite Bonnemaire. sœur converse, âgée de 26 ans, répondit vouloir rester : et Marguerite Molines, sœur tourière, âgée de 34 ans, répondit aussi vouloir rester 1. »
Même réponse au monastère de Saint-Joseph à Langogne ''. De leur côté, les dix-neuf religieuses de Notre-Dame « déclarèrent toutes qu'elles n'entendaient pas sortir de leur maison et qu'elles préféraient la vie commune 3. »
A Mende, les douze Ursulines dirent aux commissaires, le S février 1791, « qu'elles désiraient vivre et mourir dans leur communauté ■*. » Sur quatre Sœurs Noires des Ecoles chréiiennes, une seule sortit, Madeleine Fontibus, qui depuis...
Les religieux furent un peu moins fidèles en Lozère comme ailleurs. A Mende, les deux Carmes déclarèrent. « ne vouloir sortir ni de leur maison ni de leur Ordre ^ » ; le procès-verbal est muet sur les intentions des* cinq Cordeliers ; quant aux sept Capucins, « ils
1. Arch. nat.. F 19 607 dép. 4G. — Procès-verbal de la municipalité de Marvejols.
2. P. Pourcher, op. cit. III, p. 130. ("atherine Teissier. 61 ans; Marie Lahondés, 59 ans ; Angélique Chas-Laviniole, 80 ans ; Anne Pichot, 32 ans ; Agnès AI)elliOM, 24 ans ; Christine Dubois, 22 ans ; Madeleine Jnurdan, 25 ans; Anne Vedel, ("onverse. 62 ans. Ces religieuses étaient iilles de paysans, et le couvent, dit un rapport olTiciel, " ne se soutenait ({u'au moyen de la dot a])portée par le sujet qu'on y recevait. »
3. Arch. coHL Langogne. Délibérations municipales, 3 févr. 1781.
4. Arch.com. Mende D. Délibérations municipales. 8 février 1791. Sauf exception, elles sont lillcs de noI)les, de bourgeois ou de paysans aisés ; Mmes Grousset, née à Hainte-Enimie, 53 ans ; de Cultures, à Mende, (59 ans; Boulin, à Blajoux, 53 ans; Bertrand, à La Brugerctt'', .52 ans ; de Reillan, à Marvejols, 38 ans ; Cladel, à Coulagnes-Basses, 3."! ans; Castan. à La ("anourgue. 29 ans; Mercier, à Marvejols, 31 ans ; Chirac, au ("hanibtm, 2S ans; Seguin, à La lîoche-Belot, 2(i ans; Mazaudier, à Mende, convt-rse, 27 ans: Lacas, à Banassac, tourière, 33 ans.
5. Arch. com. Mende I). Délibérations municipales, G mai 1790. Ils ne .sont que deux depuis plusieurs années : le P. Mathey, 45 ans, et h- frère Guy, 52 ans.
ne voulurent pas déclarer s'ils quitteraient leur maison ou s'ils resteraient. »
Les quatre Capucins de Langogne furent plus catégoriques : « d'une voix unanime, ils dirent qu'ils -étaient dans l'intention et la volonté actuelles de rester dans leur Ordre et dans les couvents qui leur seraient indiqués par leurs supérieurs '. »
A Marvejols, les cinq Capucins répondirent : le P. Bonaventure, gardien, 74 ans, qu'il voulait rester^^ s'il y avait une conventualité de son ordre au Puy,. sinon il voulait sortir ; le P. Janvier Savel, vicaire,. 42 ans, qu'il voulait rester, s'il y avait un couvent k Marvejols, sinon sortir ; le P. Maximin, prêtre, 48 ans, et le frère Séraphin, 4<S ans, qu'ils voulaient rester ;. le frère Silvestre, 48 ans, pareillement, s'il y avait une conventualiré à Saint-Etienne ou à douze lieues à la ronde, sinon sortir. Enfin sur deux Cordeliers, deux Dominicains et trois Augustins, trois voulurent absolument sortir ; les autres rester, mais à la condition qu'il y aurait une conventualité de leur ordre à Marvejols 2.
Des réguliers, l'épreuve passa au clergé séculier. A Paris, le serment fut déféré, le 4'janvier, aux ecclésiastiques de l'Assemblée Constituante, parmi les cris effrayants : « A mort ! à la lanterne ! » Sans effroi^ la grande majorité répondit par un refus et força l'admiration jusque dans la gauche et les galeries. Dans le royaume, sur cent trente-six évêques, 'quatre seulement jurèrent : deux incrédules notoires, Talleyrand et Loménie ; l'évéque d'Orléans, Jarentc, et celui de
1. Arch. coin. Langogno. Délibérations municipales, 26 mai 1791, t2. Arch. nat.. F 19 C07, dép. -56. Procès-verbal de la municipalité de Marvejols.
LA RÉVOM;tION en LOZÈRE 67^
Viviers, Lafont de Savines, qui connaissait mieux le Contrat social que la théologie. En Lozère, Mgr de Castellane, son oncle, lui donna un tout autre exemple. Le 27 janvier 1791, il adressa à son clergé une Lettre pastorale fort grave.
(t Nous osons attester le ciel, dit-il, que le sacrifice de l'opulence et de l'autorité attachées à notre siège ne nous a pas coûté un regret, un soupir ; nous avons vu, comme simple témoin d'un événement extraordinaire, les propriétés de notre Eglise s'échapper de nos mains. Si nous devons en être plus utiles, renonçons volontairement à nos titres, à nos anciens privilèges ; recevons un vil salaire en échange de ces riches possessions, dont cependant, comme tant de monuments le proclament, nos prédécesseurs et nous-mêmes n'avons pas fait un injuste usage... »
L'évêque promulgue ensuite sa déclaration aux administrateurs du département :
« Je viens d'apprendre. Messieurs, qu'on a publié hier, dans la capitale de mon diocèse, le décret qui oblige tous les ecclésiastiques employés dans le saint ministère à prêter le serment de maintenir la Constitution prétendue civile du Clergé ; il est de mon devoir de vous expliquer quels sont mes sentiments sur cette constitution. Si elle ne traitait que d'objets purement civils et temporels, étant ministre d'une religion qui prêche la soumission aux lois, je m'empresserais d'en donner à tout mon diocèse le premier exemple ; mais comme elle ne contient que des matières spirituelles et ecclésiastiques, je parlerai avec confiance le langage de la religion.
« Héritier de la mission et de l'autorité de ceux à qui Jésus-Christ a dit « qu'il les envoyait comme son Père l'avait envoyé », je ne suis comptable de ce qui regarde le gouvernement spirituel de mon diocèse qu'à Dieu, à l'Eglise, au Souverain Pontife, mon supérieur hiérarchi-
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que ; et c'est à moi à vous instruire des choses qui regardent la religion. •>
Puis après avoir rappelé les principes virtuellement méconnus dans la Constitution civile :
« Je déclare, poursuit-il, que je ne regarde point la hiérarchie ecclésiastique comme dissoute par la puissance civile ; que je ne me prêterai à aucune érection ou suppression de bénéfice quelconque ; que je regarderai toujours comme intrus tout évéque qui n'aura pas reçu du ^aint-Siège une mission légitime ; que je prononce d'avance la nullité de tous les actes de cette juridiction, qui serait usurpée sur la mienne ; que je ne puis point établir, pour le gouvernement de mon diocèse, un conseil de vicaires qui dénaturerait l'épiscopat, en le soumettant à l'empire des ministres inférieurs, et établirait un gouvernement presbytérien réprouvé par TEglise catholique ; que je ne puis par le témoignage de ma conscience prêter le serment de maintenir la nouvelle constitution ecclésiastique, parce qu'elle détruit de fond en comble celle que l'Eglise a reçue de Jésus-Christ et des apôtres, et qu'elle est contraire à la profession de foi que j'ai faite le~jourde mon sacre 1. »
Le clergé lozérien entendit ces nobles et fortes paroles, qui valurent à Tévêque de Mende les félicicitations de Pie VI '. « Cette lettre, dit Chàteauneuf- Randon, produisit le plus terrible effet ; car dix curés tout au plus sur deux cent cinquante ont prêté ie serment et encore par mon influence et ma persuasion ». Le comte de Noyant écrivait de son côté : « Il faut trouver des prêtres, pour en remplacer quatre cents, et il n'y a que neuf jureurs dans le département. »
1. Ar<h. Loz»'re, L l'J'i. Lftic jiHstoralc de Mji;r «le Castellane. 1. Arch. KvOché de Mendo. MniKlcmcnt des Vicaires généraux au sujet de L'arn'Stalioii de Mgr de Caslellane.
On doit doubler le chiffre de Noyant et de Châteauneuf, pour être dans la vérité ; encore y eut-il ■-des rétractations dans la vingtaine d'assermentés, -dont les plus connus sont : Dalmas, curé d'Aumont; Béraud, curtê de St-Alban ; Florit de Latour, curé de La Parade ; Deleuze, curé de St-Bauzile ; Bastide, curé du Malzieu ; Cornut, curé du Born ; Chapus, vicaire du Monastier ; Pélegri, vicaire de Termes ; Conort, vicaire de Blavignac ; Nogaret, curé -de La Canourgue et son vicaire Pauliac, que le procureur de la commune loua de leur fermeté à résister -à la pression contraire. « La patrie, dit-il, bénira ceux d'entre les fonctionnaires qui auront su distinguer le temporel de l'ispirituel i. »
La douleur fut grande chez les prêtres fidèles ; qu'on en juge par des extraits d'une lettre anonyme, adressée à un assermenté inconnu : « J'ai appris avec la plus grande peine que vous avez prêté le serment civique. Je l'ai d'abord attribué à la calomnie..., mais ma tristesse a été portée au comble et mon cœur s'est serré de douleur, lorsqu'on m'a assuré de la vérité de votre défection. O mon ami ! voufe qui aviez des principes, vous qui étiez l'exemple et l'édification de toute une ville par vos vertus, et qui aviez mérité la confiance publique par votre piété et votre religion, quomodo cecidisti de cœlo ? » La lettre parle ensuite du bref de Pie VI, de l'exemple des députés, des évéques, et « surtout de tant de milliers de vicaires, qui sont le plus violemment tentés : ils n'avaient bien souvent que leur maigre traitement pour leur subsistance et pour soulager la misère de
t. Arch. com. La Canourgue. DélibiM-ations municipales, 9 février 1791 .
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leur faoïille ; mais ils ne se sont laissés vaincre ni par l'indigence ni par la terreur '. »
De semblables conseils, des déboires mêlés de reniorcjs, ramenèrent quelques-uns et non des moin-' dre3 parmi les partisans de la Constitution civile du Clergé.
L'abbé Barrau de Chardonnet, qui l'avait lue en chaire, le premier dimanche de l'Avent, alla voir Mgr de Castellane au château de Chanac : « Qui êtes-vons ? » lui demanda le prélat. — Un curé de votre diocèse. Monseigneur. — Non, Monsieur, reprit l'évêque ; je ferais tort à mes curés, si je vous regardais comme tel après votre acte schismatique. » A ces mots, le vieux curé tombe à genoux et reconnaît sa faute, « Relevez-vous, ajouta Mgr de Castellane ; le mal est d'autant plus grand que vous êtes vertueux et révéré, mais vous pouvez le réparer. Réconciliezvous ; après quoi, dimanche prochain, avant d'embrasser l'autel, "montez en chaire et demandez pardon, du scandale que vous avez donné. Et si l'on vous demande raison de cette démarche et que vous n'ayez pas le» courage de votre repentir, dites que je vous y ai obligé -. »
Ce qui fut fait, y compris le dernier point du programme. Le 20 décembre 1790, après le prône, le curé dit au peuple : « En vous lisant le décret sur la- Constitution civile du Clergé, je croyais que ni mon devoir ni la religion ne seraient compromis. Mieux informé et après avoir consulté M. l'évêque, qui m'a traité d'hérétique et d'apostat et a exigé que, pour reprendre les fonctions sacrées, je fisse des excuses