L. André, op. cit. Interrogatoire de Quintard
LA RÉVOLWTION EN LOZERE 35 I
le 7 juillet, de St-Chély-d'Apcher : « Bientôt, dit-il, la demeure de Charrier est découverte par le brave Quintard, son métayer, aux gendarmes de l'Aveyron... Hâtez-vous d'indiquer les repaires dans lesquels ils se sont retirés. Imitez ce brave Quintard, que la Convention a récompensé et vous le serez de même ^ »
L'abbé Avit innocente Quintard. « Charrier, dit-il dans son Mémoire, eut le tort de se cacher dans un de ses domaines ; il fut indiqué non par son fermier, mais par un événement oui ne peut être rendu public sans diffamer les vivants et les morts. » Certes l'abbé Avit est un témoin de valeur ; mais il ignorait les dépositions écrites et son opinion isolée ne peut prévaloir contre des documents officiels, contemporains, concordants et confirmés par la tradition. Au fond, son témoignage est évasif : quoique Quintard ait indiqué le trou, c'est véritablement Séguy, qui avait « indiqué » Charrier. Quant à l'événement qui a déclanché la série de trahisons aboutissant au drame de la Borie- Grande, qui le saura, puisque la charité et la mort ont scellé pour toujours les lèvres qui savaient?
Mais il faut revenir au souterrain, indiqué par Quintard.
Au bruit sourd de pas et de paroles expirant à leur tombe, les proscrits tressaillirent : s'ils étaient trahis I La paille et les soliveaux écartés, on leva une dalle et le gendarme Saury, une lanterne à la main, passa la tête dans le trou fétide, au fond duquel, le cœur battant d'angoisse. Charrier, sa femme et Laporte le regardaient. « Au nom de la loi, dit Monmouton, lieutenant de gendarmerie, je vous somme de remet-
1. La tête de Charrier avait été mise au prix de 3.000 livres. Le commandant aveyronnais Pescheloche refusa la part qui lui revenait de cette importante capture.
tre vos armes et de vous rendre ! » Silence. Nouvelle sommation; nouveau silence. Enfin madame Charrier apparut pour sortir. « Rendez d'abord les armes de votre mari », lui dit-on. Elle fit passer trois pistolets, deux fusils à deux coups, un fusil simple de munition et un sabre ; après quoi, Victoire Valette, Charrier et Laporte sortirent du souterrain.
Monmouton fit annoncer la capture au commandant Pescheloche, resté à mi-chemin près d'un bivouac allumé, et au milieu des gendarmes chantant la Marseillaise, les prisonniers partirent tristement pour Aubrsic, La nuit était plus sombre pour le chef royaliste que celle où, dix jours plus tôt, il était parti hardiment pour Rieutort. Arrivés, le commandant les logea incognito dans une cabane, à l'entrée du village, et dépêcha un courrier au directoire de l'Aveyron.
Le 5 au matin, on prévint les prisonniers du départ; madame Charrier, vu son innocence et son état digne d'intérêt, obtint de retourner à Nasbinals, pour huit jours, et Charrier, habillé en paysan, songeant à sa femme en pleurs, à son fils et à l'enfant qui devait bientôt naître, songeant aussi à l'échafaud, partit à huit heures avec Laporte pour Rodez. Oh prit toutes les précautions, pour le soustraire à un enlèvement de ses amis et à la vengeance des patriotes : à Espalion, où l'on dîna à l'auberge du Cheval blanc, défense aux habitants de se mettre aux fenêtres, pour le voir passer ; à Rodez, séparé de Laporte et gardé par des dragons de Toulouse, il fut enfermé d'abord à la maison d'arrêt des ci-devant Capucins et puis dans la tour de l'évêché i.
1. Arch. Aveyron, L 678. Déclaration relative à la fuite de Charrier, 1 juin 1793.
» Verbal d'arrestation de Charrier, 4 juin
Procès et mort de Charrier
Cependant l'administration de la Lozère réclamait le conspirateur : Charrier était lozérien, il avait été arrêté en Lozère et c'était dans la Lozère soulevée par lui qu'il devait subir un châtiment terrifiant pour ses complices. Le 1 1 juin, elle envoya à Rodez deux commissaires, Dumas et Pagésy, pour s'entendre avec les autorités de l'Aveyron en vue du transfèrement ■de Charrier à Mende. Ce même jour, deux mandataires de l'Aveyron apportaient la déclaration de Charrier, du 7 juin, à la Convention, qui décida le transfèrement du prisonnier à Paris. Aussi le 17, le directoire •de la Lozère chargeait deux commissaires « d'accompagner la force armée qui devait conduire par Mar- Tejols, Mende, Saint-Chély et Saint-Flour le contrerévolutionnaire Charrier. »
Mais le directoire de l'Aveyron voulait le garder.
« La modération de son président et de quelquesuns de ses membres, écrit M. Daudet, permet de
Arch. Rodez, Greffe du tribunal civil. Mémoire des interrogations
prises par les membres du comité de sûreté générale etc ; interragafoire de Séguy, de Montgrousset, 3 juin 1793, et supplément a cet interrogatoire du 12 juin 1793.
Arch. Lozère, L 612-613. Insurrection Charrier : Cahier d'informations etc.
Arch. Saint-Flour H 2. Dossier Charrier : Copie du procés-ver-
bal dressé par le maire de Laguiole, 1 juin 1793.
» Lettre de Claviére aux commissaires
du Canlal, 3 juin 1793.
» Lettres des commissaires sur la prise
et le départ de Charrier, St-Urcize, 5 juin 1793.
annuaire de la Lozère 1889. Rapport sur l'insurrection royaliste en
Lozère, !-5 juin 1793.
Arch. vicomte de Framond, Mémoire de l'abbé Avit. E. Daudet, op. cit. p. 277 etc.
Léon Bélard, Saint-Flour et l'insurrection royaliste en Lozère
(Revue de la Hte-Auvergne 1905).
B. Combes de Patris, Charrier (Notes et documents).
penser qu'il leur répugnait de livrer à la Convention une victime dont ils espéraient sauver la vie. » Ce n'est qu'une généreuse hypothèse : les lois du 19 mars, du i3 avril et du 10 mai 1793 étaient formelles contre les chefs de conspiration, et le cas de Charrier n'était pas douteux. De plus les patriotes .a veyronnais étaient ardemment hostiles : « Si vous avez l'âme républicaine, écrivait, le i3 juin, le commissaire Longchamp au procureur général syndic. Charrier aura perdu la tête avant l'arrivée des dépêches de la Convention. » Enfin le démenti vient de l'événement lui-même, puisque aussi bien Charrier, laissé à Rodez, y périt, et on ne voit pas ce que tenta l'administration pour le sauver.
Les commissaires de l'Aveyron démontrèrent les dangers d'un tranfèrement à travers la France et l'on abandonna le projet. Enfin le député Louchet monta k la tribune.
« L'infâme Charrier, dit-il, détenu à Rodez depuis cinq semaines, est gardé jour et nuit par deux administrateurs du département, deux officiers municipaux et une force armée nombreuse. On s'étonne que le procès de ce scélérat n'ait pas encore commencé ; on est indigné de cela dans l'Aveyron et on désire voir tomber sa tête. Son existence est un fléau pour ce département et un espoir pour ses partisans en Lozère. Je demande qu'on attribue son jugement au tribunal criminel de l'Aveyron. »
Le 6 juillet, la Convention décréta que Charrier serait jugé sans appel par le tribunal de Rodez.
Charrier subit plusieurs interrogatoires : du 6 au 8 juin devant le comité de sûreté générale de l'Aaveyron, du 12 au 14 juin et du 1 5 au 16 juillet devant le tribunal criminel. Comme ces interrogatoires ont été déjà
largement utilisés pour la préparation de !a campagne, on se bornera ici à une rapide analyse.
Le matin du 6 juin, cinq membres du comité de sûreté générale : Carrié, Rodât, Constans, Cambon et Bo, accompagnés de Combes, secrétaire général du département, se rendent aux ci-devant Capucins, peu après l'arrivée du prisonnier.
« Comment vous appelez-vous ? — Marc- Antoine Charrier. — D'où êtez-vous? — De Nasbinals. — Votre profession ? — Homme de loi et notaire. — Votre demeure ? ■ — Depuis la nuit du 3 au 4 avril 1792, les bois et les montagnes ; à Nasbinals, un trou pendant l'hiver, et pendant l'été, les nuits à la belle étoile. » II reconnaît avoir commandé l'Armée chrétienne du Midi. Quant à ses côopérateurs, la réponse est évasive : '( Sur cent personnes, quelquefois il n'en connaissait pas une 6t beaucoup se masquaient d'un nom de guerre. »
Cependant il désigne, et non sans amertume, l'abbé Allier, dont le souvenir lui arrache un cri douloureux : « Plût à Dieu que je ne l'eusse jamais connu ! » Le prieur de Chambonnas était l'un des principaux fauteurs du complot. Il avait engagé très vivement Charrier, lui assurant 4.000 hommes, qui n'existaient guère que sur un billet, et le secours des départements voisins, qui s'acharnèrent sur lui ; il avait poussé à déclancher le mouvement avant l'heure, sans préparation suffisante, sans appui extérieur, sans provision d'armes, de munitions et de vivres.
Charrier, homme de loi et ancien lieutenant déjuge habitué aux interrogatoires, ne dit au tribunal que ce qui lui paraît utile et tait ce qui lui paraît dangereux : c'est son droit. Il sait que ses dépositions seront conservées et il évite de compromettre ses complices^
<:hefs et soldats. S'il charge l'abbé Allier, il doit avoir des motifs.
Il semble que le chef de l'Armée chrétienne, tout €n acceptant les responsabilités du commandement au cours de la campagne, ne veut pas accepter devant la postérité celle du départ imprudent, qui a causé l'échec.
« Pourquoi, lui demanda le président, avez-vous dit : il Plût à Dieu que je ne l'eusse jamais connu? — Allier, répond l'accusé, a été l'arc-boutant de la révolte... C'est lui qui est venu vers moi, pour me porter àTinsurrection. » Puis soulignant que sa proscription a fait de lui un insurgé, il ajoute ; « Ce qui m'a engagé à suivre ce conseil, c'était la position triste où j'étais depuis quatorze mois, errant et sans asile, obligé de me faire ouvrir les portes pendantla nuit, pouracheter du pain pour ma'subsistance, gémissant sous un décret d'accusation. »
Le président poursuit vivement la piste d'Allier, «Cet Allier avait d:^nc aidé à lever l'armée? — Il l'avait levée lui-même. » Plus tard Charrier avouera qu'il y 3. contribué pour sa part selon ses moyens. Il profite de la sirnilitude de noms, pour dégager un ami.
'« Il ne faut pas confondre, ajoute-t-il, le dit Allier avec un nommé Ollier, prêtre natif du Malzieu, habitant la commune de St-Urcize, lequel a été accusé par le bruit public d'avoir pris parti dans mon armée. J'affirme que je ne l'y ai pas vu et qu'il est trop mon ami pour ne pas s'être découvert à moi, s'il y avait paru. Je sais d'ailleurs que depuis quelque temps, il était venu chercher un asile chez ses parents ou amis, dans le causse de Rodez. » Q uant à Allier, il. ne connaît ni sa demeure ni ses coopérateurs ni les chefs deç 4.000 hommes promis.
.« Qu'est-ce donc qui vous avait attiré si fortement la confiance du peuple ? N'était-ce pas vos sentiments dé-
clarés contre la Révolution, puisqu'Allier se servait si efficacement de votre nom ? — Je crois n'avoir obtenu la confiance du peuple que parce qu'étant homme d'afifaires dans le pays et y exerçant des emplois publics avec probité et désintéressement, j'avais été par cela seul dans le cas de me faire beaucoup d'amis. Et je crois pouvoir affirmer que ceux qui ont pris parti dans l'armée dont j'étais le chef ne l'ont fait en considération d'aucune opinion politique que j'eusse manifestée, puisque je vivais caché depuis bien longtemps. «
Interrogé pourquoi il n'a pris d'abord que la qualité de commandant provisoire, Charrier refuse de s'expliquer K
La séance, close le matin du 6 juin, reprit à trois heures du soir.
« Charrier, dit le président, vous avez fait une conspiration contre la république. Vous avez allumé ou voulu allumer la guerre civile dans plusieurs départements. Vous avez répandu le sang des citoyens. Nous vous invitons de nous dire si vous avez agi par l'impulsion de votre ambition particulière ou par celle de l'ambition d'autrui. Nous vous invitons, au nom de la république, de nous déclarer, dans toute votre sincérité, quel était votre but, vos moyens €t vos complices, lorsque vous vous êtes armé contre votre patrie. »
Charrier répond qu'il a pris les armes, non pour •détruire la république ni ses concitoyens, mais pour se tirer de l'esclavage où il gémissait lui-même et .beaucoup d'autres honnêtes gens. Il n'a pas voulu allumer la guerre civile dans plusieurs départements : la preuve c'est qu'il n'est pas sorti de la Lozère. Il n'a pas agi par ambition particulière, mais sous l'impul-
1. Mémoire de l'ahlx' Avil : « Charrior n'avait |amais prétendu «ommander l'insurrection; uii gé.oéral devait venir de Lyon. »
sion d'Allier. Ses moyens ? les hommes de sa troupe, réunis de bon gré ou par sommations; pas de numéraire ni de subsistances; cinquante livres de poudre et quatre» vingts livres de plomb converti en cartouches ; les neuf dixièmes de sa troupe n'étaient armés que de fourches, de faulx, de bâtons ou de « paradous * » ; en fait de complices, il ne connaît qu'Allier.
« Appeliez-vous esclavage, dans lequel vous gémissiez, le joug de la loi? — J'appelais esclavage la situation où j'étais en vertu d'un décret d'accusation injustement rendu contre moi, et la situation de ceux qui sont en otage ou mis en arrestation chez eux,
« Si Charrier avait eu des succès, n'aurait-il pas porté la guerre dans les départements voisins? — Le contraire, dit-il, est prouvé par le fait, puisque, dès le moment où j'ai été mis à la tête de mon armée, à Rieutort, jusqu'à celui qui m'a rendu maître du château de Ghanac, je n'ai essuyé aucun échec ; qu'à Ghanac, une partie de ma troupe s'était retirée d'elle-même ; que je fis prier l'autre de se retirer aussi et que je me retirai moi-même : ce qui est une preuve convaincante que je ne voulais pas me porter sur les départements voisins. » Il n'était pas d'ailleurs gêné par les Aveyronnais, ajoute-t-il, puisqu'ils avaient pris la fuite.
«■ Pensait-il à Ghanac avoir atteint son but? — Non, répondit Gharrier ; mais je vis de plus fort que j'avais été trompé par Allier. » Entre autres'détails de l'interrogatoire, il est à noter que, d'après Charrier, l'entrée en campagne fut déterminée par les menaces des gardes nationaux de Marvejols logés à Rieutort-d'Aubrac, qui s'étaient «jactés» de raser Nasbinals le lendemain. « Et j'ajoute, dit Charrier, que sans l'effet de cette menace il n'y aurait pas eu peutêtre dix hommes, qui eussent marché avec moi. »
1 . Le « paradou » ou paroir est un outil en fer, à poignée de bois^ tranchant d'un côté, d'environ 0,80 de longueur, dont l'extrémité en crochet s'engage dans un piton fermé fixé sur un établi et qui sert à façonner les sabots.
Le matin du 7 juin, aux questions posées l'accusé répond qu'il n'avait dans sa troupe qu'une quarantaine de déserteurs ; qu'il avait pris toutes ses précautions, pour que les gardes nationaux capturés à Rieutort ne lussent pas maltraités ; qu'il les protégea jusqu'à Marvejols, leur promettant sur sa tête qu'il ne leur serait fait aucun mal. « Mon dessein^ dit-il, était de les garder en otage, pour les échanger contre les prisonniers qu'on aurait pu me faire ou ' contre les personnes qui sont en état d'arrestation dans la Lozère. »
A la séance du soir, se produisit un incident, dont if sera bientôt parlé et qui fit renvoyer l'interrogatoire au lendemain.
Le 8 juin, on lui demanda le nom de ses lieutenants ^ il n'en révèle aucun, ne les connaissant que sous leur nom de guerre : La Fayette, Brunswick, Tonnerre, Dominique, Cobourg ; comme prêtre, il n'a connu qu'Allier.
« N'avez-vous pas fait circuler des assignats faux, sousprétexte de fournir à l'entretien de votre armée ? — Non,, jamais il n'est entré dans mon esprit de faire circuler de faux assignats ni d'en fabriquer ni d'en faire fabriquer^ Ma délicatesse ne me l'aurait pas permis, quand biea même une pareille mesure m'aurait été proposée. »
Le 8 juin, fut clos l'interrogatoire subi par l'accusédevant les membres du comité de sûreté générale, dans la maison d'arrêt des ci-devant Capucins. C'est une sorte d'instruction préparatoire avant sa comparution devant le tribunal criminel de l'Aveyron.
Quant à l'incident qui se produisit dans la séance du 7 juin au soir, voici comme il est relaté dans le procès-verbal.
36o MARC-ANTOINE CHARRIER
« Le 7 juin 1793, disent les membres du comité de surveillance, Charrier, au moment ou nous nous retirions, nous a priés de demeurer avec lui quelques moments et <ie vouloir bien l'écouter. Il nous a fait la confidence suivante-
« La mort d'un homme n'est pas de grande conséquence pour la république et si elle voulait m'accorder ma grâce, je serais en état de lui révéler les secrets les plus importants, des secrets qui pourraient opérer son salut. Mais je déclare que ces secrets mourront avec moi, si l'on ne me fait grâce de la vie ; consentant du reste à demeurer privé de la liberté jusqu'à ce que la république soit entièrement consolidée.
« Je tiens le fil de tous les complots contre-révolutionnaires qui peuvent éclater depuis Nevers jusqu'à Clermont, depuis Dijon jusqu'à Bordeaux, en un mot, toutes les trames contre la république projetées en-deçà de la Loire. Je connais également les projets des puissances étrangères et j^avais des relations avec les ci-devant princes français •émigrés. Je connais leurs chitîres ; j'ai dans ma lettre ceux de Monsieur et du comte d'Artois. J'en avais l'intelligence avant le décret d'accusation lancé contre moi par l'Assemblée Législative. Quant à celui du prince de Condé, qui est un chiffre nouveau, j'en ai l'alphabet par écrit ; il m'a été envoyé depuis la Pàque dernière.
« Au reste je ne vous parle tout à l'heure que confidentiellement et si votis vouliez m'interroger par écrit sur toutes ces ouvertures, je vous dirais que je ne sais rien. »
Surpris d'une pareille proposition, les membres du comité durent demander à Charrier, pour en référer au directoire du département, la déclaration écrite que voici :
« Je promets et m'oblige de dévoiler un complot général de contre-révolution, qui s'est formé dans les provinces méridionales et qui peut s'étendre depuis la Bourgogne,
passant par le Bourbonnais, jusqu'à Bordeaux ; de donner même le nom des chefs qui doivent y commander, dont certains peuvent être sur les lieux et d'autres prêts à s'y rendre ; de faire connaître les chiffres de Monsieur, du comte d'Artois et du prince de Condé, à condition que la Convention nationale voudra bien m'accorder ma grâce, promettant de devenir un des plus zélés défenseurs de la République.
Fait à Rodez, le 7 juin 1793, l'an 11 de la République « Charrier 1. »
La question des aveux fut réservée et traitée un mois après par Chàteauneuf-Randon et le procès suivit son cours régulier.
A quels mobiles Charrier obéit-il, quand il proposa des révélations? M. Combes de Patris croit qu'elles lui furent arrachées par les menaces et par la crainte. Pour conclure ainsi, il faudrait savoir quelles personnes avaient vu Charrier dans sa prison, quelles influences l'enveloppèrent et quel était, au soir du 7 juin, son état physique et moral.
Charrier, si intrépide fût-il, était homme. Il devait subir la dépression du proscrit qui vient de passer quatorze mois dans les bois, dans les cavernes ou à la belle étoile et trois jours étouffé dans un souterrain. Il connaissait la gravité de son cas, qui légalement le vouait à la mort, et la vie était en pleine sève dans le colosse montagnard. Il avait la parfaite conscience de sa responsabilité vis-à-vis des pauvres paysans de sa troupe, séduits ou forcés, et qui, traqués ou incarcérés à cette heure, le maudissaient sans doute, en songeant à l'échafaud. Epoux et père, il laissait une femme jeune
1. Arch. Aveyron, L 678. Procès-verbal des déclarations de Charrier.
€t aimée avec deux enfants, voués à la misère par la confiscation de ses biens imposée par la loi.
Interrogé dès son arrivée à Rodez, il comprit que son procès serait expédié rapidement, et pour l'interrompre, l'homme de loi dut chercher un fait nouveau.
11 crut le trouver dans la promesse d'aveux, dont il atténuerait la portée et qui allécheraient la Convention : moyen dilatoire lui permettant de disputer sa tête, le sort de sa femme et le pain de ses enfants. En attendant, quelque nouvelle convulsion politique imprévue lui rendrait peut-être la liberté.
C'est le mobile que lui prêtait Fabre, représentant du peuple, lorsqu'il écrivait de Mende, le i3 juin, au Comité de Salut public : « Charrier, interrogé par le tribunal criminel, a l'audace de dire que, si l'on veut composer avec lui, il dévoilera un grand complot contre la République. Nous croyons cette conspiration .toute dévoilée et que c'est un moyen pour retarder son supplice i. »
Aussi la Convention ne paraissait pas pressée. Ce n'est qu'un mois après, le 6 juillet, qu'elle délégua Châteauneuf-Randon et Malhes, pour recevoir la déclaration de Charrier.
Elle sera publiée à son heure ; le lecteur pourra en apprécier le caractère et la portée.
Charrier comparut devant le tribunal criminel, le
12 juin, à 3 h. du soir. Le président était Andurand, et les juges de tour : Baldit, Bo et Gaillard.
1. Arch. nat., A Fn 173. « Il cherchait surtout à gagner du temps, avec l'espoir que le zèle de ses partisans, qu'il savait nombreux, ou les événements de Paris (la lutte des Girondins contre les Montagnards), dont il ne connaissait pas encore l'issue, amèneraient sa délivrance. Il voulait aussi sauver sa femme et assurer l'avenir de ses enfants, en empêchant la confiscation de ses biens. » (Ern. Daudet. Op. cit., p. 284.)
De ce second interrogatoire, on ne retiendra que les détails qui complètent le premier.
« Quel but avait votre armement ? — De rétablir la icligion catholique, apostolique et romaine.
« D'où teniez-vous votre mission ? — De personne.
« Quelle était l'organisation de votre armée ? — Il n'en «xistait aucune, quoique j'eusse fait, pour y réussir, tous mes efforts, en les exhortant à le faire par communes. Une seule commune, Chanac, me fournit son contrôle.
« Qui vous fournissait les vivres ? — A Marvejols, la troupe fut logée chez les bourgeois, qui s'y prêtèrent volontiers. A Mende, la troupe fut aussi nourrie en partie par les bourgeois, et l'étape en pain et en vin fut fournie au restant de la troupe.
« Quel était le rôle que jouait Laporte ? — Il était toujours auprès de moi, du moins je lui avais dit de ne pas me quitter autant qu'il le pourrait. Laporte a environ vingt-deux ans ; je l'ai enlevé à son père, qui ne voulait Jamais consentir que cet enfant, qui était son fils unique, me suivît. Il se jeta lui-même à mes genoux, pour m'engager à ne pas le forcer à me suivre, offrant même de marcher à sa place, si je l'exigeais, disant qu'il donnerait mille vies, pour sauver celle de son fils ; mais je fus inexorable et j'exigeai que le fils me suivît.
« Où étiez-vous, quand vous avez été pris? — Dans un de mes domaines, près de Nasbinals, dans un souterrain pratiqué sous une grange ; Laporte fils et ma femme y étaient avec moi ; nous y sommes restés trois jours. Le premier soir, Laporte sortit, pour chercher du pain et du vin, et puis ce fut la fermière qui nous apporta la soupe. A cette époque, Nasbinals était cerné de tous côtés et Laporte eût risqué d'être pris, s'il avait quitté ma retraite. »
Après diverses réponses sur des faits particuliers, qui n'intéressent guère l'histoire, la séance « fut ren»
voyée jusqu'à nouvel ordre » le 14 Juin. Ce ne fut qu'un mois plus tard, le i3 juillet, qu'elle fut reprise devant Châteauneuf-Randon, commissaire de laL Convention nationale.
L'ex-marquis devenu Jacobin, accompagné de deux membres du directoire, deux de la municipalité et. deux de la Société populaire, entra dans la prison, à. la tour de l'évêché dite de Corbière : heure solennelle^ qui vit l'un devant l'autre, en des attitudes si différentes^ les deux adversaires politiques de la Constituante.
« Charrier, dit gravement Châteauneuf-Randon, vous avez commis un grand attentat contre la république. La Convention nationale, instruite de votre promesse, a décrété qu'il serait procédé à la réception de votre déclaration par le citoyen Malhes, mon collègue, et moi 1. Nous vous invitons, au nom du salut de la république, au nom de votre conscience et de la religion, au nom des intérêts de votre famille, au nom de Dieu et du peuple français, à déclarer ce dont vous êtes instruit, relativement à la promesse que vous avez faite le 7 juin dernier et signée de votre main.
— J'avais mis une condition, répondit Charrier. En retour des déclarations importantes que l'on me demande, la Convention m'a-t-elle accordé ma grâce ? Tant que cette condition n'est pas accueillie, je n'ai rien a déclarer. »
Châteauneuf-Randon ne pouvait rien lui promettre ; mais il insista et l'adjura de nouveau au nom'de sa tendresse poursa famille. Les commissaires présents insistèrent aussi ; ce fut en vain : le conspirateur resta inébranlable. Châteauneuf-Randon sortit, mais sans couper les ponts. « Réfléchissez, dit-il ; si vous vous déterminez à parler, vous pourrez me faire appeler;