Arch, Puy-de-Dôme, DIstnct de Thiers, liasse
LA RÉVOLUTION EN LOZERE Sig
« A Mende, continuent les administrateurs, dès le matin, de toutes parts la joie brilla dans les yeux. Nous prîmes un arrêté qui ordonnait aux bons citoyens de se mettre en armes, de se réunir autour des corps constitués et de se sacrifier tous ensemble, plutôt que de renoncer à la république et à la liberté. On proclama l'arrêté ; quelques personnes s'approchèrent, mais avec une telle insolence qu'on jugea facilement quel était l'esprit qui les animait.
« On sauva les objets les plus précieux. Midi approchait ; plusieurs administrateurs avaient accompagné, avec quelques bons citoyens armés, les effets que l'on transportait; les autres voulurent tenter un dernier moyen, pour repousser Charrier et sa troupe. Ils passèrent dans tous les quartiers de la ville et invitèrent eux-mêmes les bons citoyens à se réunir autour d'eux ; le désir de se mettre au pouvoir de Charrier ne put se cacher : personne ne s'approcha que par force ; d'autres s'occupaient à effacer les numéros placés sur leur maison et les noms indicatifs des individus qui les habitaient, pour pouvoir plaire plus sûrement à leur nouveau maître.
«Dans cet état de désolation, les administrateurs se portèrent encore avec quelques gendarmes au lieu où ils pourraient l'arrêter ; mais on sentit bientôt l'insuffisance des moyens et la témérité de vouloir s'opposer avec une centaine d'hommes à une troupe de plusieurs mille, qu'augmentait encore le désir et l'imagination des malveillants comme la crainte des bons citoyens ; et les administrateurs, les officiers municipaux sauf trois, l'évêque Nogaret et une trentaine de patriotes partirent pour Florac.
« Depuis midi l'étape était ordonnée, les logements préparés pour recevoir les rebelles, les cocardes blanches arborées ; en un mot, tous les signes de la rébellion la mieux caractérisée, la plus gratuite, expression vraie des sentiments du cœur. Jamais l'esprit républicain, jamais
le sentiment de la liberté n'ont pu pénétrer dans le cœur des habitants de Mende. En vain un petit nombre, depuisles atrocités du 28 février 1792, depuis les événements heureux arrivés à la nation pour l'afîer,missement de sa liberté, montrait-il un faible rayon de l'esprit public -y. nous avons eu lieu de nous corivaincre que l'infection a pénétré profondément dans les cœurs 1. »
A dix heures du soir, quand la troiipe républicaine, victorieuse à Rieutort-de-Randon, passait à côté de Mende, à l'est, Charrier y arrivait, à l'ouest, accueilli par les habitants au bruit des acclamations « Vive le roi ! vive la religion ! vive Charrier ! vous avez bien tardé à venir ! » Gilbert Brajon, qui arrivait ventreà-terre de Rieutort avec Victor Laurans, porteur d'un drapeau fleurdelisé, criait lui aussi le Ça ira^ mais dans un autre sens. « C'est égal, disait-il, on m'a fait rester assez dehors ; pour le coup, on tient les patriotes », et les femmes l'embrassaient, en le félicitant d'avoir suivi Charrier.
Celui-ci se rendit à la mairie avec son état-major, et ordonna de « ne reconnaître à l'avenir que Louis XVII, le régent de France et Charrier, général de l'Armée chrétienne du Midi ; toute ville qui refuserait serait traitée comme rebelle et ennemie ; on n'avait qu'à prendre exemple sur les quarante prisonniers de Marvejols, traînés à la suite de l'armée ; les personnes et les propriétés seraient respectées moyennant des vivres pour ses soldats. »
Renouard, fils d'un notaire, fut nommé commandant de la garde nationale. Habillé de rouge, le bras bandé de noir en deuil de Louis XVI, sur la tête un noir
1. Arch. Gard, 1 L8 81. Lettre des administrateurs de la Lozère à la Convention.
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panache pillé au tribunal criminel, il exerça ses pouvoirs avec la plus grande rigueur, forçant même les octogénaires à prendre les armes et à marcher pour le roi. Charrier logea chez mademoiselle Jourdan- Combettes, (maison de Larque, rue du Chastel) et sa troupe, partie chez l'habitant, surtout chez les patriotes, et partie au collège et à l'évêché.
Comme deux cavaliers demandaient où était ce bâtiment à un groupe de femmes : « Vous venez trop lard, dirent-elles ; ils ont emmené les trois prêtres prisonniers. — Soyez tranquilles, mes femmes, dit l'un d'eux, demain nous irons à Florac, que nous raserons ; puis nous soumettrons les Cévennes et nous irons facilement aux frontières, puisque vinghuit départements marchent comme nous. » C'est iivec la même confiance que Breschet, de Nasbinals, -disait aux otages défilant devant lui dans une salle de l'évêché : « F... coquins de patriotes, votre règne est •fini ; Paris a arboré la cocarde blanche et Lyon, Marseille, Nîmes et Montpellier sont pris '. »
Dans la nuit, une bande dévasta l'évêché et le tribunal criminel, pestant et jurant contre Nogaret et Dalzan ; dès quatre heures du matin, deux prêtres •exigèrent l'ouverture des églises, renversèrent les bénitiers des intrus, réconcilièrent la cathédrale profanée et y firent conduire en grande pompe les prêtres enfermés dans la maison de réclusion.
On dressa ensuite un autel en plein air, hors la porte du Soubeyran. A la grand'messe, l'abbé Allier fit une nouvelle variation sur le thème déjà traité à l'Esplanade de Marvejols, et l'on chanta le Te Deurn-, mais l'unisson n'était pas absolument parfait et une
. 1. Arch. Lozère, L GGO. Contre Joseph Breschet, de Nasbinals.
oreille attentive aurait pu y percevoir quelques notes discordantes.
« Que voulez-vous que nous fassions avec tout ce train ? demanda un Aveyronnais pendant l'office.
— Rétablir la religion catholique et le roi, répondit Soutouly.
— Vous n'en êtes pas capables, répliqua Jean Dulac ; de plus puissants y ont échoué et vous êtes un malheureux d'avoir mis la paroisse du Cambon en l'état où elle est K »
A Mende, on n'eut pas à regretter des morts comme à Marvejols.
E. Daudet, dit qu' « on n'eut à regretter qu'un seul meurtre, celui d'un officier municipal, connu par son dévouement à la Révolution, qui périt, massacré par une bande d'exaltés, pour n'avoir pas voulu pousser le cri cher aux royalistes. » L'auteur des Conspirations royalistes du Midi s'appuie probablement sur le texte suivant, le seul que j'ai pu trouver : « Le bruit court à Saint-Ambroix que Rouveyrol, officier municipal de Mende, ayant refusé constamment de crier « Vive le roi ! )i, avait été haché en morceaux par l'Armée chrétienne. » (Arch. Gard, i L8 8i.) Le fait est inexact. Sans doute les royalistes se présentèrent chez Rebey^ rolles (en patois RoubejToUes) et dirent à sa fille Jacquette : « Ton père ne chantera plus Vive la nation ! ; ton père est le plus grand coquin de l'univers. » Mais Rebeyrolles, qui avait fui, ne fut pas « haché en morceaux », puisqu'il écrivit, un an plus tard, d'une orthographe révolutionnée, sa démission de conseiller municipal « vu que la loi du catorze
1. Arcli. Rodez, Greffe du tribunal civil. Pièces des condamnés- ^ mort par la commission militaire établie à Rodez, en avril 1793.
Irimaire, relative au gouvernemen rébolusionnère, porte qu'aucun fonsionnère public ne pourra garder sur sa tette dus emplois, etc. ' »
On enferma quelques patriotes plus en vue. Beaujean, « artiste vétérinaire » et président du club, Sut arrêté aux Bories-Basses. Quand Lasuttes l'amena à la porte d'Angiran, Gilbert Brajon , sabre au poing, donna impérieusement l'ordre de l'emprisonner. « Tu en as tant fait, dit-il, contre les prêtres réfractaires ; ton compte sera bientôt réglé. » — « Cette fois-ci, nous le tenons, disait un autre, et nous lui prouverons qu'il en a tué trois à Rieutort. » Il passa à travers la foule hostile, qui réclamait sa tête et le maltraitait. De sa prison, il entendit Lesquiffe à la tête d'une escouade, qui lui criait : « Te voilà dans la cage, coquin ; tu as tant fait de mal dans ta vie ! Tu faisais tes embarras dans ton club et quand tu présidais ; mais bientôt tu. perdras le goût du pain.- » Les enfants faisaient chorus, entre autres le petitRivière. « Monsieur le président^ criait-il, on ne vous demandera plus la parole ! »
La Société populaire fut pillée ainsi que le collège des Doctrinaires. « Où sont les armes ? » demanda: Placide Monestier, du Rauzas.
— Il n'y en a point, dit le concierge.
— Ne fais pas le fin ; tu as fait un trou hier au soir et tu les y as cachées. » Se croyant découvert, l'autre montre dans le bûcher trois coffres, pleins d'objets appartenant à l'abbé Brieu, supérieur du collège. Les « brigands » s'en emparent aussitôt et se chaussent des bas du supérieur. Celui-ci paraît sur ces entrefaites. « Juré, renégat, lui crie-t-on, on va te pendre I » et il fut enfermé cemme otage à l'évéché.
1. Arch. com. Mende. Délibérations municipales, '21 therm. aiiIU
324 MARC-ANTOINK CHARRIER
Le curé de Saint-Bauzile ne s'en tira pas à si bon compte. Il avait prêté le serment. Lorsque la troupe approcha de Saint-Bauzile, Jean CouderC,qui raconte la chose en i852, alla l'en prévenir et lui conseilla la fuite. L'abbé Deleuze répondit qu'il n'avait rien à craindre de ces gens-là, puisqu'il avait retracté son serment. De fait, les registres de la paroisse contiennent des actes de baptême signés, le i''" octobre et le i6 décembre 1792, par Breisse, vicaire épiscopal, d'où l'on peut conclure qu'il n'y avait pas à Saint-Bauzile de curé constitutionnel. En tout cas, la rétractation, contestée pardeux paroissiens survivants en i852, était ignorée de Renouard, qui emmena à Mende l'abbé Deleuze prisonnier. Après le combat de Chanac, on retrouva son corps surune rive du Lot, en aval de Barjac.
Dans la soirée du 28, Charrier essaj-a de sauver les trois prêtres que les patriotes avaient emmenés avec eux -. Par son ordre, Duparc demanda aux otages de l'évêché de signer une lettre, qui proposait l'échange aux administrateurs du département et leur signifiait que les prisonniers de Marvejols et de Mende auraient le même traitement que les prisonniers de Florac. L'assemblée en permanence reçut l'exprès à minuit €t ne répondit pas. « Notre réponse à une telle demande, dit le Bulletin officiel, a été de ne rien répondre et de faire arrêter les porteurs de cette missive. » En réalité, le geste fut un peu moins énergique. J.-B. Deltour déposa plus tard que « le président du tribunal criminel et l'administration lui conseillèrent de ne pas repartir 3. » En tout cas l'heure de la peur
1. Arch. Lozère, L 634. Procédure contre Antoine Benoit, de Mende. — Fourcher, op. cit., I, p. ■-(iô.
'J. (''étaient Gigonzac, Cliardon et Mouret.
:i. Arch. Lozère, L 61'2 et (jl3. I)éclaration.s et cahiers d'inforlaation.s relatives à l'insurrection Charrier.
•était passée. Les cinq départements voisins répondaient à l'appel de la Lozère patriote, en envoyant •commissaires et gardes nationaux. .Le 27, les secours du Cantal arrivent à Saint-Chély-d'Apcher ; lé 28, ceux du Gard à Florac ; le 29, le directoire apprend ■que Langogne vient de recevoir de la Haute-Loire 2.000 hommes avec du canon et que TAveyron envoie à La Canourgue 3. 000 hommes et cinq pièces d'artillerie.
En attendant l'arrivée de ces renforts, le 2<S, à huit heures du soir, l'assemblée départementale forma deux colonnes des gardes nationaux et des soldats qu'elle avait sous la main et les dirigea sur Mende : la première, forte de i.5oo hommes, commandée par le général Louis, chef des volontaires de l'Ardèche, prit la route d'Ispagnac à Balsièges et coupa les communications des rebelles avec le causse de Sauveterre au sud-ouest ; la seconde, un peu plus forte, aux ordres de Domergue-Beauregard, arriva par St-Etienne-du-Valdonnez sur le causse qui domine Mende presque à pic et coupa toute communication au sud-est avec Villefort et le Vivarais, pendant que descen daient du nord les troupes de la Haute-Loire et du Cantal.
Dans la matinée du mercredi 29, le général Louis fouilla un bois de Sauveterre et captura deux royalistes, dont l'un portait « une lettre anticivique, sans signature et sans adresse, où une dévote exagérait à -son frère ses perfides espérances, faisait des prières pour le succès des prêtres réfractaires et portait leurs forces à 10.000 hommes, qui devaient ce jour-là se porter sur Florac. » Les deux royalistes périrent sur place, mais leur lettre les vengea.
« Elle fut lue publiquement, dit le Bulletin officiel, et cet avis, qui ne fut point suspecté, consterna la plupart des individus de l'armée, déjà harassés de fatigue ou peu faits aux mouvements militaires. Une terreur panique s'empara de plusieurs esprits et se propagea dans les rangs. Les chefs de l'armée crurent Florac déjà assiégé et ordonnèrent un mouvement rétrograde. Le général Louis fit part de cette funeste découverte au citoyen Domergue^ qui commandait l'autre division déjà postée très avantageusement à la vue de Mcnde, et lui conseilla de se replier. Le citoyen Bonnet, commissaire de l'administration, essayant d'arrêter la retraite, exposa qu'une force venait de l'Aveyron, que la colonne Domcrgue avait été renforcée et qu'il fallait la rejoindre ; mais on lui répondit que depuis trois jours la troupe était en marche, manquait de munitions et de vivres et voulait se rafraîchir. »
Pourtant, sur ces instances, la colonne s'arrêta. Alors parut sur une hauteur au Plan du Galop, entre Sauveterre, Parcs et Le Falisson, un détachement royaliste d'environ cent vingt hommes, suivi d'un. mulet chargé de pain et de vin : c'était le contingent de La Malène et de Laval-du-Tarn, commandé par Jean Joseph Monestier, du Rauzas, maire de Laval. Ils étaient assis, pour « boire un coup », quand ils aperçurent la colonne ; le premier mouvement fut pour fuir, mais les républicains usèrent aussitôt d'un stratagème qui leur avait déjà réussi le matin de ce même jour, mercredi, 29 mai.
« Jean Vidal, du Villaret de Balsièges, était occupé à garder une paire de boeufs sur la côce du Choisal, le long du ruisseau, lorsqu'une troupe de gens armés lui fît signe de s'avancer, en criant « Vive le roi ! » Vidal répondit par le même cri. Comme on lui cria de monter, en le menaçant, il se rendit auprès d'eux^
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qui lui dirent de les suivre. Le paysan répondit qu'il ne pouvait pas marcher et que d'ailleurs il avait besoin d'aller voir ses bœufs ; mais ce fut en vain, on l'emmena comme espion de Charrier '. »
Comme â Vidal, les patriotes crièrent aux pa3'sans du causse « Mes amis, vive le roi ! » L'un d'eux. Gardés, du Mazel de Mort, capitaine de la garde nationale du canton de Barre, mit à son chapeau un bout de papier blanc en forme de cocarde, et, s'avançant, les invita à se joindre à l'armée royaliste. Deux y allèrent ; puis sur l'accueil qui leur fut fait, Monestier se décida et embrassa même, en arrivant, le général Louis, qu'il prit pour Charrier. Le rang s'ouvrait et se refermait successivement sur les étourdis, qu'on désarmait aussitôt à l'insu de leurs camarades. Il en vint cinquante-deux. On les eût ainsi tous pris au piège, sans un coup de fusil patriote, qui mit en fuite les autres, désabusés -.
a La sûreté et la conduite des prisonniers devinrent bientôt un nouveau motif de continuer la retraite sur Ispagnac. Arrivée à ce bourg, la division prit quelques rafraîchissements et le citoyen Bonnet alla rendre compte de la situation au conseil administratif. L'assemblée indignée, considérant que les prétextes allégués par certainsofficiers de la colonne ne pouvaient justifier le dessein inconcevable de se replier à Ispagnac ; que les vaines terreurs sur le sort de Florac et le désir pusillanime de sauver cette ville ou de la défendre étaient aussi ridicules que déshonorants », notifia au général Louis « qu'il ne serait point reçu à Florac, quand même il se présenterait avec la colonne qu'il commandait ; que cette ville repousserait les citoyens qui, en se disant défenseurs de la
1. Arch. Lozère, L 592. Contre Jean François Jaques et Vidal.
2. Arch. Lozère, L 593. Contre cinquante et un complices de- Charrier.
République, reculaient même avant d'avoir rencontré les «nnemis », et pour enfoncer plus profondément le trait, elle laissait « le citoyen Louis libre de demeurer en station à Ispagnac : les autres forces lancées contre les rebelles sauraient bien les vaincre sans lui et sans ceux qui préféreraient partager son inaction. »
La troupe allait arriver à Florac. quand l'arrêté lui parvint. « Une partie obéit et retourna vers Ispagnac ; le reste, pressé par le besoin de repos, continua sa marche. Le général Louis fît part du motif de sa retraite et des obstacles qui avaient rendu vains ses efforts et remit à la justice les cinquante-trois prisonniers royalistes. L'assemblée, considérant que la confiance des subordonnés en leur chef ne saurait leur être trop précieusement conservée, surtout dans une crise aussi alarmante, » rapporta l'arrêté.
Dans le même instant, on apprit que la division Domergue était aussi aux portes de Florac, sous l'effet de la même terreur excitée par la réquisition du général Louis. Quand en efiet la colonne Domergue parut le 29, vers midi, sur la ligne du causse qui domine Mende, l'abbé Avit entraîna quelques cavaliers sur la pente raide de Tire-cul, se risquant au feu plongeant -des républicains. L'adjudant-général Sauvage allait les charger, lorsque Domergue, averti par Louis, prescrivit la retraite. Ce fut une déroute. « Les cidevant des Cévennes partirent les premiers », et l'ardeur de la fuite gagna, entre Varazous et Saint- Etienne, un renfort de 5oo hommes, qui se débanda lui aussi vers Florac.
En ce 29 mai, où l'armée cévenole reculait si piteusement, le corps aveyronnais partait de LaCanourgue, dès l'aube, au chant du Ça ira répercuté par les échos
des gorges du Lot, et marchait moitié sur Marvejols et moitié sur Chanac. Marvejols, qui n'avait à opposer que quelques paysans laissés par Charrier, ne résista pas longtemps ; voici comme un soldat patriote, nommé Randon, en raconte la prise à sa femme.
« Nous sommes à Marvejols depuis une heure ; la ville était encore au pouvoir d'une troupe de brigands, qui en gardaient les portes. En un clin d'oeil, nos braves Milhavès en ont fait la circonvallation et la cavalerie a exécuté ce mouvement avec célérité. On a sommé les brigands de se Tendre, ils ont résisté ; après plusieurs sommations, on a tiré dessus. On évalue les morts à une vingtaine ; on a fait plus de quatre-vingts prisonniers ; un grand nombre s'est sauvé par la rivière ; plusieurs se sont précipités du pont.
Tous les prisonniers qu'on avait laissés dans la ville sont en liberté ; les habitants commencent à rentrer en foule. J'en ai vu, en entrant, plusieurs qu'on charriait sur des fauteuils : ils étaient couverts de blessures ; les autres nous ont reçus comme leurs dieux tutélaires. La ville a été tout à la fois le théâtre de la joie et du carnage : on faisait la farandole dans les rues et, chemin faisant, on fusillait les brigands qui cherchaient a s'échapper. Pas un patriote égratigné jusqu'ici.
P. S. Je viens d'apprendre qu'il }' a plus de cinquante morts et qu'on en découvre a chaque instant. »
Il y eut une centaine de victimes ; ainsi les républi- , cains firent payer avec usure le sang d'une douzaine | des leurs, tués à Marvejols et à Rieutort-d'Aubrac. /
La deuxième colonne prit Chanac sans coup férir, posta sa cavalerie au pont d'Escl.anèdes, pour défendre l'entrée du bourg, et garnit de canons la terrase du château, qui, debout sur la colline, commandait la vallée du Lot. Quand la nouvelle en vint à Mende,
<( la garde de Chanac, dit l'abbé Avit, n'eut rien de plus pressé que de partir précipitamment, pour aller défendre ses foyers ; mais elle tomba dans une embuscade, où plusieurs trouvèrent la mort ^ »
Cependant Charrier touchait à un moment critique; la prise de Marvejols et de Mende ne le rendait pas maître de la Lozère ; dans sa petite armée de 2.000 hommes, la désertion était, de son propre aveu, plus considérable que le recrutement, malgré la multiplication des postes contre les déserteurs ; les chefs qui s'étaient chargés de divers districts avaient manqué de parole ; surtout le général promis ne venait pas de Lyon, pour conduire la guerre et le décharger d'une responsabilité bien lourde à ses épaules ; enfin à prolonger son séjour dans un vallon encaissé au fond des montagnes, il risquait d'être cerné par les républicains, qui accouraient de tout horizon.
C'était au reste le plan du comité de salut public établi à Florac. « L'attaque se fera, écrit un administrateur, par quatre colonnes au même instant ; le signal sera donné par un'^coup de canon, tiré du côté de Saint-Privat, et les forces combinées frapperont toutes à la fois. » Charrier déjoua ce plan et au conseil
Arch, Lozère, L 125. Insurrection Charrier. » L 601. Contre Jean Hébrard.
» L 613. Cahiers d'informations contre les parti-
sans de Charrier (4* et 5' cahier).
» L 634. Contre Antoine Benoît.
» L 745. Contre Théodore Ligier.
Arch, Aveyron, L G77. Lettre de Randon, 29 mai 1793.
)> » Bulletin des opérations de l'Aveyron.
Arch. Gard, 1 L8 81. Bulletin de l'adm. de la Lozère, 29, 30, 31 mai 1793.
» » Lettre de l'adjudant François au district
de Saint-Hippolyte.
» » Lettre du conseil séant à Florac aux
députés de la Lozère.
Bulletin Lozère 1884. III, p. 50-70.
<ie guerre du 29, il fit décider de marcher sur Chanac : c'était le seul moyen, s'il ne recevait pas de secours, de s'ouvrir la retraite vers Nasbinals et les forêts de l'Aubrac.
Dans la nuit du mercredi au jeudi, 3o mai, Levasseur, de St-Geniez, et le prieur de Malbouzon, armés jusqu'aux dents, — fusil à deux coups, sabre et paire de pistolets — entrèrent à l'évéché et réveillèrent les otages ; on les lia l'un à l'autre par le bras, tous ensenble en grappe, et on les encadra dans les rangs. Charrier laissa une petite garnison et la ville aux ordres de Renouard et de Victor Laurans, annonça qu'il reviendrait coucher et partit au point du jour pour Chanac.
Combat de Chanac
Il fut convenu que le gros de l'armée suivrait la grand'route et que deux autres corps tiendraient à droite et à gauche la crête des montagnes, pour chasser l'ennemi et soutenir le corps d'armée en cas d'attaque; mais ces mesures ne furent point exécutées. Audessus de Cultures, on tira sur quelques royalistes malgré eux, qui avaient saisi l'occasion de se dégager. Un de ces derniers, Jean Dulac, du Cambon, faisait le boiteux. « Si tu ne marches pas, lui dirent les « montagnols », nous ferons feu sur toi; b... il faut vaincre ou mourir. » Dulac réussit à disparaître dans un « bartas », puis à gagner la cime de la montagne, où il neigeait et d'où, transi de froid, il entendit gronder le canon de Chanac.
Ce fut au pont de Barjac que Charrier prit contact avec l'ennemi. « La cavalerie aveyronnaise, dit l'abbé Avit, se replia et se rangea en bataille sur un coteau,
à droite du chemin, vers le village de Pommiers. L'armée de Charrier se trouvait alors dans une gorge, serrée d'un côté par le Lot et de l'autre par la cavalerie ennemie. Pour se tirer de cette position, la tête de la colonne continua sa marche et chassa à coups de fusil l'infanterie ; la queue de la colonne », aux ordres de Pons-Coufoulens, « tourna par derrière le coteau sur lequel s'était portée la cavalerie aveyronnaise, pour lui couper la retraite vers Chanac et l'attaquer au besoin. Le centre, commandé par Charrier, gravit le coteau et attaqua de front cette cavalerie, qui, en moins d'un quart d'heure, se débanda et prit la fuite. » Des hauteurs, où il commandait, Pons- Couffoulens aurait pu la décimer à feu plongeant ; mais il l'épargna, ne voulant pas user de tous ses avantages dans cette lutte fratricide. De part et d'autre, il y eut un homme tué.
La tête et le centre de la colonne continuèrent leur marche jusqu'au pont d'Esclanèdes, au-delà duquel les Aveyronnais s'étaient déjà rangés en bataille, sous le canon du château de Chanac. Il était environ midi. Au début de l'action, Breschet commanda à ses soldats d'ouvrir les rangs, pour exposer les prisonniers au feu des patriotes. Un d'eux, l'abbé Brieu, dit qu'après une vive fusillade on les fit monter dans un champ, pour être mieux vus des troupes républicaines, qui en tuèrent onze, dont deux prêtres assermentés.
« Pendant le combat, dit Beaujean à son tour, Duparc vint nous annoncer que les volontaires de l'Avey-, ron ne se comportaient pas à notre avantage, en massacrant sur place les prisonniers qu'ils avaient faits,; au lieu de les réserver pour l'échange. » Un des gar-
diens ayant été tué, les otages brisèrent leurs liens et prirent la fuite sous le feu des royalistes.
« Le pont d'Esclanèdes fut vivement disputé et emporté à coups de fusil. Chacun des Lozériens, n'écoutant que son courage, chargea les ennemis comme à la chasse au loup ; les uns s'enfuirent jusque chez eux, les autres rentrèrent dans le château. Cependant l'artillerie tonnait sur les royalistes, dont les fusils ne portaient pas si loin que le canon des républicains. Pour la faire taire, on s'avisa de se porter dans un petit bois de chênes, à la hauteur de la terrasse du château. Là, avec des fusils de munition et des balles de calibre, d'excellents tireurs visèrent sur les canonniers et les mirent hors de service ^. »
A trois heures, la lutte durait encore et Charrier allait se replier — c'est lui qui l'avoue — quand l'ennemi lâcha pied.
« Le Sounal, de Sévérac, grimpant sur un arbre, vit que les républicains évacuaient la terrasse et s'enfuyaient précipitamment. « Ils f... le camp, cria-il; vite, les faux ! »Les royalistes coururent à la porte du château, Salgues en tête avec une compagnie de Nasbinals. Ceux qui s'y trouvèrent encore arborèrent la cocarde blanche et se rendirent à discrétion •. »
Pons-Coufoulens, qui commandait l'arrière-garde, ne donna pas dans l'action et n'arriva que deux heures après le combat, en compagnie de Charrier, qui,, prenant l'évacuation du château pour une ruse de guerre, ne se hâta pas d'y entrer. Il y trouva deux canons, dont l'un encloué, des barils de pièces de deux: sous en métal de cloche et un troupeau de moutons^ pillé à ses propres gens par les Aveyronnais.