CHAPITRE IX
Deux b taillons de volontaires. — Le vin des émigrés. — Incursion à Chirac. — Assassinat de Boulet. — Recrutement difficile des conscrits. — Ceux de La Fage-St-Julien à St-Chély. — Attroupement à Rieutort-de-Randon. — Lettre de Roux. La chasse aux déserteurs. — Enlèvement de réfractaires à Rochegrosse, à Rimeize. à Ariffates, à Bagnols, à La Garde-Guérin. — Les garnisaires chez les parents des déserteurs.
En prenant le pas sur le roi dans la célèbre formule : la Nation, la Loi et le Roi, et en le reléguant au troisième rang comme ministre de la loi, c'està-dire, de sa propre volonté, la nation avait assumé les prérogatives de la royauté ; mais par une conséquence logique, quoique imprévue pour beaucoup, elle en avait aussi assumé les charges, dont la principale est celle de gendarme contre le trouble du dedans et de soldat contre l'ennemi du dehors.
La grande peur, qui secoua la France entière, fut l'occasion de mettre des armes aux mains du peuple ; puis quand il -les eut, on l'organisa en garde nationale.
En Lozère, sauf dans les villes et les principaux bourgs, vu le caractère lent du paysan et les griefs religieux, qu'il ne tarda pas à avoir contre le nouveau régime, la garde nationale exista surtout dans les pro- •cès-veroaux des assemblées municipales et n'eut pas grande activité. On a vu cependant au chapitre de la bagarre de Mende, que les chefs royalistes en pressèrent tout à coup l'organisation, pour s'en servir ■contre les troupes patriotes, qui venaient les sui'veiller et les contenir.
Mais les royalistes furent vaincus, et les gardes nationales, suspectes; le 12 mars 1792, le ministre de l'intérieur annonça aux administrateurs de la Lozère ■qu'il y aurait désormais trois bataillons de ligne en permanence, répartis dans le département.
Au mois de mars et d'avril, on voit les soldats du Lyonnais employés pour l'exécution du décret du 28 mars contre les royaliates mendois, et du 12 avril contre Charrier à Nasbinals ; puis au mois d'août, ■ce sont les Phocéens (volontaires des Bouches-du- Rhône), qui deviennent les grands régulateurs de l'élection, à la Convention nationale, de l'adjudantmajor général Châteauneuf-Randon, patriote et soldat comme eux.
Dans la lutte engagée contre l'Europe, la Révolution fit d'abord appel au patriotisme et la France répondit par les volontaires de 1792 ; mais l'élan patriotique s'affaissant, il fallut recourir à la. réquisition et décréter, en février 1793, la levée des Soo.ooo hommes ; en août de la même année, la levée en masse du « Peuple français debout contre les tyrans »; enfin en août 1798, faire la loi de la Conscription, qui assura le recTutem.ent régulier de l'armée.
Les débuts de la guerre contre l'Autriche et la Prusse ne furent pas heureux et la France fut envahie.. Le II juillet 1792, « la Patrie en danger » appela ses enfants au secours par la grande « voix du canon d'alarme » ; mais la jeunesse lozérienne ne fut pas toute entière alarmée. Dans le district de Villefort, par exemple, le seul dont les registres administratifs ont échappé à l'incendie, «le choix des volontaires, destinés à compléter l'armée de ligne, ne se fit pas . dans la plupart des municipalités », sauf dans les cantons de Villefort et du Collet-de-Dèze. Les commissaires Ducamp, Pomeyrol, Trossevin et Malachane, nommés pour le recrutement des grenadiers et l'organisation de la garde nationale dans les cantons de Cubières et Chasseradès, déclarèrent « qu'il ne leur avait pas été possible de remplir ces différents objets », et les administrateurs d'écrire avec mélancolie sur leur registre : « Ce refus est très répréhensible, puisqu'il prouve l'indifférence pour la patrie en danger. »
L'indifférence ne fut pourtant pas générale, car la Lozère fournit deux bataillons d'enrôlés. Un arrêté du département fixa au 4 septembre le rassemblement, à Mende, de cette jeunesse, dont rien, ni l'autorité ni la morale, ne bridait guère plus le naturel emportement dans une ambiance de « patriotisme » surchauffé.
Le 8 août, en cours de route, les volontaires et les gardes nationaux du Collet-de-Dèze et de Vialas, passant à Génolhac, pillèrent quelques maisons, enfonçant portes et fenêtres à coups de hache et menaçant de tomber sur la garde nationale du lieu, si elle faisait mine de se montrer. De l'Estrade à Villefort, ils rencontrèrent un fermier, et l'un d'eux^ •
sur quelque vain propos, lui détacha un grand- coup de sabre, qui envoya son nez rouler sur le chemin '.
Arrivés à Mende, les volontaires formèrent deux bataillons. En attendant d'être envo3'és aux frontières, ils se faisaient la main par des exploits divers. Le 24 septembre, quelques-uns d'entre eux descendirent dans la cave de Laurans-Charpal et en sortirent les tonneaux. Indigné, le propriétaire leur demanda par quel ordre ils prenaient son vin. La réponse fut : ordre du commandant ; et comme Laurans-Charpal avait le mauvais goût d'en exiger la preuve écrite, ils le menacèrent de le jeter par l'escalier et roulèrent les tonneaux jusqu'à la placede l'Evêché -. Ils en firent autant chez Dumas de Cultures 3^ lui disant qu'il avait des fils émigrés. Ils entassèrent ensuite les tonneaux près de l'arbre de la Liberté, se rangèrent en cercle et l'un d'eux, monté sur la futaille, commença la distribution du vin.
Le commandant Trophime Lafont, requis par l'officier municipal Rebe3'rolles, leur demanda raison de leur conduite. Quelques soldats répondirent que ce vin était à l'émigré Retz de Servières; que Laurans Charpal avait prêté la main, pour l'entreposer dans sa cave, et qu'on leur avait dit que ce vin leur appartenait. Après force raisons pour les rappeler à l'ordre, Lafont prit par la boutonnière le soldat distributeur et le remit à la garde, qui le conduisit aux prisons. Mais ses camarades allèrent bientôt le délivrer.
Le commandant les harangua de nouveau, et remarquant un sergent, qui « raisonnait » fort mal et parlait avec feu, Lafont lui dit que son grade devait être un