‹ La révolution en LozèreChapitre 45 sur 191 · BuUletin Lozère 1882. I, p. WT · texte numérisé non relu

BuUletin Lozère 1882. I, p. WT

curé de Banassac, dépose aussi Pradier, aimait ce que la Constitution avait fait quant au temporel ; mais pour le spirituel il avait une opinion contraire. » — « Il trouvait, dit Bonnemayre, rensemble de la Constitution tout beau, n'était le serment qu'on exigeait des prêtres. » A son tour, Dumas, notaire à Banassac et administrateur h Marvejols, dit qu'il avait entendu son curé lire les décrets de l'Assemblée nationale avec un acharnement de vrai patriote, jusqu'à la Constitution civile du Clergé. 11 Mais là, il changea d'attitude. Durand, homme de loi à La Canourgue, arriva un jour à Banassac avec un détachement de la garde nationale, pendant que l'abbé Cavalier lisait en chaire la lettre de Mgr de Castellane. Alcais, officier municipal de La Canourgue, dit au curé de cesser cette lecture et de publier la loi sur le serment des fonctionnaires publics. « Quand vous auriez dressé une potence à la porte de l'église, dit fièrement le jeune curé, je ne reconnaîtrai pas les décrets de la nation ; je vous prends à témoin que je refuse de lire cette loi 1. >>

Ce curé de Banassac est, à quelques nuances prèSy le t3pe du curé lozérien. Soumis à l'Etat, quand celui-ci légiférait sur les matières de son ressort, il se redressait, quand l'Etat empiétait sur le domaine de l'Eglise. Arlabosse, docteur-médecin à La Canourgue, déposa, au cours de cette procédure, « qu'il n'avait jamais entendu dire par aucun prêtre rien contre la Constitution, à l'exception qu'ils aimeraient mieux périr que de prêter un serment qui allait contre leur conscience. »

1. Arch. Lozèro, L 557. Procédure contre Barthélémy Cavalier^ curé de Banassac. L'abbé Cavalier, âgé do 33 ans, était originaire^ de Vertelhac, commune de Canilhac.

« Vous ne pouvez, écrit le curé de Noalhac à la municipalité, et vous ne devez point douter de mon sincère respect et de mon humble soumission pour les décrets émanés de l'Assemblée nationale et sanctionnés par le roi, en tout ce qui ne regarde point la puissance spirituelle. Mais maintenant que l'Assemblée nationale n'admet ni préambule ni restriction dans ce serment. Je vous déclare que ma conscience ne me permet point d'en faire l'émission pure et, simple quant à l'objet spirituel i.

Les curés eurent plus que la voix de la conscience^ pour les soutenir dans leur refus. Comme ils s'étaient serrés autour de leur évéque, les hdèles se serrèrent autour d'eux. « Le peuple, écrit le comte de No3'anty à la lin de janvier 1791. surtout le peuple des campagnes, commence à murmurer avec force ; il ne veut pas, dit-il, devenir hérétique ou schismatique, et veut que ses pasteurs soient payés sans serment. »

Au surplus, la qualité du clergé constitutionneF n'était pas de nature à lui créer des sympathies. On ne voyait guère parmi les vicaires de Nogaret que des religieux étrangers, comme le bénédictin Michel Dibon, le chartreux Vincent, le cordelier Soulier, les capucins Breisse et Bonicel, qui avaient abandonné la vie religieuse, ou des prêtres indigènes, comme Florit de Latour et Pauliac, qui bientôt suivront la voie logique et jetteront pour une femme le froc aux orties. Cependant le dimanche 17 juin, Florit, ignorant de ses destinées, disait au nom de ses nouveaux collègues, en prêtant le serment entre les mains du conseil municipal, dans le chœur de la cathédrale:

1. L. André. Ess/i/ mtr In Rrrnhilioi') p)i Lozi'rc p. X^. L'abbc Julhen, curé de Nùalliac, ctiiii uri-^iiuiire d'Apcdier, l)aroisse de Pruiiières.

« C'est aux pieds des autels, sous les auspices du souverain modérateur de l'Univers, qui connaît la pureté de nos intentions et la droiture de nos cœurs-; c'est devant nos concitoyens, que nous devons édifier par la sainteté de notre ministère, que nous allons renouveler notre serment. Ce serment si critiqué ne nous parut jamais qu'une mesure sainte et sacrée..., et s'il fallait notre sang, pour prouver la vérité de l'Evangile et en défendre les principes, vous trouveriez de vrais martyrs parmi les prêtres patriotes, comme il s'en trouva parmi les disciples de -notre divin Maître. »

Hélas!... Au reste, le clergé constitutionnel étant fort rare en Lozère et les recrues venues d'ailleurs étant peu nombreuses, Nogarct n'avait pas le choix. Aussi malgré le nouvel évêque, l'ancien clergé restat"-!! presque partout en fonctions, faute de concurrents; et si quelque curé constitutionnel se présenta quelque part, il reçut l'accueil que pouvaient lui faire de rudes montagnards aux fortes convictions religieuses.

Mende donna le signal. De La Canourgue, où il se reposait de son vo5^age à Paris, Nogaret annonça, le i*^*" juin 1791, son arrivée dans sa ville épiscopale. Sa lettre trahit de légitimes appréhensions. « Comme particulier, écrivait-il aux officiers municipaux de Mende, je ne redoute rien; comme évêque, mon cœur serait douloureusement affecté, si mon arrivée troublait la tranquillité publique en la moindre chose. Je ne crois pas. Messieurs, avoir besoin de vous inviter à vous concerter avec les corps administratifs, pour prendre les moyens de conserver la paix '.

La paix était une chimère au milieu d'une population hostile, avec une municipalité qui ne voulait

1. Arch. co;ii. Mcndo, D. Délibérations municipales, 3 juin 1791.

^•ière sauver que la face. Aussi chansons, huées, cris malsonnants et injures, furent-ils le pain quotidien ■^ie Nogaret et de ses vicaires. Voici quelques couplets •^l'une chanson composée contre lui sur l'air De tout

un peu.

Maudit intrus, Pourquoi quittes-tu ton église ?

Maudit intrus, Tous tes progrès sont superflus ; Au lieu d'être un pasteur fidèle, Tu n'es qu'un prêtre rebelle,

Maudit intrus.

Qui priera.

Au moment de ta dernière heure ?

Qui priera.

Quand devant Dieu tu paraîtras ?

L'Eglise, cette tendre mère.

T'a dit mille fois anathème ; Qui priera ?

Le 5 juillet, l'abbé de Latour se présenta à la mairie et y fit la déclaration suivante :

Vers quatre heures après-midi, faisant un enterrement avec autres trois vicaires épiscopaux, ils éprouvèrent, comme à tous les autres enterrements, depuis l'installation <ie M. Nogaret, beaucoup de marques d'improbation avec des rires et signes insultants, tant de la part des personnes de l'un et l'autre sexe que de celle de certains ci-devant abbés ou bénéficiers de l'église cathédrale, affectant les uns et les autres de se tenir d'une manière indécente et de parler haut, pour empêcher les fonctions ecclésiastiques, notamment au quartier du Soubevran et précisément un peu plus haut que la croix qui est a la porte de l'église, donnant au ci-devant cimetière de Saint-Michel, ^ù une fille, appelée de Saint-Jean, affecta de chanter sur un ton de moquerie, quand la croix et le clergé passaient, au point que les passants furent obliges de lui imposer

86 LE CLERGÉ CONSTITtTiDNNIX

silence, ainsi qu'à plusieurs autres femmes, attroupées-, devant la porte du collège de la Trinité.

(( Mais, d'autant que pareilles insultes deviennent insupportables, il se voit obligé de requérir la municipalité r x" de fournir à M. l'évéque et à son clergé, lorsqu'ils exerceront des fonctions ecclésiastiques dans les rues et hors de la ville, une garde suffisante, pour empêcher toutes les insultes et les indécences qu'on s'est permises jusqu'à présent ; 2" de faire placer une sentinelle à chaque porte de la cathédrale, les dimanches et les fêtes, à l'heure des offices de la paroisse, pour veiller à ce qu'il n'y ait pas des gens qui Jusqu'à présent se sont tenus aux portes^ . pour empêcher aux bons patriotes d'assister aux offices divins célébrés par des prêtres constitutionnels. »

Le conseil municipal en référa au directoire départemental, qui ne bougea pas.

Cinq jours plus tard, autre incident beaucoup plus grave.

« L'abbé de Latour et Dibon exposent à l'assemblée municipale qu'ils ont appris, par la rumeur publique, que l'enterrement de Pierre Gabriel Trémolet, ci-devant gardien des Cordeliers de cette ville, a été un enterrement factice ; que son corps a été déposé dans le caveau des Cordeliers clandestinement et contre les lois du royaume^ et que, par une dérision indécente, on n'a laissé aux prêtres constitutionnels qu'un cercueil rempli de pierres et autres matières représentant le corps ; comme il importe au bien de la religion que de pareils faits ne restent pas impunis, ils ont cru qu'il était de leur devoir de les dénoncer, en requérant de vérifier le fait. »

La municipalité fut assez embarrassée : d'un côté, des soupçons fondés faiblement sur une vague rumeur ;. de l'autre, deux vicaires épiscopaux exigeant une exhumation au nom de la loi. On nomma deux: commissaires ; le caveau des Cordeliers fut ouvert

€t on n'y trouva point le P. Ti'émolet. La niissiondes commissaires était tinie ; mais l'assistance^ dirent-ils dans leur procès-verbal, réclama l'ouverture de la fosse au cimetière Saint-Gervais, où l'on trouvale cadavre, au lieu de pierres, dans le cercueil.

L'indécence d'une exhumation insolite, la conduite • irrégulière et imprudente des commissaires, pardessus tout, la personne peu sympathique des deux promoteurs de cette affaire regrettable excitèrent une fermentation populaire, qui tomba, le soir, devant la présence des administrateurs du département. Le directoire départemental improuva la conduite de Caupert et Bergougne dans l'exécution de leur commission, et enjoignit à Latour et à Dibon d'être plus circonspects à l'avenir. De Lessart, ministre de l'intérieur, approuva le directoire d'avoir quasi « étouffé l'affaire », en sacrifiant à la paix K

Les troubles recommencèrent bientôt, malgré « les défenses faites par la municipalité à toutes sortes de personnes, même aux enfants, de chanter à l'avenir' aucune chanson dans les placés ou dans les rues, contre l'évêque constitutionnel ou ses vicaires, à peine de punition et d'amende, les pères et les mèresdemeurant personnellement responsables de leurs enfants. » Le 28 juillet, devait avoir lieu, à six heures et demie du soir, l'enterrement d'Anne Boyer. Dibon, premier vicaire épiscopal, étant venu une heure plus tôt, probablement pour esquiver une manifestation, hostile, se fâcha de ce que le cadavre n'était pas descendu. Le frère de la défunte lui fit observer respectueusement que l'heure des funérailles avait été fixée par lui, vicaire, à six heures et demie. A ce

1. Arch. corn. Monde, D. Délibérations mun., 5 et 25 juillet 1791.

moment, le chant du coq éclata de toutes les maisons voisines, des caves, des boutiques et des galetas. Dibon, furieux, dit que tous étaient des canailles et -qu'on se jouait de lui : qu'il allait se plaindre et qu'on s'en repentirait. Là-dessus, jetant au clerc son étole -€t son surplis, il courut porter plainte à la municipalité, qui requit la gendarmerie et la garde nationale de prêter main forte, pour prévenir de pareils abus i.

Un autre jour, « une Sœur des Ecoles chrétiennes, dit un rapport patriote, vint à éviigrer pour l'autre monde, ayant été inconstitutionnellement administrée. Les vicaires épiscopaux se présentèrent pour la levée du corps et s'acheminèrent vers la cathédrale ; mais quel ne fut pas leur étonnement, en entrant dans l'église, de voir que les porteurs avaient pris une autre route et que le cadavre avait disparu ! Accablés depuis longtemps des huées et des cris des jfanatiques Mendoises, ils prirent le parti prudent de rester à l'église et d'y chanter les offices accoutumés ; mais ne voyant pas paraître le cadavre, ils se retirèrent. Pendant ce temps, les porteuses conduisirent la Sœur par le Soubeyran et firent une pause assez longue au Griifon ; le peuple s'y ramassa, leur signifia de continuer jusqu'au cimetière, et on chanta le Df profiindis sur la fosse, ou des femmes descendirent la morte -. »

Le 3i juillet, pendant que Nogaret et ses vicaires

étaient au jardin de l'évêché, près du Soubeyran, un

groupe d'enfants et de femmes stationnait devant la

porte du jardin. Pour la faire ouvrir, une femme

1. Arch. Lozère, L 194. Information judiciaire. 4 aoiit 1791. Arch. coni. Mendc.D. I>Clibérati(ins mun. 28 juillet 1791.

2. Arch. nat., AA54 (CDllection Rondonneau). Rapport des atro- -oités Commises à Mende, le 28 février 1792, etc.

frappa et la nièce de l'évêque, madame Grasset^ apparut. Tous aussitôt de l'accueillir au chant du coq de St-Pierre, et la nièce de répondre en refer^ mant la porte : « J'aime mieux les coqs que les poules. » Puis quand l'évêque sortit avec ses compagnons, deux ou trois cents manifestants l'acclamèrent du même cri, jusqu'au cloître qui aboutit à la cathédrale, en le huant et lui criant : « Intrus ! » Aussi Nogaret écrivit-il mélancoliquement, le 26 août, au président du comité ecclésiastique de la Constituante :

« Depuis trois mois, je tâche de remplir avec patience un ministère difficile dans la Lozère, où le fanatisme a fait et continue de faire tous les jours les plus effrayants ravages... Je lutte presque seul contre l'opinion publique^ séduite par des troupes de prêtres réfractaires, dont aucun, au mépris des décrets, n'a été remplacé. Toutes les autorités, qui devraient me soutenir, me refusent leur appui. Je suis hué et insulté publiquement ; les corps administratifs le voient et ne m'accordent aucun secours 1. »

Ses vicaires n'en recevaient pas davantage. Outre son serment schismatique, Bonicel avait encore une chevelure de Méduse, qui mettait les malveillants en joie. Un jour, salué bruyamment d'une fenêtre par Jeanneton Fabre, il voulut prendre les personnes présentes à témoin de l'insulte. Jeanneton descendit alors dans la rue et passa fièrement devant le vicaire, en disant : « Vous avez beau faire, je ne vous crains pas. Non, monsieur Bonicel, vous ne m'empêcherez pas de crier : Cacalaca ! » Près du pont Notre-Dame, il était journellement en proie aux vexations de la nommée Gély, vulgairement appelée Sœur, qui au

1. Arch. nat-, FI9 1011, Lettre de Nogaret au président du Comité.

Drix de huit jours de prisons closes, put le montrer du doigt, en disant : « Voyez-ie, ce jureur ! » et rassembler sept à huit femmes du quartier, battant des mains au cri de Caca/aca .' devant la maison du vicaire £piseopal.

Le 2 décembre, ce fut le tour de Tex-capucin "Claude Breisse :

(( Messieurs, dit-il aux membres du bureau de police, je vous porte plainte contre le tils Louche, lequel enfant, âgé d'assez d'années pour être à mon égard toujours méchant, m'insulta hier soir en paroles et en menaces ; jne traita d'd aragniade )>, de (( chenille », de « f... coquin », f... vaurien ; me porta le poing contre ma personne, et paraissait prêt à me sauter au visage. La modération exemplaire d'un fonctionnaire public selon la loi me fit retirer, et pendant que j'étais dans ma chambre, j'entendisjeter des pierres contre ma fenêtre ; je m'empressai de la fermer et je vis Louche avec d'autres polissons réitérer 4eurs injures 1. »

Les élèves vexaient aussi leurs professeurs. Le serment pur et simple des Doctrinaires, régents du collège, décida la grève de leurs écoliers. Arîn de la faire cesser, Guérin. le directeur, supplia le conseil municipal d'ajouter, « pour le bien du collège », à leur serment civique le correctif que voici :

<i Les fausses et calomnieuses interprétations, que l'on a données à notre serment et dont l'etfet prévu a été de subvertir le collège, en aliénant l'esprit des élèves de leurs maîtres respectifs, nous font une indispensable nécessité de déclarer authentiquement : i» que nous regardons le

1. Arch. Lozère, L. 193. Inldiiiiation lailc par devant Daudé Lacoste, juge, etc., i aoùf 1701.

Lettre nu général d'Albignac, 9 août 1791. . Arch.com. Mende; Justice lie paix. Oj-donnanccs «le la muniCi- ;l)alité. . . i

jsermentiprèté par nous, entre les mains de la municipalité, <conformément au vœu de la nation et aux ordres du roi, comme purement civil, visiblement borné aux objets qui sont du ressort de la puissance teniporelle et excluant par -•sa nature, sans qu'il soit besoin de l'énoncer, tout ce qui concerne le spirituel de la foi, auquel nos législateurs ont eux-mêmes reconnu n'avoir en aucune manière le droit de toucher ; nous déclarons 2'^ qu'invariablement, inséparablement unis à l'Eglise catholique, apostolique et romaine, nous souscrirons avec zèle, nous obéirons sans xéserve à tout ce qu'elle aura universellement décidé sur 'les points et les questions que la lutte des deux puissances a. fait naître et que nous n'avons nullement la témérité ■de juger. »

Cette manœuvre ne ramena pas la confiance ; -d'ailleurs que penser de cette déclaration, quand on l:rouve aux mêmes archives la lettre suivante, écrite -SOUS la Terreur, il est vrai, par le même P. Guérin :

. Citoyens magistrats, « Plusieurs d'entre vous se rappellent peut-être qu'en -1971 les jeunes professeurs de votre collège, connus déjà -depuis l'aurore de la Liberté par un patriotisme brillant, unirent, en se soumettant a la lui du serment, le comble à la haine et à la fureur des méchants, tout-puissants alors -dans vos contrées. Quelqu'un n'aura pas oublié sans doute que le plus ancien des professeurs fut maltraité dans sa personne au milieu de ses fonctions ; que la sauvegarde de la loi lui fut refusée par des autorités gangrenées, et qu'il fut obligé de se soustraine par la fuite à de nouveaux .attentats. Ce professeur, citoyens magistrats, ce fut moi. J'étais accusé d'avoir entraîné mes confrères au serment, ■cî le reproche était trop honorable pour un patriote, pour -que je cherchasse à me disculper 1. »

1. Arch. Lozère. GG 87. l)ijcl;irii(inn «les PP. doctrinaires, 8 mars 1791. Lettre de Guérin à la iiiunicipalité de Monde.

Le clergé constitutionnel n'était pas plus heureux: ailleurs qu'à Mende, et au sujet de la Constitution civile, la discorde fermentait dans tout le départements A Marvejols, sur le refus du curé et en l'absence du vicaire, le maire Osty et son conseil, escortés par un détachement de la garde nationale, doublé pour la circonstance et renforcé de la brigade de gendarmerie, se rendirent le i6 mars à la messe paroissiale, pour y publier la loi du 24 janvier 1791, relative à l'instruction sur la Constitution civile du Clergé. La messe finie, le maire monta en chaire. Huées, menaces et injures éclatèrent aussitôt au fond de l'église. La garde et la maréchaussée donnèrent alors, bousculant femmes et enfants ; la loi martiale fut proclamée et le drapeau rouge hissé sur la mairie.

Trois mois plus tard, ayant appris l'arrivée du Bref de Pie VI, le maire et quelques officiers municipaux allèrent trouver l'abbé Barrau, et « lui représentèrent qu'il ne pouvait le publier, sans encourir la rigueur des lois et mettre la division parmi ses paroissiens. »• Le timide curé répondit « qu'il avait reçu le Bref depuis plusieurs jours, qu'il était persécuté pour en faire la lecture, mais qu'il s'y était jusqu'alors refusé et puisqu'on lui assurait qu'une pareille démarche pouvait mettre le trouble dans la coipmunauté, il ne le lirait pas. »

Il le lut cependant le 5 juin, à la messe de paroisse, ainsi qu'un mandement de Mgr de Castellane. Sur le bruit que la garde allait monter pour s'opposer à cette lecture, le curé descendit de chaire et l'église s'emplit de rumeur. Le vicaire Michel publia alors le décret relatif au respect dû aux corps administratifs et ajouta : « Que ceux qui sont attachés à Mgr de

Castellane restent et soyons toujours unis ; que les autres se retirent, s'ils veulent. « Le conseil dénonça cette lecture au tribunal et au besoin à l'Assemblée nationale K »

L'abbé Tardieu ayant été élu curé constitutionnel de Marvejols, le culte catholique continua dans des chapelles, au grand déplaisir des patriotes exaltés, qui accusaient le conseil municipal de négligence et de tiédeur. « Dans la nuit du 27 avril 1792, des quidams affichèrent sur la porte de l'église des religieuses et sur celle de l'hôpital, un placard cacheté aux quatre coins, en forme de scellé, portant ces mots :

« Si le scellé est levé, les administrateurs de l'hô^ pital seront pendus et le couvent des religieuses sera brûlé. Ne varietur. »

La municipalité fit déchirer le placard ; puis devant les mêmes menace^, réitérées verbalement en public, elle obéit à l'injonction anonyme, en fermant toutes les chapelles, sauf l'église paroissiale. Mais l'indignation des catholiques fermenta.

Elle monta encore, le 3o juillet, quand des « volontaires de l'Aveyron, appartenant à la garde nationale de Sévérac, se portèrent à des excès vis-à-vis de certaines personnes, sous le prétexte, qu'elles allaient entendre la messe dans les paroisses voisines, et ne craignirent pas de parcourir la ville, tambour en tête,et de faire des invitations aux citoyens en forme de proclamation. » Le lendemain 3i juillet et le i'^'" août, les catholiques manifestèrent à leur tour ; « plusieurs groupes d'hommes et de femmes firent la farandole et environnèrent la maison du curé assermenté Tar-

1. Arch. coni. Marvejols, l)T. Délibérations municipales, IG mari et 5 juin 1791.

g^ ■ LE CLERGE CONSTITUTIONNEL

dieu, proférant contre lui toute espèce d'insultes, et de menaces » ; mais les volontaires de l'Aveyron, la garde nationale et la maréchaussée dispersèrent les manifestants; puis les volontaires coururent à la maison de sûreté, où l'on avait enfermé quelques femmes, conduisirent la boulangère Antoinette Bluméro sur la place publique et l'y fustigèrent. Ils se proposaient d'en faire autant aux autres, mais on les arrêta '.

Le 22 juin 1791, la question du serment jeta encore le trouble dans l'Assemblée primaire de St-Chél3\ La veille, dans l'église des Cordeliers, long discours d'ouverture par Gaillardon et nomination du bureau : président, Monteils ; secrétaire, Bès de Berc. Le second était patriote, mais le premier ne l'était pas. La séance se prolongeant dans la soirée, le président renvoya au lendemain la suite des opérations.

Le 22, en se rendant aux Cordeliers, Bès de Berc dit à Monteils : « Vous avez eu tort de renvoyer la séance ; vous ne serez plus président et je vous ramènerai au devoir. »

La municipalité n'avait pris aucune mesure, pour parer aux troubles éventuels ; mais le directoire du district envoya deux commissaires, Filhon et Atrazic, pour surveiller discrètement l'assemblée, où des électeurs parurent armés de bâtons et d'autres en. costume de gardes nationaux.

Au début de la séance, le président lut la loi sur les assemblées primaires, et, d'après le vœu général, on convint qu'on ajouterait au serment celui de vivre et

1. Arch. com. Marv.^jols, DT. Délibcrafiitns muiiiripales.'ÎS avrils 50 juillet et 1" août 1792. ' Arch, nat., F7 308114. Troubles à Marvc-ols, 31 jiiille» 179-2.

LA RÉVOLUTION EN LOZERE qS

de mourir dans la" religion catholique, apostolique et romaine. Bès de Berc .protesta contre cette addition illégale. «Des électeurs, ajouta-t-il, veulent prêter le serment pur et simple; il faut l'exprimer nominativement ^ans le procès-verbal »,cequi fut accordé. Le scrutin commença, mais au septième votant, Bès de Berc dit que sa qualité d'administrateur de district ne lui permettait pas de se prêter à une telle pratique, et il donna sa démission de secrétaire. Le président la voulant par écrit, Bès sortit et rentra peu après avec sa démission motivée sur la violation de la loi. Monteils mit aux voix si on l'acceptait en cette forme ; presque unanimement l'assemblée refusa et Bès dut prendre la fuite, pour échapper aux bâtons de paysans à ses trousses.

Brun, aubergiste de Saint-Chély, prenant alors la parole, dit qu'il y avait bien peu de patriotes, et tint quelques autres propos de ce genre, qui ne furent pas du goût de l'assemblée. Des électeurs allèrent à Jui, bâton levé, et le poursuivirent pendant que d'autres criaient : « Frappe ! », pour les encourager. Alors les commissaires du district intervinrent. « Puisque les suffrages ne sont pas libres, dirent-ils, et que la vie des citoyens est en danger, nous rendons responsables les auteurs des troubles et nous allons dresser procès-verbal. »

Le président se couvrit et sortit dans la cour, suivi d'un grand nombre d'électeurs indignés de ces excès, pendant qu'une voix criait dans le tumulte : « On m'assassine ! à la garde 1 » et qu'un Barraban approuvait en son patois : « Bàste mày ; foùu bien ! » (Tant mieux, on fait bien ! ) A ces cris, les commissaires Atrazic et Filhon coururent chercher la garde et requérir le maire de convoquer son conseil et de pro-

clamer la loi martiale. Mais le maire fut absent et aucun officier municipal ne parut.

La garde descendit d'elle-même à l'entrée du pont et le premier rang coucha en joue les électeurs massés sur l'autre rive, près des Cordeliers. Monteils s'avança vers les fusils, dont quelques-uns le visaient spécialement, et les fit relever. Gaillardon lui dit alors : « Donnez votre démission et dénoncez les coupables »; mais les commissaires objectaient que ce n'était pas prudent, quand Bardol, procureur de la commune, s'avança furieux vers Monteils : « C'est vous le seul coupable », lui dit-il, en secouant sonfusil;et il voulait forcer les gens h rentrer dans l'église avec toute la garde pour les y contenir. Mais la garde fut licenciée et le directoire de Saint-Chély, renvoya l'assemblée au vendredi suivant, demanda au directoire du département deux commissaires, pour la présider, et dépêcha des courriers vers Mende, Marvejols et Aumont, pour avoir un secours de deux cents hommes, destinés au maintien de l'ordre et à l'exécution de la loi.

L'exécution de la loi n'était pas plus facile à Ispagnac, où l'installation du curé constitutionnel fut très mouvementée. Jean-Baptiste Richard, originaire de Givors, avait été élu par le peuple et approuvé par Tévêquedu département. Le 5 juillet 1791, Bancilhon, Dalzan et Velay, membres du directoire de Florac, escortés de gendarmerie, allèrent installer le curé constitutionnel dans une paroisse foncièrement catholique, aux frontières des protestantes Cévennes. Près d'Ispagnac, Jean Altier les croisa sur la route. <( Messieurs, dit-il d'un ton bourru, vous feriez mieux de rebrousser chemin, parce que vous trouverez à qui parler. » Velay et son fils mettent le pistolet à la main,

et se présentent à la population dans cette attitude, avec un air menaçant, qui ne contribua pas peu à déchaîner le tumulte. Hommes et femmes accueillent les commi-ssaires avec des cris affreux : en un clin d'œil, un attroupement considérable se presse sur leur passage et profère des injures contre eux et le nouveau curé : M Nous n'en voulons pas et nous vous empêcherons bien de l'installer ; nous vous tuerons vous et lui ! » Ils les poursuivent de huées, de menaces et de hurlements, jusqu'à la maison du maire Jourdan, que les commissaires requièrent d'assembler le conseil général de la commune.

c( Il n'y a, dit-il, que le procureur et moi; tous les autres sont démissionnaires ou absents.

— Pourquoi n'employez-vous pas la garde nationale, pour en imposer aux manifestants ?

— Requis, il y a quelques jours, de prendre les armes pour cette affaire, ils ont répondu qu'on les trouverait toujours prêts pour le maintien de la Constitution et des lois, mais qu'il s'agissait là d'un fait de religion et qu'ils n'y pouvaient prendre part.

— Interposez-vous au moins, pour nous mettre en sûreté : arborez le drapeau rouge et proclamez la loi martiale. » Les commissaires essaient de calmer les esprits irrités, mais on leur répond par des outrages pour eux et par des injures pour Richard : « Ce n'est pas un prêtre, c'est un protestant ; nous n'en voulons pas, il faut l'étrangler ! » Une femme porte le poing sur la poitrine du protestant Dalzan, et de la foule on lui crie : « Nous vous tuerons, où que vous soyez ! » Un gendarme met son mousquet de travers, en. voyant une femme, qui se pressait contre les commissaires. « Touchez-la, disent les hommes, et

nous tombons sur vous. » Cependant le péril grossissait avec l'attroupement ; les hommes ameutaient les femmes et les femmes provoquaient. Les commissaires rentrèrent chez le maire, où ils apprirent qu'on avait emporté les clés du presbytère et de l'église. Pistolet au poing, accompagnés d'injures et de menaces, ils firent bonne retraite à l'auberge Laget ; puis montant à cheval, ils rentrèrent à Florac.

Ainsi Richard n'était pas installé. Le directoire de Florac, faisant appel aux patriotes et aux amis,, convoqua les gardes nationales de Marvejols et des cantons protestants du Pont-de-Montvert et de Barre^ demanda illégalement cent cinquante soldats au général d'Albignac, qui commandait dans le Gard, et pria le^ directoire du département d'envoyer deux commissaires, pour installer Richard. Le samedi suivant, 9 juillet, Ferrand et Chazot, commissaires, descendirent à Ispagnac, et l'abbé Richard arriva à deux heures avec une brigade de gendarmerie. Redoutant l'affluence du lendemain, on décida de procéder le soir même à l'installation du curé, sauf pour ce dernier à renouveler avant la messe du dimanche le serment prescrit par la loi. Comme le calme régnait cette fois dans le bourg, les commissaires ne se firent pas escorter des gendarmes.

De la porte de l'église, on entendit un grand bruit dans l'intérieur : c'était une troupe de femmes, qui faisaient les hauts cris, se lamentant sur le remplacement de leur curé. Le maire les fit disperser ; mais après la cérémonie, l'abbé Richard put voir ces femmes détourner la tête à son passage et se jeter à terre avec des plaintes entrecoupées de sanglots. Le curéconstitutionnel prêta serment le lendemain, sans in-

cident, et les commissaires reprirent le chemin de Mende, avec la certitude « que le peuple en général aurait la plus grande répugnance à assister aux offices du sieur Richard, et à recourir à lui pour les fonctions curiales de la paroisse. »

Ils ne se trompaient pas. On suivit d'abord le curé légitime, l'abbé Bouteille, dans une écurie, transformée en oratoire ; puis l'on vexa le curé intrus. L'abbé Richard ne tarda pas à porter ses doléances au district. Le i5 juillet, il écrit que sur le refus du clerc de servir la messe et de sonner les cloches, i\ les sonne lui-même ; le maire l'a prévenu de se garder d'aller sonner VAngelus, qu'il risquait d'être maltraité par des malintentionnés, et que lui, maire, • ne se chargeait pas de le mettre à l'abri de leurs entreprises, attendu qu'il n'avait aucune force, pour contenir le peuple, et que l'autorité de la municipalité était méconnue. Le curé demande donc des soldats, pour protéger les bons citoyens.

Le G novembre 1791, Richard se plaint « qu'il a trouvé des ordures sur sa porte, qu'on lui jette des pierres à ses fenêtres et qu'il est souvent hué, toutes les fois qu'il vaque à des fonctions curiales ou qu'il sort de sa maison. » Le 10, un dimanche, Pierre Déco, armurier de Florac, chargé par le district d'avertir l'abbé Richard qu'on avait reçu ses deux dernières lettres, arrive chez le curé, à dix heures du matin. Un quart d'heure après, les pierres pieuvent sur les fenêtres ; on ferme les volets, la pluie continue ; h onze heures, on va à la messe avec un paysan de Fau, Pierre Fournier; dans la rue, une vingtaine de personnes leur jettent des pierres avec des insultes ; la messe finie, tout recommence ; pen-

dant le dîner, pierres aux portes et aux fenêtres. Le curé envoie alors Déco avertir le maire. »< On ne maltraite pas le curé, répond Jourdan ; le peuple a sa liberté. » L'abbé, son frère, assis près du feu, ajoute en guise de consolation : « Du côté de Marvejols et sur la montagne, on en fait tout autant et on chasse les nouveaux curés comme à Ispagnac. »

De retour au presbytère, Déco entend encore les pierres ; il sort pour essayer de mettre fin à cette musique; mais cinqxDU six hommes, armés de pierres, lui crient : « Que vient chercher ici ce coquin de démocrate de Florac ? « L'un d'eux même s'avance et Fournier, qui veut parer le coup, est saisi, renversé et traîné par les cheveux. Déco et le curé s'esquivent, suivis par Fournier au bout de quelques minutes. A l'heure des vêpres, même « conduite » que pour la messe et une pierre atteint Richard au bra^s ; pendant l'office, femmes et tilles vont crier à la porte et des jeunes gens font des polissonneries au curé. Après vêpres, les pierres continuent. Déco prend une lettre pour le district et paraît en public. « C'est undémocrate, dit-on, il faut le tuer ! » L^n Floracois l'interpelle et l'invite à aller à lui ; mais les pierres sifflent toujours et Déco, qui n'entend qu'elles, arrive tout d'une traite à Florac.

Enfin au prône du i8 décembre, Richard dit à l'assistance, composée en grande partie du détachement de soldats, envoyés pour le protéger, que « vu le trouble, il n'}' aurait pas de messes, la nuit de Noël; puis vers la fin de la cérémonie, après la bénédiction, il dit encore en forme d'avis et de plainte qu'étant à confesser une jeune fille, cette dernière fut troublée par un homme, qui était dans l'église, et que de suite

elle quitta le confessionnal ; il avoua en même temps qu'un homme, assistant à la messe derrière l'autel, craignait d'être insulté par le public, qui le voyait avec peine entrer dans cette église »; et l'impression <lu commandant de Romainville, à qui nous devons ces détails, est w que toutes les prédications et avis donnés par le sieur Richard, pendant et après l'exercice de la messe, ne tendent à rien moins qu'à troubler la tranquillité publique. »

En 1792, le mercredi des Cendres, le fils Grégoire se moqua publiquement de la cérémonie dans l'église, et une jeune fille, ouvrant la porte, cria au curé : « Gros porc, il faudra te sortir de l'église, qui ne t'appartient pas. » Le clerc courut fermer la porte, mais la jeune fille s'y opposa ; une autre tomba sur lui à coups de pied et à coups de poing, pendant que d'autres lui tiraient les cheveux. Le curé, accouru au secours, l'emmena au presbytère : mais en route, une pierre l'atteignit au coude et le jeta à terre avec son calice. A son tour, vers la même époque, l'abbé Richard blessa au bras, d'un coup de pistolet, un clerc tonsuré de la paroisse, et fut de ce chef conduit aux prisons de Florac '.

Pour en finir avec la région des Cévennes, il convient de mentionner ici la trace de quelques troubles arrivés en 1793, à propos des curés constitutionnels.

Le 21 janvier, « le citoyen Pradel, curé conformiste de Vialas, se plaignit au district de Villcfort d'avoir été insulté dans son domicile plusieurs fois et, entre

I. An;h. naf., F 7 3081. 13. l»r(pços-ver)):il du (lislriol de Florac.

)) » Lettre de Iliviére à lîoland, 20 iii:ir.s 179"2.

» y 19 '(44. Dénoiicialion de L)c<-o. armurier à Florac.

Arcli. Lozère, L l'J2. Installation du cun: d'Ispa^nac.

» )' Lettre de Richard au district de Florac.

Ardi. ti)Ui. Lspagnae. Dt-ljlurrations luun. (i nov. et ISd'k'. 1791.

autres, le dimanche i3 de ce mois, à nuit close; cejour-là, pour éviter la suite fâcheuse d'un attroupement sous sa fenêtre, il s'évada par une porte dérobée K »

Joseph Blanc, de Lyon, curé de St-Martin-de- Lansuscle, dont l'élection paraît avoir été truquée par Dalzan (cf. Bull. Lozère, 1882 p. 526) se plaignit au directoire du département, le 29 mars lygS. Il dénonça par écrit « des délits commis sur sa personne et dans sa. rnaison, la nuit du 14 au i5 mars, avec effraction: des portes, enlèvement et dévastation de ses effets par une douzaine de personnes sans aveu et notoirement reconnues malintentionnées.» Le curé, entendUy « persista de plus en plus fort dans la plainte contenue en la dite lettre, soutint qu'il était continuellement menacé et courait de graves dangers, en ajoutant^ au surplus, que quelques démarches qu'il eût faites auprès du juge de paix du canton de Saint-Germain^ pour l'engager à informer et procéder, conformément aux lois, contre les coupables, il n'avait pu parvenir" à se faire rendre justice ~. »

Le directoire renvo3'a l'affaire à l'accusateur public.

L'abbé Jourdan, frère du maire d'Ispagnac, était bien informé, quand il disait que la montagne chassait aussi les prêtres constitutionnels. L^n vicaire d'Ispagnac, l'abbé Pécoul, attiré près de Bécus, sa paroisse natale, par le notaire Grandet, électeur patriote et

1. Arch. Lozère, L 3G4. District de Villefort, Procès-verbaux des séances.

2. Bullelin Lozère 1883. H, p. G76. L'abbé Blanc, prêtre" habitué à la paroisse de Baint-Pierre et Saint-Saturnin, à Lyon, fut d'abord élu à la cure de Vebron : mais Solern. curé de cette paroisse s'étant ravisé et ayant prêté le serment, Dalzan envoya l'abbé Blanc à St-Martin-de-Lansuscle.

LA RÉVOLUTION EN LOZERE lOÎ"

acquéreur de biens nationaux, fut élu à la cure de Chauchailles. Au commencement d'octobre, le curé légitime monta en chaire, pour protester contre cette élection. Avant même qu'il eût ouvert la bouche, le • peuple commença à gémir et à pleurer. « Oui, mes enfants, dit le pasteur, cette religion, que nous chérissons tous, est à la veille de se perdre ; mais je suis et serai toujours votre curé, fussé-je à Rome ou à Paris. Tous ceux qui ont prêté ce serment, nous ne devons d'aucune façon frayer avec eux ; nous devons les regarder comme des hérétiques séparés de l'Eglise de Rome ; pour moi, en particulier, je regarderai le nouveau curé comme un huguenot, un damné et un chien. » Ce sont du moins les paroles que lui prête son dénonciateur Grandet ; car, au rapport des commissaires du département, l'abbé Fabre n'aurait pas tenu ce discours et aurait recommandé le calme à ses paroissiens K

L'abbé Pécoul se présenta le dimanche, 3o octobre. Voici comme il raconte lui-même sa réception à Gaillardon, procureursyndicde Saint-Chély-d'Apcher.^

Bécus, le 3i octobre 1791.

« Monsieur, je vais vous rendre compte de tout ce quf se passa hier, lorsque je me présentai à Chauchailles, pour prendre possession de ma cure.

« J'arrivai environ onze heures, accompagné de Guillaume Amouroux, mon oncle, de Fournels, et de Jean Poulalion, mon beau-frère, de Bécus. Tout se passa fort bien jusqu'au moulin de Bernadet, de Chauchailles, qui n'est qu'à environ deux portées de fusil de l'endroit. Là, nous trouvâmes une jeune fille, postée sur le moulin,, pour nous voir venir de loin, et qui en conséquence quitta

1. Arch.nat., F 16 111. Rapport des coinmissaires du départem'. Arch. Lozère, L l'25. Dénonciaiion de Grandet, 16 octobre 1791.

sa place et passa à côté de nous, pour aller avertir que nous étions assez près pour être maltraités.

« Sans doute la troupe, qui était assemblée pour faire la décharge, avait encore peur que Je n'emmenasse avec moi une garde considérable ; mais la jeune tille les rassura en disant : « II' n'y a que deux hommes », et je Tentendis fort bien. Aussitôt une soixantaine de femmes, ainsi averties par cette jeune tille et par autres deux hommes du côté de Chauchaillettes, se détachèrent avec une charge de pierres et abordant sur le tertre, elles nous assaillirent. J'étais sous le tertre et voulais me conduire à Chauchailles ; mais voyant le danger, mon oncle m'avertit, en me disant : « Allons-nous en ! » Je lui obéis et le suivis, en tenant le milieu des prés, atin que ces femmes ne pussent pas trouver des pierres ; nous fûmes toujours également exposés ; à la tin je reçus, sur ma main droite, un coup de pierre, qui me fut si sensible que ma canne descendit à terre. ■Cela aurait dû se terminer ainsi, car nous étions sortis du territoire de Chauchailles; mais la persécution n'en demeura pas là.

" Nous fûmes poursuivis jusqu'à Gourgousanges, toujours à coups de pierre. On me cria mille invectives, tantôt que je n'avais sans doute rien à manger, tantôt qu'on m'avait chassé des Cévennes, comme j'étais à Ispagnac ; qu'on me ferait brûler dans ma maison, à Chauchailles ; que si elles devaient périr, je périrais le premier, et qu'ensuite elles auraient toujours du temps de gagné. A tous ces mauvais traitements, je ne répondis rien et je supportai mon mal, sans rien dire.

« Arrivés à Gourgousanges, je m'arrêtai ; d'ailleurs mon oncle avait perdu haleine ; il était à demi mort. Il s'assit ; mais le danger ' continuant toujours, un garçon de Gourgousanges sortit avec son fusil, comme s'il voulait tirer, et la troupe décampa. De tout ce qui s'est passé, j'ai pour témoins tout Gourgousanges ; il est bon que je vous dise que la municipalité de Chauchailles ne se présenta

pour rien ; nous ne'vîmes pas un seul homme, sinon une quantité de femmes si grande, qu'il n'est pas naturel de croire que dans une si petite paroisse il y en ait autant ; d'où je conclus qu'il y avait des hommes habillés en femmes, avec d'autant plus de fondement qu'ils s'en étaient vantés.

« Voila tout, Monsieur ; veuillez bien nommer un commissaire, pour m'installer. Tel est le procès-verbal que je vous présente, sans rien supposer.

(( Pécoul, prêtre ».

Le curé constitutionnel fut installé et resta un an à Chauchailles, non sans vexations. Il se plaignait « du ci-devant vicaire, frère au ci-devant curé, qui attirait tous les paroissiens dans l'église de Brion, pour mieux les fanatiser et empêcher que personne ne vînt à la messe de paroisse, disant publiquement que l'église paroissiale était excommuniée et interdite ; aussi l'abbé Pécoul était-il journellement menacé par certaines personnes de la communauté, qui affectaient même de faire le signe de la croix, en passant devant lui, le prenant pour le diable, etc. » Il aurait pu ajouter que les femmes de quelques patriotes, obligées d'aller à sa messe, tournaient le dos à l'autel, assises sur leurs talons.

Le 20 septembre 1792, dans une pétition adressée au directoire de Saint-Chély, il exposa « que dans le courant de la semaine passée, son jardin avait été dévasté, les vitres de l'église fracassées et qu'il avait entendu du charnier de sa maison, heure de nuit, faire un complot tendant à faire brûler la maison. » Il évacua la cure et l'église, et comme « la municipalité paraissait-^ voir tous ces griefs d'un œil indifférent «^ il demanda la permission de se retirer quelques jours chez lui, en attendant la fin de cette effervescence.

Lassé et vaincu, il se retira au bout d'un an, tandis que l'abbé Timothée Fabre, vêtu de bure, en manteau bleu et sous son large feutre de Marvejols, exerça le ministère, même aux pires jours de ia Terreur '.

A Saint-Sauveur-de-Peyre, le geste de résistance fut encore plus hardi : il y avait là un curé énergique et intelligent, l'abbé Jean Augustin Peyronnet, âgé de cinquante ans, originaire de Saint-Chél3\ Le 28 octobre 1791, d'un vœu unanime, le conseil général de la commune chargea le maire Planchon de se présenter devant l'abbé Chapus, jeune prêtre de JVIaryejols, nommé constitutionnellement à la cure de Saint-Sauveur, et de lui déclarer « que toute la paroisse voulait vivre et mourir dans la religion des non-conformistes ; que par conséquent elle ne voulait pas de curé conformiste et le priait de se retirer ; l'assemblée défendit expressément au maire et à tous les membres <ie la communauté de le mettre en possession de la -cure, à peine de forfaiture et d'être poursuivis comme traîtres à la communauté devant les tribunaux. » Le dimanche 3o, fixé pour l'installation de son successeur, l'abbé PejTonnet devança de deux heures la messe paroissiale, lut en chaire une forte protestation « contre celui qui, au méprisdes saints canons, aurait latémérité sacrilège de prendre possession de ce prieuré cure », et frappa de nullité radicale tous ses actes de juridiction.

Vers dix heures et demie, la population était encore sur la place de l'église, quand Chapus parut

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