CHAPITRE VI
-A Villefort : état des esprits ; réfugiés et déserteurs ; discours de Chas. — A Mende : chez madame de Mirandol ; à la Croix de Malte ; << petit Coblentz » ; Borel et Jossinet. — A Nasbinals : les déserteursinstructeurs ; le bonnet rouge à fleur de lis ; on embauche pour Coblentz.
Ce temps était proche, car la contre-révolution hâtait ses préparatifs à Villefort, à Mende, à Nasbinals. A Villefort, la municipalité était en majorité aristocratique et le maire Chabert était dirigé par les vrais chefs du mouvement, Bonnet-Ladevèze et Chas, •Je Bayard. On connaît un peu le premier, administrateur réfractai re au serment et frère de l'abbé Bonnet, -député aux Etats généraux. Le second, un avocat, avait déjà fait, de son propre aveu, plusieurs voyages en Savoie, pour se concerter avec les émissaires des princes, et à Toulouse, pour combiner divers projets contre-révolutionnaires ; de retour à Villefort, il avait fondé le club des Vrais amis de la. Monarchie^ qu'il dirigeait à son gré, et se vantait publiquement d'être
arrivé à propos, pour faire d'une commune patrioteune pépinière d'aristocrates. « Vous êtes heureux^ disait-il au peuple, que je sois venu à temps, pour vous retirer du sentier de la Révolution, où vous vous étiez, engagés. » Chas et Ladevèze se concertaient avec les conspirateurs du camp de Jalès : Claude et Dominique Allier, l'abbé La Bastide de la Molette et le chevalier de Melon.
Les propos étaient chauds entre adversaires et partisans du nouveau régime. Dans une conversation sur l'affaire de Mons et de Tournay, un des Borelly, procureur de la commune, dit qu'il était à souhaiter que les honnêtes gens des deux partis se réunissent, pour arrêter l'effusion du sang. La Bastide de la Molette, qui survint alors, serrant les poings et se levant sur la pointe de ses pieds, répliqua : « Il n'y a point d'honnêtes gens dans le parti patriote. » Le procureur indigné se retira ; mais Marcellin Borelly sortit de sa boutique et dit avec colère à La Bastide : « Je ne vous crains pas et je vous prouverai que les patriotes sont des honnêtes gens. » De son côté, Chas disait ouvertement : « Messieurs les patriotes, on vous rangera ! » et un autre aristocrate, exhorté à plus de modération dans ses procédés inciviques, répondit à son interlocuteur :• « Vous voulez la paix et moi je veux la guerre ! «
Pour la faire, on avait attiré à Villefôrt une trentaine d'individus : nobles, prêtres, médecins ou avocats, heureux d'}' trouver un refuge contre les poursuites des patriotes ou des protestants du Midi. Les principaux étaient : Sauveur d'Entraygues, caissier du comité contre-révolutionnaire ; Chalcnda de Saint- Laurent ; Lojijon, réfugié de Barjac, commissaire du
Claude J.-B. Anuble AVMEX Comte de Novaut
Abbé l)i;rOX. /.( RiT.'liilioii ni Lo^he. ('.miitesse de N'oynnt à Cli.nn.ilièrcs (P. de D.)
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roi près le tribunal du Vigan ; l'abbé Solier, prieur de Colognac, en habit bleu à passe-poil rouge et chapeau rond, qui se faisait appeler le Matelot ; Lasuttes, jeune médecin, épais et noiraud, venu de Montpellier. Il }• avait aussi des déserteurs, alléchés par l'espoir du butin patriote, avec le concours desquels Chas et Sauveur d'Entraygues avaient comploté,, entre le pot et le verre, de désarmer deux compagnies du 14*^ régiment ci-devant Soissonnais, que la peur des brigands et des protestants du Pont-de-Montvert avait obtenues du général d'Albignac.
Cependant il fallait nourrir ces étrangers. On eut recours à divers expédients ; on fit entre autres une liste, où les notables étaient taxés quinze, vingt ou soixante-dix livres, suivant leur fortune, le tout s'élevant à mille sept cents francs ; mais tous ne marchèrent pas dans ces eaux. Bonnet-Ladevèze demanda un jour soixante-dix livres à Balmelle, juge au tribunal du district.
« Pourquoi ? demanda celui-ci.
— Pour les frais du corps de garde.
— -C'est bien cher.
— On a des étrangers, ajouta Ladevèze ; il faut bien les faire vivre.
— C'est une dépense illégale ; s'il s'agit de secourir des malheureux, il y a dans la ville des citoyens qui manquent de tout et c'est à eux qu'il faut s'attacher plutôt qu'a des étrangers ; donc je refuse. »
A son tour, Fraisse, à qui on demanda vingt-cinq livres, répondit : « Je les donnerais volontiers, pour faire déloger ces gens-là. » Il n'était pas seul à parler de la sorte; aussi le 7 septembre 1 791, Chas prononçat-il un grand discours, pour remonter l'opinion et apaiser les murmures.
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« Cette ville, dit-il, fut de tout temps le refuge des infortunés. Durant les troubles de la fin du dernier siècle, nos pères reçurent les prêtres que les fureurs du fanatisme avaient forcés d'abandonner leurs paroisses... Improuvàtes-vous. Messieurs, ma conduite, lorsque, dans le mois de février dernier, je pris sous la sauvegarde du détachement, que je commandais à Jalès, deux des plus zélés protestants des Vans, qui craignaient d'être persécutés ? Vous refusâtes judicieusement l'offre d'une abjuration iirrachée par la terreur et vous veillâtes à leur sûreté, jusqu'à ce que leur ville eut calmé leurs craintes. Oserait-on vous faire un crime d'avoir manifesté, pour les ministres de votre religion, les sentiments d'humanité qu'ont éprouvés de votre part ceux que des principes différents régissent en matière de foi ? 1
(( Vos hôtes sont des prêtres, des bourgeois, des négociants, des avocats, des jurisconsultes. Vous savez mieux que moi que les braves habitants de Villefort osèrent dans dans les siècles passés résister avec succès aux armes d'un prince, qui avait eu le malheur d'arborer l'étendard de la révolte. De là cette dénomination de « royalistes », qui vous est demeurée comme un monument éternel du dévouement de vos aïeux à la patrie et à la personne sacrée du roi 1. Quant à moi, que, depuis mon retour de Toulouse, rassemblée électorale et la garde nationale ont
1. Voici le fait auxquel Chas fait allusion dans son discours : « Simon Lationdés, lils aîné, et Chambon, des Vans, protestants, cherchaient depuis longtemps à s'éclairer; ils avaient eu déjà jtlusieurs conférences à ce sujet avec leur curé et son vicaire. Depuis qu'ils sont à Villefort, où ils sont venus avec les députés de retour de Berrias, ils ont fait appeler l'ahbé Melïre, à qui ils ont proposé de recevoir leur abjuration et de vouloir bien leur ouvrir le sein de l'Ei^Iise catholique, apostolique et romaine, dans la foi de laquelle ils veulent désormais vivre et mourir. L'abbé Melïre. étayé de l'avis de tous les honnêtes citoyens de cette ville, s'est refusé à leur demande, pour ne pas comprojuettre dans ce moment la sûreté et la pureté des intentions de cette ville. Cet inconvénient leur devient très onéreux et ils demandent acte de leur dessein à la municipalité. qui le leur accorde. » Arch. com. Villefort. Délibérations municipales, 23 février 1791.
1. Allusion à la révolte de Caslon d'Orléans et de Montmorency fious Louis XIIL
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honoré des marques de leur confiance, si on vous demande de m'expulser de mon pays, je saurai imiter le dévouement des Codrus, des Philènes et des habitants de Calais. On nous menace depuis longtemps d'une incursion pareille à celle qui a teint de sang les rues d'Uzès et de Nîmes. Méprisez ces bravades ; comptez sur votre position locale, qui vous met à Tabri d'un coup de, main, et sur la valeur de vos habitants et de vos hôtes reconnaissants, Continuons à être hospitaliers, dussions-nous ne jamais obtenir de représentation dans l'assemblée électorale de Mende.
« Cependant je crois avec M. le maire qu'il faut réclamer, devant le directoire du département, contre l'opération de la section de la campagne dans l'assemblée primaire de juin dernier ; frappée de nullité radicale, elle entraînera dans sa chute l'opération de l'assemblée électorale, qui lui a donné sa sanction. La "commune de Planchamp-Chazorne bénéficiera de la même décision. Vous devez des remerciements à M. l'abbé de Siran, dont la plume et l'organe ont défendu la religion et la patrie, et dans cet instant même, la magie de sa mâle éloquence vient de vous éclairer sur vos droits. »
Le conseil municipal décida « qu'asile et protection continueraient d'être donnés à tout individu de quelque religion ou secte qu'il fût. »
Le procureur de la commune, Borelly, donna sa démission à cette époque et il n'est pas téméraire de voir là plus qu'une coïncidence. Roux, officier municipal, apprenant, après un vo3fage de quinze jours, qu'on avait appelé des étrangers, reprocha à un de ses collègues de ne s'y être pas opposé. « Nous soupirons après ton arrivée, lui répondit Benoît ; nous te seconderons, mais il y a à craindre pour nos jours. — Il ne faut rien craindre, répliqua Roux, toutes les fois qu'on ne veut que le bien de la chose commune,
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procurer et maintenir la paix ; nous serons soutenuspar les honnêtes gens. «
Pour se mettre personnellement à couvert, ils décidèrent de convoquer les notables. A la séance, Roux dévoila les sourdes démarches de quelques membres du conseil général de la commune, et déclara nettement que le maire n'était qu'une machine, que Chas et Ladevèze manœuvraient à leur gré. « Vous n'avez à blâmer personne », interrompit brusquement Bonnet ; mais Roux continua, en disant que les démarches de ces citoyens étaient inconstitutionnelles, et conclut qu'il fallait s'opposer non seulement à la levée de toute contribution mais encore à l'arrivée des étrangers.
La fermentation augmenta encore par la division qui éclata entre la population urbaine et les campagnes voisines, et la municipalité, dénoncée par les électeurs à l'assemblée électorale, fut suspendue, le 12 septembre, par arrêté du directoire départemental. Cependant les réfugiés continuaient à inonder la ville. Roux, faisant fonctions de maire, les fit surveiller* tous les soirs par des patrouilles et ordonna aux aubergistes de notifier à leurs hôtes de partir sans trop tarder. Ainsi traqués, les étrangers se retirèrent dans les auberges des villages qui dominent la ville, TAffénadou et le Montât; à Cubières et dans une remise sur le plateau du Roure. Quant à Chas, de Bayard, et à Bonnet-Ladevèze, ils disparurent de Villefort K
1. Arch. nal., 17 3611 14. Lettre delà Société populaire de Villefort, 29 fructidor an II.
Enquête de BancJlhon et Servière, commissaires du conseil
général de la Lozère à Villefort, 19 juillet 1792. Arch. Lozère, L 133. Club des Vrais amis de la Monarchie. Arch. com. Villefort. Délibérations municipales, 7 sept. 1791. Bulletin Lozère 1883. II, p. 140. Lettre d'André, de Villefort,
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Ils montèrent à Mende, où Charrier descendait de temps à autre de Nasbinals, pour se concerter avec les chefs du parti, chez Borel ou chez Mme de Mirandol, sœur de l'abbé de Bruges et femme du cidevant syndic des forains. Au rapport d'un témoin oculaire, le peintre Moret dit Monjoux, « il y avait chaque matin, chez Borel, une assemblée de capitaines •de la garde nationale, où se rendaient assidûment Combettes et Rivière. J'y ai vu quelquefois des étrangers que je n'ai pas reconnus, excepté Solier, ci-devant prieur de Colognac, déguisé en garde national ; trois fois aussi, Charrier, de Nasbinals, et un homme de Villefort, petit, visage rond, cheveux bruns et maintien vif. » — « Dans les différentes soirées que je passais chez Madame de Mirandol, dit Jossinet de son côté, j'ai reconnu le sieur Saunier, Charrier et un grand chanoine, parlant vaguement de différents projets et se disant cbargés des pouvoirs des princes. »
Là fut arrêté un projet de pétitionnement contre l'envoi de troupes. Mende commença ; une première pétition fut cassée par l'assemblée départementale pour vices de forme, les pétitionnaires n'ayant pas obtenu au préalable la permission de se réunir et la municipalité ayant expédié leur demande à Paris sans permission de l'autorité supérieure. Une seconde, régulière, fut présentée aux ministres, après la clôture de la Constituante, par l'abbé de Bruges, qui était resté dans la capitale, pour mieux servir ses amis. En même temps, on expédia dans les communes affidées un modèle de délibération, dont la trace apparaît dans les registres municipaux de Nasbinals, et on recueillit .ainsi l'adhésion de i23 communes sur i85 K
1. Arch. coin. Xa.sl)inals. Délibérations mvinicipales. « Messieurs,
On y recevait aussi des étrangers, — cent cinquante à deux cents environ, — de novembre 1791 à mars 1792, venant de Nîmes, Montpellier, Alais ou des environs, ouvriers et artisans, gens ci-devant en place, soit à la Chambre des comptes soit aux autres tribunaux, prêtres, médecins ou déserteurs. Ces derniers venaient des Vans et surtout de Villefort, dont la garnison était fortement travaillée.
Une procédure du tribunal criminel nous fournit là-dessus quelques détails assez intéressants. Logé au Cheval blanc, le soldat Victor Letrain causait un jour avec un peintre et l'abbé de La Molette, chanoine d'Uzès. « Vous êtes bien sot, lui disaient-ils, de rester au régiment ; le i" mars, il 3^ aura amnistie générale.; votre plus court est de battre aux champs. » Letrain battit aux champs et fut conduit à Mende par le peintre, qui le présenta à Borel. « Je suis déserteur, dit le soldat. — Très bien, repartit le commandant ; mais pourquoi es-tu venu sans armes ? » L'n autre, André Salomon, déserta parce que son sergent-major lui refusait des souliers ; il ne lui en donnait que pour la garde montante, les retirait à la garde descendante et
dit un membre du conseil, vous jouissez de la plus grande sécurité dans vos montagnes ; les horreurs de l'anarchie, qui désolent depuis trois ans le royaume, ne sont point encore parvenues jusqu'à vous. Vous avez exécuté la loi et payé les impôts ; eh bien ! les administrateurs du département, jaloux de votre bonheur, protestent que vous êtes rebelles à la loi et ont pris un arrêté, pour demander l'envoi de troupes de lignes, alin de mieux exécuter leurs projets ambitieux. Sans me permettre aucune critique contre les opérations de l'administration, je pourrais cependant vous dire qu'elle aurait dû s'occuiier de nous i)rocurer des denrées, dont nous manquons totalement, plutôt que de nous faire venir une augmentation de bouches, pour consommer le peu de blé que nous nous sommes i)rocuré à très haut prix, chez nos voisins. »
— Aussi Mende a-t-il fait une pétition, i)Our écarter les soldats.
— « L'exeinple de cette ville, qui s'est comportée depuis le commencement de la Révolution de manière à s'attirer vos éloges et ceux de tous les honnétesgens, doit nous servir de guide dans cette circonstance. » L'assemblée applaudit unanimement à cette proposition.
Arch. Lozère, L 100. Rapport du directoire départemental.
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lui faisait garder le lit, disant que, s'il n'était pas content, il n'avait qu'à f... le camp. « C'est la raison donnée par Salomon dans son interrogatoire. Mais le sergent-major économe n'était pas seul à le pousser à la désertion. Le soldat avoua en prison à un témoin « qu'il n'avait déserté qu'à l'instigation de Borel et d'après les promesses qui lui furent faites d'obtenir une récompense et d'avoir part au butin qu'on lui faisait espérer, en favorisant la contrerévolution. » Un troisième, Mazure, de Saint-Geniezd'Olt, « avoua qu'il s'était rendu à Mende avec plusieurs autres, pour seconder les projets de contrerévolution de Borel et sévir contre les patriotes. »
Toutes cçs recrues étaient logées, aux frais des princes émigrés, deux à deux, chez des particuliers ou chez Cornède, à la Croix blanche de Malle, dans une auberge, qui garde encore le souvenir de ses anciens propriétaires avec le nom de la Commanderie. Ils faisaient grand tapage, tiraient des coups de pistolet pendant la nuit, chantaient des chansons aristocrates :
Vive cV Artois ! Vive Coridé !
Vivent les émigrants français !
narguaient les patriotes avec audace et discutaient avec eux dans les cabarets. « Etes-vous aristocrate ou patriote ? » demandaient deux d'entre eux à Gros, de Saint-Alban. Gelui-ci hésitant à répondre : « Il ne faut pas balancer, lui dit un des soldats ; il faut se déclarer pour l'aristocratie ; nous n'avons rien de plus cher que notre religion et nous devons la défendre. — Je ne crois pas, repartit Gros, qu'elle soit altérée par le nouvel ordre de choses ; si je le croyais, je sacrifierais aussitôt mon opinion à ma conscience. »
Dans une autre auberge, Rebeyrolles, officier municipal, eut avec eux une discussion au sujet d'une chanson qui, d'après un patriote spirituel, « fut chantée nuit et jour par hommes, femmes, enfants, domestiques et animaux. » Comme le refrain mêlait ensemble le roi, la religion et les émigrés, Rebeyrolles témoigna aux chanteurs son mécontentement de leur incivisme et du prétexte qu'ils prenaient de la religion. Ce^ représentations leur en ayant imposé, ils sortirent peu après ; mais l'un d'eux, lançant un regard menaçant à Rebeyrolles, lui dit avec colère « qu'il souhaiterait pouvoir le rencontrer, lorsque la fête arriverait, pour le mettre au premier feu. »
Quelques-uns même de ces déserteurs apprenaient la manœuvre à la garde nationale, et l'on voyait le maire, Jourdan-Combettes, leur passer familièrement la main sur l'épaule ; d'autres éclaircissaient des fusils ou faisaient des cartouches, et Cornède pouvait montrer « un amas de fusils et de bayonnettes, qu'il avait chez lui pour la défense des déserteurs en cas d'arrestation. »
Ainsi Mende, avec ces préparatifs de guerre civile, les déserteurs et les réfugiés, était bien « un petit -Coblentz », comme l'écrivait Châteauneuf-Randon. Lors de la réunion de l'assemblée départementale, celui-ci avait dû sommer Jossinet de fournir, pour le bien du service et la sûreté publique, une sentinelle -à la porte extérieure des séances, une autre à celle du président et un planton, pour transmettre ses ordres ; peu avant cette session, la milice nationale avait affecté de ne plus monter la garde et ne portait plus la cocarde tricolore ; quant à la cocarde blanche, on la voyait déjà sur les enfants et sur quelques
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-étrangers. Naturellement il ne faisait pas bon pour les patriotes. « Cinquante citoyens à peine, écrivait Châteauneuf-Randon, font chaque jour une action héroïque, pour oser se rendre au club, criblés d'insultes et de coups de pierre à l'entrée ou à la sortie. » Aussi Borel se vantait-il « d'avoir mis le club à bas. »
Ce même jour, une douzaine de jeunes gens, allèrent chez Lefranq, inspecteur général des rôles. « On nous a dit, Monsieur, dit l'un d'eux, que vous êtes chargé de former un rôle des démocrates et des ■aristocrates. Nous venons vous prier de nous inscrire comme aristocrates fieffés et très décidés. » Au lieu de fermer d'abord la porte à la troupe écervelée : « Puisje vous demander sans indiscrétion, repartit Lefranq, qui vous a chargés d'un si belle mission ? » Silence des jeunes gens. « Je suis bien aise, continua l'inspecteur, de vous faire connaître mes véritables sentiments : je respecte l'opinion d'autrui ; je plains ceux qui pensent mal.; je ne varie point dans mes principes et je ne fais de rôles que ceux dont je suis chargé. Portez, messieurs, cette réponse à ceux qui vous ont députés vers moi. » Et il ordonna à son fils de fermer la porte ; mais les visiteurs lui dirent d'un ton impertinent : « Nous sommes jaloux que vous nous connaissiez : nous nous appelons Malzac, de Borel, l'abbé Bourillon, Mercier, Blanquet, etc. . . » Lefranq méprisa cette nouvelle bravade et se tut.
Nogaret non plus n'était pas tranquille. Le 12 janvier, il avait écrit au nouveau ministre de l'intérieur, Cahier de Gerville, pour lui dire ses craintes et •demander les troupes de ligne. Le i5, pendant la procession du troisième dimanche du mois, l'abbé Laurans, h la tête d'un attroupement, l'ayant intcr-
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pelle d'une porte latérale, aux applaudissements desfemmes de la nef, l'évêque se hâta d'écrire à Cahier, « pour lui donner un nouveau motif d'accélérer l'envoi des troupes. » Le dimanche suivant, Victor Laurans,. frère de l'abbé et adjudant de Borel, affecta de se promener dans la cathédrale, le chapeau sur la tête, la main sur son sabre et menaçant des yeux l'évêque et son clergé.
Le 26^ arrivèrent à Mende deux compagnies de Bourgogne en garnison à Ispagnac et envoyées à Villefort à cause des troubles de Jalës. Borel, maussade et sans cocarde, les fit recevoir par la garde nationale presque sans uniforme ; puis passant devant un soldat, qui ne fit pas attention à lui : « Tu ne connais pas le service ? demanda-t-il avec humeur.
— Belle demande ! répliqua le soldat.
— Pourquoidonc ne m'as-tu pas présenté-les armes?
— Parce que je ne connais pas des J... F... qui n'ont pas la cocarde. »
Borel porta plainte à l'officier, qui, par politique ou autrement, réprimanda le soldat. « Si je puis trouver ce b... de commandant, dit celui-ci avec colère, je lui coupe le ventre en deux. » Dans la nuit, la municipalité écrivit à Villefort, pour annoncer les deux compagnies et demander de ne pas les garder. Cette nouvelle jeta dans le bourg une alarme d'autant plus forte que les soldats étaient du régiment de Bourgogne, dont un détachement, en garnison dans la ville, avait eu une rixe sanglante avec quelques habitants, le mardi-gras de 1790. La foule envahit la mairie et ne s'apaisa qu'à la lecture d'une délibération, qui envoyait Bonnet-L'adevèze à Mende demander le retrait des deux compagnies. Bourgogne arriva cependant à
Villefort ; mais un arrêté 'du département pria le général d'Anselme de le retirer.
Si Borel et ses amis ne voulaient à aucun prix destroupes de ligne, les patriotes de Mende ne voulaient pas davantage des déserteurs. Ils essayèrent d'abord d'éloigner Borel, qui les attirait. Mal en prit à l'administrateur Plantier d'avoir voulu le faire envoyer à Florac, à son poste de capitaine de gendarmerie. Borel, le trouvant dans la rue, lui demanda d'un ton impérieux : « De quel droit l'administration du département s'immisce-t-ellc à prescrire les devoirs des officiers de la gendarmerie nationale ? et de quelle autorité avez-vous écrit hier à M. Jos.^inet, lieutenantcolonel du corps, de m'obliger à me rendre à ma résidence ?
- Ce que nous avons demandé, répondit Plantier, n'est que l'exécution d'un ordre de M. le ministre de la guerre, qui prescrit au sieur Borel de se rendre à son poste et qui n'a été que trop négligé. Du reste^ si vous avez à vous plaindre du directoire, vous devez le faire au directoire en corps et non dans la rue à un de ses membres, en le menaçant.
— Je me f... du directoire comme de vous, répliqua Borel ; vous êtes un f... drôle, à qui je couperai les oreilles » ; et après plusieurs autres aménités de ce genre, avec une morgue insupportable d'aristocrate, il ajouta : a Nous n'êtes, Monsieur, qu'un clerc de procureur aux pièces de douze sous et je trouverai le moyen de vous mener d'importance. » Sans. . manquer à la discipline militaire, Borel ne pouvait pas ne pas aller à Florac ; mais il envoya au ministre de la guerre sa démission de capitaine et ainsi ne partit pas.
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Sauf exception, les d^erteui's non plus. Ils commençaient pourtant à peser à quelques habitants, moins échauffés que les conspirateurs. Un officier municipal, Polvère-Blanquet, fit quelques observai:ions au maire sur les suites dangereuses de ce rassemblement ; mais Jourdan-Combettes lui dit : « Vous êtes un poltron ; il faut montrer du nerf, sans quoi nous sommes perdus. » Le même Polvère et le notaire Enjelvin, après plusieurs entrevues, firent le pïojet de se réunir au nombre légal de cent cinquante citoyens, pour faire des représentations à la municipalité sur la présence de certains étrangers suspects.
Or un jour que Borel les aborda sur la place publique, Polvère et Enjelvin lui demandèrent par quel ordre ces « brigands » étaient dans la ville. Borel répondit que cela ne regardait que lui ; en qualité de commandant de la garde nationale, il était seul à avoir inspection sur ces étrangers, qui d'ailleurs étaient des honnêtes gens, et au surplus il envoyait se promener tous ceux qui oseraient parler de ces inconnus. « Pourtant, répliquèrent les autres, il importe à la ville et à la sûreté publique que ces brigands soient expulsés. » Comme Polvère prolongeait ses observations : « Vous êtes des peureux, dit Borel ; vous pouvez vous en reposer sur moi et je me f... de ceux qui voudraient s'immiscer dans l'administration de la sûreté publique. »
De son côté, le directoire, qui n'était qu'à moitié aristocrate, ne *manqua pas de faire des réquisitions au lieutenant-colonel de la gendarmerie. Osty, viceprocureur général syndic, lui présenta même un jour des observations sur sa négligence à donner la chasse aux déserteurs. Jossinet répondit qu'il était sans for-
ces pour le moment. « Si vous êtes sans forces, répliqua Osty, vous l'avez bien voulu, en vous dépouillant d'une partie des brigades de Mende, pour les envoyer à Langogne faire un service inutile, puisque tout y est en paix. » Le capitaine de Beaucourt, affecté lui aussi de cette insouciance de son. chef, en fit confidence de patriote au maréchal des logis Maron et l'exhorta à seconder son zèle contre les déserteurs.
La situation de Jossinet était assez délicate. Partisan de l'ancien régime, il n'y était pas autant engagé que ses amis ; il se sentait au reste surveillé par son subordonné Beaucourt, et comme chef d'un grand service public, il devait quelque ménagement au régime nouveau. Lieutenant-colonel, il avait barre sur Borel, simple capitaine, et il avait reçu de Nacquard, chef de la ii'^ division de gendarmerie, mission d'employer tous les moyens de le fixer dans son devoir. Mais il avait beau lui dire « que les mouvements qu'il pourrait se donner ne l'accréditeraient pas dans un département isolé et entouré de voisins qui suivaient la loi, et que ceux qui s'écartaient de la loi étaient réputés brigands, Borel répondait toujours que « c'étaient bien là de bons conseils, mais qu'il ne pouvait les suivre, a3'ant pris ailleurs des engagements. »
Jossinet le soutint dans ses démêlés avec le directoire et répondit à l'administration, qui l'invitait à communiquer à Borel la lettre ministérielle de service pour Florac : « Je n'ai d'ordres à exécuter que ceux de mon colonel. » Mais quelques déserteurs ayant été chassés, Borel, agent des princes et chef de la conspiration, prit l'offensive et dit lui-même à son supérieur qu'il opposerait la force aux gendarmes, et
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ceux-ci en effet se plaignirent souvent que le commandant de la garde nationale leur en imposait par ses menaces ; puis il le fit avertir par son adjudant, Victor Laurans, qu'il eût h prendre le mot d'ordre de lui et qu'au cas où les patrouilles de gendarmes ne répondraient pas, les patrouilles de gardes nationaux feraient feu ; ce qui faillit arriver même contre la garde nationale.
Un soir, après souper, Borel dit à Monjoux : « Allezvous-en à la Croix de Malte, où vous trouverez sept hommes armés ; vous les conduirez hors de la. ville par le Pont-Roupt et vous trouverez un guide, pour les mener à Nasbinals, chez Charrier. » Puis s'emportant contre le lieutenant-colonel de la gendarmerie : « Les catholiques d'Uzès, dit-il, viennent pour nous aider ; il est bien juste que nous leur accordions protection et asile, et Jossinet ne devrait pas m'engager à faire partir ces hommes. » Monjoux alla chez Cornède et trouva prêts les déserteurs, auxquels Borel avait dit que, craignant une arrestation, il les ferait conduire chez un de ses amis de la montagne, pour montrer l'exercice à la jeunesse.
On partit à minuit. Arrivés au mas de la Maladrerielez Mende, ils rencontrèrent une patrouille de dix gardes nationaux. Le sous-lieutenant qui la commandait cria : « Qui vive ? » Ayant entendu « Patrouille ! », il ordonna à ses gens d'avancer : « C'est des nôtres ! » dit-il. Mais s'étant approché, il fut bien étonné de voir huit étrangers tout armés, qui défilèrent en silence devant eux. Le matin, avant l'aube, Monjoux passa devant le corps de garde. « Vous êtes bientôt de retour, lui dit le sous-lieutenant. — Oui, répondit Monjoux, et vous avez été fort heureux de parler, car
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-j'avais rangé mes gens, pour faire feu sur vous. » L'autre, indigné du procédé, en demanda la cause ; mais Alonjoux ne répondit rien et se retira. Cependant les "déserteurs, poursuivant leur route, dînèrent à Saint- Sauveur-de-Peyre, chez le prieur Peyronnet, qui leur donna un guide pourMarchastel. Là le curé, qui avait deux ou trois confrères à sa table, invita les déserteurs à se rafraîchir ; les convives leur recommandèrent de soutenir la religion, leur promirent récompense, si les choses s'arrangaient, et les dirigèrent vers Nasbinals K
Sitôt arrivés. Charrier parut, lut la lettre d'envoi de Borel, leur dit d'être tranquilles, qu'il paierait la dépense et qu'ils n'auraient qu'à exercer les gardes nationaux et éclaircir leurs armes. Les déserteurs — «ne quinzaine — restèrent dans le canton un mois et demi, jusqu'à la fin mars, où Charrier, décrété d'accusation, dut les licencier. Ils échappèrent deux fois aux recherches de la gendarmerie de Marvejols, et furent répartis dans les paroisses voisines, à Malbouzon, Marchastel, Recoules-d'Aubrac etc., pour instruire les paysans. A Malbouzon, Salomon fut logé