CHAPITRE VII
Réorganisation de la garde nationale . — Arrivée des trois compagnies du a?*" Lyonnais ; « Vive la nation ! » « Vive le roi ! » . — Les grenadiers au club ; « Aux armes ! » ; arrestation des patriotes ; le grenadier Biaise Petit . — Réquisition impérieuse de B rel. — Arrivée des gardes nationales- des environs ; départ des trois compagnies u — Lachaulme expie ses insolents propos. :•
•'■'■■'.. j L'heure était grave pour les conspirateurs mendois. Au commencement de cette année 1792, l'abbé Allier, dans un voyage à Coblentz, avait fait agréer par les princes un véritable plan de contre-révolution ;dans le Midi : Jalès serait le centre, Arles et Mendè leis ailes ; l'on tomberait sur Nîmes avec le concours des Arlésiens et sur Le Puy avec celui des Mendois. En Lozère, les partisans du roi avaient eu les mains libres pour préparer l'exécution du programme ;;inais ils sc'voyaient à la veille d'être liés par les événements, qui eux n'étaient pas du complot. Quel parti prendre? Patienter avec la fortune ennemie et travailler quand même, dans des conditions moins favorables, à l'aile gauche, en attendant le signal du centrt^ ?, ou
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l)rusquer le sort, se faire centre de bataille et forcer le Velay et le Vivarais à appuyer le Gévaudan ? Le premier était le devoir et la sagesse ; mais le second, que semblaient offrir les circonstances, était aussi plus engageant pour des partisans avides de se distinguer et pour un militaire humilié, sans doute, de seconder les plans stratégiques d'un prieur. C'est le second que Borel prit : initiative hardie et téméraire, qui lançait les forces contre-révolutionnaires par paquets sur le bloc de la Révolution, et que devaient Teprendre plus tard, malgré les fruits amers de l'expérience, Saillans d'abord. Charrier ensuite, pour aboutir au même résultat.
Le jeudi 23 février, on réorganisa la garde nationale « dans la chapelle des Doctrinaires ; Guyot, le président du tribunal criminel, y parut seul avec la cocarde nationale. Les listes des officiers étaient déjà prêtes. Le commandant fut Borel ; les capitaines : More de Charaix, fils d'un secrétaire du roi, — figure ronde et enflammée, son de voix et regard inquiets ; — le comte du Caylar, dit Bardon, au nez gros et rouge sur un visage large et rouge, chevalier de Saint-Louis, qui avait refusé, en 1790, la mairie de Mende, pour rester lieutenant du roi à Nîmes ; le comte de Retz-Serviès, grand, mince de corps et décharné, figure maigre et pâle, qui périra plus tard à l'Orangerie de Versailles ; son cousin, Urbain de Retz, baron de Servières — visage doux et voix douce, haute taille, épaules larges un peu voûtées — , qui objecta d'abord son grand âge et accepta ensuite, « vrai martyr de la complaisance », aux acclamations des gardes nationaux : enfin le comte de Saillans, « cinq pieds six pouces (i"^83), bel homme bien fait, jolie figure, âgé de quarante ans », lieutenant-
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colonel des chasseurs de Roussilon, qui fuyait la jacqueriedesCévennesetun décret récentd'accusation, â la suite du complot avorté de Perpignan. '
Parmi les sous-officiers, il en faut nommer deux, qui reparaîtront dans cette histoire : le sergent Gilbert Brajon, ouvrier tonnelier, bel homme de trente-cinq ans — cheveux noirs, nez aquilin, bouche bien faite — répondant au surnom bizarre de Pè-de-Pasiièyro en français Pied-de-pétrin ; et surtout l'adjudant Victor Laurans, tout dévoué à Borel, dont il était comme l'aide de camp, et qui, chapitré sur ses rapports avec le commandant, disait que « ni père ni mère, ni frère, ni sœur ne le rangerait et qu'il voulait vivre à sa fantaisie. »
Le lendemain 24, l'état-major essaya encore d'éloigner la troupe de ligne par une lettre à M. d'Albignac ; mais cette lettre, fatale un jour aux signataires, croisa en route les soldats, qui arrivèrent à Mende, le samedi 26 février. La municipalité, comprenant que des événements graves allaient s'accomplir, se déclara en permanence dès l'heure de midi. Le tambour battit ; la garde nationale, portant la cocarde tricolore, se rassembla ; chaque compagnie, capitaine flambant neuf en tête, se dirigea vers la place de l'Evêché, où était le corps de garde, et se 'rangea sur deux haies, formant une espèce de défilé, où devait passer le détachement d'infanterie. Le plan des chefs était dé le recevoir et le faire partir au plus tôt. Les capitaines More de Charaix et Saillans passèrent devant les rangs. « Si les Lyonnais crient quelque chose, dirent-ils, répondez : « Vive le roi ! » Et un bénéficier
• I. Cf. E.Daudet, Les C'o>(SpJra/ionsro;/a//s<e.stiu Midi, p. 321. efc* A rch. Lozère, L131. Signalement des personnes décrétées d'accusation le 28 mars 1792.
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de la cathédrale, l'abbé Chaleil, rencontrant Pé-de— Pastièyre, lui dit : « Courage, Gilbert ; nous avonsaujourd'hui une forte journée à passer !» ; à quoi Brajon répondit : « Courage ne manque pas. »
Les trois compagnies du -i-]" ci-devant Lyonnais^ commandées par le capitaine de Lourmel et le lieutenant de Curtins, apparurent vers quatre heures, sur le rebord du plateau qui domine la ville. On les laissa descendre la côte de Tire-cuJ', puis quand elles furent signalées sur le chemin de Saint-Gervais, Borel partit avec un piquet de six hommes, pour les reconnaître. Les soldats, qui avaient traversé les Cévennes, Florac" et Saint-Etienne-du-Valdonnez, savaient où et pourquoi ils venaient. Aussi, fiers de pouvoir ranger aristocrates et fanatiques, à la vue de quelques prêtres dans la foule accourue près de la porte du Soubeyran, ils se firent provocateurs et crièrent: « A bas les calotins ï les aristocrates à la lanterne ! » Le peuple insulté ne répondit pas.
Ils descendirent la rue du Soubeyran et arrivèrent place de l'Evêché, où la garde nationale les attendait' dans un sombre silence. « Vive la nation ! », crièrent les Lyonnais, « et le roi ! », ajouta une voix de la garde ; puis un cri unanime répondit : « Vive le roi ! » Dans les rangs de la ligne, on entendit quelques cris constitutionnels : « Vive la nation, la loi et le roi ! », quelques cris : « A bas les aristocrates ! » : comme aussi des rangs de la garde s'élevèrent quelques sages protestations, notamment de la part du capitaine Retz, de Servières, qui fit crier : « Vive la nation et le roi ! », Mais le cri général des Lyonnais fut : « Vive la nation I », tandisque les Mendois, sur l'ordre de Borel, qui agitait son chapeau à la pointe de son sabre,,
répétaient avec enthousiasme : « Vive le roi ! »,. quelques voix ajoutant: « Vive le roi tout seul! au diable la nation ! » i.
Les soldats défilèrent dans la haie de la garde nationale, vers la caserne des Cordeliers ^, et comme la place était assez étroite, ils se trouvèrent enveloppés de manière à n'avoir aucun moyen de défense, ce qui leur fit croire un instant, sans autre fondement d'ailleurs, qu'on en voulait à leurs jours. Précédés d'un piquet, ils se dirigèrent vers la caserne, criant toujours : « Vive la nation, vive la nation ! », secondés par quelques rares paysans patriotes, venus au marchéet à cette fête. Borel en saisit un au collet et lui dit avec colère : « B..., crie: « Vive le roi tout seul ! » ;' mais le paysan répéta de plus belle : «Vive la nation !» Enfin le commandant de la garde dit à celui de la ligne d'imposer silence aux siens et qu'il en ferait autant de son côté. Ainsi les voix irritées se turent.
Les trois compagnies se retirèrent au faubourg Britexte, dans le couvent désaffecté des Cordeliers, où Borel et Jourdan-Combettes les suivirent, pour assister à leur installation. Là un grenadier entendit Borel dire dans un corridor : « Il faut laisser manger tranquillement la soupe aux soldats aujourd'hui, car ils ne sont pas sûrs de la manger au même endroit demain. »
Cependant vers six heures, la garde nationales'était rendue place d'Angiran. Quelques compagnies
1. Tous les documents aristocrates : Rapport do Danorles, commissaire du roi ; Procès-verbal du directoire et de la municipalité; ou patriotes : Rapport de Châteauneuf-Randon, Rapport des atrocités, etc., Enquête pour Retz de Servières, disent que le régiment commença par crier : « Vive la nation ! »
2. Le couvent des Cordeliers a servi, pendant le XIX* siècle, de gendarmerie et de prison ; puis il a été démoli et la gendarmerie actuelle a été bâtie sur son emplacement.
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manifestèrent, en passant devant l'auberge Mercier, où logeaient les administrateurs, le tribunal criminel et quelques citoyens de Marvejols i : un capitaine cria pour les narguer: «Vive le roi! au diable la nation! » et sur son ordre la troupe en fit autant. Borel ordonna d'occuper le corps de garde, où il fut décidé que la troupe de ligne n'entrerait pas, pour faire un service dont on n'avait pas besoin ; puis accompagné de Rivière, Jourdan-Combettes et Charrier, il fit former le cercle, mit sa coiffure à la pointe de son sabre et fit jurer de ne reconnaître que le roi. Les gardes brandirent leurs chapeaux au bout des bayonnettes : «Vive le roi! au diable la nation !», et rentrèrent <:hez eux.
Dans la soirée, clubistes et vicaires épiscopaux menèrent les soldats aux auberges patriotes, chez la yve Mercier et chez le Grenadier, où, après copieuses libations, on chanta les chansons sinistres du temps. Vers neuf heures, une patrouille arrêta un caporal et lui ordonna de crier: « Vive le roi! »; mais la Gi^ roflée refusa et reçut un coup de sabre, qui se perdit 4ans ses habits.
Le lendemain dimanche, dès huit heures du matin, quatre vicaires en manteau long furent à la caserne inviter, de la part de l'évêque, les trois compagnies il la messe épiscopale, qui serait dite à l'heure de leur choix. Sans consulter leurs officiers, les soldats s'y rendirent en corps, sans capitaine ni lieutenant. Après la messe, l'évêque leur fit donner cinquante écus en assignats, promettant de ne pas les laisser manquer. D'autre part, la garde nationale avait assisté à la
1. Cette auberge, située à l'entrée de la ville, place d'Angiran, -et nommée Hôtel du Pavillon, est devenue de nos jours, la bijouterie Mazaudier.
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messe d'un prêtre réfractaire, dans l'église des Pénitents, autorisée pour le culte « non conformiste ». Le soir, les soldats allèrent aux vêpres constitutionnelles, pendant qu'à la fenêtre d'une auberge patriote, se balançait au vent un homme pendu à une potence, le tout en papier blanc avec une inscription, dont Dangles, qui rapporte le fait, ignorait la teneur, mais où il ne pouvait être guère question que des aristocrates ou de Borel pour la lanterne !
Après vêpres, Jourdan-Combettes se promenait près de la porte du Soubeyran avec Rivière et Lourmel, quand parurent une trentaine de grenadiers, dont quelques-uns paraissaient pris de vin, s'acheminant vers le club, sous la conduite du vicaire Bonicel, qui les avait invités. En passant, ils insultèrent deux prêtres. Le maire les engagea à respecter les gens qui ne leur disaient rien, et M. de Lourmel leur représenta leur tort avec grande douceur ; mais les soldats se plaignirent de ce que la garde nationale les avait bravés, en criant : « Vive le roi ! », et ils assuraient, en jurant, qu'ils se vengeraient de cet accueil.
« La garde nationale, dit alors Jourdan-Combettes, n'a crié : « Vive le roi ! » que parce que vous vous êtes obstinés vous-mêmes à ne crier que : « Vive la nation ! » . Le cri des Français est « Vive la nation, la loi et le roi ! », et si vous aviez poussé ce cri de ralliement, on vous aurait répondu de même ; du reste les Mendois ont toujours allié à la soumission à la loi l'amour le plus vif pour le roi. » Mais un jeune homme dit aux grenadiers: «Vous avez raison : Vive la nation !; il n'y a que des Jean F... qui puisssent crier : « Vive le roi! ». Jourdan-Combettes lui demanda son nom, l'autre refusa. M. de Lourmel lui ayant représenté
-qu'un étranger ne pouvait pas refuser de dire son nom au maire qui l'exigeait: «Eh bien! f... dit-il hautement, je m'appelle Lachaulme ; je suis lieutenant de la garde nationale de Marvejols et vous ne m*empêcherez pas de dire que tous ceux qui ont crié: Ai Vive le roi ! » sont des Jean F... ».
Lachaulme, qui se trouvait à Mende sans doute par zèle de patriote, mais aussi pour demander au directoire une place de chirurgien-major dans le bataillon des volontaires lozériens, ne devait pas tarder à expier i'insolence de ses propos. Le maire se retira, pour aller porter plainte à l'évéque Nogaret sur la conduite indécente de l'abbé Bonicel ; et pendant que les grenadiers montaient au club, M. de Lourmel lui dit : « Je crains bien qu'au sortir de cette assemblée, il n'arrive quelque chose ; mais je ne puis pas les ■empêcher d'y aller. »
On ne sait pas tout ce qui s'y passa ; on en sait pourtant un peu. Les clubistes complimentèrent les nouveaux venus et leur donnèrent à chacun un exemplaire des statuts de la société, ce qui dut leur faire un médiocre plaisir. « Ils furent flattés par M. Nogaret, évêque ; on les fit bien boire et manger, et ils furent excités à entrer sabre en main dans la ville, de la part de M. Caupert, officier municipal, qui leur tint plusieurs mauvais propos contre M. de Combettes. » Au sujet de cette excitation, un autre témoin, rapportant la conversation d'un sergent du Lyonnais, dit « que le sieur Caupert, officier municipal, et Oziol, surnommé le Grenadier, étaient la cause de l'insurrection ; que sans eux il n'y aurait eu aucun bruit et qu'ils mériteraient d'être pendus. » Un bas-officier dit aussi à Vachin, procureur de la commune « qu'il
-était malheureux qu'il y eût, dans le détachement, des hommes dans le cas de prendre du vin ; mais qu'il Tétait encore plus qu'ils eussent été boire dans Tauberge du nommé Grenadier. »
A cette heure, le calme régnait encore dans la ville ; Tauteur d'un rapport, qui n'est pas tendre pour les aristocrates, prend soin lui-même d'en faire la remar- <]ue. Deux amis lui ayant proposé une petite promenade hors des murs, « nous partons tous les trois, dit-il; il est d'une importance majeure d'observer qu'il était cinq heures du soir et que nous n'avons aperçu aucun préparatif d'hostilité ni aucune rumeur. » Evidemment le témoin veut décharger les patriotes; mais il décharge aussi les royalistes, et ceux-ci, quoiqu'à l'affût du premier prétexte pour faire partir les soldats, n'ont pourtant pas déchaîné les hostilités. Aussi bien il suffisait des passions qui grondaient au cœur des aristocrates, comprimés par la Révolution, et des patriotes mendois, comprimés par les aristocrates. L'air était plein de poudre et une étincelle allait tout «mbraser.
Donc vers cinq heures, les soldats descendirent en ■ville par le Soubeyran, pêle-mêle avec les clubistes, chantant : « Ça ira ! les aristocrates on les pendra ! »; €t le témoin patriote, qui donne ces détails, ajoute ingénuement : « Ils n'insultaient personne. » Ils trouvèrent à leur sortie une contre-manifestation, que les •Cévenols Pelet et Plantier, déposant à la barre de la Législative, appellent gentiment « une cohue de sacristains, de bedeaux, de pénitents, de bigotes et autres fripons idiots. » Les Mendois répondirent par des huées ; un garde national dit à un soldat : « C'est • donc vous, Messieurs les b..., qui venez pour nous
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mettre à la raison ; dans deux heures d'ici, on vous la fera danser belle !» ; et l'ingénieur Boissonnade^ voyant un grenadier avec un mauvais pantalon et point de bas dessous, lui demanda ironiquement si c'était en bas de soie qu'il voulait aller au bal ^
Pendant que Lachaulme et quelques soldats allaient se rafraîchir à V Aigle d'or, une quinzaine de grenadiers, sabre au clair, fendant la foule rrienaçante, descendirent toujours au chant du Ça ira, jusqu'à la place des Carmes (aujourd'hui place de la République) et tournèrent à gauche vers la place de TEvêché^ aujourd'hui place de la Préfecture où se trouvait le corps de garde.
Le poste était commandé par l'adjudant Victor Laurans, qui avait déjà « coffré » le citoyen Lozéran, pour avoir crié « que la garde nationale n'était composée que de polissons. » Les manifestants arrivent, le poste sort et les citoyens s'en mélen.t,
1. Un mois plus tard, Boissonnade faillit payer cher cette plaisanterie. C'était à Marvejols. Il sortait de chez Châteauneuf- Randon, lorsqu'il rencontra un groupe de grenadiers du 27*. Survint alors le Marvejolais Brassac. « Depuis que je ne vous ai vu, lui dit Boissonnade, vous avez bien engraissé.
— Je suis gras de patriotisme, répliqua Brassac, et vous d'aristocratie.
— Quelque autre chose aussi vous engraisse sans doute. Brassac mit fin au jeu: « Vous êtes, dit-il, un de ces f... gueux
de Mende, qui ont assassiné les grenadiers.
— Comment se pourrait-il, puisque j'ai donné mes soins'au malheureux qui est mort, et qu'on m'a désarmé, pour m'étre trop montré pour ces messieurs.
— Vous êtes un Jean F repartit Brassac; il faut que vou.s
vous vous f. . .tiez un coup de sabre avec moi.
— Mais je n'ai pas avec vous le moindre sujet de dispute î
— Vous êtes un sacré b. . . d'aristocrate, etc. »
Un des grenadiers intervint alors et dit à Boi.ssonnade : « Vou.s avez plaisanté méchamment un ancien.
— Je suis incapable de manquer à personne, encore moins à un aucien grenadier.
— S'il y avait ici, reprit alors Brassac, trente b... comme moi, nous vous pendrions; mais moi, f..., je vous pendrai ». et il le prit au collet. « Vous n'êtes pas capable, dit alors Boissonnade, de maltraiter un camarade de collège; je ne crains rien dans une ville d'honnêtes gens. ^> Brassac lui répondit alors par un coup de poing sur la figure, mais on l'empêcha d'aller plus loin, et Boissonnade quitta Marvejols à minuit.
les grenadiers reculent et se dispersent. Un caporalfourrier avec deux soldats sont couchés en joue. « Coquins, leur dit-on, criez : « Vive le roi ! » Le fourrier obéit et se voit délivré par un officier municipal : les deux autres font le moulinet avec leur sabre et courent avertir leurs camarades : « Vite, aux armes ! la garde nationale est en mouvement, pour nous assassiner ! «
Le toscin sonna d'abord aux Pénitents. D'après un rapport patriote, « cette cloche ne sonnait plus depuis six mois et l'on disait publiquement que, quand elle sonnerait à nouveau, les démocrates n'auraient pas beau jeu ; à telles enseignes que la servante d'un chanoine, qui se trouvait à deux portées de fusil de la ville, dit en entendant la cloche : « Il faut que je m'en aille vite : les émigrants sont entrés dans la ville ou vont y entrer. « Du grand clocher aussi, où des jeunes gens avaient couru, les tintements précipités du bourdon se mêlaient aux roulements des tambours battant la générale et aux cris des femmes et des enfants.
Tous alors de courir au poste en cette alarme universelle: les gardes nationaux sortant de leurs demeures, les L3'onnais rentrant aux Cordeliers, Ic:^ chefs s'interposant pour arrêter la vengeance. Rue d'Angi^ ran, le grenadier Toulouse rencontra des gardes armés, qui lui crièrent: « Arrête, b..., en prison! » il jeta son sabre nu et tomba frappé d'un coup de bayonnettc à la cuisse. « Saillans, dit-il, vint à mon secours ef me sauva la vie, en menaçant les gardes nationales de les passer au til de l'épée, s'ils continuaient à me maltraiter. » D'autres ne durent leur salut qu'à la présence de prêtres respectés, qui les défendirent^ M. de Lourmel se multipliait, pour faire rentrer ses
igo
liommes, et le peuple allait se jeter sur lui, quand Saillans fut encore assez heureux pour le sauver de l'aveugle fureur.
En courant au quartier, trois grenadiers tombèrent, place au Blé, dans un groupe de gardes nationaux. Quelques-uns aussitôt de les poursuivre en criant : « Tue ! tue ! » Un des fugitifs se retourne : « Que me voulez-vous ? — Ta vie. » Il tire alors son sabre, mais les ba3'onnettes entrent dans sa jambe et dans ses bras, et il s'affaisse en criant : « Au secours ! » Borel paraît alors et le blessé à genoux lui demande la vie.
« Comment ! b..., s'écrie le commandant, tu demandes la vie et tu sers le roi ! » ; puis le prenant lui et un autre sous sa sauvegarde, il les fit conduire chez lui, où l'on pansa leurs blessures. Le troisième, moins heureux, tomba frappé d'un coup de sabre au ventre ; et si le club de Marvejols n'a pas été induit €n erreur par un patriote anonyme, qu'il donne comme témoin unique mais oculaire, dans une adresse à la Législative, l'assaillant, dans la fureur de cette guerre fratricide, lava ses mains dans le sang de la blessure €t plein d'une joie inhumaine, dit à ses camarades : « J'ai enfin trempé mes mains dans le sang impur d'un de ces gueux patriotes ; mon baudrier en est «encore teint! »
Vers six heures, la troupe de ligne était rentrée aux 'Cordeliers. A une portée de fusil, la garde nationale était massée en ordre de bataille sur la place d'Angiran. La maréchaussée s'y plaça aussi, à l'angle de la maison Bourrillon. Alors quelques voix, partant des rangs de la garde à l'adresse du lieutenant de gendarmerie patriote, disaient à Jossinet : « Mon commandant,
faites-nous marcher le Beaucourt en avant, que nous lui f,..tions un coup de fusil ! »
Cependant aux appels du tocsin et de la générale, les autorités s'étaient toutes réunies, district et municipalité, chez le département. La nuit venue, ordre fut donné à tous les habitants d'éclairer leurs fenêtres, et Rivière requit le maire de faire consigner les soldats au quartier. Jourdan-Combettes objecta qu'il serait plus sur de faire la notification en corps, non pas à M. de Lourmel, mais à la troupe réunie. Le procureur général syndic partit donc avec le maire, le procureur de la commune, deux officiers municipaux, le commandant de la garde nationale et les deux officiers de ligne, qui arrivèrent en ce moment.
Au torrent de Merdanson, à cinquante mètres des Cordeliers, une sentinelle cria : « Qui vive ? » On répondit : « Procureur général syndic et municipalité. » Aux casernes, les Lyonnais étaient en armes, mais non en ordre de bataille ; on les pria instamment de rentrer et de déposer les armes, promettant qu'à ce prix la garde nationale en ferait autant. Quelques soldats se plaignirent d'avoir été maltraités, quoiqu'ils n'eussent pas dégainé ; le maire répondit que le lendemain on entendrait leurs plaintes. Ils réclamèrent trois hommes qui manquaient ; Borel répondit qu'il en avait mis deux chez lui, pour les soustraire à la fureur du peuple. Un caporal remercia le commandant de lui avoir sauvé la vie, et plusieurs autres rendirent aussi témoignage au zèle des officiers de la garde. Enfin les soldats, cédant à la voix des autorités et de leurs chefs, rentrèrent dans leurs chambrées.
La garde nationale fut à son tour invitée à la paix ; « le maire pérora avec avantage, le capitaine s'épuisa
de la manière la plus touchante )>, et la garde obéit. Mais avant la dislocation, un grand nombre d'habitants demanda qu'on fît partir la troupe de ligne : « elle était insubordonnée ; tant qu'elle resterait dans la ville, elle y occasionnerait les troubles les plus cruels; elle avait provoqué les gardes nationaux; si elle ne partait pas, il fallait la combattre plutôt que de rester toujours armés, pour défendre leurs femmes et leurs enfants. »
En outre « un cri unanime des citoyens et des gardes nationales réclama des perquisitions chez Oziol le Grenadier, où on assurait qu'étaient rassemblés ceux que le bruit public accusait d'avoir porté les troupes de ligne à l'insurrection. » On y trouva en effet Caupert, officier municipal, Raynal, Bros et Chazalette fils, buvant à la cuisine. Le maire leur témoigna sa surprise de les trouver ensemble dans un cabaret, au lieu d'avoir marché au son du tocsin. Chazalette répondit qu'il voulait bien se rendre et montra son fusil. On s'en empara et en le déchargeant, on y trouva trois balles. On mit ces gens-là en prison, Caupert excepté, et on désarma une dizaine de gardes nationaux patriotes, qui n'avaient point paru.
Une patrouille composée de Grillât, lieutenant de la garde, de Dangles, commissaire du roi, de l'abbé Lahondès de Laborie en veste de chasse, des abbés de Retz et de Borel, arrêta au faubourg de la Chicanette Pichand et deux ouvriers imprimeurs, Leuba, de Genève, et L'horloge. Laborie saisit Pichand au collet et lui dit : « Vous êtes un mauvais sujet ! » ; mais l'abbé de Retz dit qu'il ne fallait pas aller si vite avec un homme connu de la ville et qu'il répondait de lui
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■corps pour corps. Laborie mit alors le canon de son fusil sur la poitrine de L'horloge, « sans pourtant lui faire aucun mal », ajoute L'horloge, qui de ses deu:^: mains releva le canon. Grillât de son côté appréhenda Leuba par la boutonnière: «Jean F..., lui dit-il, tu n'es qu'un espion ; si ma troupe sortait par là, tu serais pendu à la minute. » Crespin, officier municipal en -écharpe et l'épée nue h la main, s'approcha aussitôt et dit: «Où sont ces coquins? » Il les conduisit luimême en prison et leur dit, chemin faisant, qu'ils seraient heureux, s'ils passaient la nuit sans être pendus ; « au reste, ajouta-t-il, si ce n'est pas dans la nuit, vous ne passerez pas demain sans être accrochés. » Grillât laissa Pichand s'esquiver en route, et les deux ouvriers imprimeurs furent emprisonnés dans la tour •d'Aigues-Passes.
Ils y trouvèrent des connaissances et le grenadier Biaise Petit, celuirlà même qui manquait à l'appel. Il -était tombé place au Blé, et un patriote, l'ayant heurté du pied dans la nuit obscure, l'avait fait porter ■d'abord dans la tour d'Aigues-Passes. Grièvement •blessé, il n'en monta qu'avec peine les marches jétroites, s'aidant des pieds et des mains, pendant qu'un garde national, qui le tirait en avant par les -cheveux, criait à ceux qui étaient derrière : « F...tezlui des coups de crosse ; le b... fait le capon, mais nous saurons bien le mettre à son poste. » L'n médecin •arriva ensuite avec le chirurgien de l'hôpital. Le premier tâta le pouls et un signe de tête annonça un état désespéré ; le second, ayant sondé la blessure, dit aussi à un prisonnier : « Il est perdu. » Sur ces entrefaites, arriva son capitaine. « Mon ami, lui dit-il. ne me reconnais-tu pas ? » et des larmes roulèrent de
ses yeux. — Hélas ! mon capitaine, je suis innocent; j'ai été lâchement assasiné. » Transporté à l'hôpital, Biaise Petit 3^ mourut six jours après.
Sabre en main et pistolet à la ceinture, Borel amena à la tour cinq autres patriotes. « Te voilà, dit-il à Chazalette, Jean F..-., sacré coquin, lâche, qui as fait déshonneur à ton régiment ! Va, plat gueux, va faire venir ton Marvejols ! B... de gueux, tu rougiras un jour d'avoir porté le nom de démocrate et vous vous cacherez dans des trous. Je vais faire danser tes b... d'intrus ; regarde cette épée, regarde-la bien ; elle ne rentrera dans son fourreau que lorsaue le roi sera rétabli sur son trône. » Jourdan-Combettes survint et dit à L'horloge : « Vous voilà aussi, monsieur, vous qui perpétuellement vous mêlez de donner avis à la municipalité et qui vous émancipez jusqu'à rédiger des adresses » ; puis se retournant vers le geôlier : « Divisez-moi cette canaille et mettez -tous ces b...-là dans des cachots séparés. »
Pendant ce temps, les membres du directoire s'étaient prudemment réfugiés chez le procureur général syndic. Le fils aîné de celui-ci dit en entrant qu'on en avait donné aux démocrates ; puis à la vue des administrateurs, l'enfant terrible manifesta sa surprise sur la fantaisie qu'avait son père de leur donner asile. Rivière, devenu brusquement sourd, demanda des nouvelles du dehors; mais l'enfant, plus terrible encore et plein des propos de la rue, répondit que, « si l'on avait eu l'adresse de couper trente têtes patriotes, Mende serait tranquille. » Grondé, le garçon ne se déconcerta pas et demanda à son oncle, l'abbé Théodore : « Depuis quand papa est-il devenu démocrate ? ce ne peut être que depuis urîe heure. »
LA RÉVOLUTION EN LOZERE igS
Vers dix heures du soir, les officiers de la garde nationale arrivèrent chez le procureur syndic et affirmèrent « qu'on avait envoyé des exprès dans les districts voisins ; qu'il était à craindre qu'un grand nombre d'hommes armés ne se portât dans la ville, et que, amis ou ennemis, leur rassemblement était dangereux. » Or une heure avant cette démarche,. Borel et Jourdan-Combettes avaient écrit aux cornmunes affidées une lettre, dont voici la teneur :
Au maire de Villefori, Mon cher, dans ce moment-ci, la ville est dans le plus grand danger, pour une insurreciiçn occasionnée par le détachement des Lyonnais, qui cependant est rentré dans son quartier ; comme nous avons lieu de croire que les malintentionnés ont envoyé des exprès, pour solliciter leurs adhérents de venir nous massacrer, nous vous prions de nous envoyer du secours.
De Combettes, maire ; de BoreL Mendc, le 24 février 1792, neuf heures du soir.
Le directoire, quittant la maison du procureur général, alla délibérer dans la salle du département et défendit à toutes les gardes nationales de la Lozère de se porter à Mende sans sa réquisition ; maïs s'il faut en croire le rapport du directoire du département séant à Marvejols, Rivière, chargé de l'exécution, n'expédia le courrier, chargé d'arrêter les districts amis, que le lendemain matin à 10 heures, alors que tout était fini et que quelques gardes nationales du voisinage, déjà arrivées, avaient aidé, selon le plan vraisemblable des chefs, à en imposer au détachement du Lyonnais.
Le directoire décida de passer la nuitau département, tandis que, de son côté, la municipalité siégeait en
igÔ LA BAGARRE DE MENDE
permanence à la mairie. Elle délibéra unanimement d'envoyer le maire prier les administrateurs de transporter la troupe de ligne dans une autre ville. Jourdan- Combettes, accompagné de Borel, Villeret de Retz, Saillans et Jossinet, leur déclara par écrit que la municipalité ne pouvait plus répondre de la tranquillité publique : la garde nationale, insultée et provoquée à coups de sabre par les trois compagnies de Lyonnais, était prête à les combattre ; le seul moyen d'empêcher le sang de couler était d'ordonner le départ de ces trois compagnies, et si on ne prenait pas ce moyen, elle se déchargerait de toute responsabilité. »
Borel appuya la demande et menaça de réduire Marvejols en cendres. Il avait d'ailleurs pris ses précautions à l'égard du directoire ; car vers quatre heures, un administrateur, qui descendit dans la cour du département, la trouva hérissée de bayonnettes ainsi que les escaliers, et on lui dit avec colère : « Vous avez voulu des troupes, MM. les administrateurs ; mais nous avons en poche des cordes, pour vous allonger le col. » Le directoire assura qu'il protesterait, dès qu'il serait libre, et requit M. de Lourmel de partir à six heures pour Langogne, avec consigne d'y rester jusqu'aux nouveaux ordres de M. d'Albignac.
Le commandant du Lyonnais répondit au directoire que le roi lui avait confié son poste et qu'il ne pouvait le quitter, sans faillir à la discipline et à l'honneur. « Monsieur, répliqua Saillans avec passion, il n'y a de l'honneur qu'à Coblentz. » Lourmel dédaigna l'impertinence, et cédant aux circonstances, dit qu'il obéirait partiellement h la réquisition, mais qu'il demandait, à rester avec vingt-cinq hommes.. Borel. impatient
■de finir, rejeta la proposition : « Monsieur, dit-il, la réquisition est faite, votre troupe l'exécutera ; si elle n'est pas partie à sept heures, nous la chargerons à huit et je mettrai en tète de colonne MM. les administrateurs. » Cependant on décida que Rivière et Borel iraient consulter la municipalité sur la question des vingt-cinq hommes ; après une longue discussion, Borel revint avec une réponse affirmative et assura le directoire que, si le petit détachement restait à son poste, on répondait de sa sûreté.
Le lundi 27 février, à cinq heures, à la prière de Lourmel, une délégation des autorités alla notifier aux trois compagnies la réquisition du départ. Quand la lecture fut finie, Jourdan-Combettes leur rappela leurs actes d'indiscipline commis en divers lieux et finit en disant : « Vous saurez, messieurs, que dans le pays nous sommes royalistes. » Dans la première chambrée, les grenadiers ne dirent pas grand'chose ; mais dans la seconde, on discuta les pouvoirs des coi^ps administratifs, et les soldats disaient hautement qu'ils voulaient tous partir ou tous rester. L'un d'eux dit à Rivière : « Nous sommes bien malheureux: nous avons une douzaine de mauvais sujets, qui nous font chasser de partout, et les honnêtes gens en sont les victimes. »
En rentrant dans la ville, les autorités trouvèrent la garde nationa-le rangée en bataille place d'Angiran, ■et Borel dit qu'elle était là pour prêter « assistance à la loi », au cas où la troupe refuserait d'obéir à la réquisition.
' A. six heures, arriva la garde nationale de Badaroux, 4)uis celle du Chastel-Nouvel, puis d'autres encore, « armées de faulx, de tridents, de fusils, de bayon-
nettes et de haches, toutes très disposées à assiéger" les trois compagnies, si elles résistaient. » Ces secours mirent fin aux hésitations des soldats. Vers sept heures, un officier municipal et un officier de la garde nationale invitèrent le directoire à se rendre place d'Angiran. Les administrateurs y allèrent ainsi que Guillaume Caupert, l'officier municipal patriote, qui n'avait pas encore paru. Quelques gardes voulaient lui enlever son écharpe et le recevoir à coups de crosse de de fusil ; mais un de ses collègues le protégea.
Rivière ne quitta pas Borel. Celui-ci, après un ban, « fit promettre à la troupe de protéger de toutes ses forces les propriétés et la sûreté personnelle, de ne rien entreprendre contre ceux qui étaient accusés ou soupçonnés d'avoir tramé un complot contre les citoyens de la ville, et de respecter le détachement du 27*^ régiment, qui restait à Mende sous la protection de la loi et de l'honneur des cit03'ens. » Puis l'épée à la main, il dit aux administrateurs d'un air impérieux : « Sans doute. Messieurs, vous ne demanderez plus de troupes de ligne pour ce département ; si vous le promettez, je réponds de la tranquillité. » Il demanda un extrait imprimé de l'arrêté du département sur le départ des Lyonnais, et Pelet tremblant le promit. « Etes-vous contents ? dit Borel à la garde nationale — Oui », répondirent-ils. Le commandant fit aussitôt rompre le cercle et plaça les administrateurs avec lia municipalité en tête de la garde, pour en imposer aux Lyonnais.
Ceux-ci, menaçant les Mendois des protestants de la Vonègc et de la Gardonenque, qu'amenaient Dalzan et Chàleauneuf-Randon, défilèrent dans le lit desséché et pierreux de Merdanson, tandis que les gardes-
nationales coalisées, occupant le chemin royal, saluaient leur départ humilié au cri répété de : « Vive le roi ! » Quand les trois compagniesfurent à mi-coteau de Chaldecoste, Borel fit défiler son armée sous les peupliers séculaires de l'allée Piencourt. De temps en temps, il montrait avec affectation ses douze ou quinze cents hommes armés de fusils, de haches, de lances, de serpes, de fourches ou de lames de couteau emmanchées sur des bâtons, et disa:it aux administrateurs qu'à cet aspect la troupe de ligne allongeait le pas. Avisant l'officier municipal Caupert, il lui dit d'un ton hautain : « Allez dire à vos patriotes qu'ils viennent ; nous leur ferons face. »
Au cours de cette promenade, un administrateur fit des observations au maire sur l'irrégularité de sa conduite. « A la vérité, répondit Jourdan-Combettes^ si la Constitution tient, nous pourrons être blâmés ; mais si la contre-révolution a lieu, comme elle aura lieu dans deux mois, nous allons nous immortaliser. »
Cependant les rangs grossissaient toujours par l'arrivée des gardes nationaux d'Esclanèdes, de Cultures, de Chanac et de Barjac. L'exprès de Borel et de Combettcs n'était arrivé à Chanac que vers quatre heures du matin. Il courut chez l'officier municipal Barbut et lui dit de venir porter secours à Mende, où l'on craignait d'être égorgés par les protestants ; puis il se rendit au château, chez Mgr de Castellane, et la générale battit.
A Barjac, le premier mouvement fut de ne pas marcher contre la Constitution, « car, disait-on, c'était marcher contre soi-même »; mais dans la matinée, les gardes nationales qui allaient à Mende, instruites que les Barjacois manquaient d'enthousiasme, « les me-
nacèrent de saccager leurs maisons au retour, disant qu'ils étaient patriotes et qu'ils la leur paieraient. » Barbut, qui commandait la garde nationale de Chanac, conseilla de faire payer aux récalcitrants une amende de six livres comme à Chanac. On eut ainsi raison de cette velléité de résistance; mais à Mende, tandis que les autres criaient : « Vive le roi ! », les Barjacois criaient: «Vive la nation! », dit leur maire après l'événement, quand les ro3-alistes étaient traqués. Les cris durent être fort discrets, car le vent pour lors ne les favorisait pas.
Lorsque les manifestants passèrent sous la tour d'Aigues-Passes, où les patriotes étaient prisonniers, les cris éclatèrent : « Vive le roi tout seul ! au diable la nation 1 les démocrates à la lanterne ! Vive la religion, la foi et la bonne loi ! »; ils redoublèrent contre le président Guyot, bravant de sa fenêtre les huées, qui montaient de la rue, et les fusils, qui le couchaient en joue ; enfin sous l'évêché, les Chanacois se distinguèrent par leur ardeur à réclamer la tête de l'évêque Nogaret. Arrivés au corps de garde, Boîel prit congé des administrateurs, contents de voir finir cette longue « amende honorable » ; les fit escorter par douze gardes nationales et disloqua la manifestation au cri de : « Vive le roi ! »
La municipalité, qui avait reçu des offres de srervices de Rieutort, d'Ispagnac, de Quézac, des Bondons, de Sainte-Enimie, etc., écrivit à ces communes, pour les remercier et les rassurer; puis elle s'occupa de défrayer les cinq ou six mille gardes nationaux qui l'avaient secourue. On fit appel aux particuliers, surtout aux patriotes. Rivière, Combettes et Borel projîosèrent de rançonner l'évêque. « J'y viendrai avec
toi », dit le maire au commandant. Nogaret donna un assignat de cent livres, et ses vicaires, plusieurs de cent sols. Au cours de la visite, l'abbé Vayron dit à Borel : « D'où vient le sang qui est sur vous? — J'ai repoussé la force par la force », répondit le commandant, et il raconta l'épisode du grenadier soustrait par lui à la fureur des Mendois. Après la quête, les gardes nationaux, avertis à son de trompe, montèrent à la porte du Soubeyran, sans armes et un verre dans la poche, pour boire le vin que les patriotes avaiertt payé.
Quelques-uns de ceux-ci eurent d'ailleurs plus de déplaisirs. La chasse, commencée le dimanche, durait toujours contre eux. Une dizaine furent arrêtés : les uns, pour n'avoir pas voulu rendre leurs armes sur la réquisition du maire, qui du reste les relâcha bientôt ; les autres, sous l'inculpation de complot contre la sûreté publique.
Quant à Lachaulme, après avoir excité les grenadiers à manifester, il était descendu à VAigle d'or et y était resté pendant la bagarre, parce que les gens de Mende, qui savaient ses libres propos à leur adresse, voulaient, dit-il, « le hacher en morceaux, o Le lundi, à l'aube, il partait pour Marvejols, quand après trois cents mètres, il vit une vingtaine de gardes nationaux courir sur lui, en criant : « Le voilà ! le voilà ! » Il voulut fuir aux casernes, mais Borel et Caylar-Bardon, qui s'étaient postés dans un coin, le prirent par les cheveux, lui donnèrent du poing sur la tigure et lui crachèrent au visage; «Nous te tenons, b... de patriote de Marvejols ; tiens, voilà pour tous les patriotes. Ces b... de l'Assemblée nationale ont fait deux fois banqueroute ; ils prennent l'argent et décrètent
des assignats. Ils se f... bien si les assignats perdent: ils en font tant qu'ils veulent, pour voler l'argent. Tout ça va être pendu dans quinze jours ; en attendant, fais ton acte de contrition. »
Borel sortit un pistolet, l'arma et le mit sur la poitrine de Lachaulme, qui, ne sachant à quel saint se vouer, dit à Bardon : « Comment ! un chevalier de Saint-Louis, un commandant de la garde nationale, de braves guerriers, pleins de cœur, vous auriez l'âme assez basse pour faire feu sur un innocent, qui ne fait aucune résistance ? Si vous ne voulez pa^ avoir pitié de moi, ayez pitié de ma femme et de mes enfants. — Tu as raison, dit Borel, nous ne t'assommerons pas ; il faut un exemple : demain ou ce soir, tu seras pendu. » Ils prirent à son chapeau la cocarde, qu'ils foulèrent aux pieds, et le confièrent à douze gardes nationaux. Un des chefs voulait l'emmener à travers la ville ; mais Borel fit observer qu'il serait percé de mille coups par le peuple, qui voulait sa tête; il valait mieux le faire passer au dehors ; on le pendrait ensuite, pour servir de leçon. Il fut poussé en prison à coups de crosse, et l'adjudant lui donna deux soufflets ; on lui cracha au visage, on lui tira les cheveux et les oreilles, en disant : « Voilà pour les patriotes de Marvejols » ; il fut enfin jeté dans un cachot infect, où un officier municipal lui dit : « Comment, malheureux ! tu as renié ton Dieu et ton roi ! »
— J'ai Dieu dans mon cœur, dit Lachaulme, et je suis fidèle au roi, qui par la Constitution est le chef d'un peuple libre.
— Tu oses raisonner ! je ne sais ce qui me retient de t'écraser la figure à coups de clef. » Lachaulme resta quarante jours en prison.
Pichand Vy rejoignit le lendemain, mardi 28 février. Il fut arrêté dans sa maison, à deux heures du soir, et entendit en ce moment derrière lui le sergent Pé-de- Pastiéyre, qui disait : « Nous tenons le mouton gras ! » Par bienveillance et pour ne pas attirer l'attention, le lieutenant Amable Blanquet renvo3^a le détachement, sortit avec Pichand et alla chez un ami, où ils restèrent deux heures, pendant que la femme de Pichand essayait, mais en vain, de fléchir Borel. De retour, ■elle mit hardiment Blanquet sous clef et fit évader son mari, qui courut se cacher au bois de La Vabre ; puis elle délivra Blanquet et alla avec lui annoncer l'évasion à Borel,- Celui-ci, furieux, dit à Blanquet : « Si dans une heure Pichand n'est pas en prison, je vais faire battre la générale ; et si vous ne le rattrapez point, vous serez fusillé à sa place et sa maison flambera. » La femme de Pichand, voyant Blanquet compromis et craignant les menaces, alla trouver son mari, qui se constitua prisonnier. On enferma encore deux ou trois patriotes. « Que prétendiez-vous faire ? leur dit Gilbert Brajon ; vous n'êtes que quelquesuns, qui vouliez être les maîtres de la ville ! mais ce coup-ci, nous vous tenons et nous vous rangerons. »
Dans la soirée, quelques manifestants essayèrent de forcer la porte de l'auberge Mercier, quand le capitaine More de Charaix survenant fit entendre raison à la bande, qui se retira. Il en fut de même à l'évêché, dont on brisa les vitres et où Borel dut intervenir, pour dissiper l'attroupement. Effrayés, Nogaret et ses vicaires écrivirent le 29, à la municipalité, pour lui annoncer leur intention de partir. « Le peuple, disaient-ils, paraît rejeter également nos services et nos personnes. Jaloux de contribuer à tout ce qui peut
ramener la paix et la concorde parmi les citoyens, nous vous offrons de suspendre nos fonctions et mê— me de nous retirer. » Ce départ ne faisait pas l'affaire des royalistes : il eût été trop accusateur ; aussi le lendemain, Jourdan-Combettes, Borel et Rivière allèrent-ils rassurer ks prêtres constitutionnels. « Soyez tranquilles, leur dit Borel, je vais vous faire garder. » Rivière profita de l'occasion, pour interpeller Breisse sur l'invitation faite aux grenadiers. « Un prêtre, ditil, doit être à l'autel et non au club.
— Mais, répiqua Breisse, l'évêque de Nîmes y va bien.
— C'est unf... gredin, repartit Rivière, et un mauvais sujet comme vous. »
L'abbé Vayron dit à Borel que, quelque assurance qu'on leur donnât, les attroupements journaliers contre eux les effrayaient, parce que les gens, une fois pris de vin, pouvaient se porter à tous les excès. « Je ne crois pas », répondit faiblement le commandant de la garde ; et comme Va3'ron craignait justement l'arrivée de forces envoyées par les départements voisins irrités, Borel répondit : « Charrier devait m'en— voyer du secours, mais je n'en ai pas voulu : je ne crains pas les voisins et au premier signal, j'aurai dix mille hommes à mon service. » Vayron, qui voulait s'esquiver, insista encore sous prétexte d'aller consoler ses parents en alarmes : « Eh ! répondit Borel, croyez-vous pouvoir le faire si aisément ? Vous pourriez bien être arrêté ! ».
Ce même jour, mercredi 29 février, à dix heures du soir, une patrouille commandée par le sergent Coulomb, cordonnier, alla saisir le vicaire Bonicel dans son lit. Tout tremblant, l'abbé demanda l'exhibition des ordres. Le sergent dit que le capitaine de ;
service les lui donnerait et que provisoirement il irait en prison. Sur le conseil d'un garde national, Bonicel fut conduit au corps de garde, où le vieux baron de Retz-Servières était de service. « En vertu de quels ordres l'avez-vous arrêté ? demanda-t-il à la patrouille.
— Ordre de Duparc.
— Je suis capitaine de garde, reprit Servières ;; vous ne devez prendre les ordres que de moi », et iï mit Bonicel en liberté, avec défense expresse qu'on, l'insultât.
Le jeudi, deux gardes nationaux a3'ant montré aux vicaires Rastoul et Vayron des cartouches et des balles, en les menaçant de s'en servir contre eux, ceux-ci d'aller aussitôt avertir le directoire de leur prochain départ. Pelet leur dit que l'horizon était noir et que la fuite leur ferait tort. A quoi Vayron objecta que les départements voisins pourraient bien fondre sur Mende, et les malveillants de cette ville, se voyant poursuivis, « victimer » alors le clergé constitutionnel^ sur qui le fanatisme se fixait particulièrement. Brusquement, Rivière se leva: « Monsieur, dit-il, vous êtes un factieux : vous nous avez tenu une autre fois ce propos. A qui parlez-vous ici ? Nous ne craignons personne : nous avons vingt mille hommes à notre service, et les gardes nationaux des autrei^départementSy qui ont femme et enfants, ne seront pas assez fous 'pour venir se battre en cette ville. Il y a d'ailleurs à cette heure fermentation dans tous les départements. »
Dans la journée, le juge de paix Colson interrogea les prisonniers, en élargit certains et ordonna d'adoucir le sort des autres, qu'on ne devait plus tenir aux cachots : ils n'étaient pas des criminels et la loi voulait qu'ils fussent traités humainement. Mais à minuit,
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Charrier, coiffé du bonnet rouge à fleur de lis et revers bleu, manda le geôlier au corps de garde et lui dit en parlant de Lachaulme : « Serrez-moi de près ce b. . . deMarveJols: il ne faut pas qu'il nous échappe. — Va, va, répliqua de Borel, il est en lieu sûr et il n'en sortira que sous bonne escorte. » Enfin les chefs royalistes dévastèrent à coups de hache le club des Amis de la. Constitution et enlevèrent la correspondance et les procès-verbaux K
1. Arch. nat., DXL \2. Extrait du procès-verbal du département contre Rivière.
— F7 3(581 13. Rapport de Dangles, commissaire du roi.
— — Procès-verbal de la municipalité de Lan-
gogne, 3 mars 1792.
— — Rapport du directoire du département
séant à Marvejols.
— — Lettre circulaire du club de Marvejols,
27 février 1792.
— — Convocation extraordinaire du départemS
— — Adresse du club de Marvejols à la Légis-
lative.
— — Trente-quatre observations de Château-
neuf-Randon.
— AA 54. Collection Rondonneau : Rapport des atro-
cités, etc.. (Ce rapport, écrit par un ouvrier imprimeur dune demi-lecture et pour qui presque tous les adversaires (ju'il nomme sont ivres, ne manque pas d'insinuations malveillantes et se termine par le Nunc dimittis que voici : « Mon état m'appelle à Marvejols. Je vais donc, )ne disais-je, respirer un air libre ! J'y vole, j'y vois des hommes, j'y admire l'ange tutélaire du département (Châteauneuf-Randonl. Transporté de la joie la plus vive, je me suis écrié : « Maintenant je mourrai content : mes yeux ont vu cet être bienfaisant, que les vertus et le patriotisme semblent dévouer à l'immortalité ! ») Arch. Lozère, L 120. Bagarre de Mende.
— — L 547. Procédure contre Gabriel Nègre, de Chanac.
— — L 554. l*rocédure contre Joseph Colson.
— — L 574. Procédure contre l'abbé de Laborie.
— — L581. Procédure contre Gilbert Brajon.
Arch. corn. Mende. Délibérations: 25, 26, 28 et 29 février 1792. — — Justice de paix. Enquêtes pour Retz de Ser-
■vières, Victor Laurans et ÀmableBlanquet. JiuUetin Lozère 1882. l, p. 648, etc. ; 1883. IL p. 115 et suiv.