Moniteur universel, séance du 28 mars
ses armements n'étaient point anormaux; ses pajsansexercés militairement, c'était presque une garde nationale de luxe, et son bonnet rouge, vrai signe de contre-révolution, était la coiffure du lieu, adaptée aux couleurs nationales. Pourtant la preuve de sa complicité avec les conspirateurs mendois ne tarda pas a tomber entre les mains du gouvernement. Il y a plaisir à laisser raconter la chose à un bon témoin oculaire, l'abbé Avit, ami et plus tard lieutenant de Charrier.
« Vers le printemps de 1792, les messieurs de Mende se compromirent avec un bataillon de troupes du Lyonnais et furent forcés de passer à Lyon. Ils en écrivirent à M. Charrier, l'invitèrent à le suivre et lui donnèrent l'adresse de l'auberge du rendez-vous. Charrier crut qu'il serait plus utile à la cause de la religion et de la monarchie en restant à son poste ; les princes d'ailleurs lui enjoignirent de rester. On ne croyait pas que la Révolution allât si loin et durât si longtemps.
Vers la même époque, M. Plombât se fit une affaire à Saint-Geniez et fut forcé d'émigrer. » (Aux premiers jours de mars, un dimanche soir, dans une rixe entre les royalistes et le 61'' de ligne ci-devant Vermandois, il fit feu et tua un grenadier. Furieux, les soldats dévastèrent sa maison et tuèrent un de ses partisans ; mais Amans Plombât s'évada et prit la fuite versNasbinals) 1.
« Là, poursuit l'abbé Avit, il logea publiquement chez M. Charrier, qui lui donna des lettres pour les messieurs de Mende, à Lyon, et un guide pour arriver au Puy. Quelques jours après, arrive de Saint-Geniez !e jeune Solanet, qui était aux suites de M. Plombât. M. Charrier lui donna des lettres pour les messieurs de Mende, à Lyon ; mais Solanet se laisse prendre en route; ses lettres sont
1. Arch. nat., AF7 3681I3. Lettre du diiect. Aveyron. 6 mars 179-2.
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saisies, envoyées a Paris, et Charrier est décrété d'accusation, » le 12 avril 1792.
« Pour exécuter le décret, un détachement de troupes de ligne, le même qui avait eu des démêlés avec les messieurs de Mende, est envoyé à Nasbinals », sous le commandement de M. de Lourmel.
Les commissaires avaient pour mission de désarmer les maisons qu'ils rencontreraient sur leur route, particulièrement celle du Buisson, où l'on assurait qu'Aldin de Lagarde avait un magasin de hallebardes et de fusils. Le procès-verbal de cette visite est perdu, mais non pas la requête que Lagarde adressa plus tard, après le 9 Thermidor, au représentant du peuple, envoyé dans la Lozère.
« Citoyen Représentant,
« Le 1 7 avril 1 792, il arriva chez moi cent soixante Lyonnais armés de bayonnettes, avec les citoyens Trophime Lafont et Biron, commissaires, et l'on ne trouva rien dans les papiers, qui attirât l'attention. Je fis la déclaration des armes que j'avais ; le procès-verbal en fut fait. Après cette opération, nous fûmes, ma femme et moi, cruellement menacés et insultés par le sieur Trophime, qui nous gratifia l'un et l'autre d'un coup de poing dans l'estomac, nous assurant qu'il aurait nos têtes. Sa troupe nous pilla, prit les habits, le linge et l'argent de mes domestiques, dont il a fallu que je les dédommage. »
« En entrant à Nasbinals, dit l'abbé Avit, les soldats tuèrent d'un coup de fusil une jeune fille d'Etienne Malet, pillèrent la maison de Charrier, arrêtèrent Jean Laporte, Antoine Fournier et Guillaume Avit, principaux habitants, et ne leur donnèrent qu'une demi-heure pour se racheter, en comptant cinquante louis d'or. Depuis cette époque. M. Charrier se tint caché en différents endroits ; mais son principal séjour fut la maison de son beau-frère, Valette, de Vergognac 1. »
. t. Vertrognac est situé dans la commune de St-Georges-de- Luzançon (Aveyroii;.
Les commissaires essayèrent bien de désarmer le canton ; mais on ne leur remit que quelques bonnets rouges, une trentaine de fusils et trois canons en bois, qui avaient éclaté au premier tir et dont quel- •ques particuliers retirèrent les cercles de fer comme leur propriété K
Au retour, la troupe repassa chez Aldin de Lagarde.
« Le 22 octobre, même année 1792,' dit-il dans la requête déjà citée, deux cent cinquante volontaires, armés desabres, de bayonnettes et de piques, venant de Nasbinals, les citoyens Trophime Lafont et Benoît dit Rocoux, commissaires, vinrent encore me réclamer la déclaration de mes armes, menaçant de couper nos têtes, et nous couchèrent en joue à plusieurs reprises, le sieur Trophime passant lui-même une corde à mon col, pouf m'étrangler.
<( Je lui fis observer de sang-froid qu'il se déshonorait ; par un mouvement subit, elle lui tomba des mains; mais il me fit donner par sa troupe des coups de bourrade de fusil ; l'on me fit rouler tous les escaliers de ma maison ; les sieurs Trophime et Benoît juraient de me faire tuer à mon portail ; en effet j'y fus conduit. Ces hommes-là m'y massacraient à coups de bayonnette et de nerf de bœuf. La Providence veillait sur mes jours. Ma femme qui était mourante, se précipita aux genoux de ceux de la troupe qui l'entouraient. De lions ils devinrent agneaux et m'arrachèrent à la mort.
« Cette troupe partit, après m'avoir martyrisé trois heures; ils avaient aussi porté la bayonnette sur ma femme, qui fut au moment d'être tuée à coups de fusil; tous ces honnêtes gens se disputaient d'avoir nos têtes sur leurs piques ; chacun voulait, disait-il, boire mon sang dans mon crâne. Nous fûmes pillés de tout ; le sieur Trophine me fit encore donner forcément vingt-quatre livres en
1. Arch. de M. de FraniDiicl, Marvejols. Mémoire de l'abbé Avit. bulletin Lozère 1883. II, p. 147.
argent au tambour comme gratification. Enfin la vie me resta ; mais je n'avais plus ni connaissance ni sentiment 1. »
La tranquillité du département, déjà si troublée par des essais de jacquerie, les luttes implacables pour la Constitution civile du Clergé, et la bagarre de Mende, ne gagna pas à la convocation des volontaires nationaux, et il faut encore ajouter des troubles militaires aux troubles sociaux, politiques et religieux, pour achever le tableau de cette année 1792, avant-courrière de la Terreur.
l. Arch. du Marquis de Chambrun, MaiTejolSk Requête d'Aldin Lagarde.