Malhes malade n'alla pas à Rodez
LA RÉVOLUTrON EN LOZERE 365
je reviendrai. » La porte se referma et Charrier, brisé par cette scène, se retrouva seul dans sa prison.
Mais, dit Ern. Daudet, « on voulait pousser à l'extrême sa faiblesse et sa sensibilité, le contraindre en un mot à ces révélations qu'il avait promises et qu'on ne pouvait pas lui arracher. » Aussi le lendemain matin, 14 juillet, on lui apporta une lettre soi-disant de sa femme, qui était, à son insu, sous les verrous, à . Rodez, depuis le 16 juin ; lettre indigne, dont la signature avait été arrachée à l'épouse angoissée.
« Tu as cru, mon cher mari, que j'étais morte, non, je ne le suis pas ; je suis au milieu d'un peuple qui aime et respecte les lois. Je me suis même assez bien portée, malgré mes chagrins, depuis mon arrivée en cette ville, excepté depuis trois jours, où mes ennuis sont devenus si insupportables que je ne trouve plus aucune consolation. Un grand mal aux reins et à la tête m'a obligée à garder le lit presque tout ce temps.
« Tu es perdu sans doute, tu n'en doutes pas ; mais en mourant, sauve, si tu peux, la chose publique. On dit que tu as de grands complots à dévoiler. Eh bien ! dévoile-les^ déclare tes complices. Si tu ne me les avais cachés avec tant de soin, tu ne serais pas dans l'état déplorable où tu te trouves.
« Quoique tu aies porté les armes contre ta patrie, tu dois savoir que ceux contre qui tu te battais étaient des Français et tes concitovens, et qu'ils soutenaient une cause juste, puisque le ciel les a fait triompher. Affermis par quelque grand aveu la république, que la majorité des Français a adoptée avec enthousiasme. Je sais bien que tu as au fond un cœur bon et généreux, mais que tu as été malheureusement égaré par les instigations de ceux que tu croyais tes amis et qui étaient tes plus grands ennemis. Les monstres! ils avaient juré ta perte. Dès lors
plusieurs raisons doivent t'engager à déclarer tes complices ; ils t'ont trahi.
« Puisque tu as été le seul chef à lever l'étendard de la révolte, déclare ces scélérats et ne doute pas que la patrie ne soit reconnaissante envers moi et tes malheureux enfants. Le citoyen Châteauneuf-Randon a promis à mon frère de solliciter un décret qui accorderait ton bien à te« enfants, si tu faisais les aveux que tu as promis et qui peuvent sauver la république.
« Adieu pour la dernière fois. Tant que je survivrai à non malheur, je te serai fidèle. Je suis la plus malheureuse de toutes les femmes. Fallait-il que je fusse née pour que tous les plus grands malheurs s'accumulassent sur ma tête ! Ce papier est arrosé par un torrent de larmes, qui coulent de mon cœur. Adieu encore une fois, je t'embrasse tendrement. Ton image sera toujours devant mes yeux. Le chagrin m'absorbe, hélas ! à peine puis-je signer.
« Victoire Valette. »
« Pour l'honneur de l'humanité, dit Ernest Daudet, il faut proclamer qu'à l'exoeption des dernières lignes, où apparaît l'épouse désespérée, cette lettre n'était pas l'œuvre de la malheureuse femme qui l'avait signée ; qu'un de ses frères et Châteauneuf-Randon l'arrachèrent à son épouvante et qu'on lui en imposa les termes, avec l'espoir qu'elle parviendrait à vaincre le silence de son mari. »
Charrier lut cette lettre avec une émotion profonde^ mais ne se méprit pas sur l'auteur. Il manda Châteauneuf-Randon et lui dit : « On m'a rerhis ce matin une lettre de ma femme, qui a excité ma surprise et renouvelé ma douleur, lorsque j'ai vu qu'elle prononçait mon arrêt de mort. Cette lettre n'est pas son ouvrage, je l'atteste : son cœur et son attachement me sont connus ; mais elle y a été àollicitée par des
personnes qui ne cessent de m'accabler de leur ingratitude. »
Châteauneuf-Randon défendit l'authenticité de la lettre et pressa Charrier d'en suivre les conseils. Charrier refusa. Résigné à mourir, il plaida la cause de sa femme innocenta, ignorant le complot et dans un état très digne d'intérêt ; il réclama pour elle la liberté d'aller porter sa douleur loin des lieux où son mari allait être supplicié. Le commissaire de la Convention fit droit à la requête et madame Charrier fut autorisée à se retirer près de sa mère, au château de Vergonhac.
Que se passa-t-il alors dans l'àme du conspirateur ? Tout son cœur lui monta-t-il, pour ainsi dire, au cerveau? Lui,que n'avaient ébranlé ni crainte ni prières, céda et fit les déclarations, dont voici le procès-verbal.
« Il demanda un écdtoire, des plumes et du papier, et traça lui-même l'écrit qui fut côté et paraphé et dont la teneur suit 1.
« Pour le second chiffre, dit Charrier, il ne m'est pas possible de m'en rappeler, attendu que Je ne m'en suis presque pas servi et l'on petit trouver l'alphabet, que j'ai déposé sous le pied d'un chevron de ma grange appelée la Borîe- Grande, tout près de la porte; il n'y à qu'à ôter une petite pierre, qui sert de fermeture ; l'alphabet-est contenu dans un petit lambeau de papier ; le premier chiffre m'avait été envoyé par le baron Lachelenden.
« Le duc de Bourbon devait venir commander en chef dans les provinces méridionales et emmener avec lui assez d'officiers généraux pour se mettre à la tête de chaque parti qui se présenterait. J'ignore si aucun de ces princi-
1 . A partir des chiffres, on lit en marge de chaque page du procèsverbal la recomraandation signée du paraphe de Châteauneuf- Randon : A ne pas lire publiquement. Cn.-R.
paux agents sont en France, mais )e pense qu'il doit y en avoir quelqu'un ; au surplus il m'a été dit qu'à l'époque de mon soulèvement, les principaux chefs ou un de ces preimiers agents devaient arriver daps une ville française 1.
« Il a ensuite verbalement déclaré : i» que la correspondance des émigrés ne passait plus à Lyon depuis un mois, avant son arrestation, parce qu'elle avait été découverte^ ajoutant qu'elle venait actuellement par l'Auvergne, du côté de Riom ;
2° que le secrétaire des ci-devant princes lui avait assuré qu'il avait été employé par les dits princes et autres émigrés deux cents millions, pour faire déclarer par la France la guerre à l'Allemagne ; que sans cette déclaration, la France n'aurait peut-être pas eu dix ennemis à combattre; qu'aucune puissance étrangère ne voulait l'attaquer ; que les dits princes avaient essayé en vain, tous autres moyens, pour engager cette guerre, et que le dit secrétaire était, lors de cette déclaration de guerre, à Paris, d'où il partit satisfait, en apprenant le décret - ;
3* que les ennemis armés contre la république comptaient beaucoup sur des secours en argent du côté de Bordeaux ;
1. Le plan ■«à^^des lliés et des émif^rés était connu: « Toulon alTamé allait recevoir les Anglais dans ses murs et leur livrer le grand arsenal du sud. Non moins alTamé, Bordeaux pouvait se laisser tenter jusqu'à demander le secours d'une flotte anglaise. En quelques marches, l'armée piémontaise arrivait à Lyon ; la France était coupée en deux, le Midi détaché du Nord ; et ce projet d'insurger le Midi contre le Nord était proposé aux Alliés par le plus perspicace tle leurs conseillers.^ Si son plan eut été suivi, il estprobable que la partie eût été perdue. » (Taine. liévpL III p. 43).
2. Charrier, ([ui est l'écho des émigré*, se trompe. Tout le monde voulait la guerre : les émigré.s, pour renverser la Convention ; les Girondins, pour abolir là ï'oyauté ; les Alliés, pour abaisser la puissante maison des Btmj-bons et démembrer lai France.
•Quant aux manœuvres pratiquées sur les Girondins, Robespierre avait dit, onze mois auparavant, le ^ septembre, dans ui»e séance de la Commune de Paris : « Personne n^ose donc nommer les traîtres ? Eh bien ! moi, pour le salut du peuple, je les ilénonce. Je dénonce le liberticide Brissot, la faction de la Gironde, la .scélérate commission des Vingt et un.; je' lès dénonce, pour avoir vendu la France à Brunswick et pour avôif reçu d'avance le prix de leur lâcheté. »
4° que les Espagnols ne s'arrêteraient pas longtemps à faire le siège de Perpignan, mais que leur but était de se porter sur les montagnes, et qu'au surplus ils regarderaient comme plu« intéressant pour eux de faire le siège de Bellegarde ;
5° que le but de la Savoie était de laisser pénétrer lès .soldats de la république française sur son territoire, pour des engager dans des défiles, d'où il leur serait impossible .de softir. -'
« Charrier ayant témoigné n'avoir plus rien à déclarer, -le présent procès-verbal a été clos à deux heures de l'après- .midi, en observant qu'il a paru résulter de la manière ^dont Charrier a fait les aveux ci-dessus, à différentes reprises et après de fréquentes stimulations, qu'il avait con- .naissànce de certains complots, mais qu'il n'est pas parfaitement instruit 1. »
Chàteauneuf-Randon et Malhes avaient écrit de Mende, le i6 juin, au Comité de Salut public : « Charrier fait les plus grandes promesses, nous n'y croyons pas beaucoup -. » Il semble qu'ils avaient raison. Charrier donne un chiffre de correspondance, mais très probablement inutile, car les princes durent le changera la nouvelle que le conspirateur était pris j îl dévoile vaguement des menées connues et ne nomme qu'un seul chef, le duc de Bourbon, qui s'était affiché devant l'Europe comme « le général de l'émigration » ; et il se fait arracher ces aveux « à différentes reprises, -après de fréquentes stimulations. » Aussi Chàteauneuf-Randon conclut dans son rapport que, s'il « paraît résulter que Charrier a connaissance de certains complots, il n'est pas parfaitement instruit. »
1. Arch. Aveyron, L 678. Procès-verbal des déclarations de ■Charrier.