‹ La révolution en LozèreChapitre 85 sur 191 · I. Bulletin Lozère 1884. III, p. 93 et suiv · texte numérisé non relu

I. Bulletin Lozère 1884. III, p. 93 et suiv

dan ; l'on amène tous les jours des conspirateurs. Il s'est fait un amalgame d'instruction criminelle et de jury militaire, qui retarde la marche des opérations. Vous sentez qu'un prévenu, interrogé par le juge de paix, doit aller au tribunal criminel et que, les autorités constituées de la Lozère étant soupçonnées de connivence, tous les contrerévolutionnaires se trouveraient de petits saints. Le jurymilitaire aurait dû être mis de suite en activité ; il eût fallu le multiplier et l'établir partout où l'on établissait des garnisons, car les exemples sur les lieux sont plus efficaces. 1 »

On eut pis que le jur}- militaire.

« Quelques gardes nationales, dit Châteauneuf-Randon, mal dirigées, snns ordre, sans but et sans motif, se répandaient dans les campagnes ; leur afïluence, leur différence d'organisation et de discipline, inséparables des circonstances, portaient la désolation dans tous les lieux qu'elles habitaient ; plusieurs hommes et femmes, passant dans les champs et des champs dans les bois, étaient couchés en joue et fusillés, sous prétexte d'être fuyards ou rebelles ou complices d'un prêtre caché, d'un traître ou d'un aristocrate. "Je n'ai jamais partagé une telle manière de confondre et de généraliser les victimes, de dévaster, ruiner et conduire le peuple au désespoir ~. »

Deux traits permettent de noter le ton où étaient montés les courages. Castel, commissaire de la Haute-Loire, raconta aux administrateurs qu'un homme, « revêtu de l'uniforme national et armé d'un fusil à deux coups, se présenta à la colonne qui se rendait par Chanac à La Capelle. Le patriotisnie, dont il fit preuve, et l'excessive fatigue,- dont il disait

1. Arch. coin. St-Flour H2. Dossier Charrier,. Lettre de Vayron.

2. Bibl. nat. Rapport des missions remplies par Châteaunouf- Randon.

être accablé, lui obtinrent la permission de monter sur un des charriots qui portaient les vivres. Bientôt il s'informa quel était le général Richard, » supérieur assermenté du grand-séminaire de Saint-Flour, « et l'usage qu'il fit de cette connaissance fut de tirer deux coups sur ce brave homme, qui fut blessé aux reins. Ce monstre fut immolé de suite par les soldats qui suivaient le charriots K »

Après le désespoir des vaincus, l'enthousiasme des martyrs. « Nous arrêtâmes, écrit le général Louis, un abbé de Chanac très fanatique ; nous le voulions pour prisonnier, mais arrivé à Mende, il fut massacré, en traversant les nombreux bataillons. »

Ce furent les volontaires du Tarn qui l'exécutèrent. « Tu peux choisir, lui dit-on, entre la guillotine et la fusillade — Je ne suis pas digne de la guillotine, répondit l'abbé Polverel, car c'est le supplice qu'a subi le roi, mon maître. Aujourd'hui, ajouta-t-il, je ne suis que Polverel, mais demain je serai saint Polverel 2. »

1. Arch. Gard, 1 L 8, 81, Bulletin du département de la Lozère du 5 au 6 juin 1793. Castel, étranger et chef d'étrangers témoins de ce triste épisode, l'attribue à l'abbé Boudet. ci-devant vicaire de Saint-Martin-de-Boubaux ; or l'abbé Boudet, « immolé de suite », fut nommé, le 30 mars 1811, curé de Pin-Morlés et y mourut, (cf. Abbé Fourcher, Le Clergé de la Lozère pendant la Révolution, III p. 636)

Un autre document de l'époque attribue le fait non à un prêtre réfractaire, mais à un patriote mécontent.

Mende, le 3 juin 1793.

« Le château de Chanac fut incendié par nos troupes, et le général Richard, qui avait été destitué à Mende et qui conduisait les deux mille hommes qui furent à Marvejols, reçut un ou deux coups de fusil aux épaules. Je n'en suis pas surpris : il n'avait pas la confiance des soldats ; c'est une leçon : les prêtres à la fin savent qu'ils doivent rester dans leur église. On nous a marqué cependant que les blessures ne sont pas dangereuses. »

« Chambon et Filhon, commissaires. »

(Arch. com. Saint-Alban, 3 juin 1793.)

^ Arch. Haute-Loire L. Registre du conseil général du département, 1 juin 1793.

Arch. Gard, 1 L 8, 81. Bulletin de la Lozère, Florac, 7et8 juin 1793.

Chaque jour amenait en prison du fretin royaliste, mais le chef de la conspiration restait insaisissable. Le vendredi, 3 1 mai, on vit passer sur la Montredorte ■« plusieurs petits pelotons de rebelles fort tristes » ; Charrier en était. Il arriva vers deux heures de l'aprèsmidi au buron de Bonnecombe et ne fut pas peu surpris d'y voir venir, un moment après, Claude et Dominique Allier, qu'il avait laissés à Chanac. Ils ne restèrent ensemble qu'un quart d'heure, le temps d'aller jusqu'aux Salhens, et la conversation fut froide. <c Vous vous souviendrez, Monsieur Charrier, que ce ne sont point les volontaires qui ont manqué à l'appel du roi-, mais bien le chef qu'on leur avait donné.

— Prieur de Chambonnas, répliqua Charrier, souvenez-vous de la soirée de la Borie-Grande et dites qui, le premier, a méconnu les ordres du roi. Si ce jour-là vous les eussiez mieux respectés, nous ne serions pas aujourd'hui deux proscrits réduits à nous cacher. Si j'ai un reproche à me faire, c'est de vous avoir suivis, quand j'étais votre chef et que vous deviez m'obéir K » Ce furent leurs adieux. L'abbé Allier monta à cheval et disparut avec ses compagnons vers la Haute-Loire, tandis que Charrier se chauffait au coin du feu.

Au bout d'une heure et demie, il alla dans un bois, se préparant à une entrevue plus ém.ouvante. Sa jeune femme, prévenue par Laporte, ne tarda pas à venir. « Lorsque je vis mon mari aux Salhens, dit-elle en son interrogatoire, je ne pus guère lui parler que par mes larmes et au milieu des sanglots. Je lui fis connaî- ^tre, je lui représentai même combien j'étais affectée

1. H. E. et F. de Barrau, L'Epoque révolutionnaire eji Rouer~ ^ue, chap. IV.

des bruits qui couraient sur son compte et lui reprochai de n'avoir pas suivi mes conseils. » Il y avait à la Borie-Grande un trou aux pommes de terre, de dix pans en carré et de quatre en hauteur ; c'est là qu'on se cacherait, en attendant de meilleurs jpurs.'

« Nous partîmes à l'entrée de la nuit ; mon mari et moi, nous montâmes à cheval et Laporte nous suivit à pied. Dès être arrivés, nous soupâmes tous trois ensemble en silence ; puis,^ nous levant de table, nous fûmes tous trois nous enfermer dans le souterrain, où j'étais suffoquée et d'où nous ne sortions que pour prendre l'air. Laporte s'absentait quelquefois la nuit, pour aller nous chercher des provisions à Nasbinàls 1.»

Cependant la trahison rôdait autour d'eux. Le i^"" juin, Jean Daudé, des Salhens, se présenta à une heure de la nuit au maire de Laguiole, et réclamant le plus grand secret « par crainte de Charrier et de ses associés », lui dénonça le passage de son hôte. Le 3 juin, Clavière écrivait aux commissaires du Cantal : « Nos patrouilles ont découvert et apporté ce soir les malles de Charrier, qui contenaient son argenterie, sa correspondance et quelques autres meubles. Cette capture a été faite dans les bas-fonds de Ginestièze, preuve que Charrier n'est pas loin. «

Ce même jour, on amena à Clavière, au camp central d'Aubrac, un paysan de trente-cinq ans, nommé Séguy, que l'avant-garde d'un détachement avait arrêté dans sa maison, à Montgrousset, près de Nasbinàls. « Interrogé s'il n'était pas de l'armée, il avoua, en ajoutant qu'il y fut forcé, le samedi 25, vers les onze heures du soir, étant à Montgros à chauffer le

1. Arch. Rodez, Greffe du tribunal civil. Pièces de la commission militaire ctc ; interrogatoire de la femme de Charrier.

four, par un attroupement d'environ deux cents personnes, qui vinrent fondre sur lui, en lui disant de prendre les armes. Ayant répondu qu'il n'en avait point, on le fit suivre sans armes jusqu'à Rieutort, où on lui donna un fusil avec sa bayonnette. » Interrogé aussi sur ce qu'était devenu Charrier, il répondit « avoir ouï dire qu'il était passé aux Salhens, vendredi dernier, et qu'il y avait pris sa femme ; depuis lors il n'en avait pas eu de nouvelles, ajoutant qu'il ne le croyait pas loin et que, si on faisait une sérieuse recherche, on pourrait se saisir de sa personne. »

Ces dernières paroles indiquaient nettement que Séguy ne disait pas tout ce qu'il savait. En effet il avouera plus tard qu'il était « instruit que Charrier s'était ménagé un souterrain pour se cacher » et qu'il « était assuré que Charrier s'y était réfugié. » Le dit-il à Clavière ? C'est probable, puisque, dès la nuit suivante, les administrateurs aveyronnais étaient informés à St-Geniez que Charrier était caché à la Borie- Grande, et un détachement reçut l'ordre d'aller à l'aube fouiller les bâtiments, oii il arrêta le fermier Marc-Antoine Quintard.

« Sur les quatre heures du matin, 4 juin), lisonsnous dans l'interrogatoire de Quintard, trente hommes armés, ayant un commissaire à la tête, vinrent fouiller dans la maison, pour voir si Charrier y était. Ils ne purent le trouver ; mais ayant aperçu une canne à épée, ils soupçonnèrent qu'il y était et sommèrent le déposant » Quintard « de l'indiquer. Ne l'ayant pas voulu faire, il fut pris et conduit à Aubrac K »

Au cours de la journée, on s'eff'orça d'obtenir de lui des aveux ; mais Quintard resta inébranlable. On

1. L. André, Essai sur la Révolution 01 Lozère, Interrogatoire de Quintard, p. 141.

35o MARC-ANTOINE CHARRIER

allait le relâcher, lorsqu'intervint Séguy, amené la veille au camp central d'Aubrac. « Nous sommes trois, dit-il, qui connaissons Inexistence du souterrain : Manhe, ancien secrétaire de Charriei, le fermier Quintard et moi. » Des trois, Quintard « seul est instruit du lieu où est ce souterrain » ; vous devez « le retenir, pour découvrir cette retraite, où je suis assuré que Charrier s'est réfugié L »

Quintard, écrasé par ce témoignage, effrayé par les menaces, en proie à la peur, perdit sa première assurance. « Pressé de nouveau d'indiquer Charrier, il se ^décida à le faire. Et de suite, sept hommes partent avec lui, le même jour, samedi, à l'entrée de la nuit. Arrivés au domaine, Quintard leur indique le trou, dont l'entrée était recouverte avec une tuile et de la paille par dessus. Le déposant » Quintard « se retire avec un gendarme, et les autres ouvrent le trou ~... »

Le malheureux Quintard, après avoir indiqué le lieu d'une main tremblante, s'écarta aussitôt, pour fuir le regard douloureux de ses maîtres trahis. Il agit sous la pression d'une détresse morale, qui fait songer à l'heure où beaucoup de Conventionnels, votant sous la terreur des tribunes, livrèrent la tête du roi, pour sauver la leur. Les femmes de Nasbinals indignées pillèrent sa maison. Châteauneuf-Randon le nomma deux fois dans un appela la délation, lancé,

1. Arch. AveyronL678. Dossier Charrier. Interrogatoire de Séguy. Il faut rendre à Séguy ce qu'il a hautement réclamé. «Baptiste

Séguy, de Montgrousset, dit le supplément rie son interrogatoire, A ajouté que c'est à lui que l'on doit la prise du nommé Charrier ; parce que, étant instruit que Charrier, s'était ménagé un souterrain pour se cacher, au moment où on allait donner la liberté au fermier de Charrier.qui était seul intruit du lieu où était ce souterrain, il exposa qu'on devait le retenir, pour découvrir cette retraite, où il était assuré que Charrier s'était réfugié, et qu'il n'y avait qu'un nommé Manhe, qui avait été secrétaire de Charrier, son fermier et lui, qui sussent que ce souterrain existât ; ajoutant «ncore qu'il fera prendre d'autres complices de Charrier. »

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