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Nasbinals pendant la Révolution

« J'étais en route, pour me constituer prisonnier à Orléans et demander en personne mon jugement ; mais le massacre général, qui se tit des victimes entassées dans les prisons de cette ville, me lit rebrousser chemin d'audelà de Clermont. Celui du 2 septembre à Paris fut pour moi une nouvelle confirmation que le règne des lois et de la justice avait fait place à l'anarchie 1. Aussi je crus .devoir attendre que le moment si désiré pour tous les amis de l'ordre revînt, pour solliciter moi-même mon jugement. Sûr de ma conscience et convaincu de mon innocence, je ne redoute nullement la sévérité des lois.

« D'après ces raisons et ma propre écriture, que vous connaissez presque tous parfaitement, vous devez être convaincus que je ne suis point émigré. Mon intention n'a jamais été telle ni ne sera : je suis né Français et je vous déclare que je veux mourir citoyen français. Telle est ma profession de foi, que je signe, en me déclarant, citoyens, votre très humble et très obéissant serviteur 2. - . « Charrier,

' (3 février, l'an 2 de la République française).

Charrier vécut donc trois mois dans une retraite, qui est restée inconnue ; mais nous savons par l'abbé Avit « que son principal séjour fut la maison de son beau-frère, Valette de Vergognac, à St-Georges-de- Luzançon. De là il correspondait avec les frères Bastide, de Laissac ; Mercier, Le Vasseur, Bach, de Saint- Geniez ; là il voyait assidûment ses amis : Pons de Vaissette, Pourquery du Bourg, Pons de Saint-Côme, Capblat, de Sévérac, le chevalier de Salgues et les deux Allier, dont les têtes étaient mises au prix de six cents livres 3. »

Dominique, le cadet, était l'homme de liaison des conspirateurs et des princes. Quant à l'aîné Claude,

1. Charrier intervertit l'ordre des événements : le massacre des prisonniers d'Orléans à Versailles est postérieur à ceux de Paris. '2. Arch. Lozère, L 12ô. Insurrection de Charrier. 3. Arch. de Framond à Marvejols. Mémoire de l'abbé Avit,

LA RÉVOLUTION EN LOZERE 2g3

prieur de Chambonnas, plus ardent et moins connu <jue Charrier dans l'Aveyron et la Lozère, il put plus aisément voyager, pour recruter les soldats de la conspiration.

« Il passa une partie de l'été en 1792, aux environs de Lacan, dans l'Aveyron ; puis dans les premiers mois de 1793, il alla de village en village sans s'arrêter beaucoup dans chacun, fanatisant le peuple et lui disant : « Si quelqu'un paraissait pour vous commander, marcheriez-vous sous ses ordres, pour rétablir la religion, qui est détruite ? Par exemple, si c'était Charrier qui voulût vous conduire, le suivriez-vous ? » Les uns répondaient : « Va pour celui-là » ; les autres : « Nous verrons », et c'est de cette manière qu'il prépara l'insurrection ; puis quand il crut que tout était prêt, le prieur de Chambonnas dit à Charrier qu'il n'avait •qu'à se montrer et qu'il serait reconnu par quatre mille hommes. »

Charrier, qui pensait à l'échec de Boreletà Saillans massacré sur la Gravière des Vans, hésitait à se lancer dans l'aventure. « Puisque vous voulez tant opérer, lui dit-il, que ne le faites-vous dans le Vivarais? — Le Yivarais, répondit Allier, est déjà écrasé par deux ou • trois insurrections, qu'il a faites ; il est hors d'état de rien entreprendre ; c'est à présent le tour de votre -département à se montrer. »

Charrier résista longtemps ; mais enfin lassé de la triste vie qu'il menait depuis quatorze mois, « errant et sans asile, obligé de se faire ouvrir les portes pendant la nuit, pour acheter du pain », il écouta le prieur d'une oreille plus favorable, non sans lui objecter qu'ils n'avaient ni armes ni provisions ni munitions. « Je vous ferai passer de la poudre », répondit Allier, et

comme Charrier avait du plomb en barre, acheté à Mende et à Espalion, destiné, disait-il, à être mis ea plaques, pour garnir un aqueduc entre sa grange et sa maison, il fut convenu qu'on le convertirait en balles. Pour les fusils, on n'en manquerait pas, et au besoin on se servirait d'autres armes. Quant aujL subsistances, chacun se pourvoirait comme il pourrait, et chaque paysan, en partant de chez lui, porterait du pain pour trois ou quatre jours K

Les troupes seraient encadrées par des chefs sûrs et vigoureux : dans l'Aveyron, Plombât commandait à Saint-Geniez, Capblat à Sévérac, les deux Pons et Soutouly à Saint-Côme et les deux Bastide à Laissac ; dans la Lozère, Charrier était maître du canton de Nasbinals ; le comte de N03 ant était chargé du district de Saint-Chély ; le comte More de Charaix, châtelain, de Cheminade, commandait la région de Saint-Amans et de Rieutort-de-Randon ; Grousset, de Booz, et le chevalier de La Salle recrutaient dans la région de Saint-Germain-du-Teil ; Boissonnade-La Page, à Auxillac ; Monestier, du Rauzas, sur le Causse de Sauveterre et dans les gorges du Tarn ;-Mende obéirait à de Borel, et par Villefort, ceux qui restaient du comité de Jalès amèneraient un fort contingent ardéchois.

Ainsi, pendant que les ennemis coalisés presseraient les frontières du nord et de l'est, que les Anglais tenteraient un coup de main sur nos côtes en Méditerranée et que les Espagnols, qui allaient entrer en lutte, envahiraient le Roussillon ; la Lozère, comme la Vendée, occuperait à l'intérieur les troupes patriotes et ferait aussi sa partie dans une guerre qu'elle croyait

1. Arch. Aveyron, L 678. Interrogatitire de Charrier des 6, 7 et 8 juin 1793.

sainte contre la Révolution, mais qui était impie contre la France.

Telle fut la préparation de la campagne, œuvre commune du chef royaliste proscrit ef d'un prêtre dont une froide raison ne gouvernait pas l'imaginatioa ardente et la volonté indomptable.

A Rieutort-d'Aubrac

. « A peine les patriotes, dit l'abbé Avit, furent-ils arrivés à Rieutort, un exprès vint en apporter la nouvelle à Nasbinals. Aussitôt les notables se réunissent et vont trouver Charrier à la Borie-Grande, où il se trouvait en ce moment avec les principaux chefs, réunis par un avis, qui leur avait été donné, que l'insurrection devait avoir lieu dans trois jours, selon, l'ordre reçu par la voie de Lyon. »

« J'y trouvai », dit à son tour le jeune Laporte, fils d'un fermier de Charrier et son parent, « plusieurs personnes assemblées, au nombre desquelles étaient Allier, prieur de Chambonnas et son frère ; deux jeunes gens de Laissac, noirs de figure et gravés de petite vérole, les frères Bastide, qui guerroyaient sous les noms de Lafayette et de Joseph ; un prêtre d'environ soixante ans, qui se faisait appeler Splandion ; quatre ou cinq autres qui avaient tous l'air guerrier et qui avaient reçu une éducation K »

« Charrier, poursuit l'abbé Avit, fit lecture d'une lettre qu'il venait de recevoir et qui lui ordonnait de rester en repos et de laisser mûrir la poire. Tous les chefs avaient adhéré à cet ordre ; mais quand on sut

1. Rodez, Greffe du tribunal civil. Mémoire des interrogatoirespris parles membres du comité de sûreté f^énérale du département de ''Aveyron (Interrogatoire de l.aporte, n° 37).

ce qui s'était passé à Combejouve et que les mêmes sans-culottes préparaient le même sort à Nasbinals, « se jactant de le raser en entier, à l'exception des maisons de Jean Bergougnon, hôte, et de Pierre Gisard », les chefs auxiliaires furent d'avis de commencer l'insurrection. M. de Noyant venait d'écrire qu'il ne fallait pas compter sur lui, que ses paysans avaient été terrorisés par la visite des sans-culottes de Marvejols. Les habitants de Nasbinals, toujours soumis aux ordres des princes, dirent : « Laissons faire les pillards <ie Marvejols ; ils" n'emporteront pas nos terres. Ne gâtons pas les affaires par une insurrection prématurée et (qui, n'étant que partielle, nous ferait écraser et tout avorter: »

Ainsi pensaient sagement Charrier et les notables, mais non pas les autres membres du conseil. « Puisque vous ne voulez pas être des nôtres dans ce moment, dirent-ils, nous irons seuls arrêter ces brigands, que la justice divine a conduits à Rieutort. » Ils prennent leurs armées ; Charrier prend aussi les siennes. « Vous n'irez pas seuls », dit-il, et le capitaine suivit les lieutenants.

On convoqua aussitôt une cinquantaine de déserteurs cachés dans les bois de Nasbinals, en leur donnant rendez-vous au pont de Marchastel. Charrier y arriva vers minuit et Allier le rejoignit peu après au moulin de Buckingham. On partit au nombre de .quatre-vingts à cent hommes, dont dix ou douze seulement étaient armés, et dans trois quarts d'heure on fut à Rieutort-d'Aubrac. Une douzaine de pâtres, sans autres armes que leurs bâtons, demandèrent d'être chargés d'arrêter quelques patriotes, pourvu qu'on leur cédât le butin en armes et en habits. Ce

leur fut accordé à condition qu'ils sauveraient la vie, autant que possible, à tous leurs prisonniers, et dans moins d'un quart d'heure, ils revinrent armés et habillés, ce qui faillit leur coûter cher ; car on fut sur le point de laisser tirer sur eux, faute de les reconnaître dans leur accoutrement nouveau.

Après ce rapide coup de main, le gros des assaillants alla droit chez Fournier, où était logé le commandant Bombernat. Vers deux heures du matin, son neveu Gazanhe entendit une sourde rumeur dans le village, puis des cris : « Vive le roi ! vive Charrier ! nous vous tenons, coquins de patriotes ! » Il donna aussitôt l'alarme : « Mon oncle, nous sommes assassinés ; aux aux armes ! camarades, nous sommes perdus ! »

Au même instant, éclate un feu roulant de mousqueterie. Un garde national ouvre la fenêtre et entend les cris, qui montent de la rue dans le clair obscur de cette nuit de mai : « Vive le roi : au diable la nation ! vive la religion ! » crient les paysans armés de fusils et de faux. Le patriote abaisse alors le canon de son fusil ; mais Charrier, plus prompt, vise à la tête seule visible et Besson tombe raide mort, ^

« Rendez-vous », crient les assaillants. — « Non », répond Bombernat, et il fait barricader la porte. On l'attaque à coups de hache, on prend un timon de char et on fait brèche avec ce bélier improvisé. Sommé une seconde fois de se rendre, le commandant, qui n'avait que six hommes, demande les conditions. a La vie sauve pour tous, lui fut-il répondu; il n'y en a déjà que trop de tués, » Bombernat se rendit et ne vit guère d'abord dans ses vainqueurs que des prêtres et un jeune homme, Comte dit Arpajon, qui louchait.

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