Moniteur universel 1792, p. 304, 3' colonne
L'Assemblée renvoya ce projet à la commission des Douze déjà saisie de l'affaire. Le même jour, Cahier, ministre de l'intérieur, écrivait au directoire départemental une lettre de blâme au sujet de l'éloignement des troupes de ligne.
<( Le parti, que vous avez pris de requérir l'officier commandant de faire partir sur-le-champ, pour Langogne, les trois quarts de son détachement a sans doute été commandé par des circonstances bien impérieuses. Cependant je ne puis me dispenser de vous observer combien il est fâcheux que vous n'ayez pas trouvé d'autre moyen de ramener le calme dans la ville. Je vois par votre procèsverbal que vous avez été en quelque sorte contraints par la municipalité et la garde nationale de faire partir le détachement ; mais rien n'est plus illégal que de voir une municipalité et une garde nationale intervenir ainsi dans les délibérations d'un corps administratif, surtout pour contrarier Texécution d'un ordre donné par le roi. Si les soldats du détachement ont été les aggresseurs, les lois indiquaient les moyens de les faire punir ; mais dès-que la ville de Mende était assignée pour garnison à cette troupe, elle n'en devait sortir que par un nouvel ordre de Sa Majesté ou du commandant militaire K »
Ainsi les nouvelles de Paris n'étaient pas bonnes pour Mende. Plus près, Marvejols, profitant de la scission du conseil général, intriguait pour attirer les grands établissements départementaux ; des commissaires des départements voisins étaient venus dans le pays en examiner les ressources et peut-être aussi les points faibles, par où on pourrait l'attaquer ; enfin dans Mende même, un groupe de citoyens modérés essayait de se former, pour brider l'ambition des conspirateurs.
1. Arch. nat., F7 3G81 13. Cahier au directoire, li mars 1792.
Deux officiers municipaux, [Polvère-Blanquet et Bergogne, eurent un jour une longue conversation ■dans le jardin des Carmes, trouvant qu'il était bien fâcheux que le parti patriote eût le dessous. Ils concertèrent ensemble de tâcher de convoquer une assemblée de cent cinquante citoyens et de faire demander, vu les circonstances actuelles, un conseil renforcé de notables sur le patriotisme de qui on put ■compter, pour être adjoint à la commune, de façon •que celle-ci ne put délibérer qu'avec leur assistance. Bergogne et Blanquet croyaient que c'était le seul moyen de terrasser le parti prédominant alors à la municipalité, et ce sj'ndicat allait se constituer le jour même qu'on apprit le dénouement des journées de février K
Borel lui-même perdait de son assurance. Vers le milieu de mars, il dit un jour à Jossinet : « Je suis bien fâché de n'avoir pas suivi vos conseils ; c'est une affaire faite, je ne puis plus reculer. » Pour soustraire quelques déserteurs aux recherches de la gendarmerie, il dut les expédier à son ami et complice, Lahondès <le Laborie, juge de paix et commandant de la garde nationale de Chàteauneuf-de-Randon.
« Aussitôt la présente reçue, lui écrivit-il dans le style des conspirateurs de l'époque, mettez en sûreté les ballots qui vous sont arrivés hier soir ; la gendarmerie est partie, peut-être avant l'exprès, pour les arrêter. Bonsoir. Votre fidèle négociant. »
Enfin la municipalité fit feu de sa dernière cartouche et eut, le 1 8 mars, une grande délibération, qui retentit jusque dans l'Assemblée Législative. Jourdan-Com- .bettes et Dangles déposèrent sur le bureau une adresse
t. Arch. Lozère, L 120. Bagarre do Mende,
audacieuse ; et comme Polvère-Blanquet faisait desobjections, le maire, frappant du pied, lui répondit r « Nous sommes f. . . et nous n'avons pas d'autre parti à prendre. » Le parti désespéré et hardi qu'ils prenaient était de « protester contre la nullité et l'illégalité de l'assemblée administrative, convoquée par le sieur Châteauneuf-Randon en la ville de Marvejols, et de la dénoncer au roi, à ses minstres, à l'Assemblée Législative et à tout l'empire français '. »
Le 28 m.ars, Camille de Lescure porta cette délibération à la Législative et essaya de, justifier la municipalité de Mende.
« Il n'est point de ville, dit-il, où les lois aient été mieux exécutées... Nous avons eu la gloire d'avoir soldé, les premiers, toutes les impositions de 1790; nous avons remplacé notre évêque ; nous avons installé son successeur sans aucun trouble et sans le secours d'aucune force étrangère ; nous avons vendu tous les biens nationaux sans aucune exception ; nous avons dispersé les membres d'une cathédrale, auxquels nous tenons tous par les liens du sang et de l'amitié ; nous avons renvoyé depuis l'évêque jusqu'aux enfants de chœur ; nous n'avions que trois maisons de religieux mendiants, elles ont été supprimées. Avec une pareille conduite devions-nous craindre d'être cités comme des ennemis de la Constitution et menacés d'être, privés de nos établissements ?
(( La malheureuse affaire du 16 février, qui sert de prétexte à nos ennemis, ne fut qu'une rixe entre les grenadiers du 27*" régiment et les gardes nationales de notre ville... Une pareille rixe, aussitôt apaisée que commencée, pouvait-elle servir de prétexte a une convocation extraordinaire du conseil, dans une autre ville que celle fixée par les décrets ?... »
1. Arch. corn. i\Ieiule D. Délibérations inunii-ipales, ISmars 1792.
En finissant, l'orateur demanda l'autorisation de remettre au comité des Douze le dossier dont il était porteur '. Deux jours plus tôt, le 26 mars, ks administrateurs Pelet et Plantier avaient donne, à la même barre, la version patriote des événements de février^ et l'Assemblée les avait invités k assister à la séance. Mais lorsque, le 28, quelques députés demandèrent la même faveur pour la délégation de Mende, la Législative passa à l'ordre du jour.
Elle écarta aussi la demande d'examen des pièces fournies par la municipalité, et séance tenante, Rougier- Labergerie présenta au nom des Douze, sur la situation en Lozère, un long rapport, dont voici le début significatif : « L'aristocratie lève une tète altière dans la ville de Mende ; le fanatisme la soutient et encourage son audace et ses efforts dans le département. . . »
L'Assemblée en accepta les conclusions et décréta d'accusation : Borel, Caylar-Bardon, Charaix, Retz- Serviès, Retz de Servières et Saillans ; se contenta d'abord de faire traduire à sa barre Jourdan-Combettes. Rivière et Mgr de Castellane; accorda de nouvelles troupes au département, ratifia la translation du directoire à Marvejols, suspendit et dénonça à l'accusateur public les municipaux mendois signataires de la délibération du 18 mars et approuva la conduite des grenadiers du L3onnais.
Le député Bréard demanda que l'on portât aussi le décret d'accusation contre l'évêque et le maire de Mende. Tardiveau essaya de les défendre.
1. Dans ce dossier était « une cnquùtc faite par le juge de paix de Mende (Colsonl/qui contient à peu prés six cents payes, » dit le député Jean Debry dans cette séatiee de la Léj^islative. Cette enquête n'a pas été retrouvée dans les papiers du comité des Douze.
« Certes, dit-il, je ne veux justifier ni M. Castellane ni le maire de la ville ; la commission les a crus coupables «t pour cela elle a demandé qu'ils fussent mandés à la barre ; mais le décret d'accusation, prononcé contre un individu, ne peut jamais l'être que sur des pièces propres à motiver contre lui l'instruction criminelle. Quand on vous a proposé le décret d'accusation contre les six individus, qui avaient formé la garde nationale de Mende, ces individus étaient convaincus de l'avoir formée et de l'avoir placée sur le passage des troupes de ligne ; ce n'est pas tout : il y a des pièces contre eux ; contre M. Castellane au contraire, il n'y a encore rien qui nous rende certains que c'est lui qui a soufflé cet esprit de révolte ; il n'y a pas de pièces officielles contre lui. »
Le rapporteur demanda la mise en accusation, que combattit encore un autre député.
« Ce qui doit être d'un très grand poids dans cette affaire, dit Becquet, c'est que votre commission, qui a examiné pendant plusieurs jours toutes les pièces relatives au délit, n'y a pas vu qu'on pût conduire l'assemblée à porter sûrement le décret d'accusation ; les représentants d'un peuple libre doivent montrer dans toutes les circonstances leur respect pour la liberté des citoyens. »
L'Assemblée finit la séance, aux applaudissements . des tribunes, en ajoutant Mgr de Castellane et Jourdan-Combettes aux autres accusés K
Sitôt le décret rendu, le ministre de la justice expédia un courrier à Marvejols, avec ordre de faire grande diligence, parce que d'autres exprès étaient déjà partis. Avant Clermont, en effet, le courrier officiel en dépassa deux, dont un parut suspect à un maître de poste, qui lui refusa des chevaux. Bifur-
1, Moniteur universel, séance extraordinaire du 28 mars 1792.
quant à Saint-Chély pour Marvejols, le courrier du ministre avertit Châteauneuf-Randon, qui dépêcha aussitôt deux commissaires escortés de deux dragons, pour surveiller la route de Saint-Chély à Mende, où un cavalier galopait à bride abattue, pour sauver son évêque et ses amis.
Arrêté près de Serverette, on le conduisit à la gendarmerie, où il déclina son nom : l'abbé de Bruges convint qu'il était le courrier dépassé, donna ses papiers sur sommation et fut conduit à Marvejols, à deux heures du matin. Mais il était tranquille, car le curé de Serverette, adroitement averti par lui, expédia aussitôt un exprès sauveur, qui arriva à Mende, le 2 avril à minuit K
A Marvejols, le conseil départemental s'occupa aussitôt de l'exécution du décret. Pour prévenir toute résistance, il défendit à toutes les gardes nationales d'obéir à d'autres réquisitions que les siennes; suspendit provisoirement la municipalité et le district de Mende ; ordonna aux gardes nationales des environs de prêter une main forte de cinq cents hommes à un détachement de Lyonnais et de dragons de Lorraine, qui formaient l'escorte des commissaires, sous le commandement de M. de Lourmel.
Le 2 avril, vers trois heures du matin, Châteauneuf- Randon, entouré des membres du conseil, harangua la troupe prête à partir et lui rappela « qu'on ne l'envoyait pas contre des ennemis, mais bien vers des frères, qu'il fallait plaindre de leur égarement et délivrer des factieux ; et qu'une conduite sage et modérée
1. Bulletin Lozère 1883. II, p. 60, 66, 69 et 70. Arch. nat.,F7 3681 13. Lettre de Châteauneuf-Randon à Roland, î avril 1792.
224 ^^ lil:c:i<isT \)V 28 MA.RS 1792
serait la preuve l;i plus agréable qu'ils pourraient donner de leur zèle aux administrateurs. »
La troupe arriva h Mende, vers huit heures du matin, avec deux pièces de canon, et vit aux flancs de Chaldecoste et du mont Mimât de nombreux prêtres, qui fuyaieni les patriotes vainqueurs. Au Pont- Roupt, avant d'enrrcr, les commissaires firent demander l'état de la cité : les rues étaient silencieuses et désertes, les maisons fermées et les citoyens dedans. Le détachement entra la tête haute dans cette ville, qui l'avait chassé un mois plus tôt, et on mit de suite un piquet à la porte des accusés ; mais ceux-ci, prévenus à minuit, étaicirt partis vers Langogne, à quatre heuresdu matin K Kivière,Borel,Jourdan-Combettes, More de Charaix er l'abbé de Siran allèrent à Lyon et de là à Chambéi-}^ ; le comte de Saillans émigra à Coblentz ; le, comte de Caylar-Bardon se cacha très probablement clie/ un parent, M. de Belvezet, à Auroux ; le comte de Retz-Serviès se réfugia près de sa sœur Rose, abbesse de Bellecombe, aux environs du Puy et le baron Retz de Servières, je ne sais où. Quant a Mgr de Castellane, il avait quitté Mende depuis huit jours et pris la route de Metz, où commandait un de ses neveux.
Averti de cette fuite, le conseil général envoya aussitôt aux départements voisins un exemplaire du décret d'accusation et le signalement des accusés ; mais avant même TeKpédition de ces pièces, le comte Pierre Jean-Baptiste de Retz-Serviès, arrêté le 4 avril, à Bellecombe, étiiit écroué au Puy, d'où il fut envoj^é à la haute cour d'Orléans, instituée pour juger les
1. Arch. nat.,F73G81 13. Procès-verbal des commissaires nommés pour le décret .lu 28 mars 1792.
LA RÉVOLUTION EN l.oZKRE . 225
-délits contre-révolutionnaires. Transféré à Versailles, il y fut massacré le 9 septembre 1 792, à la grille de l'Orangerie K
Mgr de Castellane ne fut pas plus heureux. Il prit au. Monastier-d'Allier un passeport sous le nom de Jean Castel, « en habit de de-uil et surtout gris » j tenta vainement de passer en Suisse, alla à Paris et partit pour l'est, par la Champagne, qui était la grande voie de l'émigration. C'était une première imprudence. Une seconde fut le nombre des voyageurs : sept dans deux voitures, l'évéque et son neveu de Paris, le vicomte Boniface de Castellane; l'abbé de La Treille de Sorbs, son neveu à la mode de Bretagne, et Cabot de La Fare, son petit-neveu : deux domestiques et Lavernède, garde du corps. Une troisième imprudence était le passeport des voyageurs : Jean de Castellane avait le sien au nom de Jean Castel, et deux autres n'en avaient pas.
Le 12 avril, à Dormans (^Marne), le capitaine Dufour visita les deux voitures de poste. Les papiers furent en règle, mais Boniface de Castellajie et son domestique, -qui n'en présentèrent pas, « parurent embarrassés. » Pour plus ample informé, on descendit à la Croix cVor. Le neveu de l'évéque avoua son nom et qu'il était frère d'un Castellane, député à la Constituante ; on soupçonna aussitôt « que la personne âgée de soixante ans, qui disait s'appeler Jean Castel, pourrait fort bien être M. Castellane. ancix;n évêque de Mende.
« Ayant fait part de ces soupçons à M. de Castellane, ce dernier s'en tira fort mal, balbutiant qu'il ne croyait
1. Sa femme, « emment^e mourante do us les prisons de Robespierre », y mourut «le douleur.
Arch. nat., F7 5"260. Lettre des deux lils survivants; lettre du ^ïénéral La Favette, datée do La Oran."': T.ozére'2 Irim. an X.
pas que son oncle fût avec lui. On somma les voyageurs,en présence de M. Castel, de déclarer, sur leur âme et conscience que M. Castel n'était pas l'ancien évêque en question, décrété d'accusation par l'Assemblée. Non seu^ lement M. Castel ne répondit rien à cette interpellation, mais les autres voyageurs dirent d'un air embarrassé qu'il n'était pas probable que M. Castellane eût attendu jusqu'à cette époque, pour sortir de France, he curé assermenté de Dormans, qui disait avoir vu M. de^ Castellane dix ans auparavant, vint le reconnaître et dit que c'était bien là la taille de l'évêque, mais que la figure avait changé. »
De plus le matin, dans une chambre, où les voyageurs suspects se croyaient seuls, une femme, qu'ils n'avaient point vue, les entendit dire : « Est-il donc possible qu'on ait déjà ces nouvelles dans cette ville ?» A quoi Fun d'eux répondit, cherchant à se rassurer : « Ils n'y ont peut-être pas fait attention. » Enfin dernier soupçon: Rouvière, le domestique de Jean Castel^ déclara être né à Servières ; or Servières était le nom d'un des huit décrétés d'accusation. Bref on arrêta. ies voyageurs, et Jean Castel interrogé déclara s'appeler Jean Castellane.
« Je viens d'assister à son interrogatoire, écrit le commissaire Choiset aux administrateurs de la Marne ; il s'est ouvert avec la plus grande franchise, en disant qu'il avait été conseillé de prendre un passeport dans son pays, mais que, le croyant inutile et jugeant à propos de garder l'incognito, il n'avait décliné que la moitiédç son nom ; qu'il en avait usé de même lors du premier interrogatoire, -qu'il n'avait pas cru légal ; mais que, la municipalité ayant la loi à la main, il n'hésitait pas de se faire connaître ; qu'il n'a eu connaissance des troubles de Mende que par ouïdîre et quatre jours après ; qu'il a appris à Paris le décret lancé contre lui et que, si la saison eût été plus avancée^
il n'eût pas fui à Metz, pour éviter l'humidité des prisons d'Orléans, où il se proposait de se rendre dans six semaines ; en effet cet évêque, âgé de cinquante-huit ans, a l'air d'en avoir soixante-quinze : il est accablé d'infir-^ mités.
« Le second lieutenant-colonel de l'Yonne a failli exciter ici une émeute. Il avait, sans en prévenir la municipalité, fait dire à une compagnie du Zcf régiment, cidevant Perche, dans laquelle il se trouve des soldats de la Lozère et des environs, de se transporter de Troissy à Dormans, pour y reconnaître les personnes suspectes. Ces soldats faisaient violence pour entrer ; il a fallu, pour les repousser, la contenance de la municipalité et de quelques officiers de la garde nationale. »
Voici cette affaire d'après le procès-verbal de J.-B^ Tempette, maréchal des logis. Les volontaires de l'Yonne revenaient de l'exercice, lorsqu'ils rencontrèrent Boniface de Castellane se promenant hors de la ville avec leur commandant. Quelques-uns crièrent : « Aristocrate, à la lanterne ! » Davout, commandant en second et futur maréchal de l'empire, voulut faire arrêter un des manifestants ; mais ceJui-ci répondit qu'il n'irait pas en prison qu'il n'eût tué tous les aristocrates ; et comme Davout voulait le désarmer, tous les volontaires dirent que leur camarade n'irait pas en prison ; que lui et tous les officiers étaient des aristocrates, qu'ils voulaient tuer, ainsi que les sept personnes arrêtées. Un des soldats venus pour reconnaître les voyageurs saisit même une grosse bûche chez un cabaretier et s'en alla avec les autres en disant : « B. .., il faut que je sois une fois bourreau et que j'aille tuer tous ces b. . . d'aristocrates. »
Les voyageurs arrêtés durent se montrer au balcon de la Croix cVOr^ et « les officiers du bataillon^
les officiers municipaux et les bons citoyens, à force de demander grâce et pardon et prières », firent rentrer dans l'ordre les mutins.
L'Assemblée Législative, avertie de l'arrestation de Mgr de Castellane, remit l'affaire au roi, qui ordonna de Conduire l'évêque à Orléans, « avec les égards et les soins qu'exigeaient l'âge et la mauvaise santé de cet accusé. » On laissa avec lui son domestique, « indispensable vu son état d'infirmité », et on relâcha les autres vo3'ageurs '.
Comme Mgr de Castellane, le comte de Saillans n'avait pas attendu à Mende le dénouement de la bagarre de février. Il émigra à Coblentz, où les princes arrêtèrent un plan de campagne dans le Vivarais, et partit de là pour Chambér}' avec les instructions suivantes : « Il se rendra dans le pays avec M. Allier ; il verra sans éclat AL de Borel à Mende et les perspnnes que celui-ci lui désignera. Mais il ne prendra aucune décision, sans avoir rendu compte à M. de Conway. »
Là le bat le blessait. En arrivant à Chambér}^, il ne fut pas médiocrement surpris d'y trouver Borel, qui lui apprit de mauvaises nouvelles de Mende et, par surcroît, d'Arles, où une irruption de Marseillais avait dispersé les chefs et les approvisionnements de la contre-révolution. Il faut ici laisser parler un acteur de première importance en ce drame, le prieur de Chambonnas, dans la déclaration qu'il fit avant de mourir.
1. Arcli. liai., r? .'î'kSI 13. ridcés-verbal de la municipalité de
Dormans ; lettre du diiortoire de la Mgirne à la municipalité de
Jionuans; passeport de Jiiii- de Castellane et de ses compagnons.
Arch. 'Marne. L. Dossier de Castellane : interrogatoires de
i'évèijue de Mende, lettre de Choiset et procès-verbal de Tempcfte.
« Les personnes de Mende décrétées d'accusation, dit l'abbé Allier, ne s'étaient pas conduites dans cette affaire — l'éloignement des compagnies du Lvonnais — avec la prudence si fort recommandée ; au cas qu'elles fussent coupables de ce dont elles étaient accusées, elles empêchèrent le comte de C... Conwavi de se rendre a destination, l'effrayèrent par l'aspect des dangers qu'il y courait et auxquels ils avaient eu le bonheur d'échapper ; ils ajoutèrent que le pays de Gévaudan, quoique tout peuplé de royalistes, ne ferait rien d'énergique pour la bonne cause ; qu'il était si lourd et si froid qu'on ne le soulèverait pas avec les plus fort leviers...
« Il faut dire encore ici que le comte de C... (Conway), Irlandais de naissance, était un monarchien, partisan décidé et ouvert du gouvernement anglais, désireux de le voir établi en France. Ayant été nommé général par les intrigues du parti monarchien, qui n'a jamais vu de bon œil le. parti qui s'était formé dans les provinces du Midi pour le rétablissement de l'autorité du roi, on crut qu'il .était bien aise de trouver des obstacles, pour ne pas remplir sa mission.
<( Le comte de S... (Saillans), pur et ardent royaliste, fâché des lenteurs que lui faisait éprouver chaque jour le général pour se rendre à sa destination, lui témoigna un grand mécontentement et lui signifia qu'il partirait sous peu de jours tout seul, s'il ne partait pas lui-même. Il exécuta son dessein et dès lors s'établit une brouillerie bien caractérisée entre ces deux officiers '. »
Saillans se brouilla aussi avec Borel, qu'il accusait de circonvenir Conway. Du Vivarais, il lui écrivit une lettre que nous n'avons pas, mais dont la réponse, saisie à Langogne, en dit long sur la mésintelligence des deux conspirateurs.
1. Arch. nat., F 7 4564. Copie de la déclai-nlion faite par Allier etc.
Coblentz, le i8 juin 1792.
« J'ai reçu ici, Monsieur, la lettre que vous m'avez adressée à Chambéry. Le ton d'autorité, que vous vous permettez de prendre etc., m'a étonné à un point que je ne saurais exprimer. Je n'ai jamais été à vos ordres et je ne les reconnaîtrai certainement pas, au moment que vous vous écartez en tout point de ceux qui vous ont été donnés. Les P.P., à qui j'ai rendu compte de tout ce qui se passait en Gévaudan et surtout a Mende, ont approuvé ma conduite. Je leur ai montré votre lettre et ils vous ont rangé au nombre de ceux que les chefs ont ordre de faire traiter comme rebelles. Puissiez-vous leur faire oublier vos folies', qu'ils désapprouvent hautement.
Je suis parfaitement votre très humble et très obéissant serviteur. Borel L »
Brouillé d'abord avec son chef, désapprouvé ua peu plus tard par les princes, Saillans, au cours de ses tournées imprudentes dans le Vivarais, s'engagea progressivement dans une nouvelle aventure, qui déchaîna la guerre civile et affaiblit un peu plus la. cause royaliste dans le Midi.
(1) Comme preuve de ces dilTérends et du style épistolaire des conspirateurs, voici une autre lettre, saisie à Langogne, et adressée à M. Dussaut, négociant, poste restante à Pradelles :
Lyon, 23 juin 1792.
«... C'est très mal à propos que vous croyez que j'appartiens à la branche du commerce que vous faites dans le Vivarais, Velay et Gévaudan. Je n'ai jamais eu aucun compte à rendre à M. de C... (onway), que je n'ai pas l'honneur de connaître, encore moins à ceux qui travaillent avec lui. J'ai rencontré dans ma tournée plusieurs personnes, qui, informées de la mésintelligence qui régnait entre Sui et M. de S. . .t, m'ont prié de leur donner quelque conseil à ce sujet... J'ai été instruit, sans le vouloir, de la mésintelligence qui règne entre la manufacture du Gévaudan et du Vivarais ; je ne doute pas que cela ne soit dans le cas de faire échouer les plus belles spéculations ; mais je ne puis rien décider entre- Rome et Carlhage, etc., etc. David. »
Une autre lettre, datée de Chambéry, 16 juillet 1792, adressée a M. Pounpiery, p. r. à Langogne, prédit aussi l'échec de la tentative de Saillans : «1 Nous craignons les plus grands malheurs ; quelle force peut avoir une armée commandée par un fol sur les plansd'un prieur de Nabochand '! »
(Arch. Lozère, L 127. Lettres saisies à Florac et à Langogne.)
C'est à La Bastide, petit village de la Lozère, situé aux confins de l'Ardèche, que l'abbé Allier convoqua^ pour le 19 mai, les membres dispersés du troisième camp de Jalès.
« Ils s'y trouvèrent, dit E. Daudet, au nombre de trente-cinq, réunis dans une chambre d'auberge, aux portes de laquelle veillaient quelques gardes nationaux dévoués », et le prieur de Chambonnas leur présenta pour chef le beau Philippe de Salins, comte de Saillans^ ancien lieutenant-colonel des chasseurs du Roussillon^ « en habit bleu à boutons fleurdelisés et cocarde blanche au chapeau. »
La lutte, pour laquelle on se préparait, eut lieu dans le Vivarais ; elle n'intéresse la Lozère que par l'alerte qu'elle en eut et par le sort de quelques-uns de ses enfants. Pour le récit complet, il faut lire l'ouvrage d'Ernest Daudet sur Les conspirations royalistes dans le Midi.
Des proclamations furent imprimées à Mende, chez Claire Bergeron-Lacombe, et adressées aux divers lieutenants du Gévaudan et du Vivarais. L'administration de la Lozère en eut une et y vit le nom de Jossinet. Mandé à Marvejols, le lieutenant-colonel de gendarmerie parvint à se disculper auprès du juge de paix, qui l'élargit, mais non aux j^eux de la foule, qui le força à fuir, comme en témoigne le « Pour prendre congé » qu'il écrivit aux administrateurs.
12 juillet 1792, Messieurs, après m't-tre livré avec confiance en vos mains, sur votre réquisitoire du 7 du présent mois, dans l'espoir que cet instant serait l'époque d'une réconciliation que vous eûtes la bonté de m'ofîrir, à l'audience que vous voulûtes bien m'accordcr le susdit jour, à huit
heures du soir, je vis sans terreur et sans effroi le projet de m'immoler qui se forma sous vos yeux et les miens. Mis en prison, puis élargi, je me vois poursuivi de nouveau, forcé de courir de toits en toits, pour parvenir enfin au dehors de la ville, enfin contraint aujourd'hui d'errer -et de parcourir vos bois et vos montagnes. Oui, Messieurs, je puis et je n'ai d'autres reproches à me faire que d'avoir trop rigoureusement observé la loi. »
Pour préserver la Lozère de la guerre civile, les administrateurs demandèrent des secours aux départements voisins et massèrent lesforces dont ils disposaient dans le district de Villefort, qui touchait au théâtre de la guerre et la favorisait.
A Saint-Jean-Chazorne, l'abbé de Siran, chez qui on avait vu plusieurs fois l'abbé de La Bastide et Dominique Allier, retarda la formation de la garde nationale, sans pourtant la défendre expressément ; la veille de l'organisation, il lut au prône la liste des citoyens qui devaient en faire partie, distingua par leur nom les patriotes, en disant que, puisque la Constitution était en danger, c'était tant pis pour elle et que c'était aux patriotes à la défendre.
A Saint-André-Capcèze, comme on demandait au •curé Balme s'il n'avait pas peur, il répondit publiquement « qu'il avait chez lui de la belle graine d'oignon et des prunes de Brignoles pour les patriotes, et que sous peu il y aurait lessive rouge. »
A Villefort même, les forgerons forgeaient des piques, et la maison de Chas servait de magasin et d'arsenal pour la conspiration. A la nouvelle que Saillans avait levé l'étendard de la révolte, Michel, juge au district, manifesta une joie extréine et en plein midi, sur la place publique, il arracha vio-
lemment sa cocarde tricolore et la foula aux pieds,, en criant : « J'ai assez longtemps porté l'empreinte de l'infamie ; au diable la nation M »
Les troupes envoyées à Villefort dispersèrent les étrangers et continrent les sympathies publiques ou secrètes pour les conspirateurs.
De son côté, Montesquiou-Fezensac, commandant de l'armée du Midi, envoya dans l'Ardèche le général d'AlbignacetChàteauneuf-Randon, récemment promu adjudant-major général. La petite troupe royaliste fut vaincue au défilé de Saint-André-de-Cruzières par des adversaires plus nombreux et résolus à en finir. « Toutes nos troupes, écrit un patriote, sont enragées et toutes veulent être de l'assaut ; nos gardes nationales ne sont pas des hommes mais des diables, et j'espère que jamais plus on n'entendra parler de Jalès ni de Bannes, car elles veulent tout raser "-. »
Saillans, cerné dans le château de Bannes, qui domine la vallée de Jalès, « eut un cri de douleur et de colère, dont les documents officiels nous ont transmis l'accent énergique et la forme brutale : « Je suis f. , ., dit-il ; on m'avait promis quinze mille hommes et je n'en ai pas mille 3 ! »
Beaucoup, qui avaient promis dans l'enthousiasme d'une conférence éloquente ou d'une cérémonie religieuse, reculèrent devant la froide réalité de la guerre civile ; Saillans, en devançant de quelques jours le signal de l'attaque, avait surpris et déconcerté ses lieutenants ; enfin il ignorait que le chevalier Eon avait fait notifier par ses émissaires, à presque tous les
1. Arch. Lozère, L 122. Insurrection du conito de Saillans. Papiers des commissaires établis à Villef<»!-t, 13-2f) juillet 1792.
2. Arch. Haute-Loire L. Lettt-e écrite de Lart^entiére, lUjuil. 1792.
3. E. Daudet. Les conspirations royolislcs dans le Midi, p. 164-216.
comités et aux chefs prépondérants, l'ordre des princes de ne pas obéir à ses réquisitions.
L'abbé Allier, avec qui il avait eu une vive querelle, humilié de l'échec que le sort infligeait à sa volonté ardente et à son imagination exaltée, avait disparu. C'est ce que Saillans fit à son tour. Après avoir lancé une proclamation étrange, où il exhortait les partis à vivre en bonne intelligence, il quitta le château de Bannes parune nuit d'orage, sousune pluie torrentielle, à la lueur d'éclairs sinistres. Il fut arrêté avec son domestique, l'abbé Pradon, curé de Bannes, le sieur Nadal et l'abbé Boissin, au hameau des Aidons, en Lozère, près Villefort, par un vétéran en retraite nommé Hyacinthe Laurens.
Interrogé, il se fit passer pour le curé de Barjac (Gard) ; puis il demanda à être seul un moment. Laurens lui désigna une écurie. Là, se croyant à l'abri de tout regard, il cacha dans la crèche son portefeuille compromettant. Mais Laurens, qui l'avait épié, alla retirer les papiers et apprit par eux la valeur de sa capture.
« Je suis en votre pouvoir, lui dit alors Saillans, voici ma croix de Saint-Louis ; accordez-moi la liberté ; je vous offre cinquante louis et fortune dans mon entreprise. » Il l'embrassa bien fort, mais le vétéran refusa toujours. Alors Saillans, changeant subitement de manière, le saisit par le cou et lui dit : « Si nous étions seuls et si je ne craignais tes camarades, je te ferais raison i. » Or c'est à lui-même qu'on allait faire raison d'une façon sanglante. Conduit aux Vans avec ses compagnons, ils y furent
1 . Pièces authentiques, concernant le camp de Jalès publiées par le directoire de l'Ardèche, n° 50.
massacrés par la foule, sur la place de Grave, malgré les efforts des autorités, qui manquèrent de prudence sinon de bonne volonté.
Montesquiou-Fézensac avait raison de dire, au ^ébut de la campagne, « que M. Saillans était un étourdi, qui s'était montré trop tôt. » Quant à Hyacinthe Laurens, il reçut à Mende les honneurs de la séance du conseil général et mille livres de la Convention avec les épaulettes de lieutenant de gendarmerie K
Ainsi les chefs royalistes étaient dispersés, en prison ou sur les routes de l'exil. Charrier seul restait, espoir suprême de la contre-révolution en Lozère. On savait ses accointances avec les conspirateurs et il était fortement soupçonné d'avoir partie liée avec eux. Son ennemi, Sévène, député à la Législative, essaya bien, dans la séance du 28 mars, de le faire comprendre dans le décret d'accusation. « Le sieur Charrier, dit-il, ci-devant membre de l'Assemblée Constituante, forme une troupe aux exercices militaires, au moyen de douze déserteurs, qui lui fournissent des recrues. Cependant Charrier me paraît hors d'inculpation dans le rapport (de Rougier-Labergerie). Cela me paraît très grave et je crois que le décret doit s'étendre aussi sur lui -. »>
L'Assemblée ne le pensa pas alors, car Charrier manquait de prise : en ce temps d'anarchie naissante
1. Bulletin Lozère 1883. II, p. 359. Le 7 me.ssidor an II, Pialoux, Roumleu et Folcher disent dans une dénonciation que « le citoyem LAurens, lieutenant de gendarmerie, a témoigné depuis, à plusieurs i«prises, son regret d'avoir arrêté Saillans ; il est frère de Laurens, administrateur, qui a reçu chez lui le plus grand fanatique, l'abbé Vézian, qui leur disait la messe tous les jours ; puis craifi^ant d'être découverts, ils l'ont mis dans une campagne, où ils lai faisaient passer des vivres. » (Arch. nat., F7 3681 U. )