Dulletin Lozère 1884. III, p
LA RÉVOLUTION EN LOZERE B/t
Citoyen commissaire.
« Le citoyen accusateur public me fit rappeler hier au soir que la lettre de ma malheureuse épouse me disait que vous aviez promis à son frère d'agir auprès delà Convention, pour obtenir en faveur de mes enfants le bien que je laisse ou du moins une partie. Je prends donc la liberté de vous prier de vouloir bien vous en rappeler. Je suis le seul coupable, je suis assez malheureux, sans que le malheur rejaillisse encore sur de pauvres infortunés, qui sont privés de la raison. Vous êtes père; je ne vous en dis pas davantage ; daignez en servir aux miens. Si j'ai eu dans le temps quelques torts à votre égard, je vous -an demande pardon et oubliez-moi, je vous en prie, pour ne vous rappeler que de mes enfants. Dites à votre retour à la Convention ou daignez lui écrire que le coupable a péri sous le glaive de la loi, avec un sincère repentir de ses fautes, et que les infortunés qui s'étaient joints a lui ont été séduits et égarés, qu'ils méritent toute son indulgence. Je finis en me disant votre très humble et très obéissant
serviteur.
Charrier.
« Rhodez, le i6 juillet ijqS. »
Châteauneuf-Randon répondit le jour même par une lettre généreuse, d'où les préoccupations politiques ne sont pas exclues :
« Si la loi, dit-il, prononce sur les grands coupables, elle protège ceux qui ne sont qu'égarés et séduits. Soyez tranquille sur le sort de vos enfants. Vous ne vous êtes pas trompé : je réclamerai pour eux l'indulgence des Représentants du peuple, que l'humanité a toujours guidés dans les décrets qu'ils ont rendus. Quant à mon particulier, plus vous avez été mon ennemi d'opinion et plus j'ai été le vôtre, plus je serai l'ami de vos enfants et leur appui 1. »
1. Arch. nat., AFii 168. Chàteauneuf-Randdn tint parole. Le 17'
372 MARÇ-ANTOlNE CHARRIER
Après avoir ainsi noblement sacrifié à l'humaine souffrance, Châteauneuf-Randon reprend vite son rôle de commissaire. Il adjure Charrier, au nom de « l'Etre suprême », de dire oîi sont les lettres de l'étranger ainsi que leur chiffre ; s'il n'a pas eu de complices dans le Midi et parmi les membres du directoire de la Lozère.
Charrier répond qu'il n'a plus rien à dire sur le chiffre ; que quelques-unes de ses lettres ont été brûlées par Borel, émigré depuis, et qu'il a lui-même déchiré les autres" ; que ses complices des départements voisins n'étaient qu'Allier et Fierbal '. Quant aux membres du département de la Lozère, « c'est mal à propos, dit-il, qu'ils sont compromis et je puis assurer que je n'ai aucune relation directe ni indirecte avec eux. Je n'en connais aucun ni ne sais même pas leurs noms.
« Il ne faut pas être surpris de mon entrée à Mende et à Marvejols. Pour Marvejols, d'après les prisonniers que j'avais, toute la force était réduite à fort peu de chose et cette ville était dans l'impossibilité de résister. Quant à Mende, la terreur les avait épouvantés ; ils craignaient d'être entourés et j'avais ensuite cherché à répandre le bruit que j'avais de dix à douze mille hommes... Au surplus, je vous dirai, comme il n'y a qu'un Dieu, que depuis le départ de Borel, je n'ai écrit ni envoyé personne à Mende.
juillet 1793, il écrivit de Rodez à la Convention, en lui envoyant les déclarations de Charrier : « Nous reclamons foute votre induliçence et votre bienfaisance en faveur d'un enfant que laisse ce grand criminel et de sa femme enceinte de sept mois. Nous l'avons promis tous et nous remplissons avec empressement et confiance ce devoir de riiumanifé. »
1. Charrier «l'a retenu qu'à demi le nom de cet ètranf^er, qui s'appelait Guibal, était secrétaire du comité central de Jalès et ■avait été décrété d'accutation avec Allier, le 18 juillet 1792.
« Voilà, citoyen commissaire, ce que la mémoire me fournit. Je suis absorbé par le chagrin. Je n'ai pas •eu encore le temps de penser à ma conscience ; j'ose espérer qu'on voudra bien m'accorder le délai nécessaire pour cela ; j'implore votre protection à cet effet auprès du tribunal et sui> votre très humble serviteur. »
Le même jour, i6 juillet, à neuf heures du matin. Charrier est amené au tribunal, devant une foule tumultueuse, en costume de guerre, habit bleu à parements blancs. Il reconnaît une proclamation signée de lui et adressée à la commune de Recoulesd'Aubrac ; il affirme qu'à la tête de sa troupe, il a constamment arboré la cocarde blanche et que l'habit qu'il porte est celui qu'il a eu durant la campagne.
Après la lecture de ses précédents interrogatoires, il déclare que, contrairement à ce qu'il a dit, c'est lui qui écrivit à Allier le billet où il fixait le rassemblement au pont de Marchastel, la nuit de l'affaire de Rieutort.
« J'ajoute, dit-il, que j'ai contribué moi-même au rassemblement autant que je le pouvais, en courant dans les bois et au domaine de Salhens, qui est sur la montagne... Quant au complot et au soulèvement qui ont éclaté dans la Lozère, j'y ai travaillé au moins autant qu'Allier. » On lui lit l'interrogatoire de La porte et il essaie — non en vain — une dernière fois d'arracher son jeune ami à l'échafaud, qui le guettait, disant qu'il a forcé Laporte à le suivre et que « la violence â été continue. » Il écoute l'interrogatoire de Rigal, de Saint-Chély-d'Aubrac, et le déclare faux dans presque tout son contenu.
C'est après la séancedu matin, que l'âme tournée vers Dieu, il écrivit son testament. Ce document a paru assez grave et assez beau pour être intégralement publié.
374 MARC-ANTOINE CH4RRiER
« Au nom de la très sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ce jourd'hui, seize juillet mil sept cent quatre-vingt-treize, moi Marc-Antoine Charrier, homme de loi, notaire, résidant au lieu de Nasbinals, détenu dans^ les prisons de la Tour de Rodez, ai procédé à la rédaction de mes dernières dispositions ainsi qu'il suit :
« Je demande pardon à Dieu de toutes mes fautes, qui sont, il est vrai, très grandes ; mais je compte sur sa divine miséricorde et j'ose espérer qu'il voudra bien oublier mes péchés et me faire grâce. Si j'ai le temps avant mon trépas, je promets d'en faire un aveu sincère au confesseur que j'aurai. Je prie la très sainte Vierge, mon saint ange gardien, tous les saints et saintes du Paradis, mes deux saints patrons, d'intercéder pour moi auprès de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour en obtenir la rémission.
« Je déclare que je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine.
« Je demande pardon à tous ceux que je pourrais avoir offensés directement ou indirectement par mes actions et propos ; je demande surtout pardon aux parents de ceux, qui ont été victimes par rapport à ma démarche, et à ceux qui s'étaient réunis qui vivent encore, déclarant que les uns ont été séduits et les autres, pour ainsi dire, forcés.
« Je remercie toutes les autorités constituées et gardes nationaux de la ville de Rodez et autres, qui m'ont gardé, des bontés qu'ils ont eues pour moi. Je suis très fâché de toutes les peines et soins qu'ils ont pris à mon égard. Je n'ai qu'à me louer en général de tous les habitants de cette ville.
« Je témoigne toute ma reconnaissance au tribunal cri^ minel de Rodez d'avoir permis à ma malheureuse épouse de se retirer chez sa mère, après avoir reconnu son innocence ; et je prie instamment le tribunal, à qui la connaissance des troubles qui ont eu lieu dans le département de la Lozère est attribuée, de faire attention que j'en ai été seul la cause ; qu'ils doivent jouir des avantages accordés par la loi du dix mai dernier.
LA RÉVOLUTION EN LOZERE 3yS
« Je demande pardon à mon épouse des chagrins queje lui ai donnés, des souffrances qu'elle a essuyées à mon égard et des torts que j'ai eus avec elle depuis notre union. Je la prie de veiller avec soin, tant qu'elle vivra, sur mes «nfants nés et à naître, de les élever surtout dans la religion de Notre-Seigncur Jésus-Christ.
« J'adresse la même prière à sa mère^ à ses deux frères, à ses autres parents, aux miens et aux amis, et les engage à leur servir de père, d'appui et de secours.
« Je supplie tous les habitants du pays où mon infortunée épouse et ses enfants résideront de ne pas leur reprocher les actions de leur mari et père.
« Je prie le citoyen Prompt aîné de recevoir mes renier-!cléments des bontés qu'il a eues pour moi et pour mon épouse. Je dois toute ma reconnaissance à Gruat, qui a été mon concierge, des peines qu'il a prises pour moi ; je prie le citoyen accusateur public de lui faire délivrer mon habit d'uniforme, le lui donnant ; et j'adresse à Gruat la prière de vouloir bien remettre à mon beau-frère cadet les épaulettes, pour le remercier des bontés qu'il a eues pour mon épouse ; cependant je laisse libre le dit Gruat de remplir cette condition.
(( Je finis donc mes dernières dispositions, puisque je
dois aller paraître devant mes juges, qui d'après la loi
doivent prononcer mon arrêt de mort; et je le» répète^
j'adresse mes prières au Tout-Puissant, pour qu'il daigne
m'accorder le pardon de mes péchés.
« Charrier. »
A trois heures de relevée, séance suprême du tribunal. Confronté avec le traître Rigal, qui avait accusé le prieur de Malbouzon d'avoir fait partie de l'attroupement et le dépeignait avec un visage rond non gravé de petite vérole, Charrier eut beau jeu sur ce point et « observa.qu'il était impossible que cette désignation fût sérieuse, puisque son frère était extraordinairement gravé de la petite vérole. »
Après quoi le président posa au jury les deux questions suivantes :
. I. Y a-t-il eu un soulèvement dans le département àe la Lozère?
2. Charrier est-il convaincu d'être l'auteur de ce soulèvement ?
Unanimement, aux deux questions les douze jurés répondirent oui.
Le tribunal criminel, jugeant en dernier ressort, condamna Charrier, en punition de son crime, à avoir la tête tranchée, conformément aux dispositions des lois du 19 mars et du 16 mai 1793,61 ordonna que le jugement fût exécuté sans délai, à la diligence de l'accusateur public. Charrier écouta sans frémir cette sentence prévue et passa devant la foule, le front haut.
Avant de mourir, il reçut dans sa prison la visite {sympathique d'Antoine Delpech, administrateur du département, et le chargea de remettre à son beaufrère et ami, l'aîné Valette de Vergognac, une ceinture de soie, qu'il portait sur lui. Delpech ayant parlé de cette mission suprême, un de ses collègues, un sot, s'y opposa avec violence, disant « que la contrerévolution était cachée dans les plis de cette ceinture », qui fut mise au greffe sous scellés.
L'avant-veille, au moment où Châteauneuf et les commissaires se retiraient. Charrier avait demandé de mettre par écrit l'état de ses dettes actives et passives, ce qu'on lui accorda, puis de communiquer avec un confesseur. « Il vous sera donné, avait dit vaguement Chàteauneuf-Randon, toute la satisfaction qui pourra vous être accordée. » Or à cette heure, où les prêtres fidèles étaient cachés ou proscrits, on ne pouvait guère que lui accorder l'assistance d'un prêtre
assermenté ; mais Charrier n'en voulut peut-être pas de cette espèce. Ni écrit ni tradition n'établissent qu'il ait vu un prêtre insermenté à ce difficile passage, et la dernière phrase de son testament, où il s'en remet à Dieu du pardon de ses fautes, laisse planer le doute que la main d'un confesseur ait absous celui qui, dès le i3 janvier 1792, écrivait à son beau-frère, Valette le patriote : « Rien ne m'étonnera : je m'attends à tout et je suis prêt à sacrifier ma vie pour le soutien de la religion de mes pères, qui est la seule et unique pour obtenir une bienheureuse éternité. »
Le 17 juillet, à neuf heures du matin, un roulement de tambour retentit avec douleur dans le cœur du condamné : c'était la marche à l'échafaud. Garde nationale et troupes de ligne, tout fut mis sur pied, pour assurer le service révolutionnaire, et à deux heures, le chef de l'Armée chrétienne du Midi mourut courageusement, place de la Liberté, sous les yeux d'une foule émue, où se perdait son beau-frère, qui ^vait formé, avec une poignée de montagnards intrépides, l'inutile projet de l'arracher au trépas.
Gros, commissaire de la Haute-Loire, écrivit après 1,'exécution : « Charrier est mort de la meilleure grâce du monde, non pas à la façon d'un général d'armée, mais en fanatique ! », c'est-à-dire en chrétien.
Ainsi périt à trente-huit ans, le grand et beau notaire de Nasbinals, Marc-Antoine Charrier.